Ouvrant la bouche il se mit à les instruire

LE CHEMIN DU BONHEUR

 

Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait :

"Heureux les pauvres de cur : le Royaume des cieux est à eux!

"Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !

"Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés !

"Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés !

"Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !

"Heureux les curs purs : ils verront Dieu !

"Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu !

"Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !

"Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux !"

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 1-12

QUATRIEME DIMANCHE ORDINAIRE (A)

oOo

Une montagne.

" Jésus gravit la montagne ". En réalité, le " mont des Béatitudes ", qui surplombe le lac de Tibériade, n'est qu'une petite colline, dont on atteint le sommet en un quart d'heure. Il n'a rien d'une montagne. Si Matthieu parle de montagne, c'est par allusion à une autre montagne, bien réelle celle-là, dans le massif du Sinaï. Je l'ai gravi il y a quelques années, et je vous assure que lorsqu'on atteint le sommet du Djebel Moussa (la montagne de Moïse) on ressent la fatigue d'avoir peiné pendant des heures d'ascension. Tout cela pour vous dire que notre évangile d'aujourd'hui, qui présente Jésus donnant la loi du monde nouveau, tient à le comparer à Moïse, qui avait gravi le Sinaï pour y recevoir la Loi. Mais, à part cette allusion, tout a changé. Moïse, par exemple, était seul habilité à rencontrer Dieu sur la montagne et à recevoir sa Parole. Aujourd'hui, tout le peuple des disciples "s'approche". Plus d'éclairs ni de tonnerre, mais un tableau paisible et champêtre : le Maître s'assied pour parler. Plus de tables de pierre : la Parole sera gravée dans les curs. Enfin, ce n'est plus Yahweh, le Dieu redoutable, que l'on ne peut voir sans mourir, qui parle, mais Jésus, qui "ouvre la bouche". Une bouche d'homme qui s'ouvre pour nous parler de bonheur.

Prélude.

Relisez ce long discours, qu'on appelle le " Sermon sur la montagne ". A première lecture, il va nous paraître austère et exigeant. En réalité, il explique les conditions nécessaires et suffisantes pour trouver le bonheur. En voici aujourd'hui le prélude, comme le porche majestueux d'un édifice, les Béatitudes. Elles nous disent une vérité dont nous pouvons tous faire l'expérience : l'amour comme un manque. Aimer, c'est d'abord cela : désirer quelque chose ou quelqu'un qu'on ne possède pas. Il y a toujours de l'absence dans l'amour, une absence qu'il nous faut conjurer.

Un coeur de pauvre

" Heureux ceux qui ont un cur de pauvre ". Ainsi commence la Parole. Une parole dont on a dénaturé le sens jusqu'à la rendre ridicule. Sans aller jusque là, on pourrait comprendre : les pauvres de cur sont ceux qui ne s'attachent pas aux richesses. En somme : " Heureux ceux qui sont désintéressés ". D'une certaine manière, c'est vrai. Mais ce n'est qu'un aspect, négatif d'ailleurs, de la réalité. Je préfère dire : les pauvres de cur, ce sont ceux qui sont " en manque ". D'éternels insatisfaits. Il leur manque toujours quelque chose et même l'essentiel. Quoi ? Les huit " Heureux " qui suivent se chargent de le détailler. Dans un monde où règne la violence, ils désirent un univers de douceur. Eh bien, Jésus le leur promet : la douceur finira par posséder la terre des hommes. Autre exemple : la vengeance. Bien sûr, le réflexe naturel des hommes et même des nations est de faire payer les crimes horribles qui se commettent. Le " miséricordieux ", homme des Béatitudes, n'accepte pas un tel comportement. Il sait bien que la vengeance, même limitée (" il pour il, dent pour dent " de l'Ancien Testament) ne résout rien. Saint Jacques écrit que " la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu ". Le miséricordieux, celui qui veut ressembler à Dieu Miséricordieux, celui qui laisse la miséricorde divine s'installer dans son cur, trouve le vrai bonheur dans son comportement. Ainsi de suite : dans chaque béatitude, on trouve la pauvreté d'un manque et le bonheur de la certitude que nous donne l'espérance.

Accéder au planétaire

Le pauvre est celui qui ne se satisfait pas d'un bonheur individuel, dégusté dans son coin, à l'abri des autres. Un bonheur sans amour et donc illusoire. Déjà la Loi du Sinaï était toute axée sur les autres, sur nos relations avec eux. De même pour la loi des Béatitudes : miséricorde, paix, justice, toute la terre. L'horizon s'élargit ; nous dépassons le stade des relations bilatérales pour accéder au planétaire. Notre pauvreté est celle du monde, de l'humanité déchirée.

Cependant, le programme des Béatitudes ne doit pas nous rendre " béats ". Car les adopter comme règles de vie, c'est aller au-devant des pires ennuis, des pires contradictions. C'est accepter un combat. L'artisan de paix finit toujours par susciter contre lui la violence des violents, et celui qui travaille à la justice dresse contre lui les injustes. A la pauvreté de celui qui ne se satisfait pas du malheur du monde s'ajoute la misère du persécuté. Et pourtant, c'est à eux - c'est à nous, si nous marchons sur cette route - que Jésus déclare : " Soyez dans la joie et l'allégresse ". Il sait de quoi il parle : c'est toute sa vie, ce sont toutes ses prises de positions et tous ses combats que nous décrivent les Béatitudes. Même si les chemins sont rudes, le bonheur est au bout. " Je veux te suivre jusqu'à la croix : viens me prendre par la main. "

 

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