"Venez au repas de noces"

Tous à la noce !

Jésus disait en paraboles: "Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce ses invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d'autres serviteurs dire à ses invités : 'Voilà : mon repas est prêt, mes bufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noces.' Mais ils n'en tinrent aucun compte et s'en allèrent, l'un à son champ, l'autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville. Alors, il dit à ses serviteurs : 'Le repas de noces est prêt, mais les invités n'en étaient pas dignes Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce.' Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.

Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce et lui dit : 'Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?' L'autre garda le silence. Alors, le roi dit aux serviteurs : 'Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres : là il y aura des pleurs et des grincements de dents.' Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux."

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 22, 1-14

VINGT-HUITIEME DIMANCHE ORDINAIRE (A)

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Choqué et incrédule !

Longtemps, le passage d'Évangile que nous lisons aujourd'hui m'a fait peur. Bien sûr, les spécialistes m'expliquaient que l'auteur, Matthieu, avait mélangé deux paraboles distinctes. Il n'empêche que j'étais particulièrement choqué par la fin de ce texte. Choqué et incrédule. Comment, en effet, après avoir fait entrer tout le monde au repas des noces, " les bons comme les méchants ", dit le texte, le roi peut-il se permettre de faire jeter dehors un pauvre malheureux qui n'a pas la tenue de noces, et de le condamner (avec combien d'autres !) au monde des ténèbres, des pleurs et des grincements de dents car, ajoute le texte, " si beaucoup sont appelés, peu sont élus. " Comment imaginer que Jésus ait pu prononcer de telles paroles ! Essayons d'y voir un peu plus clair.

Un contexte explosif.

Cette parabole que nous venons de lire fait suite aux deux paraboles que nous lisions les dimanche précédents. Dans un contexte explosif, Jésus conteste les dirigeants d'Israël : ils ne font pas la volonté de Dieu (c'est l'histoire du père et des deux fils) ; ils se considèrent comme propriétaires absolus de " la vigne " (c'est l'histoire des vignerons homicides) ; enfin, et c'est le sens de la parabole d'aujourd'hui, ils refusent l'invitation maintes fois renouvelée à entrer dans le " Royaume ". Et la parabole prend une tournure prophétique : puisque Israël, non seulement a refusé le message des prophètes, mais encore s'apprête à tuer Jésus, " le roi va envoyer ses troupes pour faire périr ces meurtriers et incendier leur ville. " C'est dans cette perspective que l'Eglise primitive a lu la prise de Jérusalem en l'an 70 de notre ère : comme le châtiment de Dieu. Et c'est ainsi qu'elle va lire toute l'histoire de l'ancienne Alliance avec Israël : une suite de fins de non-recevoir. Et si les disciples de Jésus sont à leur tour persécutés (c'était la situation des premiers lecteurs de Matthieu), c'est une conséquence du refus renouvelé de l'ancien Israël.

Tous sont invités.

Par contre, ces premiers chrétiens, eux-mêmes d'origine juive, veulent réaliser ce que les prophètes de l'ancienne Alliance avaient annoncé : un nouvel Israël, un nouveau peuple de Dieu, où Dieu sera " tout en tous ". Il ne sera plus nécessaire d'être de race juive pour connaître Dieu. Il suffira de comprendre que l'amour de Dieu est universel, et qu'aucun humain n'en est exclu, bon ou mauvais. Tous sont appelés à entrer au " repas de noces ". Le savons-nous ? C'est toute la question.

Souvent en effet, nous imaginons Dieu comme le maître exigeant, celui qui punit, celui qui nous surveille, celui devant qui il faut se résigner et " s'écraser ", puisque c'est de lui que viennent tous nos malheurs, si on n'est pas suffisamment obéissants. Et nous pensons le ciel comme un lieu où l'on doit s'ennuyer. Or aujourd'hui comme dans de très nombreux passages d'évangile, Jésus nous présente le Père comme celui qui nous invite à la fête, celui qui veut nous faire partager son bonheur. Et c'est pourquoi, tant de fois, Jésus compare le Royaume à un banquet, à un repas de noces. C'est-à-dire un monde où règne " la chaleur communicative des banquets ". Vous le savez bien, un repas de fête, une noce sont réussis, non seulement par la qualité de ce qu'on mange et de ce qu'on boit, mais par " l'ambiance " qui y règne, par la qualité de la relation qu'on a su créer.

Dans la fraternité.

C'est tout le sens de notre existence qui est ici en jeu. Si je pense que je suis né par hasard, et que ma vie, éphémère, est d'emblée engagée dans une lutte contre la mort inexorable, c'est épouvantable. A la limite, je ne pourrai profiter que de petits instants d'un bonheur fugitif. Mais si je sais que je vis parce que, de toute éternité, Dieu veut que j'existe, et qu'il me convie à avoir part, dès aujourd'hui, à sa joie, alors tout, dans ma vie quotidienne, prendra sens et valeur. Tout ce que je recherche de plus vrai, de plus profond pour réussir ma vie : partage, rencontre, amour, joie et paix, tout m'est offert dans ce Royaume de Dieu qui est le monde du bonheur et de la liberté. Le monde rêvé, depuis qu'il y a des hommes, par tous les hommes : le monde de la fraternité universelle, où chacun se reconnaît, et reconnaît chacun de ses frères, comme enfant de Dieu. Aussi bien le " mauvais " que le " bon ". Un monde, pas pour demain dans le ciel, mais dès aujourd'hui ici-bas.

Courage et confiance.

Voilà ce que Jésus nous propose. Mais immédiatement se pose une question : peut-on se fier à la bonté de l'homme ? Et ce Royaume, alors, n'est-il pas un vu pieux ? Tant qu'il y aura des hommes, seront étroitement mêlés bien et mal, bonheur et malheur, " bon grain et ivraie ", dans l'univers, dans l'humanité, en chacun de nous. C'est pourquoi Jésus termine sa parabole de l'invitation universelle au festin par une autre parabole : celle du roi qui examine les convives et chasse ignominieusement l'homme qui ne porte pas le vêtement de noces. Que veut-il nous dire ?

Simplement qu'il ne suffit pas d'accueillir le Royaume en " consommateurs ". Qu'il faut, en plus, prendre les manières, les habitudes du Royaume : essentiellement les manières et le comportement du Christ. Qu'il faut " revêtir le Christ ", comme dit saint Paul. Travailler, comme lui, avec lui, à faire un monde plus fraternel. Si on ne participe pas à la construction de ce monde fraternel, plus vrai, plus humain, on est des profiteurs. Voilà ce que Jésus nous rappelle aujourd'hui. A nous d'accueillir cette parole prophétique avec courage et confiance.

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