COMMENTAIRES SUR LES EVANGILES
POUR LE MARIAGE

1 - Matthieu 5, 1-12a : Les Béatitudes.

 Tout à l'heure, à la fin de cette célébration de votre mariage, tous ceux qui sont ici viendront vous adresser leurs félicitations et vous présenter leurs voeux de bonheur. C'est une tradition. Et c'est plus qu'un geste de politesse. Sincèrement, tous ceux qui vous aiment, ceux qui vous entourent en ce jour, souhaitent que votre couple réussisse, qu'ensemble, vous connaissiez de longues années de bonheur. Et ceux qui n'ont pas pu venir ont répondu à votre faire-part en vous souhaitant, eux aussi, de belles années de bonheur. Ce sont nos voeux. Nous les formulons parce que nous vous aimons. Jésus lui-même (vous venez de l'entendre) vous souhaite un grand bonheur. Mieux même : il vous indique le chemin du bonheur. Il ne se contente pas de paroles, ni de souhaits : il vous indique des chemins de bonheur.

Cette parole célèbre, par laquelle Jésus inaugure sa mission, est de celles qui ont été le plus caricaturées, le plus mal comprises. On lui a fait dire n'importe quoi. Par exemple, que les simples d'esprit étaient bienheureux ; ou encore, qu'il fallait se résigner, se contenter de son sort et de sa situation de pauvreté, et que si l'on avait été malheureux sur terre, par contre, on serait heureux dans le ciel. Autant de contresens grossiers qui ont déformé le message évangélique. Jésus nous dit des choses simples. Encore faut-il savoir les entendre. Qu'est-ce qu'il nous dit d'essentiel ? Que même s'il t'arrive de pleurer, d'être persécuté, de souffrir ; même s'il t'arrive " d'entendre tes paroles travesties par des gueux pour exciter des sots ", quels que soient les aléas de ton existence, tu peux être heureux. Comment ? Si tu as un cur de pauvre, si tu es doux, si tu travailles à faire la paix, si tu ouvres ton cur à la misère des autres, si tu sais pardonner...

Ce ne sont pas des voeux en l'air que formule le Christ ; ils concernent la réalité quotidienne de l'existence chrétienne. Avoir un cur de pauvre, cela veut dire ne pas mettre sa confiance en soi, ni en ce qu'on est, ni en ce qu'on possède, mais opérer le déplacement de la confiance et ne faire confiance qu'en Dieu. Etre doux, cela ne veut pas dire être " mou ", mais cela veut dire rejeter les chemins de la violence. Ouvrir son cur à la misère, c'est simplement être un homme, avoir du cur ; et travailler à la paix, ce n'est pas faire des manifestations avec slogans et pancartes, c'est déjà être en paix avec soi-même, pour être en paix dans son couple, dans sa famille, dans son quartier.

Au fond, c'est comme si Jésus vous disait aujourd'hui : " Il ne s'agit pas de réussir dans la vie, il s'agit de réussir sa vie. Pour cela, regardez-moi : vous saurez comment vivre heureux, et comment créer du bonheur autour de vous. " En effet, pour moi, les Béatitudes sont le "portrait-robot " du Christ. On pourrait dire : "Heureux LE pauvre, LE doux, LE pacifique", lui qui a ouvert son cur à la misère des autres, qui a pardonné, qui a lutté pour la justice. Jésus, lui, a mis en uvre toutes les Béatitudes. C'était son programme de vie. Mais nous ? Est-ce possible ?

Je crois que si chacun de nous suivait seulement l'un de ces huit chemins tracés par Jésus, le monde en serait totalement transformé. Chacun de nous selon ses possibilités, selon son tempérament, et selon les circonstances, professionnelles ou autres. Certains mettraient toute leur énergie à combattre pour la justice, et d'autres à travailler à la paix. D'autres apprendraient à longueur de vie à ne jamais passer devant une misère quelconque sans s'arrêter, et les rancuniers s'efforceraient d'apprendre à pardonner. Là où ils sont, chacun des disciples de Jésus chercherait à vivre les valeurs du Royaume. A l'annonce du décès de Mère Térésa, par exemple, la peine et l'émotion ont gagné le monde entier. Pourquoi ? Simplement parce qu'elle a su, d'une manière exceptionnelle certes, mais, au fond, naturelle pour un chrétien, " ouvrir son cur à la misère des autres. "

Nous vivons dans un monde dur. Les valeurs de ce monde, ce sont le pouvoir, le rendement, la réussite. Et si nous réapprenions à vivre l'unique valeur évangélique : l'amour des frères ? C'est le vu qu'aujourd'hui, nous formulons pour vous.

 

2 - Matthieu 5, 13-16 : "Vous êtes le sel de la terre..."

