"Il faut que le Fils de l'homme soit élevé"

Dieu l'a élevé ! 

Nul n'est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme. De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique. Ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.

Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 3, 13-17

LA CROIX GLORIEUSE

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Horreur et répulsion 

Je voudrais qu'en présence d'un crucifix, ce matin, nous puissions tous retrouver les sentiments d'horreur, de répulsion et de peur, qui furent certainement ceux des premières générations chrétiennes, lorsqu'un prédicateur de passage est venu leur présenter, comme sauveur du monde, un nommé Jésus, qui avait été "crucifié sous Ponce Pilate". Car la croix, c'était l'instrument de supplice des Romains, supplice réservé aux esclaves, aux révoltés et aux gens de basse condition. Pour "faire un exemple", les Romains crucifiaient ainsi, le long des routes, quantité de pauvres misérables. Alors, mettez-vous à la place de ces gens, de Corinthe ou d'ailleurs, à qui Paul, un jour, vient prêcher "un messie crucifié", ce qui, ajoute-t-il, est "un scandale pour les Juifs et une folie pour les païens". Ils ont dû hésiter avant de croire une telle folie. Pour nous, hélas, c'est bien banalisé ! On fait le signe de la croix tellement machinalement. Des croix, il y en a partout, dans les maisons, au cimetière, dans les églises, au cou des jeunes filles et des dames et même, paraît-il, en tatouages. Insignifiant donc, ce signe qui fut très fort pour les premiers disciples du Crucifié. Il nous faudrait donc commencer par regarder attentivement cette image, pour imaginer un peu la souffrance horrible, pendant des heures, de ce Jésus que nous vénérons. Un condamné à mort !

Il y a encore des pays où l'exécution des condamnés est publique, comme elle le fut pour Jésus. Il n'y a pas si longtemps, moins d'un siècle, c'était encore le cas en France. Cela existe aujourd'hui dans certains Etats des USA : on y réserve ses places comme au spectacle. Réaction primaire, barbare. Aussi barbare que le lynchage de pauvres bougres ou la lapidation de pauvres femmes. Accepteriez-vous, personnellement, d'assister à un tel spectacle ? Pour ma part, rien que le fait d'y penser me bouleverse et me révolte. A tel point que, même lorsque je regarde de telles scènes dans un film, je détourne les yeux.

Regarde !

Et voilà qu'aujourd'hui, l'Ecriture me contraint à fixer mon regard sur le Crucifié du Golgotha. Sur ce pauvre homme pendu par les poignets à une poutre, cloué sur cette croix, souffrant, non seulement d'une souffrance physique, mais d'un profond sentiment d'abandon ("pourquoi m'as-tu abandonné ?") J'ai envie de détourner mon regard devant une telle horreur, mais l'Ecriture nous enjoint de "lever les yeux vers celui que (nous avons) transpercé." Comme si elle me prenait fortement la nuque pour m'empêcher de détourner mon regard et m'obliger à reconnaître, d'une part ma complicité avec les bourreaux, et d'autre part le don que ce Crucifié me fait de sa vie par amour.

J'ai déjà raconté la forte impression que m'avait faite, lors de la visite d'une vieille église, le grand crucifix suspendu à l'entrée du chur. Face à la nef, il y avait un Christ souffrant, le condamné à mort qui, littéralement, pendait à la croix. Mais, lorsque vous passiez de l'autre côté, la même croix soutenait un Christ revêtu d'un manteau royal, une couronne d'or sur la tête, et les bras largement étendu, cette fois bien horizontalement en un geste d'accueil. Mieux que tous les discours, ce crucifix exprimait le paradoxe : ce Christ apparemment vaincu sur le Golgotha, nous le vénérons comme le vainqueur. Vainqueur du mal, vainqueur même de la mort. C'est ce que nous célébrons aujourd'hui, en cette fête de " la Croix glorieuse ", qu'on appelait autrefois l'Exaltation de la Sainte Croix. Exaltation du Christ par la croix.

Le péché du monde

Pour faire comprendre ce paradoxe à son interlocuteur Nicodème, Jésus lui rappelait l'épisode du "serpent de bronze" au cours de la longue marche d'Israël dans le désert. Serpent, objet lui aussi de peur et de répulsion, signe de mort qui, une fois affiché, élevé sur un poteau de bois, devient signe de vie. A condition, simplement, qu'on le regarde bien en face, sans détourner le regard. De même, la croix du Christ se dresse au-dessus de terre pour nous mettre en face du mal du monde, du péché des hommes. Inutile de détourner le regard : voilà ce que nous avons fait, voilà ce que nous faisons tous les jours. Par violence directe, ou par cupidité économique, ou par ambition politique. Jésus est l'emblème de toutes les victimes que nous faisons un peu partout dans le monde. Il les récapitule. Il est du côté des victimes.

Mais c'est pour combattre, en leur nom, à leur place, ce "péché du monde" et, par son amour, être vainqueur du mal. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie." En effet, "ma vie, ajoute-t-il, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne". L'amour vainqueur, le croyons-nous ? Nous ne sommes pas les disciples d'un prophète victorieux par les armes, ni obtenant des conversions par force et violence ; nous sommes les disciples d'un Messie crucifié. Dieu faible parce que renonçant à sa puissance en notre faveur. Faiblesse voulue, choisie, jusqu'à en mourir. Mourir d'aimer.

Il fallait que Jésus se fasse ainsi le dernier pour devenir le premier. Avec réalisme, les premières générations chrétiennes n'avaient rien caché au monde païen du scandale de la croix : le Jésus qu'ils vénéraient, c'était bien le crucifié du Golgotha. Mais c'était en même temps le Ressuscité du matin de Pâques, celui qui, " par sa mort, a vaincu la mort ". C'est tout le paradoxe de notre foi chrétienne. "Il s'est abaissé... c'est pourquoi Dieu l'a élevé". "Il fallait que le Fils de l'homme soit élevé". Et voilà que "élevé de terre, il attire à lui tous les hommes"

O croix, sublime folie ! Dieu rend par toi la vie. L'amour de Dieu est folie.