"Je vis une foule immense".

HEUREUX !

 

Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait : "Heureux les pauvres de cur : le Royaume des cieux est à eux ! Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise ! Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés ! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés ! Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde ! Heureux les curs purs : ils verront Dieu ! Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu ! Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ! Heureux serez-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux."

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 1-12

FETE DE TOUS LES SAINTS

oOo

Pas de contresens.

Il y a un proverbe italien qui dit : " Traduttore, traditore " : "Le traducteur, c'est un traître". Il trahit le texte qu'il est chargé de traduire. C'est le cas aujourd'hui pour la fin de la traduction de l'évangile des Béatitudes. On a traduit : "Votre récompense sera grande dans les cieux", alors que le texte grec, donc, l'original, n'a pas de verbe : il dit simplement : "Votre récompense, grande dans les cieux". La TOB traduit, elle : "Votre récompense est grande dans les cieux", ce qui est plus plausible, puisqu'on sait également que Matthieu, parlant des "cieux", veut dire "Dieu", un mot que tout bon Juif ne prononçait pas. Ainsi, pour dire "le Royaume de Dieu", Matthieu écrit toujours "le Royaume des cieux". Si je veux donc comprendre le propos de Jésus, je dois traduire : "Votre récompense est grande en Dieu", et aujourd'hui même. Cela évite un énorme contresens que beaucoup de gens ont fait, ne serait-ce que Karl Marx, quand il expliquait que la religion poussait à la résignation : "Vous souffrez maintenant, mais ne vous en faites pas ; vous serez récompensés dans le ciel, dans une autre vie. Donc, acceptez votre condition actuelle de misère". La religion, opium du peuple ! Or ce n'est absolument pas de cela que parle Jésus. Mais que veut-il nous dire ?

Le chemin de Jésus.

Il nous adresse un message de bonheur pour tous ceux qui, comme l'écrit l'apôtre saint Jean, sont "enfants de Dieu" ; qui sont "en Dieu et Dieu en eux". Un message de bonheur, à certaines conditions, que je voudrais préciser. Parce qu'il n'y a pas trente-six chemins pour arriver au bonheur. Il n'y en a qu'un, et c'est le chemin de Jésus.

J'ai envie de comparer notre monde d'aujourd'hui à des gens qui sont sur un bateau en perdition, disons le Titanic. Le bateau est en train de couler. Quel va être le réflexe naturel de tous les passagers ? Le sauve-qui-peut. Il s'agit de sauver sa vie, de sauver sa peau. On fera tout pour cela. On ira même jusqu'à écraser les plus faibles. Eh bien, nous vivons dans un tel monde. Pour se sécuriser, les gens (nous aussi, car il ne s'agit pas de se mettre en-dehors) recherchent la possession à tout prix, par tous les moyens. On est sécurisé quand on a une certaine fortune, et "plus on en a, plus on en veut", comme disent les gens. Voilà comment la plupart de nos contemporains réagissent : en cherchant à mettre leur sécurité dans des biens matériels. Il y a plus que cela. Il ne s'agit pas seulement d'une course effrénée aux biens matériels. Par besoin de sécurisation, on recherche aussi un pouvoir, et les moyens de la puissance. Volonté de puissance qui fait qu'on ne passe rien à l'autre, qu'on ne pardonne pas, qu'on apprend aux enfants, dès leur plus jeune âge à "ne pas se laisser faire" ! On vit dans un monde dur. Et automatiquement, dans ce monde dur, il y a des écrasés. Pour réussir, il faudra écraser d'autres personnes. Sauve-qui peut ! C'est arithmétique. Donc, il y a une disproportion croissante entre ceux qui ont un pouvoir et tous les marginalisés, les pauvres, les petits, les "écrasés".

Un refus du système.

Jésus dit aujourd'hui ; "Moi, je refuse ce monde-là ! Et je refuse totalement ce système, parce qu'il ne mène pas au bonheur. Ni pour les nantis, ni pour les écrasés". Même les nantis, parce qu'ils ont toujours la même peur au ventre, une peur qui n'est éteinte ni par la possession de biens matériels, ni par le pouvoir gagné. Donc, le chemin du bonheur, c'est le chemin des Béatitudes. Pour les pauvres de cur, les doux, ceux qui cherchent à faire la paix, ceux qui ouvrent leur cur à la misère des autres. Ceux qui ne se contentent pas de le dire, mais qui le vivent chaque jour. Dès le premier jour de sa vie publique, Jésus, après avoir demandé à ses auditeurs de "changer de vie, car le Royaume est là", leur indique ce chemin : ressembler à Dieu et lui ressembler à lui, Jésus, "image visible du Dieu invisible". Il peut nous inviter à cette conversion, lui qui, dès la tentation au désert, a refusé systématiquement les chemins du "prince de ce monde", les chemins de l'avoir, du pouvoir, du sensationnel. Il nous demande de lui ressembler, lui, l'homme des Béatitudes. Concrètement il s'agit de ne pas passer à côté de quelqu'un sans faire attention à lui, sans prendre le temps de l'écouter, sans accueillir ce qu'il dit, ce qu'il est, ses manières d'être. Sans faire attention à celui à qui personne ne fait attention. Et aussi se battre contre toutes les formes d'oppression, d'injustice ; chercher la paix et la réconciliation, ne pas passer à côté d'une misère. Accueillir, découvrir l'autre, vouloir le faire grandir en lui répétant : "Tu vaux beaucoup plus que tu ne le crois". En d'autres termes, il s'agit d'aimer concrètement. Jésus nous invite à tourner le dos à ce monde dur pour vivre les valeurs du Royaume.

N'ayez pas peur !

Et ceux qui l'écoutent, ce sont les "saints". Ce sont ceux qui, durant leur vie terrestre, ont commencé. Peut-être discrètement, humblement, timidement. On ne les a peut-être pas remarqués. Mais ils ont commencé, sur cette terre, à promouvoir les valeurs de paix, de vérité, de justice, de fraternité, de respect des autres. Ces saints ( j'ai envie de faire un jeu de mots), ce sont des êtres sains. Eux seuls sont en bonne santé. Les autres sont des malades qui s'ignorent. Ils sont des "aliénés".

C'est peut-être difficile à accepter. On comprend bien. On sait bien que c'est vrai. Mais on a peur. Peur de perdre, peur d'être floués. Le risque de la foi, c'est justement cela : faire le saut dans l'inconnu, prendre le risque, pour découvrir enfin qu'on vit heureux, infiniment plus heureux qu'avant. Ce matin, on se disait : "Triste comme un temps de Toussaint". Certes, nous sommes venus ici avec le souvenir de ceux qui nous ont quittés et beaucoup éprouvent encore douloureusement la souffrance de l'absence. L'Église, certes, comprend cette tristesse. Mais elle répond : le passage, à travers le deuil, la souffrance, les contradictions, débouche sur la Vie. L'amour, cela réussit. L'humanité, cela réussit. Essayez !

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