Il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle 

Accueillir la lumière

 

En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance...Il cracha sur le sol et avec la salive, il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle et il lui dit : "Va te laver à la piscine de Siloë" (ce nom signifie "envoyé"). L'aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et tous ceux qui étaient habitués à le rencontrer - car il était mendiant - dirent alors : "N'est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ?" Les uns disaient : "C'est lui". Les autres disaient : "Pas du tout, c'est quelqu'un qui lui ressemble". Mais lui affirmait : "C'est bien moi"....On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : "Comment se fait-il que tu voies ?" Il leur répondit : "Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant, je vois." Certains pharisiens disaient : "Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le repos du sabbat." D'autres répliquaient : "Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ?" Ainsi donc, ils étaient divisés. Alors, ils s'adressent de nouveau à l'aveugle : "Et toi, que dis-tu de lui, puisqu'il t'a ouvert les yeux ?" Il dit : "C'est un prophète."....Ils répliquèrent : "Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ?" Et ils le jetèrent dehors.

Jésus apprit qu'ils l'avaient expulsé. Alors, il vint le trouver et lui dit : "Crois-tu au Fils de l'homme ?" Il répondit : "Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?" Jésus lui dit : "Tu le vois, et c'est lui qui te parle." Il dit : "Je crois, Seigneur", et il se prosterna devant lui...

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 9, 1-41

QUATRIEME DIMANCHE DE CAREME (A)

oOo

Dramatique !

Il y a quelque chose de dramatique dans le destin du peuple juif et de ses responsables au temps de Jésus. Ils avaient tout pour accueillir la Parole de Dieu en la personne de Jésus, et ils sont passé à côté. " Il est venu chez les siens, mais les siens ne l'ont pas reçu ", écrit saint Jean au début de son évangile. Or, ce qui est arrivé il y a deux mille ans au peuple élu peut nous arriver, à chacun de nous personnellement, comme, d'ailleurs, à notre Église elle-même. Le récit de la guérison de l'aveugle de naissance est là pour nous le rappeler. Jésus nous dit en effet, aujourd'hui : défiez-vous des forces d'aveuglement ; sachez accueillir la Lumière.

Je le répète souvent : si on veut être vraiment chrétien, il ne faut surtout pas en rester à une religion formaliste, rituelle, figée. Il faut passer par une expérience. Mais il y a expérience et expérience. Le peuple hébreu a fait une expérience extraordinaire, comme aucun peuple de la terre n'en a jamais fait : un Dieu qui intervient à l'aube de son histoire, alors qu'il n'est qu'un ramassis de tribus vouées au génocide, pour le libérer, en faire un peuple, avec un " code " de vie en société et l'établir dans un pays prospère. Ce peuple a eu en dépôt la Parole de Dieu. Non seulement la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, mais également les rappels constants des prophètes. Et voilà que toute cette expérience religieuse unique ne leur sert à rien, parce qu'ils en sont arrivés à une religion absolument figée dans des principes. Et ces principes vont être tels que les Juifs vont passer à côté de la Lumière, Jésus, sans la voir, et même en la rejetant.

Refuser l'évidence !

Aujourd'hui, ces gens sont mis en face d'un fait brutal, net, vérifiable : un aveugle de naissance qui retrouve la vue grâce à un signe que fait Jésus. À cause de deux principes, ils vont refuser l'évidence. Premier principe : on doit respecter le repos du sabbat. Or, ce Jésus, il a travaillé : il a fait de la boue et l'a appliquée sur les yeux de l'aveugle. Il ne peut donc pas être du côté de Dieu, puisqu'il ne respecte pas le sabbat. Donc, il est contre Dieu. Alors que la loi du sabbat est une loi extraordinaire de libération de l'homme, une loi donnée par Dieu justement pour que les hommes puissent " souffler " un jour par semaine et élever leurs pensées plus haut que le banal horizon quotidien, ces médiocres théologiens en ont fait une loi qui pèse sur le peuple. On n'a plus le droit de faire quoi que ce soit, même pas de marcher plus de tant de pas, ce jour-là ! La loi libératrice est devenue fardeau, carcan. Vous voyez ici un cas précis où une pauvre théologie instaure une " religion " fermée sur elle-même et donc empêche l'expérience religieuse primordiale : la rencontre personnelle avec Jésus.

