Une "Théologie pour les nuls"

L'EUCHARISTIE

Sixième séquence : A table

Manger ensemble.

Au début de cette série sur l'Eucharistie, je vous disais que la première caractéristique des chrétiens, c'est qu'ils se réunissent régulièrement. Il y a un besoin (et cela dès les premiers jours de l'histoire de l'Église) d'être ensemble. Ils aiment se retrouver. Pour quoi faire ? Pour manger ensemble.

Dans la deuxième séquence, je citais les prophètes, notamment Amos qui annonce : "Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où j'enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain ni une soif d'eau, mais d'entendre la Parole de Yahweh". Et j'expliquais que, dans la liturgie eucharistique, l'Église a toujours donné une place privilégiée à la lecture de la Bible au cours de l'Assemblée du dimanche. La Parole de Dieu, c'est un des deux plats principaux d'un même repas. Et voici aujourd'hui le deuxième plat. On se met à table pour manger le Corps du Christ et boire son Sang.

Pourquoi ce repas ?

Le mois dernier, je vous présentais l'Eucharistie comme un mémorial.
Pourquoi Jésus a-t-il choisi la forme d'un repas comme mémorial de sa mort-résurrection ? Le mot "mémorial" désigne aussi bien un monument, un musée (le mémorial de Caen), un livre (le mémorial de Sainte Hélène), une œuvre architecturale, une sculpture. Bref, tout ce qui permet aux hommes de garder mémoire. Jésus, lui, a lancé un rite plus dynamique. Il ne s'agit plus seulement de "garder mémoire", et donc de nous situer extérieurement par rapport à l'événement commémoré, mais de "faire mémoire", donc de participer à l'acte du Christ de l'intérieur, d'y être incorporé. Et pour cela, de manger.

"Nous allons manger ensemble". Essayons d'abord de réfléchir à la signification du geste de manger. C'est une des fonctions élémentaires les plus naturelles et les plus universelles de tout le vivant. On mange pour vivre. On a besoin de se nourrir. C'est normal. Et voilà que la nourriture que je mange va être transformée dans la merveilleuse usine qu'est mon corps et devenir partie intégrante de mon corps. Je l'ai assimilée, littéralement "incorporée" à moi-même. Elle ne fait plus qu'un avec moi.

Partager le repas.

Manger, oui, mais pas n'importe comment ! Il s'agit ici de "manger ensemble". Il s'agit d'un repas. On ne se rend compte de la chance qu'on a de pouvoir manger ensemble que lorsqu'on est privé de ce bonheur. Nos civilisations urbaines, nos conditions actuelles de travail obligent combien de nos contemporains à manger seuls dans leur coin, au self ou au Mc Do' ! Il y a là, à mon avis, une régression. On ne mange plus, on se nourrit, on s'alimente. Mais manger, c'est autre chose. Et ce n'est pas seulement dans notre civilisation occidentale que cela arrive. Tenez. J'ai reçu récemment un courrier d'une jeune fille Africaine qui me dit : "Chez nous en famille, nous n'avons pas l'habitude de rester à table. Chacun se sert et va s'asseoir sur les fauteuils en face de la télé ou dehors, l'assiette sur les genoux et on mange avec une fourchette ou une cuillère, ou les deux..." Il ne faudrait pas perdre ce qui fait la richesse de nos civilisations : le repas, familial ou autre, au moins une fois par jour, à la même table. Car il ne s'agit pas seulement de s'alimenter, mais de "partager le même repas", avec tout ce que cela comporte d'intimité, de fraternité, d'amitié, de chaleur humaine. Le repas familial est un moyen extraordinaire pour souder les familles. Et d'abord si chacun "met la main à la pâte", l'un en plaçant le couvert, l'autre en servant, le troisième en faisant la vaisselle... Le repas comme œuvre commune. D'autre part, on parle de la "chaleur communicative des banquets". Riches banquets ou frustes agapes (le mot "agapes" désignait originellement le banquet fraternel des premiers chrétiens, avant de devenir par extension, le repas entre convives réunis par un sentiment de fraternité). Qui d'entre nous n'a pas le souvenir de ces repas de fête - baptême, communion, mariage ou banquet d'anciens combattants - où régnait une ambiance de joie, où le fait de manger, de se nourrir, n'était pas l'essentiel, mais l'occasion choisie pour vivre quelques heures de bonheur ; où l'essentiel était de se sentir en "communion" avec tous les convives !

