OBSEQUES - HOMELIE 1

 

Sur Matthieu 25, 31-46

 

Voilà sans doute le message le plus important de tous les Evangiles, et ce message s'adresse à chacun de nous. Je l'ai souvent dit : tout chrétien, depuis le petit enfant du catéchisme jusqu'au vieillard, devrait savoir par cœur ce beau texte ; et ne pas se contenter de le savoir par cœur, mais en faire le noyau central de sa vie. Essayons donc de laisser pénétrer en nous, aujourd'hui, cette Parole de Dieu.

La première chose qui me frappe, c'est qu'un seul critère de choix, de séparation entre les hommes subsistera, au dernier jour : l'amour des "petits". Toutes nos divisions humaines, toutes ces barrières que nous avons élevées entre nous seront d'un seul coup abolies. Il n'y aura plus de distinction entre catholiques, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, ni même entre croyants et incroyants. Il n'y aura plus de distinctions entre hommes de droite ou hommes de gauche, entre riches et pauvres, entre noirs et blancs. Tout cela sera aboli. restera une seule séparation : ceux qui ont appris à aimer leurs frères et ceux qui ne l'ont pas fait. Nous ne serons pas jugés sur notre pratique religieuse, ni sur la qualité de notre foi, ni sur l'intensité de notre prière. Nous ne serons jugés, jaugés que sur l'amour. Et même pas sur l'amour de Dieu : uniquement sur l'amour de nos frères. Voilà bien une bonne nouvelle, qui concerne l'humanité entière. L'humanité ne peut être sauvée, libérée que par l'amour. Vous le voyez : c'est un message qui dépasse largement le cadre d'une religion : c'est un message proprement universel.

C'est pourquoi, dans ce tableau que Jésus nous peint de l'humanité au dernier jour, il nous appelle à faire preuve d'initiative concrète. Il donne des exemples. Ces exemples sont ceux qu'il a choisis pour ses interlocuteurs d'il y a vingt siècles. Ils ne sont qu'une partie des exemples possibles. On pourrait continuer indéfiniment la liste, selon les situations diverses que connaissent les hommes.

"J'ai eu faim", nous dit-il. Certes, il n'y a pas que des faims matérielles, mais il y a déjà celles-là. Quand on pense que des millions d'hommes vivent toute leur vie avec la faim au ventre ! Et non seulement dans le Tiers-Monde. Pensez, tout près de nous, à l'affluence de plus en plus grande des gens qui se pressent l'hiver aux "Restos du cœur". C'est donc un problème urgent. Mais il n'y a pas que les faims de nourriture. Il y a d'autres faims. La faim d'être aimé, d'être reconnu. Le désir d'être considéré par les autres comme un homme et comme une frère. La faim de justice, la faim de paix, la faim de travail, pour tant de demandeurs d'emplois. Ce sont les faims de nos contemporains. Allons-nous fermer nos yeux et nos oreilles ? "J'ai eu faim. M'avez-vous donné à manger ?"

Il y a des étrangers parmi nous. Certes, nous le savons bien. Et il faut nous interroger sur nos manières d'être et de penser, sur la qualité de notre accueil : disciples de Jésus, savons-nous reconnaître en tout étranger le visage de Jésus ? C'est difficile. Mais il y a d'autres manières d'être étranger. Dans notre propre famille, peut-être. Je voyais encore récemment une jeune fille qui me disait combien elle souffrait de ne plus pouvoir entrer en communication avec ses parents. Cela arrive. Même entre mari et femme, à plus forte raison dans un quartier, dans une entreprise, dans une paroisse. "J'étais étranger, m'avez-vous accueilli ?" Et cetera, et cetera...

Des prisonniers, il n'y en a pas que dans les prisons. Mais il y a d'abord ceux qui sont en prison. Tous ceux qui sont enfermés, torturés, éliminés à cause de leurs idées ou de leur foi, parce qu'ils ont voulu rester des hommes libres et fidèles. Et surtout, n'allons pas dire : "Qu'est-ce que j'y peux !" Il y a des organisations qui "y peuvent" quelque chose, que ce soit l'ACAT ou Amnesty International. Et pensons aussi à tous ceux qui sont "prisonniers" de leurs idées fixes, de leurs idéologies ; ou prisonniers de la drogue, de l'alcool, du sexe ! Je n'en finirais pas, si je voulais continuer mon énumération. Bref, le Christ nous invite à faire preuve d'imagination, pour être de ceux qui libèrent, par l'attention et l'amour qu'ils portent à leurs frères.

Autre remarque : le Christ est INCOGNITO sur cette terre. Vous l'avez entendu : les justes comme les mauvais lui diront : "Mais, nous ne t'avons pas reconnu !" Les justes s'en étonneront. Pour les mauvais, ce sera peut-être une excuse. Il y a parfois dans nos vies des aveuglement qui sont de bons prétextes. On ne voit pas ce qu'on ne veut pas voir. Rappelons-nous simplement : le Christ est incognito dans la vie du monde d'aujourd'hui. Nous savons bien le reconnaître présent dans l'Eucharistie à laquelle nous participons chaque dimanche. Il faut apprendre à le reconnaître tout autant dans les "petits" que nous côtoyons.

Une dernière remarque : de l'importance de ce qui nous paraît banal dans notre vie. Souvent, nous nous disons : "Tout ce que je fais, à quoi ça sert ? Aller au travail demain matin... faire des maths... apprendre des leçons... faire la cuisine, et le ménage, et la vaisselle trois fois par jour, à quoi ça sert ? C'est tellement banal ! "

Le Christ nous répond aujourd'hui : ne croyez pas que c'est tellement banal. Ces petits gestes, c'est ce qu'il y a de plus important. dans la foule immense des justes, au dernier jour, il n'y aura pas, d'abord, ceux qui ont fait des exploits, ceux dont on parle dans les journaux ou à la télé, ceux dont les noms sont restés dans l'histoire. Il y aura, en masse, ceux qui auront donné sens au quotidien, au "banal" de leur existence ; car tout ce que vous faites, tout, à commencer par ce qui vous paraît insignifiant, c'est "signifiant" : c'est important, si vous le faites avec amour. Si vous y mettez tout votre amour.

Je crois que c'est cela l'essentiel, qu'il nous faut nous redire sans cesse, surtout dans les moments de découragement : apprenons à aimer, tout près de nous, à commencer par notre propre famille, notre atelier, notre classe, notre quartier. Il n'y a rien d'insignifiant dans notre vie.

Pour me faire bien comprendre, je voudrais prendre une image empruntée au langage cinématographique. Vous avez tous, un jour, regardé un western. Ca bouge, ça remue, ça galope, il y a des coups de feu... et voilà que, sur l'écran, paraît, avec le mot "Fin", une dernière image : le héros se fige... Eh bien, c'est cela, le jugement. Nous vivons, nous avons des tas d'activités, bonnes ou mauvaises. Un jour, on écrira le mot "Fin" et, d'un seul coup, notre image sera figée pour l'éternité. Sera-ce l'image de celui qui a appris à aimer ? Ou l'image de celui qui a fermé ses yeux, ses oreilles, son cœur, à l'appel des "petits" ?

"Au soir de cette vie, nous dit Saint Jean de la Croix, tu seras examiné sur l'amour."

 

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