 

Dans ce passage de l'évangile que vous avez choisi pour le jour de votre mariage, Jésus vous déclare : " Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde. " Je prenais un malin plaisir, quand je préparais des jeunes au mariage, à leur poser cette question-piège : "Votre amour, ça ne regarde que vous ? " Régulièrement, tous me répondaient : " Oui, bien sûr ". Et moi, de les détromper. Le mariage c'est uniquement cela : la publicité qu'on donne volontairement à ce qu'il y a de plus confidentiel, l'amour d'un homme et d'une femme. Ce que vous vous êtes dit un jour en secret (Je t'aime, tu m'aimes, nous voulons vivre ensemble), vous l'avez dit ensuite à vos parents, à vos amis ; vous avez envoyé des "faire-part" : le mot dit bien ce que ça signifie ! Vous l'avez dit devant le maire, représentant de la société civile, et vous le proclamez aujourd'hui devant nous. Cela vous engage sérieusement à être pour notre monde sel et lumière. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Aujourd'hui, Jésus ne vous invite pas à devenir sel et lumière, simplement il vous affirme : "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde".A quoi cela nous engage-t-il ?

Chacun sait que le sel a de multiples usages. Non seulement il sert à donner du goût aux aliments, mais encore à les conserver. Il sert même à déneiger les routes. Mais il y a un usage du sel qui s'est perdu au cours des âges, et auquel Jésus pensait quand il disait : "Vous êtes le sel de la terre". Le sel est un engrais. On le mélangeait au fumier pour que la terre produise davantage. Donc, Jésus nous dit tout d'abord que nous pouvons rendre savoureuse l'existence et donner du goût à la vie.

Quand Jésus ajoute : "Vous êtes la lumière du monde", il veut exprimer par là que les chrétiens sont chargés d'éclairer le monde entier. Sans éblouir, au sens où l'on dit d'un automobiliste qu'il éblouit, qu'il crée une gène pour ceux qui viennent en face de lui ; mais également sans cacher, sans dissimuler cette source de lumière qui est en eux : la vérité révélée par Jésus-Christ, dont ils vivent et qu'ils sont chargés de communiquer au monde.

Il nous faut maintenant, après avoir explicité la mission qui nous est confiée, envisager les difficultés propres à notre époque. Elles viennent de notre monde. Elles viennent de notre Eglise.

Tout d'abord, de notre monde. Il y a eu, au XIXe siècle, ceux qu'on appelle "les maîtres du soupçon". Leurs analyses ont été reçues, assimilées par beaucoup de nos contemporains. Certains pensent encore, à la suite de Karl Marx, que l'Église n'est là que pour apporter de fausses consolations à l'homme écrasé par le désordre économique et la loi du profit. D'autres vous diront, comme Nietzche l'affirmait, que le christianisme n'a fait que cultiver tout ce qu'il y a de négatif en l'homme : sens de la culpabilité, de l'échec, souci de l'humiliation. D'autres enfin, avec Freud, pensent que le christianisme, comme la plupart des religions, est le fruit d'un état de névroses collectives. Beaucoup de gens, plus ou moins consciemment, ont assimilé de telles idées. Comment, dans ce contexte, être sel et lumière pour notre monde d'aujourd'hui ?

D'autant plus que l'image que notre Eglise donne d'elle-même n'est pas tellement réjouissante. Si vous regardez avec un peu d'esprit critique l'image qu'en donnent les médias, notamment la télévision, vous vous demanderez certainement si l'Église n'est pas "au régime sans sel". Car elle apparaît souvent comme une Eglise morose, timorée. Et dans sa réalité même, indépendamment de l'image qu'en donnent les médias, on peut se demander si le type de relations qui existe entre les membres de l'Église n'est pas davantage inspiré des modèles civils, notamment dans les relations d'autorité, que par l'amour qui devrait se percevoir et éclairer le monde. Car ce n'est qu'en vivant des relations fraternelles que les chrétiens que vous êtes pourront être sel et lumière. Les hommes, si souvent trompés par de belles paroles, ne sont plus preneurs d'évangiles imprimés. Ils demandent un évangile vécu. Une Bonne Nouvelle qui transparaît à travers la vie des chrétiens. Et pour cela, il faut que les structures de l'Église incarnent autre chose que des types de relations vécues comme affrontements et engendrant mépris, haine et esprit de domination.

Alors, que faire ? Comment vivre pour que être sel et lumière pour notre terre ?

Sel et lumière, vous le serez, non seulement en proclamant à la face du monde, comme vous allez le faire, que vous vous aimez, mais en décidant de mener un style de vie tel que vous donnerez du goût à votre vie et à la vie de ceux qui vous rencontreront sur votre chemin. Un style de vie qui éclairera, dans ce monde qui tourne en rond, sans repères, comme s'il était dans la nuit, le chemin de ceux dont vous serez responsables,

Disant cela, je pense à un homme, le papa d'un jeune marié que j'avais rencontré il y a quelques années, ici, dans cette église, avant la cérémonie du mariage de son fils. C'était un homme d'une soixantaine d'années, qui avait travaillé dur dans les mines de Lorraine pour élever ses cinq enfants. Il s'est mis à parler d'eux et à me dire comment il était fier de la réussite de chacun. Et en me parlant, ses yeux reflétaient cette fierté, cette joie du bon travail de toute une vie. Pour moi, cet homme, d'un seul coup, est devenu lumière. Il m'a fait penser à Dieu, si paternel-maternel, si heureux quand il voit son amour se communiquer.

" Que votre lumière brille devant les hommes. " Au moment où chacun formule des voeux de bonheur pour vous, l'Église, elle, va plus loin : elle vous indique le chemin du bonheur. Bonne route.

3 - Matthieu 7, 21, 24-29 : Bâtir sur le roc.