Deuxième grand principe : celui-là vient de la préhistoire, et toute l'expérience religieuse d'Israël n'y a rien pu. La nôtre non plus, d'ailleurs ! Je le formule ainsi : s'il t'arrive un malheur quelconque, une maladie par exemple, ou une infirmité, c'est que tu as fait quelque chose de mal, et donc, que Dieu te punit. Si cet homme est aveugle (de naissance) c'est que lui, ou ses parents, sont des pécheurs. Les disciples eux-mêmes - et pourtant ils vivent depuis de longs mois avec Jésus - pensent cela : "Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents ? " demandent-ils. Et les pharisiens vivent sur le même présupposé. S'adressant à l'ancien aveugle, ils lui disent : " Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu veux nous faire la leçon ! " Et nous ? Ne nous est-il pas arrivé, souvent, quand un malheur quelconque nous arrive, de nous dire : " Je n'ai pas mérité cela ", ou encore : " Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? " Alors que les Israélites ont fait l'expérience d'un Dieu libérateur, d'un Dieu tendresse, pitié et amour, d'un Dieu-avec-nous, voilà qu'ils reviennent aux histoires des vieilles religions pour lesquelles la divinité ne peut être que cruelle, perfide, voulant le malheur des hommes. Et pour eux, ce Jésus ne peut être qu'un pécheur, puisqu'en guérissant l'aveugle, il va directement contre la volonté de Dieu qui le veut aveugle à cause de ses péchés. Jésus est contre Dieu, puisqu'il guérit cet homme.

L'aveugle clairvoyant

Par contre, le cheminement de l'aveugle est intéressant, pour nous aussi. Cet homme n'a rien demandé. Dans beaucoup de récits de guérisons, ce sont des malades qui viennent trouver Jésus. Ici, rien de tel. C'est Jésus qui a l'initiative. Et Jésus ne lui demande même pas, comme dans beaucoup d'autres récits, de manifester au moins une amorce de foi. Non. Jésus fait tout et l'aveugle est passif. Mais le signe que lui fait Jésus va tout déclencher en lui. Ce signe, nous le notons au passage, est un geste créateur, non seulement parce qu'il fait la lumière pour cet homme, comme Dieu au premier jour du monde, mais parce que, comme Dieu façonnant la glaise originelle pour créer l'homme, Jésus fait de la boue pour recréer l'aveugle et en faire quelqu'un d'enfin vivant de manière autonome.

Et Jésus disparaît du récit. L'homme guéri va se retrouver seul, face aux questions des badauds, puis des pharisiens. Et on va l'interroger, lui ; on va le regarder comme un témoin, un disciple. Et il va se comporter en disciple. Il voit maintenant la lumière du jour, et il va devenir, au fil de l'entretien, témoin d'une autre Lumière, la Lumière du Monde, Jésus. Il parle d'abord de " cet homme qu'on appelle Jésus ". Puis il en viendra à dire : " Il est de Dieu ", puis " c'est un prophète ", jusqu'à la rencontre définitive, où il se prosterne devant " le Fils de l'homme. "

Eclairés par le Christ.

Nous risquons, nous, de nous comporter en chrétiens aveuglés. Aussi, je souhaite que nous puissions faire le cheminement, l'expérience spirituelle de chrétiens illuminés par le Christ. Quelquefois notre religion risque de nous aveugler, de nous donner des illères. Aveugles devant les grandes misères, devant les drames de notre humanité ou devant la peine de ceux qui nous sont tout proches. Comme les pharisiens, à qui peu importait, au fond, que cet homme reste dans le malheur, pourvu que le sabbat soit respecté. Nous risquons, nous aussi, si nous n'y prenons garde, d'avoir une bonne petite religion pas trop dérangeante et que les autres se débrouillent ! Mais je crois aussi profondément qu'il y a en chacun de nous le désir de la rencontre, personnelle, avec la Lumière du monde. Cette rencontre peut prendre des formes différentes. Ce ne sera pas nécessairement une rencontre subite. Ce sera peut-être un lent cheminement. Mais dans tous les cas, la foi est un don de Dieu. Il suffit que nous soyons des êtres de désir. Si nous accueillons cette lumière, cela transformera beaucoup de choses en nous. Cela transformera, en premier lieu, notre regard sur les personnes aussi bien que sur les événements. Et peut-être, un jour, quelqu'un dira : " Mais, est-ce bien toi ? Tu es tout transformé ! " Et vous répondrez simplement : " C'est bien moi ! "

 

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