Vous êtes le sel de la terre

Lumière des hommes

 

Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : "Vous êtes le sel de la terre. Si le sel n'a plus de saveur, comment redeviendrait-il du sel ? Il n'est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent.

Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est dans les cieux."

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 5, 13-16

CINQUIEME DIMANCHE ORDINAIRE (A)

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Irréaliste ?

Et voilà que, d'entrée, après nous avoir donné la recette du bonheur, Jésus nous donne nos titres de fierté : nous sommes sel de la terre et lumière du monde. Pas individuellement, mais collectivement. Les disciples - disons aujourd'hui : les chrétiens - sont le sel de la terre et la lumière du monde. Jésus ne nous dit pas que chacun doit l'être personnellement. Il ne nous dit pas non plus que nous devons chercher à le devenir : nous le sommes, nous, tous ensemble, qui nous disons chrétiens. Catholiques, protestants ou orthodoxes, membres des petites Églises chrétiennes, tous ceux qui sont, avec plus ou moins de fidélité, disciples du Maître qui donne son enseignement sur la montagne des Béatitudes. N'est-ce pas totalement irréaliste ?

Obscurantisme ?

Est-ce que les chrétiens sont sel de la terre ? Est-ce qu'ils donnent du goût à la vie de ce monde ? Est-ce que, dans ce monde qui marche dans les ténèbres (ne parle-t-on pas couramment de " perte du sens ", de " manque de repères " ?), le milliard et demi de chrétiens que compte notre planète brille comme une lumière capable d'éclairer la marche du monde, de lui donner sens et valeur ? On peut se permettre d'en douter. Que de fois, quand nos contemporains évoquent la religion, ils pensent " obscurantisme " et non pas lumière ! Et, parlant des siècles qui nous ont précédés, on parle du " siècle des lumières " en évoquant le XVIIIe siècle, qui fut celui des " philosophes " antireligieux dans leur volonté d'apporter les lumières de la raison là où régnaient les ténèbres entretenues par la religion. C'est donc qu'historiquement les chrétiens sont apparus comme rétrogrades, et particulièrement incapables d'éclairer la marche de l'humanité vers le progrès. Évoquons également le divorce entre la science et la religion, qui est loin d'être terminé, et dans lequel, trop souvent, les croyants apparaissent comme ceux qui mettent un frein à toute évolution constructive de la pensée moderne et de ses applications concrètes. Alors, lumière ou obscurantisme ?

La vraie lumière

De même que le prophète Isaïe présente Dieu comme la lumière qui vient illuminer son peuple, l'Évangile de Jean débute par cette proclamation : " Le Verbe est la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. " Et Jésus lui-même, dans le même Évangile, déclare : " Je suis la lumière du monde. " La scène se situe au chapitre 9 de cet Évangile. Jésus, après avoir fait cette déclaration surprenante, va donner une preuve de ce qu'il affirme : il va guérir un aveugle de naissance. Parole et geste significatif : voilà qui suffit à certains des témoins de cette scène - pas tous, hélas - pour croire et marcher désormais avec lui. Eh bien, c'est celui qui déclare " Je suis la lumière du monde " qui nous dit aujourd'hui : " Vous êtes la lumière du monde ". Quelles preuves pouvons-nous donner ? Peut-on croire une telle affirmation ?

Oui, si nous adhérons à ce qui fait le centre même de notre foi chrétienne : l'identité qui existe entre le Christ et les croyants. " Vous êtes le corps du Christ ", dit saint Paul. Le corps, c'est ce qui sert à marquer à la fois notre propre identité et notre relation aux autres par nos cinq sens. Donc Jésus nous dit aujourd'hui que le " corps du Christ " est, comme lui l'a été durant sa vie terrestre, sel et lumière. Encore une affirmation qu'il s'agit de vérifier.

Aujourd'hui ?

Le collectif " chrétiens " évangélise davantage par ce qu'il est que par ce qu'il dit. Sa manière d'exister, de se construire comme corps, le type de relations des membres entre eux crie plus fort que les paroles proclamées. Jésus, avant d'être arrêté, priait son Père pour nous tous, ses disciples : " Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi afin que le monde croie. " Eh bien, je crois que, pour le moment, c'est raté ! Il n'est pas étonnant que notre monde ne voie briller en nous aucune lumière et qu'il continue à tourner en rond, quand on ne peut que déplorer la division des chrétiens ! Et même au sein de chaque Église qui se réclame du Christ, les rapports entre les membres sont trop inspirés par des modèles d'autorité puisés dans les sociétés civiles pour nous permettre d'apparaître collectivement comme ce qui donne goût, saveur et éclairage à notre monde. C'est la structure même de l'institution, et pas seulement la conduite individuelle des chrétiens, qu'il faut réformer. La structure actuelle de l'Église, sans aller jusqu'à incarner mépris ou haine, incarne encore trop souvent une autorité qui, d'ailleurs, se détériore. Comment parvenir à cette réforme ? Il y faudra bien des conversions.

Concrètement

Ces considérations ne doivent cependant pas nous décourager, ni surtout nous démobiliser. Il ne faut jamais penser " ils ", mais " nous ". Et d'abord, chercher sans cesse tout ce qui nous rapproche, ce qui nous relie. Donc, d'abord, faisons connaissance. Ce sont les rapports abstraits qui nous tuent. Soyons donc totalement concrets dans nos relations. Parlons ensemble, discutons, prenons des responsabilités dans le corps social de l'Eglise. Allons plus loin. C'est le texte d'Isaïe, dans notre première lecture de ce jour, qui nous y invite. Il nous dit, d'une manière bien concrète, comment les hommes des Béatitudes sont une lumière qui brille dans la nuit de ce monde : partage, accueil du malheureux, gestes collectifs ou individuels pour la libération de l'homme. Tout au long de leur histoire, les chrétiens en ont donné de multiples exemples. Ce n'est pas pour rien que des chrétiens comme l'abbé Pierre ou sur Emmanuelle sont premiers au hit-parade des personnalités les plus populaires. Et si, un jour, à ce hit-parade, on trouvait, non plus quelques personnalités, mais le peuple chrétien tout entier ?

 

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