LETTRE A MIREILLE
et à tous mes amis, à toutes mes amies de par le monde.
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Jeudi 17 mai 2012
Mireille,
Je relis, ce matin, les textes bibliques qui nous relatent l'Ascension. Ils sont pleins de contradictions. Mais de contradictions mineures : la plupart concernent la date et le lieu où le Christ a quitté ses apôtres. Tous nous rapportent l'essentiel : Jésus ressuscité, ses amis l'ont vu l'ont touché, ont mangé avec lui, et puis, un jour, ils ne l'ont plus vu ; il a disparu à leurs regards. Et pourtant, ils ont fait une tout autre expérience de sa présence. Ils se sont dit les uns aux autres : "Le Seigneur Jésus est vraiment avec nous, comme il nous l'avait promis lorsqu'il nous avait dit : "Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai avec eux".
Autre forme de présence ; et pourtant présence réelle. Car ce n'est pas parce que quelqu'un est physiquement absent qu'on ne vit pas de sa présence. A titre d'exemple, il me faut vous rapporter le témoignage d'un ami. Un jour, il m'a raconté comment, pendant toute sa vie, il n’avait pas échangé sérieusement plus de trois fois avec son père, à tel point qu’il croyait que son père et lui n’avaient vraiment rien à se dire. Quand son père est mort, subitement, il s’est aperçu que ces trois échanges avaient été essentiels pour la conduite de sa propre vie. « Les paroles de mon père, me disait-il, restent pour moi, encore aujourd’hui, alors que je suis moi-même âgé, comme un éclairage, une lumière qui m’aide à m’orienter et à donner sens à ma vie. Bien plus, c’est comme si mon père était toujours près de moi lorsque j’ai à faire des choix importants. » Beaucoup ont fait la même expérience !
Il y a ainsi, si nous réfléchissons, des présences invisibles dans nos vies. Et ce n’est pas du sentiment, du baratin, comme une fausse consolation lorsque nous ressentons cruellement l’absence d’un être cher, c’est une expérience de vie. C’est aussi l’expérience de la première communauté chrétienne. Et ce ne fut pas, de leur part, un simple constat. En quelques instants, tout a été transformé en eux.
Luc, dans le livre des Actes, n'a pas eu peur de nous dire qu'encore au matin de l'Ascension, les disciples n'avaient rien compris. Alors que Jésus leur promettait la proche venue de l'Esprit Saint, eux lui demandèrent : " Est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël ? " Autrement dit : est-ce maintenant que tu vas faire la révolution ? Eh oui, ce matin-là encore, leur projet, leur perspective, leur espérance étaient totalement d'ordre terrestre, politique, humain. Vous vous rendez compte !
Erreur, certes, mais simple erreur de perspective. L'apôtre Paul, évoquant l'Ascension, pense à une domination. Il est monté, cela veut dire que Jésus a sur-monté, dominé. Nous étions dominés, explique-t-il, par des puissances qui pèsent sur nous. Lois naturelles, puissances astrales (diraient les astrologues), mais aussi lois de l'économie dans un libéralisme incontrôlé, pouvoirs politiques souvent totalitaires, volonté de domination et soif de pouvoir, etc. Le Christ prend le pouvoir sur tout cela, sur tout ce qui nous est contraire. C'est la bonne nouvelle que nous sommes chargés d'annoncer au monde. Une libération.
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Mercredi 16 mai 2012
Mireille,
Le choc des cultures : le discours que Paul prononça à son arrivée à Athènes et l'accueil qui lui fut réservé par ses auditeurs en sont un bel exemple. Paul savait bien qu'il allait s'adresser à l'élite la plus cultivée de la Grèce. Contrairement à ce qu'il faisait habituellement, il ne fit aucune citation biblique ; par contre il prit soin de citer des auteurs païens. Donc il avait envie que son message "passe". Bel exemple de cet effort d'inculturation qui, jusqu'à nos jours, a inspiré quantité de missionnaires ; ils veulent présenter Jésus et son message à travers la "culture", c'est-à-dire les manières de penser et de s'exprimer qui sont ceux des peuples auxquels ils s'adressent. Tel, par exemple, le P. Ricci en Chine, au XVIe siècle, et tant d'autres, depuis. Parfois, ça marche. Mais pas toujours.
Tout allait bien, dès les premières phrases de son discours. Il faut dire que Paul avait pris soin de flatter ses auditeurs en leur déclarant qu'ils étaient "les plus religieux des hommes". On l'écoutait donc avec attention et sympathie ; du moins jusqu'à ce qu'il en vienne à annoncer que "Dieu a ressuscité un homme (Jésus) d'entre les morts". Réaction immédiate des Athéniens : "Quand ils entendirent parler de la résurrection des morts, les uns riaient, et les autres déclarèrent : 'sur cette question, nous t'écouterons une autre fois'. C'est ainsi que Paul les quitta." Sur un échec !
Pourquoi ce refus ? Essentiellement parce qu'un Grec ne pouvait pas concevoir l'être humain de la même manière que Paul, un Juif. Pour un Grec, fondamentalement, l'être humain est un composé, composé d'une âme et d'un corps, et le corps humain est la prison de l'âme ; pauvre petite âme immortelle, qui ne peut être libérée de la prison du corps qu'à la mort, le moment où elle s'envole. "J'ai vu voler son âme au-dessus des lauriers", selon la chanson de Malbrough. Telle est la pensée - dualiste - d'une grande partie de l'humanité, et pas seulement des Grecs. Par contre, pour un Juif - pour Paul comme pour Jésus, l'âme séparée du corps, cela n'existe pas ; notre pensée comme nos sentiments dépendent des organes de notre corps, essentiellement de notre cerveau. Et un corps sans âme, c'est un cadavre. Pensée éminemment moderne, ne le croyez-vous pas ! Vous voyez la différence - pour ne pas dire l'opposition - entre deux cultures, deux manières de dire l'être humain. C'est pourquoi nous chrétiens, qui avons hérité grâce à la Bible, de toute une culture, nous croyons, non pas en l'immortalité de l'âme, mais en la Résurrection de la chair, c'est à dire de l'homme tout entier.
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