 Voilà une parole de Jésus qui, longtemps, m'a fait dire qu'il s'agissait d'une comparaison "qui cloche." En effet, je pense qu'il ne viendrait à l'esprit de personne de construire sa maison sur un terrain sablonneux, sous peine de la voir se fissurer, se dégrader, et même s'écrouler en peu de temps. La comparaison cloche, mais seulement pour nous et pour nos contemporains. Je crois que pour les premiers auditeurs de Jésus, l'image employée était parlante. Pour ses auditeurs juifs, en effet, nourris de culture biblique, Jésus, parlant du " roc ", faisait surgir dans l'esprit une tout autre image. Pour eux, le roc, le " Rocher ", c'est un des principaux qualificatifs de la divinité. Dieu, c'est mon Rocher, dit l'Ancien Testament, 28 fois. Un rocher auquel je peux me raccrocher, sur lequel je peux bâtir ma vie. La maison construite sur le roc, c'est une vie bâtie sur Dieu. Il est possible également que l'image du sable, sur lequel l'insensé construit sa maison, évoque la condition humaine dans ce qu'elle a de fragile et de provisoire. Rappelez-vous : " Souviens-toi, homme, que tu es poussière... "

Donc, grâce à l'image employée, Jésus vous dit aujourd'hui, en ce jour de votre mariage, une chose très simple : sur qui, sur quoi allez-vous bâtir votre vie ? Et il vous invite à bâtir votre maison, votre maisonnée, en comptant, non pas sur vous ni sur vos propres forces, mais sur Dieu, le Rocher fidèle. Comment ? Simplement en écoutant sa Parole et en la mettant en pratique. C'est particulièrement important aujourd'hui. Plus qu'à aucune autre époque de l'histoire, je crois. Nos contemporains en effet, font cruellement l'expérience de la fragilité et du provisoire, et ils cherchent des sécurités.

Expérience de la fragilité, dans tous les domaines. Les grandes peurs de cette fin de millénaire sont là pour nous le rappeler, qu'il s'agisse du cancer, du sida, ou d'autres maladies plus ou moins incurables ; peur de l'avenir, peur du risque nucléaire, peur de l'avenir sur le plan professionnel (dans n'importe quelle profession.) Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, tout ce que nous subissons est là pour nous rappeler nos fragilités, aussi bien nos fragilités personnelles que la fragilité de nos sociétés.

Certains s'en tirent dans ce que Pascal appelait " le divertissement ". Combien de jeunes - et de moins jeunes - me disent : "Après tout, on verra bien !" C'est faire la politique de l'autruche. D'autres - ils sont nombreux - cherchent à se sécuriser dans l'avoir. Et c'est vrai qu'un grand nombre de nos sécurités (provisoires ?) vient de ce que nous avons : un métier, une maison, de l'argent, des relations, un mari ou une femme, et des enfants (car la procréation est souvent considérée comme un moyen de se survivre.)

Mais aujourd'hui Jésus nous rappelle que toutes nos sécurités, même les plus chères (couple, profession, argent, relations) peuvent sauter dans le monde dur et déstabilisant où nous vivons. Et il nous invite à " construire sur le roc ", c'est-à-dire à mettre notre sécurité principale en Dieu, pour faire du solide. Comment ? Il le répète : en écoutant sa Parole et en la mettant en pratique. Quelle Parole ? Celle qu'il vous adresse aujourd'hui, et celle qu'il vous adressera tous les jours de votre vie, pour peu que vous désiriez l'entendre.

Ainsi votre amour prendra un autre sens, trouvera une autre richesse. Voilà donc le couple constitué. Il va prendre sa vitesse de croisière, avec tout ce qui constitue la trame des jours, des mois, des années : travail, joies et peines, fatigues... Si vous voulez que votre couple soit bâti sur le roc, sachez vous rappelez qu'il est un don de Dieu, le plus beau cadeau que vous ayez reçu, et donc, que c'est quelque chose de sacré. Sachez aussi que, comme tout ce qui est vivant, c'est fragile. Je vous souhaite de bâtir, jour après jour, votre jeune amour, sur ce Rocher qu'est notre Dieu. Cela, c'est du solide, du sérieux. C'est construit pour durer. Je vous souhaite de bien bâtir votre maison.

4 - Matthieu 19, 3-6
"Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni."

 Avant que vous n'échangiez officiellement vos consentements devant l'Église, c'est-à-dire nous tous ici rassemblés, je voudrais relever dans les textes de la Bible que vous avez choisis, quelques phrases qui nous permettront de faire le point et de comprendre toute la grandeur du mariage. En effet, souvent, dans notre mentalité technicienne, on a tendance à réduire le sens des réalités que nous vivons ; à nous demander seulement " comment ça fonctionne " ou " à quoi ça sert. "

Vous avez entendu : " Tous deux ne feront plus qu'un. " Désormais, vous ne faites plus qu'un. Car c'est Dieu qui vous unit. Voilà ce que Jésus vous rappelle en ce jour de votre mariage. Il vous dit deux choses : votre amour est quelque chose de sacré, parce qu'il est de Dieu. Plus même : Dieu, c'est l'Amour, de qui naît tout amour.

