Une "Théologie pour les nuls"

L'EUCHARISTIE

9e séquence : Le Mystère pascal

Pain et vin.

Voilà une réalité, très simple en apparence, mais à y regarder d'un peu plus près, assez complexe : le pain et le vin. Ils sont d'abord "fruits de la terre", donc, simplement, don de la nature ; pour l'homme religieux, don de Dieu. Et pourtant, paradoxalement, pas de pain, pas de vin sans le travail intelligent et compétent de l'homme. Donc, symboles de la nature façonnée, aménagée par l'homme. Pourtant, l'homme est conscient de les recevoir comme un don généreux et gratuit. La vie est reçue comme un don, et l'homme ne saurait se suffire à lui-même, car ils sont aussi signes d'une communauté de vie. A part l'ivrogne qui boit seul, manger et boire sont des rites sociaux. "Viens donc dîner à la maison" : voilà l'expression normale de l'amitié et de la relation vraie. Pain et vin : Jésus ne pouvait pas choisir symbole plus simple, plus expressif, plus plein, pour faire l'Eucharistie.

"Je suis le pain de la vie".

La manne, nourriture d'Israël au cours de sa longue marche au désert, était certes une nourriture miraculeuse, mais elle n'était que nourriture corporelle. Cependant, tous les textes du Nouveau Testament concernant l'Eucharistie rassemblent les grands symboles fondateurs de l'ancienne Alliance : non seulement la manne, mais les pains azymes, la Pâque, l'agneau pascal. En Jésus, ces antiques figures prennent tout leur sens. Mais le pain qu'il faut chercher n'est pas un aliment pour le corps. Il est "pain de la vie". Alors Jésus précise : "Celui qui mange de ce pain vivra pour l'éternité. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. Et moi, je le ressusciterai au dernier jour". Pas question ici de rite anthropophagique. La "chair" dont parle Jésus, c'est le corps du ressuscité. Manger sa chair, ce n'est pas pour nous nourrir au sens ordinaire du terme. La manne, elle, était une nourriture pour la longue marche. Le corps ressuscité, lui, n'est pas de l'ordre du biologique. Il est "nourriture pour la vie éternelle", signe du monde à venir, du monde de la résurrection. Nous voilà dans une tout autre dimension.

Mystère pascal.

Si les auditeurs de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm (Jean 6) ont manifesté incompréhension et incrédulité ("Cette parole est rude ! Qui peut continuer à l'écouter ?"), on peut se demander si, le soir du dernier repas, les disciples de Jésus ont mieux compris. Jésus prend le pain, le leur donne en disant : "Prenez et mangez : ceci est mon corps". Qu'ont-ils compris ? Et que pouvaient-ils comprendre ? Ce n'était pas plus clair qu'à Capharnaüm !

On ne comprend jamais qu'après ! C'est "lorsqu'ils ont mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts" (Actes 10, 41) que les disciples ont commencé à comprendre. C'est le fait même de la Résurrection de Jésus, fait unique dans l'histoire de l'humanité, qui donne sens, et même qui permet l'Eucharistie. Si manger est un acte typique de l'existence dans la condition terrestre, dans l'Eucharistie, manger renvoie au monde de la Résurrection, au monde nouveau qui naît dans le mystère pascal.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Retable d'Issenheim - Colmar

 

Présence du monde nouveau.

Jésus annonce "le vrai pain qui descend du ciel" par opposition à la manne, nourriture pour la route terrestre, qui n'empêche pas la mort. Jésus, lui, est "le pain de Dieu", un pain qui provient du monde nouveau. L'Eucharistie est présence, mystérieuse certes, mais réelle et efficace, d'un monde nouveau, le monde de la résurrection. Un monde qui échappe à toute prise de type scientifique, un "mystère de foi", un monde d'un autre ordre, l'ordre même du monde de Dieu. Ces choses restent "cachées aux sages et aux intelligents", mais sont accessibles "aux petits", dans la foi.

