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                 et à toutes mes amies, à tous mes amis de par le monde.

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Lundi 26 juin 2017

Mireille,

"Si vous élevez vos enfants en démocrates, vous avez de fortes chances d'en faire plus tard des fascistes ; alors que si vous les élevez de manière plus ou moins fasciste, vous en ferez à coup sûr des démocrates." C'est cette remarque terriblement paradoxale et provocatrice que j'ai trouvé un jour sous la plume d'un pédiatre renommé, dans un article de revue consacré à l'éducation des enfants. Plus modérée, mais tout aussi pessimiste, cette autre remarque du même auteur : "L'enfant, hissé au sommet de la pyramide des valeurs sociétales, est devenu le tyran domestique."

Retour de bâton ? Est-ce que cela ne prélude pas à un virage à 180 degrés dans la relation parents-enfants ? Après le "tout-permissif", allons-nous assister au "tout-répressif" en matière d'éducation ? Je ne le crois pas. Mais, signe des temps, paraissent ces temps-ci un certain nombre de bouquins de psy', de médecins, de sociologues et de philosophes qui prônent un réajustement des méthodes éducatives. En gros voici la thèse : les pères ont un rôle d'autorité à jouer, les mères doivent éviter d'être maternantes, sinon elles ne peuvent pas réellement "mettre au monde" leurs enfants ; les enfants ont besoin, pour grandir, de "tuteurs" qui leur rappellent que tout n'est pas permis? Donc, révolution nécessaire : il faut "décapiter l'enfant-roi" avant qu'il ne devienne "enfant-tyran".

Vous allez me dire que je suis mal placé pour mettre mon grain de sel dans cette délicate question des relations parents-enfants. C'est vrai... jusqu'à un certain point. Car j'ai eu moi aussi à souffrir d'enfants mal élevés, qui par leurs comportements, empêchaient toute vie en société harmonieuse. Je me souviens d'un séjour de vacances, que je passais en compagnie de plusieurs familles amies, et où deux petits garçons, par leur comportement, nous ont passablement gâché notre séjour. J'avais essayé, pourtant, de les "apprivoiser" ; au bout de quelques jours, j'y ai renoncé.

Education : vaste question ! "Si le père s'accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, alors le fils s'égalera à son père et n'aura ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu'il voudra être libre."
Celui qui écrivait ces lignes, au Ve siècle avant J.C, c'était Platon.


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Jeudi 22 juin 2017


Mireille,


Je ne suis pas joueur ! Je crois vous l'avoir déjà dit. Je n'ai pas l'esprit de compétition, je ne suis pas gagneur. Et cela depuis très longtemps. Lorsqu'on m'invite à une partie de cartes, si, poliment j'accepte, ce qui est de plus en plus rare, je sais qu'au bout d'un certain temps, je vais m'ennuyer. Si bien qu'on me rappellera plusieurs fois à l'ordre. Il y a des gens qui se passionnent lorsqu'ils jouent, à n'importe quel jeu ! Moi, pas. J'ai connu un théologien renommé qui, lorsqu'on entrait dans un bar, se précipitait sur le flipper. Et il fallait des supplications pressantes pour l'en arracher. Il y a même des joueurs qui sont de mauvais perdants, tant leur désir de gagner leur fait perdre tout sang-froid. J'en ai connus. Que les joueurs invétérés me pardonnent : moi, très vite, je m'ennuie, et il m'est indifférent de perdre. Quand nous jouions au volley, il y a quelques dizaines d'années, j'aimais beaucoup jouer, mais c'était pour la qualité des passes et l'adresse qu'on manifestait dans certains coups, pas pour le résultat. Et c'était parce que je ressentais la nécessité, pour mon équilibre humain, de pratiquer un sport. Les amis avec qui je partais chaque année en vacances étaient nombreux à jouer à la pétanque. Et comme un projecteur puissant éclaire le terrain, les parties se prolongeaint bien avant dans la nuit. J'admirais leur acharnement. Mais, comme ils me connaissent bien, ils se passaient facilement d'un piètre joueur comme moi. Autrefois, les copains avec qui je jouais parfois à la fin d'un repas me reprochaient vivement mon manque d'intérêt pour le jeu : "Applique-toi donc un peu", me disaient-ils !


Je ne sais pas si l'initiative persiste : il y a quelques années avait été instaurée pour le bac' une option originale : la pétanque était l'une des nouvelles épreuves proposées par l'académie d'Aix-Marseille. "C'est un jeu qui fait partie du groupe de sports de coopération/opposition", déclara l'Education Nationale en son inimitable jargon. "Pétanque", de "pé tanqués", pieds joints en langue provençale, pour distinguer ce sport de la "Lyonnaise" ou de la "longue". Et les élèves qui avaient  présenté la pétanque au bac, avaient été notés avec un coefficient 2.


Un aimable correspondant m'ayant invité à signer une pétition nationale pour le rétablissement de l'enseignement du grec et du latin dans les collèges et les lycées, j'ai signé des deux mains, vous le pensez bien. Est-ce moi qui deviens vieux, "laudator temporis acti" (regrettant le bon vieux temps) ? Ou est-ce l'Education Nationale qui déraille ? Je ne parierais pas !