C'est curieux de voir, quand on relit les évangiles, comment Jésus, qui a sans cesse poussé ses disciples à dépasser les contraintes et les habitudes religieuses de son temps dans ce qu'elles avaient de trop contraignant (elles étaient en effet, au fil des âges, devenu un véritable carcan), quand il parle du mariage, au contraire, refuse ce que la loi juive permettait (un homme avait le droit de répudier sa femme) ; et pour cela, il fait référence aux premières pages de la Bible, à l'intention fondatrice du Créateur : un seul homme et une seule femme pour la vie, et "que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni." Non seulement il n'innove rien, mais il en revient à l'exigence première : " Tous deux ne feront qu'une seule chair. "

Essayons de comprendre ce que nous rappelle Jésus. C'est vital pour vous. C'est vital pour toutes nos civilisations humaines. Dans le passage d'évangile que nous lisions il y a un instant, Jésus mélange deux textes. Il fait un amalgame des deux récits de la création qu'on trouve aux deux premières pages de la Bible. Il nous dit que, voulant créer l'humanité, il l'a créée "homme et femme", masculin et féminin, donc, qu'il est à l'origine de la sexualité humaine ; et d'autre part, qu'il est naturel qu'il y ait "arrachement" (l'homme quittera son père et sa mère) pour en arriver à des "attachements" (il s'attachera à sa femme), parce que c'est Dieu qui vous a unis.

"Au commencement, Dieu dit : "Il n'est pas bon que François soit seul...Il n'est pas bon que Dominique soit seule." Je lisais récemment la réflexion d'un scientifique qui s'interrogeait : "Par quel merveilleux hasard, écrivait-il, le vivant, au cours des siècles, est devenu sexué?" Et moi, croyant, j'avais envie de lui répondre : les êtres sexués sont dans le projet de Dieu dès le premier jour du monde !" Pour un croyant, la sexualité est quelque chose de bon : elle est voulue par Dieu.

C'est Dieu qui vous a unis. Contrairement à ce que vous pouvez penser, votre amour n'est pas le fruit du hasard. Certes, tout amour humain a un caractère mystérieux. Montaigne écrivait (je cite de mémoire) : " Et si vous me demandez pourquoi je l'aimais, je ne peux que répondre : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." Le hasard ? Non. Tout amour a Dieu pour origine. Cela ne vous parait pas bizarre ? Votre première rencontre, le premier regard, le premier sourire, le premier baiser, que vous avez cru fortuit, chance inespérée, bonne fortune, tout cela était voulu, programmé, prévu par Dieu, dès le commencement, quand il vous a créés " homme et femme ". Bien sûr, il y a toute votre part de liberté, les décisions qu'il a fallu prendre, les choix que vous avez été amenés à faire, mais il reste qu "au commencement", Dieu a voulu votre amour.

Vous avez reçu, à l'occasion de votre mariage, beaucoup de cadeaux. Vous vous estimez comblés. Mais le plus beau cadeau que vous ayez reçu, c'est celui de Dieu. Il vous a donné la grâce de vous rencontrer, de vous aimer, de ne plus faire qu'une seule chair. Dites-lui merci. N'oubliez pas.

Il est bon de vous rappeler cela aujourd'hui, et de le rappeler à ceux qui sont témoins, aujourd'hui, de l'échange de vos consentements. Nous vivons en effet dans un monde où priment les valeurs de rendement, de compétition, d'utilitarisme. Il est bon de rappeler que l'amour humain, votre amour, n'est pas d'abord quelque chose qui fonctionne bien, une mécanique dont on peut mesurer l'utilité, mais qu'il est un don merveilleux de Dieu, donc quelque chose de sacré. Et donc qu'il serait le dernier des derniers, celui qui chercherait à "séparer ce que Dieu a uni", que ce soit vous ou d'autres.

Oui, mais... ! L'expérience montre que ce n'a jamais été facile, un amour dans la longue durée de l'existence. C'est pourquoi saint Paul, après avoir écrit que " nous portons ce trésor dans des vases fragiles ", ajoute : aimer, ce n'est pas ce qu'on croit. Et parmi les dons de Dieu, il faut choisir ce qu'il y a de meilleur.

 7 - Jean 2, 1-11

Des hommes qui ont dû être très surpris, ce sont les premiers disciples de Jésus lorsque, pour commencer sa vie missionnaire, il les a emmenés à la noce. En effet, ils avaient été auparavant dans l'entourage de Jean-Baptiste, et, avec Jean Baptiste, on ne s'amusait pas, on ne faisait pas la fête, on ne faisait pas la noce. Or, c'est Jean-Baptiste lui-même qui a orienté André, Jean, d'autres peut-être vers Jésus, au moment de son baptême, et l'une des premières démarches qu'il leur fait faire, c'est d'aller à la noce. Vous avouerez qu'il y a de quoi surprendre ! Il n'avait donc rien d'autre à faire, lui, le Sauveur du monde que de commencer sa mission en allant à la noce ? Il ne faut pas imaginer que Jésus, à ce mariage, est resté dans son coin. Il a chanté, il a dansé, il a bu, raconté des histoires, comme tout le monde : un joyeux convive. Alors, André, Jean, les disciples se sont demandé ce que cela signifiait (ça changeait tellement de ce qu'ils avaient connu avec Jean !). Avec Jésus, c'est la vie, la joie, le bonheur de vivre ! Ils ont été témoins du miracle, comme les serviteurs. Mais je crois qu'ils ont été les seuls à voir dans ce miracle un signe que Jésus leur faisait, en réponse à leurs questionnements. Et longtemps plus tard, vers la fin du premier siècle, quelque soixante dix ans après l'événement, Jean réfléchit et construit très soigneusement son récit pour montrer quel signe Jésus lui a fait, quel signe il nous fait aujourd'hui. C'est ce signe qu'il s'agit de percevoir, car il ne s'agit pas d'en rester au fait brut : l'eau changée en vin. Il s'agit d'en sentir toutes les résonances.

