LETTRE A MIREILLE                   

et à tous mes amis, à toutes mes amies de par le monde.

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Samedi 3 octobre 2009

Mireille,

Mon hebdomadaire préféré  a consacré, il y a trois semaines, vingt pages aux divisions haineuses qui occupent le temps - et l'esprit - des hommes politiques de notre époque. On le sait tous, ce n'est pas l'esprit de fraternité qui les anime. Mais de là à étaler ainsi sur la place publique leurs querelles personnelles, il y a une marge. Non, il ne s'agit pas de querelles ou de haines entre gens de droite et gens de gauche, mais de rivalités et de haines fratricides entre gens du même parti. Entre Dominique et Nicolas, comme entre Martine et Ségolène, pour ne citer que le devant de la scène. Car, hélas, il en est de même à tous les niveaux, aussi bien pour les premiers rôles que pour les seconds couteaux.

La relation de toutes ces divisions est habituelle dans tous les médias. Mais là, j'ai trouvé que mon hebdomadaire y allait quand même un peu fort. D'abord 12 pages pour les bisbilles Nicolas-Dominique, puis une page sur le Premier ministre "qui n'en finit pas d'avaler des couleuvres". Puis une autre page sur un autre François qualifié de "mutant", avant un autre dossier de quatre pages  consacré aux coups bas auxquels se livrent Martine et Ségolène. Et pour clore le tout (pour la semaine) nous sont présentés Jean-François et Xavier dans leur duel fratricide.

Et moi qui, hier, vous parlais de la bonté. Suis-je naïf ? Un jour, j'en parlais avec un ami, lui disant combien de telles haines me scandalisent. Il m'a répondu : "Mais ce n'est pas d'aujourd'hui ! C'est depuis la nuit des temps que les hommes politiques rivalisent de méchanceté pour garder ou pour conquérir le pouvoir." J'ai bien été obligé d'en convenir. Mais comme je n'ai jamais été proche des sphères d'aucun pouvoir, le phénomène ne cessera jamais de me scandaliser. Une seule fois dans ma longue existence, j'ai approché occasionnellement - le temps d'une réunion - des hommes de pouvoir : deux évêques parmi les plus haut placés dans la hiérarchie. Ce jour-là, j'ai réalisé en quelques instants combien l'exercice du pouvoir pouvait endurcir les hommes.

De Gaulle : "La perfection évangélique ne conduit pas à l'Empire. L'homme d'action ne se conçoit guère sans une forte dose d'esquive, de dureté, de ruse."

Personnellement, je préfère Beethoven : " Je ne connais pas d'autres marques de supériorité que la bonté."  

oOo

Vendredi 2 octobre 2009

Mireille,

"Mais qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu..." Qui n'a jamais tenu un tel propos ? Ou d'autres semblables. Par exemple : "Le Bon Dieu vous le rendra." Sans oublier les jurons, tels ceux que chantait Brassens, souvenez-vous : "Tous les Bon Dieu / Tous les vertudieux /Tonnerr' de Brest et saperlipopette / Ainsi, pardieu, que les jarnidieux / Et les pasquedieux."  Et les sceptiques s'exclament : "S'il y avait un Bon Dieu...!" Rappelez-vous également cette exclamation autrefois si fréquente : "Bonté divine !" Céline Dion chantait : "On a tous un peu la voix du Bon Dieu / Quand on rend les gens heureux."

Bonté divine ! L'expression revient 34 fois dans le livre des Psaumes. C'est donc que, dès les origines, on a collé cet attribut à Dieu lui-même. Jonas lui en fait même le reproche. Alors qu'il s'attend à ce que Dieu punisse la ville de Ninive et qu'il se réjouit d'avance de la catastrophe annoncée, voilà que Dieu pardonne et que Jonas s'écrie : "Je le savais bien, que tu es un Dieu lent à la colère, riche en bonté, fatigué de punir."

A celui qui l'appelle "Bon Maître", Jésus réplique par cette phrase assez énigmatique : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon." Et pourtant, s'il y a une personne au monde qui ait révélé par sa vie la bonté de Dieu, c'est bien Jésus. Aussi j'aime me répéter bien souvent les propos que saint Paul adressait à son disciple Tite. Parlant de Jésus, il dit : "Elle est apparue, la gracieuse bonté de Dieu à notre égard..."

Pourquoi faut-il que cette qualité "divine" soit aujourd'hui passablement dévaluée ? Je ne parle pas de l'expression courante, aujourd'hui, chez les jeunes qui, parlant d'une fille facile, disent volontiers : "Elle est bonne, celle-là !" Je parle de la simple bonté humaine qui veut que je ne passe jamais indifférent devant quelque malheur, ou quelque simple peine, sans m'arrêter, pour consoler ou compatir.