En général, on exprime le mystère eucharistique en disant que le pain devient corps du Christ. Et si nous inversions la formule en disant que le Ressuscité se fait pain ! Dans l'Incarnation, ce n'est pas un homme qui est devenu Fils de Dieu, c'est le Fils de Dieu qui s'est fait homme. Dans la même ligne, comprenons que le Ressuscité se rend présent à notre monde d'une manière particulière, comme "Pain de la Vie". Un pain qui garde toutes les caractéristiques propres du pain, qui est aussi aliment biologique, mais qui prend une autre signification parce que sa réalité et son sens ont été saisis par le Ressuscité qui en fait son propre corps : il est pain d'une vie tout autre, de ce que Jésus appelle la Vie éternelle. Il exprime désormais que c'est l'humanité glorifiée de Jésus qui est la nourriture de l'homme. Encore une fois, rien n'en apparaît à l'investigation scientifique. Seule, la foi, qui nous fait entrer dans l'univers nouveau, peut "discerner le Corps du Seigneur" dans ce pain et ce vin. L'Eucharistie, c'est le Ressuscité fait pain, présence réelle du Christ au cœur de l'expérience et de l'histoire humaines.

La Cène, anticipation du mystère pascal.

Mais au soir de la Cène, Jésus n'était pas encore passé par la mort. Il n'était donc pas ressuscité. Or, il donne à manger à ses disciples son corps qui sera livré, son sang qui sera versé. Il le fait comme un mémorial anticipé. Repas unique et non renouvelable. Les disciples, après la résurrection, renouvelleront "le mémorial du Seigneur", mais pas, à proprement parler, la Cène. La Cène est l'institution, et l'Eucharistie que nous célébrons en est le mémorial. Pour bien comprendre cela, rappelons-nous l'événement de la pâque juive. La première pâque fut célébrée avant l'événement, en Égypte, avant la délivrance, et les pâques annuelles en sont, aujourd'hui encore, le mémorial. La première pâque, non réitérable en tant que telle, était l'annonce rituelle de ce qui n'était encore qu'une espérance ; la libération de l'esclavage égyptien. La Cène, elle aussi, fut l'annonce rituelle de ce qui n'était encore qu'une espérance pour les disciples : le salut réalisé dans la mort et la résurrection de Jésus.

 

Pâque, hier et aujourd'hui.

L'essentiel de la vie et de la mort du Christ peut donc être exprimé en terme de Pâque. Comprenons bien cela.
1 - Jésus a voulu être Fils et n'a pas voulu autre chose que d'être Fils. Dépendant totalement du Père. Il a voulu faire d'un autre, Dieu, le centre de son existence. C'est exactement le contre-pied de l'attitude d'Adam (Genèse 3), qui refuse sa condition de créature, sa filiation. Le Christ, lui, entre dans sa filiation. Cela éclate particulièrement dans sa mort, avec la plus grande clarté. Jésus, dans une solitude totale, alors que le Père semble l'abandonner, s'adresse à lui pour lui dire : "Que ta volonté soit faite, et non la mienne" ; C'est-à-dire : je continue à croire en toi.
2 - Jésus a voulu que sa mission soit la mission du Père. Il s'est désapproprié d'une mission qui lui aurait "collé à la peau". "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père" dit-il. Il repousse la tentation primordiale, qui est de réussir une mission pour son compte personnel.
3 - Jésus a été obéissant (Philippiens 2, 6-11). Pas de l'obéissance d'une marionnette, mais dans un acte de pleine liberté. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne".
4 - Qu'est-ce que la Résurrection ? Simplement ceci : à celui qui dit OUI totalement à son Père, le Père à son tour dit OUI totalement. A celui qui s'est ouvert totalement, Dieu s'ouvre totalement. C'est Dieu qui passe totalement en l'homme, et l'homme passe totalement en Dieu. C'est l'attestation définitive qu'il n'y a pas possibilité de vivre et de vivre totalement que de renoncer à soi-même et d'accueillir dans la foi la vie d'un Autre.
Mourir à soi-même, c'est la loi de l'amour. L'homme ne peut être lui-même qu'en se dépouillant, en se décentrant.

Jésus, notre Pâque.

Dans l'Eucharistie, nous célébrons la pâque du Christ : son "passage" de Jésus de Nazareth à Jésus, Christ et Seigneur, à travers une mort, un renoncement à soi-même. Et nous célébrons le don qui nous est fait de cette pâque du Christ. En venant communier, nous croyons que cette pâque peut devenir nôtre, en ce sens qu'elle nous permet de passer de ce que nous sommes actuellement à notre achèvement, à notre réussite d'hommes. Pour cela, il s'agit de vivre nous-mêmes en attitude pascale. Il y a des passages à opérer, chaque jour dans nos existences. A chacun de nous d'y réfléchir maintenant.

 

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