Il est question, dans ce récit, de réalités de la vie de tous les jours : un mariage, un repas, de l'eau, du vin. Toutes ces réalités ont des résonances particulières. On peut les considérer simplement sous leur aspect fonctionnel, ou utilitaire. Ainsi, l'eau, d'abord, sert à laver, à se laver (les urnes de pierre contenaient de l'eau pour les ablutions rituelles des juifs). Mais l'eau, c'est aussi, sous le regard du chimiste, un " liquide incolore, inodore et sans saveur, " ou un composé d'oxygène et d'hydrogène. On peut avoir un autre regard : l'eau qui est la vie (Rappelez vous le très beau texte de Saint Exupéry qui conclut : " Eau, tu es la vie "). On peut aussi chanter, comme François d'Assise, " notre soeur l'eau, si pure, si claire, si fraîche, si précieuse "...Donc, sur la même réalité, on peut porter des regards différents. Le vin, c'est la même chose. Je ne parle pas de l'ivrogne, qui, simplement, a besoin de sa ration quotidienne d'alcool. Mais, pour d'autres, le vin, c'est une boisson agréable, qui redonne des forces. C'est tout. La Bible va plus loin qui parle du " bon vin qui réjouit le coeur de l'homme ". Pour le gourmet, c'est encore autre chose. Il va savoir décrire le vin, analyser ses goûts, chanter sa " robe ". Il y a toute une terminologie du vin. Et ce vin, on en prend soin, on " l'élève ", on le laisse vieillir...C'est tout autre chose que l'attitude de l'ivrogne. Le repas, c'est la même chose. Je ne parle pas de ces simili-repas qu'on prend à la va-vite dans une cantine, ou en solitaire. Je ne parle pas non plus de ces repas familiaux où l'on met la radio, la télé, où l'on redit aux enfants : " on ne parle pas à table ". Je parle de ces repas où l'on peut se parler, s'écouter. Il y a dans le repas tout un aspect de communication. On parle de la " chaleur communicative des banquets ". Non seulement des banquets, mais des simples repas, si on recherche cette qualité.

Pour le mariage, il en va de même. Nos générations d'aujourd'hui, qui sont très "utilitaristes", se demandent simplement " à quoi ça sert " et " comment ça fonctionne ". Voir toutes les revues spécialisées. Mais si on en reste là, ça ne va pas très loin dans la perception du couple. Dans la plupart des cas, se fait toute une expérience. Le mariage affronté à la longue durée, le couple qui se sclérose à cause de l'habitude et qui risque de devenir une eau croupissante (on ne communique plus, on a pris ses habitudes l'un vis-à-vis de l'autre, on vit côte à côte, ou dos à dos, à moins qu'on ne se sépare). Le mariage, au contraire, on peut le regarder comme le moyen de se construire, de se grandir. Comme dit le poète : " Ta parole me construit ". Le mariage va permettre à l'homme et à la femme de devenir adultes. Il y a donc toutes ces manières différentes de percevoir les réalités de l'existence quotidienne. On ne les perçoit pas de la même façon les uns et les autres.

Et pour un croyant, le mariage, c'est encore plus que cela : il rappelle immédiatement Dieu-Amour. Toute la Bible nous le dit, en particulier tout le message des prophètes. Aujourd'hui, c'est Isaïe qui fait parler Dieu, comme un époux parle à son épouse, avec des petits mots d'amour. Il rappelle une alliance conclue au Sinaï, comme la bague que vous portez au doigt vous rappelle quotidiennement vos liens. Lui, Dieu, il est fidèle. Mais cet amour qu'il a pour un peuple, un coup de foudre (pourquoi avec ce peuple ? Je n'en sais rien. Un coup de foudre, vous pouvez l'expliquer, vous ?), cet amour, Dieu voudrait qu'il soit plus beau, plus vrai. Mais celle qu'il a épousée, elle le trompe, pire, elle se prostitue. Et Dieu réitère sa promesse de fidélité. Malgré cela, cette alliance est un peu comme l'eau qui vient à manquer, à s'épuiser (comme dans ces six urnes de pierre qui sont vides).