Si je vous parle, ce matin, de la bonté, c'est parce que je suis tombé, dans mes lectures habituelles, sur une réflexion du philosophe Paul Ricoeur qui m'a beaucoup frappé. Je le cite : sous le titre "Irruptions de bonté", il déclare "Qu’est-ce que je viens chercher à Taizé ? Je dirais une sorte d’expérimentation avec ce que je crois le plus profondément, à savoir que ce qu’on appelle généralement la religion a à faire avec la bonté... Ce que j’ai besoin de vérifier en quelque sorte, c’est qu’aussi radical que soit le mal, il n’est pas aussi profond que la bonté. Et si la religion, les religions, ont un sens, c’est de libérer le fond de bonté des hommes, d’aller le chercher là où il est complètement enfoui. Or ici à Taizé, je vois des irruptions de bonté dans la fraternité entre les frères, dans leur hospitalité tranquille, discrète, et dans la prière, où je vois des milliers de jeunes qui n’ont pas d’articulation conceptuelle du bien et du mal, de Dieu, de la grâce, de Jésus-Christ, mais qui ont un tropisme fondamental vers la bonté. Nous sommes accablés par les discours, par les polémiques, par l’assaut du virtuel ; aujourd’hui, il y a comme une zone opaque, et il y a cette certitude profonde à libérer, à délivrer : la bonté est plus profonde que le mal le plus profond... Nous sommes de la civilisation qui effectivement a tué Dieu, c’est-à-dire qui a fait prévaloir l’absurde et le non-sens sur le sens... Le néant, l’absurde, la mort, ne sont pas le dernier mot. Et alors cela rejoint ma question de la bonté, parce que la bonté n’est pas seulement la réponse au mal, mais c’est aussi la réponse au non-sens... La protestation est dans le négatif encore : on dit non au non. Et là, il faut dire oui au oui. Il y a donc un mouvement de bascule de la protestation à l’attestation. Et je pense qu’il se fait par la prière. J’ai été très touché ce matin, par les chants, ces prières en forme de vocatif : « Ô Christ… ». C’est-à-dire que nous ne sommes ni dans le descriptif, ni dans le prescriptif, mais dans l’exhortatif et dans l’acclamation ! Et je pense qu’acclamer la bonté, c’est l’hymne fondamental."

"Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez", disait déjà Marivaux

oOo

Jeudi 1er octobre 2009

Mireille,

Pauvre peuple chinois ! Je pense à lui particulièrement ce matin, alors qu'un milliard trois cents millions d'êtres humains célèbrent le soixantième anniversaire de leur République "populaire". Et je n'ai pas le cœur en fête, à la pensée qu'un être humain sur cinq vit sous la férule d'une dictature plus ou moins camouflée. Et je me dois de faire mémoire des dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants qui sont morts à cause de la folle idéologie de quelques hommes, sous la férule d'un certaine Mao Zedong.

Records battus : Hitler et les camps de concentration, Staline et le goulag, et quelques autres dictateurs de moindre pointure font figure de nains en comparaison de Mao et de sa clique. Je crois que, dans quelques siècles, notre XXe siècle, celui que j'ai vécu, restera comme le plus barbare de tous. Du moins je le souhaite. Car il est difficile d'imaginer faire pire que les quelques décennies au cours desquelles Mao (qui, de plus, manifesta une extraordinaire fringale sexuelle jusqu'à la sénilité). a régné comme le dernier empereur de Chine.

Etait-il plus intelligent que d'autres ? Je ne le crois pas. Plus astucieux et plus cruel, certainement. Il lui faudra une bonne vingtaine d'années, ponctuées d'exécutions sommaires, de tortures et de massacres de masse pour parvenir au pouvoir suprême. Il a 56 ans lorsqu'il proclame, le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine et en devient président. Dès lors, il massacre tout ce qui fait mine de contester ce pouvoir absolu. Virage forcé à droite en 1956-57 avec la politique des "cent fleurs", suivi d'une incroyable répression : 500 000 victimes. En 1958, à gauche toute. C'est le «Grand Bond en avant». L'objectif est de dépasser la Grande-Bretagne en quinze ans, grâce à la création de communes populaires fondées sur un mode de vie collectiviste, à la multiplication des hauts fourneaux ruraux etc. C'est un échec épouvantable qui se solde par 30 millions de morts et des famines à la chaîne. Mao en rejette la faute sur ses conseillers soviétiques. On le croit en perte de vitesse, des dirigeants réformistes veulent le supplanter ? Il reprend du poil de la bête et, en 1966, c'est la «Révolution culturelle». Il mobilise la jeunesse contre les hiérarques du Parti communiste et toutes les valeurs du passé. Nombre de dirigeants sont éliminés comme un ou deux millions d'autres Chinois. Le pays sort exsangue de cette nouvelle épreuve.

C'est l'époque où, dans les universités occidentales, les étudiants issus de la bourgeoisie et les intellectuels tombent en pamoison à la seule évocation du «Grand Timonier» et son Petit Livre Rouge, un recueil de formules prudhommesques que tout bon révolutionnaire se doit d'apprendre par cœur et de répéter à tout propos. Rappelons-nous "mai 68" en France !

Mais le "Grand Timonier" baisse. Les révolutions de palais avortent l'une après l'autre. Clans réformistes contre clans plus révolutionnaires. La "bande des quatre" menée par l'ex-épouse de Mao, mène une politique ultra-révolutionnaire dès la disparition du chef. Heureusement pour la Chine, un "Petit Timonier", Deng Xiaoping (1 m 50) succède au vieux dictateur. C'est lui qui sera l'initiateur de l'économie socialiste de marché. Ce qui permettra à la Chine de faire en un spectaculaire "bond en avant" sur le plan économique. Mais, hélas, sans que l'ouverture démocratique l'accompagne. Rappelez-vous le dernier grand massacre, sur la Place Tienanmen en  juin 1989. Quant aux camps de rééducation par le travail, l'équivalent des goulags, ils ne désemplissent pas. Ce matin, ma pensée fraternelle (et ma prière) sont pour tous ces frères chrétiens qui y sont détenus, en raison de leur foi en Jésus Christ. Et bien sûr pour toutes les autres victimes de la dictature.

Il faut garder mémoire.

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