OBSEQUES - HOMELIE 6

 

Lectures : 1 Jean 3, 14-16

Luc 23 33-43

 

Je ne m'habituerai jamais à la mort. Dès que je sais qu'un ami, un proche, un paroissien est gravement malade, il y a en moi, et donc dans ma prière, en même temps qu'une supplication, comme un sentiment de révolte : " Non, pas ça ! Non, pas celui-là, pas celle la ! " Que ce soit la mort d'un vieillard, d'une vieille tante, ou la mort d'une jeune mère de famille, pour moi, c'est toujours scandaleux. Et je pense que mon sentiment de révolte est partagé par beaucoup. Votre présence dans cette église, pour cette célébration des obsèques, en est une preuve : elle signifie, sans doute pour beaucoup, protestation, révolte même.

Et en même temps, se posent à nous deux questions : " Pourquoi ? " et " Et après ? " D'abord pourquoi ? Je crois qu'à cette question, il n'y a pas de réponse valable. La mort, c'est l'absurdité totale. On a beau dire : c'est un phénomène naturel, c'est inscrit dans nos gènes… On a beau penser - et c'est vrai - qu'on meurt un peu tous les jours, malgré cela, tout en nous se révolte. Et d'abord parce que la mort d'un être cher nous renvoie à l'idée de notre propre mort, que nous ne sommes pas prêts à accepter. C'est d'ailleurs le propre de l'humanité, ce qui nous fait sortir de l'animalité, de savoir que nous sommes mortels.

Alors, on se retourne vers Dieu. Ou bien pour s'insurger contre lui. Qui de nous n'a jamais dit ou pensé : " Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? " ou encore : " Je n'ai pas mérité çà ! " ou même : " S'il y avait un Bon Dieu… ! " Autre attitude possible : on va chercher à négocier avec Dieu. Je me souviens de ce père de famille dont la petite fille de huit ans venait de mourir, qui me disait : " J'aurais donné n'importe quoi, et même ma propre vie, pour que ma petite ne meure pas ! " Mais négocier avec qui ? Vous ne croyez quand même pas en un Dieu qui ressemblerait au Moloch des Carthaginois qui exigeait des sacrifices d'enfants ! Je pense aussi à une autre réflexion, entendue très souvent, celle-là : " Il faut se résigner : c'est la volonté de Dieu ". S'écraser devant Dieu ? Écrire comme certains le font encore, sur les faire-part de décès : " Il a plu au Seigneur de rappeler à lui… " Vous en voulez, vous, d'un Dieu à qui il plairait de rappeler à lui un homme, une femme, un enfant ou un jeune, ou même un vieillard ? Moi personnellement, je n'en veux pas. Ce Dieu-là n'est pas le Dieu en qui je crois : c'est une idole, fabriquée de toutes pièces par les hommes. Un Dieu à l'image de l'homme, cruel et pervers. Un Dieu de mort

Très bien, mais tout cela me laisse avec ma révolte et ma protestation. Mais une protestation contre qui ? Contre quoi ?

A mon " Pourquoi ", à mon " Et après ?, la Bible donne une réponse. Il nous faut essayer de l'entendre. Nous avons lu un passage de la première lettre de saint Jean qui nous dit cette chose étonnante : " Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères ". C'est l'inverse du processus naturel, par lequel nous passons de la vie à la mort ! Que veut-il dire ? Simplement qu'il faut bien s'entendre sur le sens des mots " vie " et " mort ". Je prends un exemple. Un jour j'ai rencontré, dans une famille, un jeune de 18 ans dont les parents avaient à se plaindre. Ils me disaient qu'entre son ordinateur, sa console de jeux, sa chaîne Hi-fi et son walkman (quand par hasard il sortait), ce jeune était comme muré dans son univers. J'ai essayé de discuter avec ce jeune et à la fin, je me suis permis de lui dire : " Mon petit vieux - et j'emploie le mot intentionnellement - tu es mort ! Tu ne vis que pour toi. Je t'assure : ce n'est pas çà, la vraie vie ! " Par contre, nous avons tous rencontré des vieillards étonnamment vivants, grâce à la qualité de leurs relations, à leur ouverture aux autres, à leur accueil de la vie. Vivre, c'est aimer, voilà ce que nous dit saint Jean.

Mais Jean n'est pas un naïf. Il sait très bien que le mot amour est un mot piégé. C'est pourquoi il nous invite à préciser. Tu veux savoir ce que c'est qu'aimer ? Regarde Jésus. Il a donné sa vie par amour. Tu veux apprendre à aimer ? Donne ta vie. Tu veux être un vivant ? Donne ta vie. C'est, je crois, Gabriel Marcel qui écrit : " Aimer, c'est être 'éclaté-vers' " Précisons encore. Donner sa vie, ce n'est pas d'abord mourir-pour, c'est vivre-pour. J'ouvre les Évangiles à n'importe quelle page, et je vois à l'œuvre l'amour que Jésus porte à chacun dans des circonstances bien précises : chaque fois, il donne sa vie. Et sa mort (" Ma vie nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne " ; dira-t-il), est dans le prolongement logique de toute son existence.

Vous me direz sans doute que tout cela est bel et bon, mais le chemin de Jésus, en quoi nous concerne-t-il ? Au chapitre 6 de l'Épître aux Hébreux, il y a une image : Jésus est comparé à la frégate légère (disons aujourd'hui le remorqueur), qui introduit les cargos dans la passe jusqu'au port, jusqu'au quai. Tu veux vivre ? Fais comme Jésus. Tu veux vivre éternellement : vis comme Jésus. Je regarde le destin de celle dont nous célébrons aujourd'hui les obsèques : à sa manière, selon ses moyens, elle a vécu cela. Aujourd'hui, elle a franchi la passe, elle entre au port. Nous avons confiance qu'elle est entrée dans la vie éternelle !

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