Par contre Jésus va faire remettre de l'eau dans ces urnes. Et avec cette eau neuve, il va transformer l'eau des vieilles amours (incolore, inodore et sans saveur) en un vin de qualité. Pas n'importe quel vin. Parce que vous avez beau mettre du vin ordinaire dans votre cave, au bout de dix ans, il ne vaudra pas grand chose. Par contre, si vous laissez vieillir dans votre cave une bonne bouteille, ça donnera quelque chose d'extraordinaire. C'est une image par laquelle Jésus nous dit : l'Alliance première, elle a fait son temps. Elle va être remplacée par une autre Alliance. Dieu va contracter mariage, non plus avec un peuple, mais avec l'humanité tout entière, avec vous, avec moi aujourd'hui, comme avec ceux qui nous succéderont et ceux qui nous ont précédés. Un mariage extraordinaire qui va, en vieillissant, porter des fruits merveilleux. Ce ne sera plus la force de l'habitude qui jouera - il y aura bien sûr des hauts et des bas, il y aura nos infidélités - mais tout est orienté vers une réussite, ce que Jésus appellera le " Royaume " : la réussite du couple Dieu-homme. En Jésus déjà et par sa mort-résurrection, à cette " heure " où il donnera sa vie pour sceller la nouvelle Alliance avec la multitude.

Déclaration inaugurale que Jésus fait au premier jour de sa vie publique, le signe de Cana est aussi pour vous deux qui vous mariez aujourd'hui. Un jour, j'avais essayé d'expliquer de signe à deux jeunes qui se mariaient. A la sortie, le marié est venu vers moi, m'a dit merci, et a ajouté : "Nous deux, on veut devenir un bon cru !" Je crois qu'il avait tout compris.

Nous allons célébrer l'Eucharistie. Si les gens de la noce n'ont pas été réduits à boire de l'eau, nous, aujourd'hui, nous allons boire plus que du vin. Nous allons " communier " au sang du Christ. C'est un geste qui engage tous les actes de notre vie.

 8 - Jean 15, 9-13

 "Mon commandement, le voici : "Aimez-vous les uns les autres." Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi Jésus, parlant de l'amour humain, l'envisageait comme une obéissance à un commandement. Car enfin, aimer quelqu'un, c'est quelque chose d'instinctif. Cela ne se commande pas. On aime ou on n'aime pas. Pas besoin d'un ordre, d'un commandement, pour aimer quelqu'un. Et il n'y a pas eu besoin d'un ordre de qui que ce soit pour que votre amour naisse et grandisse. A contrario, si on vous commande quelque chose, c'est que c'est difficile, voire contre nature. Alors, pourquoi ce commandement de l'amour? Et que veut dire Jésus quand il nous demande d'aimer comme lui-même nous aime ?

C'est que, sous le mot " amour ", on met quantité de réalités très différentes les unes des autres. Et d'abord, effectivement, l'amour humain relève de l'instinct. Il ne se commande pas. Arrive, par exemple, le coup de foudre, et c'est longtemps après qu'on se demandera encore : " Pourquoi toi, pourquoi moi ? " Il y a une attirance qui relève aussi bien du désir sexué que du sentiment des coeurs. La sexualité humaine est quelque chose de naturel, quelque chose de bon. Elle est une composante essentielle de l'amour. Seulement on ne peut pas en rester là. Sinon, on mutile l'amour. Pire encore : on risque de le faire mourir. Parce que cela, même cela, si fort, si prenant, le désir, le plaisir, la possession et le don, ça passe. L'habitude, la routine, toutes sortes de raisons font que le désir s'émousse. .Il faut, je crois, trouver un deuxième souffle, pour en arriver à une certaine vitesse de croisière, et redonner vigueur au désir. C'est le poète Charles Péguy, je crois, qui fait parler Dieu : "Cela m'étonne toujours, dit Dieu, d'entendre les gens dire : 'Nous sommes mariés. Comme si on se mariait un jour ! Comme s'il ne fallait pas se marier tous les jours que je fais ! "

Si vous comprenez cela, vous vous apercevrez que l'amour, c'est plus qu'un mouvement instinctif. Vous allez faire un nouveau pas et découvrir qu'aimer, c'est rencontrer l'autre comme un être unique, et le vouloir unique dans un mouvement du coeur qui vous fera ressembler à Jésus, qui vous poussera à aimer comme lui. Dans la fidélité totale à l'autre, et dans la liberté.

Fidélité. Voilà un bien grand mot, et qui peut sembler anachronique aujourd'hui. J'entends encore ce jeune homme qui, il y a quelques années, me disait : " Quand je parle de fidélité, cela ne veut pas nécessairement dire que je dois être fidèle à la parole donnée. Il suffit que je sois fidèle à moi-même, fidèle à mon propre cheminement. " Et c'est vrai que souvent, aujourd'hui, on manque facilement à la parole donnée. Mais alors, sur quels fondements peut se construire un couple ? Rien de possible, sans cette fidélité, non seulement à soi-même, mais fidélité commune, fidélité de votre couple à un projet élaboré en commun et réalisé ensemble, chaque jour de votre existence commune.

Fidélité et liberté. Liberté, ce n'est pas faire n'importe quoi. Jésus se présente à nous, dans les évangiles, comme l'homme souverainement libre, et comme celui qui, dans sa liberté souveraine, contribue à libérer les hommes. Jésus se situe comme un homme entièrement libre vis-à-vis des institutions de son pays ; et en même temps comme un libérateur. Un simple regard porté sur celui ou celle qu'il rencontre les fait exister dans la vérité de leur existence, comme enfants aimés de Dieu, appelés au bonheur. Dans votre couple, cette mise en oeuvre de la liberté vous permettra de vaincre votre propre peur et de faire exister l'autre dans sa vérité; littéralement, de le promouvoir, c'est-à-dire de le faire grandir dans l'amour.

