OBSEQUES - HOMELIE 2

 

sur Luc 24, 13-35

 

La route de Jérusalem à Emmaüs, qu'avaient pris Cléophas et son compagnon dans l'après-midi de Pâques, est exemplaire pour chacun de nous. On a l'habitude de comparer notre existence à une route, un cheminement. Une route qui commence à la naissance et qui se termine, croit-on, à la mort. Mais "les chemins du Dieu vivant mènent à Pâques, tous ceux de l'homme à son impasse". Nous allons prendre la route avec Cléophas et son camarade, et, grâce à Jésus, essayer de ne pas aboutir à une impasse.

Comme ils nous ressemblent étrangement, Cléophas et son compagnon, dans cet après-midi de Pâques où ils traînent les pieds sur la route, tout malheureux qu'ils sont, eux qui ont mis toute leur espérance en un homme et qui sont maintenant pleins de désillusions !

Et ils l'expriment, leur espérance déçue. Elle avait un nom, elle avait un visage : un homme, Jésus. Un prophète. "Nous avons cru, disent-ils, que c'était le Messie." Et dans leur esprit, le Messie, c'est un homme politique qui a reçu mission de Dieu pour libérer son peuple, ce peuple juif qui souffre sous la domination romaine. Pour eux, le Messie, c'est celui qui va faire cette libération par les armes ; chasser les Romains, instaurer un ordre nouveau. Leur espérance à eux, c'est une espérance terrestre. Eux qui ont cheminé avec Jésus durant sa vie terrestre, ils espéraient avoir les bonnes places dans l'ordre nouveau, dans la nouvelle société.

Et puis, ils disent aussi à leur mystérieux compagnon de route leur malheur, leur déception. Ce Jésus qu'ils croyaient être le Messie, eh bien non, c'est fini. On l'a arrêté, on l'a mis à mort, on l'a enterré. Il y a bien des femmes qui sont venues dire ce matin que le tombeau était vide, qu'elles avaient vu un ange qui leur a déclaré qu'il était vivant. Ils ont eu les informations, les dernières nouvelles de la matinée. Mais ils n'y ont pas ajouté foi.

Ah, comme ils nous ressemblent, comme ils me ressemblent, Cléophas et son camarade ! Moi aussi, aujourd'hui, vous aussi sans doute, qui êtes venus dans cette église, qui d'entre nous n'est pas venu avec son lot de peines, de déceptions, de doutes ! Hier soir j'apprenais la mort accidentelle d'un jeune de 24 ans, dont j'ai célébré le mariage il y a un an et qui, il y a huit jours, me faisait part de la naissance de sa fille ! Hier après-midi, je participais aux obsèques d'un de mes plus vieux camarades : nous nous connaissions depuis cinquante ans, nous avions fait toutes nos études ensemble. Ca fait mal, tout cela. Je viens ici ce matin avec toute la peine que j'ai, et aussi avec toutes mes interrogations. Mais qui d'entre nous n'en a pas ? Qui d'entre nous ne se dit pas aujourd'hui : Au fond, n'avions-nous pas mis notre espérance, quand nous étions jeunes, en autre chose ? Un ordre nouveau ! On pensait que le Christianisme ferait un monde nouveau, dont nous serions les artisans ! Un monde plus juste. Un monde de paix. Un monde de partage. Et on se dit : Ca ne change pas vite ! Ca n'avance pas. On porte tout cela sur la route d'Emmaüs, sur notre route humaine.

Et nos yeux, nos esprits et nos cœurs sont comme empêchés de Le reconnaître. Or, il nous écoute.. Il entend nos doutes, nos interrogations, nos déceptions. Justement, il nous rejoint, sur cette route, à un moment donné, là, à tel endroit, sur la route d'Emmaüs, pour répondre à nos interrogations, à nos doutes, à nos déceptions. Pour que notre chemin d'hommes ne nous mène pas à une impasse. Et il nous répond de trois manières. Celles qui sont indiquées dans le récit d'Emmaüs.