A l'origine.

Vous comprendrez certainement mieux, maintenant, pourquoi Jésus a choisi la forme du repas pour nous inviter à "faire mémoire". Essentiellement pour deux raisons : nous nourrir de son corps livré, de son sang versé (donc, de sa propre vie) et nous rassembler dans une même communauté d'amour.

"A l'origine, un événement : selon un usage juif, Jésus a partagé avant de mourir un repas avec ses disciples, rompant avec eux le pain "qui était son corps", et il les a invités à "faire cela en mémoire de lui". Ce repas religieux aux multiples significations a été transmis de génération en génération, comme un donné de tradition vivante..." (Jossua). Matthieu, Marc et Luc, ainsi que Paul dans la 1ère lettre aux Corinthiens, nous rapportent le même fait et la même invitation. Et, de fait, tous les témoignages concordent : dès que les chrétiens se rassemblent, c'est pour la "fraction du pain" (ainsi désignent-ils primitivement leurs repas communautaires). Non seulement le livre des Actes des Apôtres nous le rapporte, mais quantité de textes du IIe ou du IIIe siècle. Repas communautaires à date régulière - très tôt ce sera le "premier jour de la semaine", qui deviendra notre dimanche - qui indiquent la structure invariable de la liturgie eucharistique : les "deux tables", celle de la Parole et celle du pain et du vin.

Pain et vin.

Pain et vin : ce ne sont pas n'importe quelle nourriture, n'importe quelle boisson. Pour la plus grande partie de l'humanité, le pain est comme le condensé, le symbole de la nourriture. On parle dès les premières pages de la Bible de "gagner son pain à la sueur de son front", et aujourd'hui, de "gagner sa croûte", de "casser la croûte". Recherchez le nombre de mots composés avec le mot "pain" : depuis "apanage" (proprement, nourriture assurée), copain (en vieux français "compaing"), compagnon, compagnie, compagnonnage, accompagner.. Tous indiquent, d'une manière ou de l'autre, que le pain n'est pas seulement nourriture, mais nourriture qui relie. Quant au vin (le bon, qui, nous dit la Bible, "réjouit le cœur de l'homme"), sans lui porter un culte comme le font certains puristes, il faut reconnaître qu'il facilite agréablement la communication. A la Cène, c'est Jésus qui est au centre de l'union fraternelle. Il est le maître qui donne à ses amis force, joie et union. Et les disciples en mangeant et buvant, accomplissent le geste de la plus totale appropriation, les choses mangées et bues n'étant pas simplement annexées à l'avoir du sujet, mais incorporées à son être.

"Deviens ce que tu as reçu"

Jésus a délibérément choisi le pain et le vin comme base essentielle du repas eucharistique. Plus même, il les a "sacralisés", puisque ce morceau de pain qu'il rompt, c'est son corps livré, nous dit-il ; cette coupe de vin, c'est son sang versé. Dans la foi, ce que nous mangeons, c'est le corps du Christ ; ce que nous buvons, c'est son sang. Corps et sang, totalement séparés, c'est la mort : la vie s'échappe du crucifié. Mais "ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne". Il donne sa vie pour nous en nourrir. Alors, "deviens ce que tu as reçu" (Saint Augustin).

Te voilà un "autre Christ". Car manger le corps du Christ et boire son sang, ce n'est pas anodin. Cela engage. De deux manières. D'abord, comme je viens de le souligner, en nous faisant, comme le Christ, serviteurs de nos frères. Saint Jean, qui, dans son évangile, ne rapporte pas l'institution de l'Eucharistie au soir du Jeudi Saint, rappelle, à la place, le lavement des pieds : le Christ qui se fait serviteur et qui engage fortement ceux qui vont communier à être eux aussi serviteurs. Deuxième conséquence : serons-nous vraiment "copains" de ceux qui viennent de partager avec nous le même repas ? L'aspect communautaire du sacrement de l'Eucharistie est primordial. Mais nous y reviendrons... bientôt.

Dernière remarque. Si l'eucharistie est, selon la belle expression de saint Thomas, "cibus viatorum" (nourriture des gens qui sont en route), elle est également l'annonce du "banquet des noces éternelles". Nous chrétiens, tournés vers l'avenir, ne négligeons pas cette attente et ce désir de la fête sans fin, chaque fois que nous mangeons le corps du Christ et que nous buvons son sang.

 

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