Aimer comme Jésus. L'apôtre Paul nous le rappelle : c'est dans les toutes petites choses de la vie quotidienne que l'on vit l'amour humain. A travers les jours de joie et les jours de peine, toute une série de petits gestes sans cesse renouvelés. Il ne s'agit ni de grandes déclarations ni de grandes actions. C'est, dans la rencontre quotidienne et toujours neuve de l'autre, trouver son bonheur à faire le bonheur de l'être aimé.

  9 - Jean 15, 12-16

 "Mon commandement, c'est de vous aimer les uns les autres". J'ai mis longtemps à comprendre pourquoi le Christ nous donne un tel commandement. Peut-on commander d'aimer? L'amour, ça ne se commande pas. C'est quelque chose d'instinctif. On aime ou on n'aime pas. Chacun sait bien que l'amour est quelque chose de naturel, qui est inscrit dans nos coeurs et dans nos corps, que, parce que tous les vivants sont des êtres sexués, il y a naturellement une attirance pour l'autre sexe, bref, que l'amour n'est pas de l'ordre de la volonté. Pas besoin d'un ordre, d'un commandement, pour aimer. Au contraire, si Jésus parle d'un "commandement", c'est que l'amour est quelque chose de difficile, peut-être même contre nature. Alors, pourquoi un "commandement" de l'amour ?

En réalité, sous le mot "amour", on met un certain nombre de réalités, très différentes les unes des autres, et en même temps complémentaires. Essayons de voir de quoi il s'agit.

Ce que Jésus veut dire, c'est que si l'amour humain est d'abord quelque chose d'instinctif, inscrit dans nos gènes, il doit aussi, pour aboutir à son épanouissement, être guidé, domestiqué, régulé par la volonté humaine. Nous avons reçu de Dieu un merveilleux cadeau, un vrai trésor, mais, comme dit l'apôtre Paul, "nous portons ce trésor dans des vases fragiles".

Ce beau cadeau que Dieu vous a fait, votre amour, qu'allez-vous en faire ? Le mot "amour" est un mot piégé. Et le premier piège qui vous est tendu consisterait à réduire l'amour à son aspect utilitaire, fonctionnel. Nous vivons dans un monde "technique" et la technique a des solutions à tous les problèmes. Regardez, par exemple, comment nos contemporains se ruent, à propos de l'amour, sur toute une littérature spécialisée dans ce que j'appellerais, par euphémisme, "l'art d'aimer". Certes, l'amour humain est un langage, mais encore faut-il avoir quelque chose à se dire. Jésus, lui, vous dit aujourd'hui : "Aimez comme moi, j'ai aimé". Lui qui a manifesté l'amour de Dieu dans toute sa vie, par son amour pour les petits, par le don total de sa personne, il vous dit, aujourd'hui, au risque de vous choquer : "Attention ! Vous voulez réussir votre amour ? Sachez d'abord que votre amour n'est pas pour vous, mais pour le monde". Bien sûr, en s'aimant, on se fait plaisir. Mais ce n'est pas le but final. Votre amour doit être, pour le monde d'aujourd'hui, signe du Dieu-Amour. Notre monde risque de mourir de froid, de haine, de volonté de puissance, de violence, de chacun pour soi. Que votre couple, dans la longue durée de votre existence, soit foyer de chaleur, d'amour et de service de vos frères.

Au fond, l'évangile nous propose une voie de sainteté. J'ai souvent expliqué que le mot "saint" signifiait en son origine "différent de..." Essayez donc de voir en quoi votre vie de couple vous rendra "saints", c'est-à-dire différents de ce que vit la majorité de nos contemporains. Essentiellement parce que, pour le croyant, le mariage est indissoluble, donc parce qu'il exigen une totale fidélité dans la liberté.

Fidélité. Pas seulement respect de la parole donné en ce jour devant l'Assemblée que nous représentons, mais manifestation de la confiance qu'on apporte à l'autre. Fidélité, également, comme image du Dieu-fidèle en qui nous croyons.
Et liberté. La liberté ne consiste pas à prendre le droit de faire n'importe quoi. Regardez Jésus : il manifeste, dans ses paroles et dans ses actes, son entière liberté vis-à-vis de la loi de son pays et de sa religion ; et en même temps, il vit une pratique libératrice dans sa relation aux autres, cherchant toujours à libérer l'autre de ses aliénations, à reconnaître l'autre pour ce qu'il est en vérité, c'est-à-dire un enfant de Dieu blessé, appelé au bonheur. Sa propre liberté est libératrice. Eh bien, dans le couple que vous fondez, il en ira de même. D'abord une libération de ses propres peurs face à l'autre, et ensuite une reconnaissance de l'autre en tant que différent, donc marquant ma propre limite, ce qui permettra de libérer chez l'autre tous ses possibles.
"Soyez saints comme moi-même je suis saint", voilà l'invitation que Dieu vous adresse. Voilà le voeu que je formule pour vous.