Premièrement, par les Écritures. Il n'a pas raconté la Bible aux deux disciples. Ce n'était pas nécessaire. Ils savaient. Ils avaient été au catéchisme. Il a simplement rappelé, fait mention, éclairé un certain nombre de choses. Il a dû leur dire, par exemple : "Vous vous rappelez d'Abraham, quand Dieu lui a dit : "Quitte ton pays, ta famille, et va dans le pays que je te montrerai." Il faut des arrachements dans la vie. C'est un signe. Vous vous rappelez de Joseph vendu par ses frères ? Eh bien, c'est une grande figure du Messie. Vous vous rappelez de Moïse, que Dieu est allé rappeler quand il s'était enfui au désert, pour lui demander d'aller libérer son peuple esclave en Égypte ? Image du futur Messie. Et vous vous rappelez ce qu'a dit Isaïe, la prophétie du Serviteur souffrant ! Et vous vous rappelez Ézéchiel..." Bref, il leur rappelle tout cela. Et voilà que l'Écriture éclaire le destin de cet homme Jésus qu'ils ont connu et en qui ils avaient mis leur espérance. Et elle éclaire ainsi les chemins du Dieu Vivant qui mènent à Pâques. La mort de Jésus n'est pas la mort totale, définitive, qu'ils imaginent. Elle est passage, ouverture sur la vie. C'est ainsi qu'il nous fait comprendre que nos chemins humains, si nous marchons avec le Christ, s'ouvrent, s'éclairent, prennent un sens : il n'y a pas de mort totale. Parce qu'il n'y a jamais la fin de tout. Il y a des morts, mais elles sont passage, mutation. Ce peut être la souffrance, ce peut être la perte d'un être cher. Ce peut être une mort spirituelle, des moments de total passage à vide. L'Écriture nous réchauffe le cœur, en ce sens qu'elle nous dit : ce que tu vis, c'est un passage, une mutation, ce n'est pas la fin de tout. Et voilà pourquoi Cléophas et son camarade ont le cœur tout réchauffé, alors qu'ils n'ont pas encore reconnu Jésus.

Ensuite, il y a l'auberge d'Emmaüs. Ce n'est pas le point d'arrivée. Eux, ils croient qu'on va manger, puis qu'on va se coucher. Mais ce n'est qu'une halte sur la route. Ensuite, on repart. Et dans notre vie, il y a ces haltes, très fréquentes : chaque dimanche. On croit que c'est nous qui l'invitons, on croit qu'on va lui faire plaisir en venant le voir, alors que c'est lui qui a l'initiative, c'est lui qui nous attend à sa table et qui nous dit : "Mais, je t'attendais ! Ne crois pas que c'est toi qui m'invites. C'est moi qui t'accueille pour te partager le pain, pour te faire vivre de ma vie, et pour qu'ainsi, tu puisses me reconnaître. Je marche toujours avec toi sur la route."

Alors, tous nos doutes, toutes nos difficultés de vivre et toutes nos morts prennent sens et valeur en Celui qui est le Corps livré, le Sang versé, la Vie donnée par amour. Alors, à ce moment-là, comme Cléophas et son compagnon, nous n'allons pas nous endormir là. On ne va pas aller se coucher. On repart.

Oui, la route de Jérusalem à Emmaüs, ce n'est pas un aller simple. C'est un aller et retour. Un retour vers les frères. Pas seulement les onze, mais les onze et leurs compagnons. Ils sont tous là, dans la nuit, heureux de se dire qu'il est vivant : "Il est apparu à Pierre...Nous l'avons reconnu au partage du pain."

Trois réalités donc : l'Écriture, l'Eucharistie, la Communauté fraternelle. On se tue à vous le dire : il n'y a que ces trois moyens pour que votre route humaine ne soit pas une impasse, mais qu'elle débouche, par-delà les morts, sur la vie, sur le bonheur.

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