Cinq pains et deux poissons

   DIX-HUITIÈME DIMANCHE ORDINAIRE (A)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 14, 13-21 

 

Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Les foules l'apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié envers eux et guérit les infirmes. Le soir venu, les disciples s'approchèrent et lui dirent : «L'endroit est désert et il se fait tard. Renvoie donc la foule : qu'ils aillent dans les villages s'acheter à manger !» Mais Jésus leur dit : «Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger.» Alors ils lui disent : «Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons.» Jésus dit : «Apportez-les-moi ici.» Puis, ordonnant à la foule de s'asseoir sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.

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Aujourd'hui encore

A l’heure où je vous parle ce matin, des centaines de milliers d'enfants sont en danger de mort. Je lisais dans Le Monde du 23 juillet : "Depuis quelques jours, le Programme alimentaire mondial, qui dépend de l'ONU, prévient : si la communauté internationale ne réagit pas dans les deux mois, 14 millions de personnes sont menacées de famine dans les cinq pays de la corne de l'Afrique, l'Éthiopie, l'Érythrée, la Somalie, le Kenya et l'Ouganda." D’autres régions du monde sont également menacées. Ce drame qui se joue, de nos jours encore, en certains pays , est comme la partie émergée d’un drame qui sévit un peu partout : combien d’hommes, de femmes, d’enfants, aujourd’hui même, et jusque dans nos pays surdéveloppés, se demandent comment trouver à manger. Je rappelle souvent la parole de Mao Tse Tong qui énonçait comme un lieu commun : « Quelle est la chose la plus importante ? La chose la plus importante est d’avoir à manger chaque jour. » Il ne faut pas l’oublier.

Le contexte

L’évangile de Matthieu signale que deux fois, Jésus s’est « retiré » devant un danger menaçant, qu’il a opéré un mouvement de retraite devant le danger : la première fois lors de l’arrestation de Jean-Baptiste, la deuxième en apprenant son exécution par Hérode. C’est dans ce contexte – Jésus cherchant à gagner en barque un endroit désert – que l’évangile situe le récit de la multiplication des pains et des poissons. Jésus a été rejeté par ses compatriotes de Nazareth, son cousin précurseur vient de payer de sa vie son témoignage : il a donc besoin de prendre du recul. Les foules vont l’en empêcher. Pas question pour lui de prendre ce temps nécessaire de réflexion et de prière : l’urgence, ce sont les foules qui courent après lui, et pour lesquelles il est pris de pitié. Et pour cela, il va parer au plus pressé : guérir et nourrir. Alors que les évangélistes Marc et Luc, nous disent que Jésus, à ce moment-là, a enseigné beaucoup de choses, qu’il a parlé du Royaume à ces gens qui, sans doute, attendaient autre chose, Matthieu précise que Jésus est allé directement à l’essentiel. Alors que les disciples lui suggèrent de renvoyer les gens, car l’endroit est désert, Jésus réplique par ces mots qui ont dû les laisser passablement interloqués : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ».

Réminiscences et annonce

Si les évangélistes ont éprouvé le besoin de rapporter six fois le signe que fit Jésus en nourrissant les foules, ce n’est pas d’abord pour en souligner l’aspect sensationnel. Certes, pour ceux qui ont furent les témoins et les bénéficiaires, ce fut un geste extraordinaire. A tel point que Jean précisera que la foule voulut retenir Jésus et le faire roi. Pensez donc : un homme qui est capable de vous nourrir, et de vous nourrir gratuitement ! Mais je crois que pour les disciples, l’essentiel n’était pas là. Le signe que fit Jésus était chargé de réminiscences, et il devint, pour les premières communautés chrétiennes, annonciateur du repas eucharistique. Réminiscences d’abord : le désert, lieu de la faim et de la soif, c’est le lieu de la longue marche au cours de laquelle Dieu a nourri quotidiennement son peuple pendant quarante ans. Souvenir aussi du geste du prophète Élisée qui, lui aussi, a nourri une foule affamée. Réplique, enfin, de toutes ces annonces des prophètes qui avaient décrit les temps messianiques comme des temps de bonheur et d’abondance. Vous avez entendu, dans la première lecture de ce jour, le prophète Isaïe annoncer ces jours merveilleux où l’on pourra « manger de bonnes choses et se régaler de viandes savoureuses. » Un monde où il n’y aura plus de famine ! Réminiscences, mais aussi annonce du repas eucharistique qui nous rassemble aujourd’hui. Avez-vous remarqué comment l’évangile de Matthieu reprend les termes mêmes du récit de l’institution de l’Eucharistie lors du repas du Jeudi Saint : « il prit les pains… levant son regard vers le ciel, il les bénit, les rompit et les donna aux disciples… »

Donnez-leur vous-mêmes à manger

Attention ! Il ne faut pas prendre cela comme si c’était « demain, on rase gratis ». Comme s’il suffisait d’attendre et espérer. Jésus ne veut  pas que ses disciples se désintéressent de la question en renvoyant les gens à leurs propres problèmes. Il leur commande immédiatement : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Pas d’attente les bras croisés, pas de promesses utopiques. C’est aujourd’hui qu’il faut se mettre au travail. Et apporter ce qu’on possède pour le partager. Avez-vous remarqué ceci : Jésus demande à ses disciples de lui apporter ce qu’ils ont comme nourriture. Sans cela, rien n’est possible. Dieu a besoin des hommes. Pour le salut du monde, il a besoin de notre collaboration. Il a besoin qu’on lui donne tout. Sans cela, pas de partage possible. Même si ce qu’on a n’est rien. Presque rien : cinq pains, deux pauvres poissons ! Contraste incroyable entre la pauvreté de l’offrande et l’énormité du résultat.

Pour un monde nouveau

Rappelez-vous donc le contexte d’épreuve et de détresse dans lequel Jésus va nourrir la foule. Sachant que le martyre de Jean-Baptiste est précurseur de son propre supplice, Jésus ne se replie par sur lui-même : il ne pense qu’à ces pauvres gens dont il a pitié. Eh bien, c’est toujours, aujourd’hui comme hier, dans un contexte de gravité et de sérieux que nous célébrons l’eucharistie. Dans les déserts du monde. Nous ne pouvons pas laisser de côté la misère du monde, les victimes du terrorisme, de la haine et de la bêtise humaine, les victimes du sida et de toutes sortes d’épidémies, les victimes de l’injustice, de l’intolérance, du racisme et de toutes les crises économiques. Notre monde, aujourd’hui comme hier. C’est en chaque Eucharistie que Jésus nous répète : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » C’est à nous de construire ce monde nouveau, avec nos pauvres ressources humaines. Un monde fondé sur le partage et non sur l’argent, sur le dialogue et non sur la domination et les rivalités. Un monde fondé sur l’amour. Aujourd’hui, comme hier, pain rompu pour un monde nouveau.

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