 

10 - Jean 15, 9-13

Qu'il est déjà loin, le jour où vous vous êtes rencontrés ! Les années ont passé, vous avez grandi, vous avez appris à vous connaître et ce que vous vous étiez dit un jour en secret : "Je t'aime, je veux vivre toute ma vie avec toi", voici que vous en avez fait part à vos parents, à vos amis, à tout le voisinage, à tout votre environnement. Vous les avez invités à être les témoins de votre engagement. Et aujourd'hui, nous sommes tous là, pour vous entourer et pour célébrer avec vous la fête de votre amour.

On reproche aux chrétiens d'avoir toujours le mot "amour" à la bouche ! C'est un peu vrai. Quand je demande à quelqu'un ce qu'il a retenu de ses années de catéchisme, invariablement il me répond : "Il faut s'aimer." Et que de fois les sermons se résument à ce simple conseil : "Aimez-vous les uns les autres." Ou encore, comme dit la chanson : "Quand les hommes vivront d'amour, il n'y aura plus de misère." Voeux pieux, aspiration à un monde meilleur ? Huit fois dans l'évangile que vous avez choisi revient le mot "aimer" dans la bouche même de Jésus. C'est dire l'insistance avec laquelle il nous rappelle que c'est "le grand commandement". Il nous faut donc, avant que vous ne vous engagiez devant nous, réfléchir et nous demander ce qu'est l'amour et à quoi il nous engage.

Premièrement : "Qu'est-ce qui m'arrive ?" L'amour est quelque chose de mystérieux. Il peut naître d'une longue fréquentation, ou, au contraire, surgir comme un "coup de foudre". Je pense en disant cela à un ami anglais qui me racontait sa première rencontre avec celle qui devait devenir sa femme, une jeune française : "J'avançais dans une longue rue de Cambridge, où j'allais visiter mon oncle, quand j'ai vu sortir d'une maison une jeune fille et je me suis dit aussitôt : "C'est celle-là qui sera ma femme." Et il ajoutait en souriant : "Aujourd'hui encore, après cinquante ans de mariage, ma femme est ma meilleure amie." En tout cas, l'amour, qu'il soit le fruit d'une lente maturation ou qu'il survienne à l'improviste, n'est jamais le fruit de calculs savants ni de longues négociations. L'amour vient d'ailleurs. il se reçoit, il s'accueille. Un point c'est tout.

Deuxièmement : Alors tout est bouleversé. On croyait mener sa vie tout seul, et voilà qu'on découvre ce que c'est que de vivre avec quelqu'un d'autre. On avait des habitudes, on commençait à prendre des manies : il va falloir apprendre à vivre autrement, à changer même ses manières de voir, et surtout à faire le bonheur de l'autre avant le mien, et en cela seulement trouver mon propre bonheur. Cet être que je découvre tout-à-coup dans ma vie, il est libre, personnel, unique. Comme dit la chanson : "Oui, mais toi, tu n'ressembles à personne." Ou comme l'exprimait un poète : "J'ai l'impression que je ne la connaîtrai jamais tout-à-fait." En tout cas, il va falloir compter avec elle, avec lui. Sa présence à mes côtés marque ma limite. Il est entré dans ma vie. Et chaque jour je m'aperçois davantage que j'ai besoin de lui, qu'il a besoin de moi.

C'est vrai : les autres, quels qu'ils soient, n'existent pour moi que dans la mesure où je les ai laissés pénétrer dans ma vie. Et je n'existe pleinement moi-même que par la qualité de ma relation aux autres. A tel point qu'il m'arrive de me demander comment j'ai fait pour vivre jusqu'ici sans l'autre. Et je m'aperçois que même si on parle de liens, il ne s'agit pas d'un esclavage, mais d'une libération, d'un épanouissement. Je risquais de me scléroser, de me racornir, de m'enfermer : voici que je me découvre ouvert aux autres, accueillant, vivant.

Et si c'était ainsi que Dieu voulait se présenter à moi ? Peut-être, jusqu'ici, Dieu a été pour vous quelqu'un (quelque chose ?) de très lointain, de très vague. Je croyais en Dieu, mais comme à une idée plus ou moins abstraite. il n'était pas pour moi l'Autre, et c'est pourquoi il me laissait indifférent, comme me laisse indifférent la masse des gens que je croise dans la rue. Mais voici que vous avez commencé l'expérience amoureuse : vous avez appris, en rencontrant l'autre, à vous connaître personnellement autre, différent. C'est ainsi que commence l'apprentissage de la découverte du Tout-Autre, Dieu. Dieu ne se démontre pas. Il ne se trouve pas à la fin d'un raisonnement. Dieu, il se rencontre.

Et ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est qu'il ne nous a pas attendus. Je le rencontre, et je m'aperçois qu'il m'attendait, me désirait, m'espérait. Pour lui, depuis toujours, je suis l'unique, irremplaçable. J'existe et "je ne ressemble à personne". Et il attends que la réciproque soit vraie, que je le rencontre comme l'Unique. J'aime beaucoup cette parole de l'Apocalypse : "Voici que je me tiens à la porte et que je frappe, dit Jésus. Si quelqu'un ouvre, j'entrerai." Que cette fête de votre amour, que nous célébrons aujourd'hui, vous aide, dans la rencontre de l'autre, à rencontrer le Tout-Autre et à lui ouvrir la porte de votre vie.

 

Retour au sommaire