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Lundi 19 juin 2017

Mireille,

C'est Mao Tsé-Tung, je crois, qui, dans le "Petit livre rouge", le catéchisme du communisme chinois dans les années 70, écrit : "Quelle est la chose la plus importante dans la vie ? La chose la plus importante, c'est de pouvoir manger tous les jours." Ce qui, à la réflexion, nous paraît être une évidence. Mais quand on se rappelle que, de nos jours encore, il y a des millions - peut-être des milliards - d'individus pour qui, chaque jour, trouver quelque chose à manger est la préoccupation essentielle, on saisit l'importance de la remarque de Mao. Les famines, en effet, cela existe encore de nos jours, hélas, alors qu'on sait que la terre est capable de nourrir beaucoup plus d'habitants qu'elle n'en nourrit aujourd'hui, à condition que la répartition des richesses s'y fasse de manière rationnelle.

Les esprits avertis nous expliquent, par ailleurs, que, pour régler cette question de la faim dans le monde, il y a une priorité : l'accès de tous à l'instruction. Il ne s'agit pas d'abord de nourrir : il faut donner à chacun les moyens de se nourrir. Donc, pour faire simple, pas de "paternalisme" en la question. Il s'agit d'aider tous les hommes à se prendre en charge et à travailler de manière à produire les moyens de leur propre subsistance.

Mais je ne suis pas là pour vous donner ce matin un cours d'économie géopolitique. Ce qui provoque ma réflexion, c'est que Jésus, ce jour-là, avant de nourrir la foule qui se pressait autour de lui, a commencé par faire son instruction et par guérir tous ceux qui en avaient besoin. L'instruction, la santé, la nourriture : est-ce que ce ne sont pas les trois besoins élémentaires de l'humanité ? Bien avant Mao, Jésus s'en préoccupe, en des gestes significatifs. Et c'est d'ailleurs pourquoi il a le droit de dire à ses disciples qui voulaient purement et simplement renvoyer les gens, le soir venu : "Donnez-leur vous-mêmes à manger !" Provocation de sa part ? Oui, certainement. Une provocation qui devrait nous atteindre, aujourd'hui encore. Car il serait trop facile d'aller célébrer confortablement l'Eucharistie entre nantis, sans se soucier des besoins élémentaires de nos contemporains : faim, santé, instruction. Mais ce serait malhonnête.

On admirait, paraît-il, les chrétiens des premières générations parce qu'ils étaient des "partageux". Si seulement on pouvait en dire autant de nous tous, aujourd'hui.


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Jeudi 15 juin 2017

Mireille,


Avant-hier, j'animais l'un des deux groupes d'études bibliques pour lesquels je travaille, cette année encore. Relisant les textes bibliques qui nous sont proposés dans la liturgie de dimanche prochain, pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, nous nous sommes arrêtés, d'abord, sur le conseil du Deutéronome : "Souviens-toi" ; puis sur la demande du Christ qui, instituant l'eucharistie, conclut : "Faites ceci en mémoire de moi."


M'est alors revenue en mémoire la réflexion d'un de mes correspondants d'autrefois qui m'avait dit : Ce devoir de mémoire dont on nous rebat les oreilles (alors que justement l'ignorance en matière historique est crasse et soigneusement entretenue par nos élites) me paraît poser plus de questions qu'il ne nous donne de réponse.. Rappelant l'histoire de sa famille, ou du moins ce qu'il en sait, il restait très sceptique en ce qui concerne le "devoir de mémoire". Et de se poser la question : de quelle mémoire s'agit-il ?  Cet homme habitait près d'Oradour-sur-Glane et il se demandait : quelle mémoire commémorer ? Celle de français alsaciens enrôlés de force dans la SS et qui ont participé à un massacre ? Celle des civils massacrés qui ne verront pas les bourreaux punis pour cause d'unité nationale ? Et il ajoutait :  la soi-disant "mémoire" peut être déformée par les témoins, pour faire des autres, soit des victimes, soit des bourreaux, soit des traitres, soit des héros.

Et c'est vrai ! Rien de plus déformable que le souvenir. Cherchez dans votre propre expérience : je suis certain que vous aurez des exemples de ces jours où vous racontez tel événement, selon les circonstances ou selon vos interlocuteurs, soit en noircissant les faits, soit en les enjolivant. Donc, toute mémoire est faillible. Bien plus, lorsqu'on relate des faits anciens, ce n'est jamais neutre. On aurait ainsi tendance à faire des Français de 1940 à 1945 un peuple de pétainistes au début et un peuple de résistants à la fin, ce qui est pour le moins une appréciation sommaire. Et tout le monde sait bien qu'en littérature il existe un style épique, dont l'Iliade, l'Odyssée, la Chanson de Roland sont de beaux exemples, où la part de vérité historique est bien minime.

Et pourtant, il est nécessaire de "faire mémoire". Pour les individus comme pour les peuples. Comme pour notre Eglise. Mais le "devoir de mémoire" ne se limite pas à rappeler le passé. Il sert à vivre son présent et à envisager notre avenir. La mémoire du passé est aussi une leçon. Elle peut nous apprendre à dépasser tout ce qu'il y a d'inhumain en chacun de nous, pour devenir chaque jour plus fraternel.

A chacun de nous d'y travailler.

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Lundi 12 juin 2017

Mireille,

Beaucoup de nos aimables correspondants m'écrivent au sujet des homélies que je publie chaque semaine sur ce site. Certains pour m'en remercier, d'autres pour approuver tel ou tel propos, d'autres, parfois, me font dire des choses que je n'ai pas dites ou même que je ne pense pas. Mystère de la "communication" ! Trop rares sont celles ou ceux qui contestent, critiquent, expriment leur désaccord. C'est dommage, car c'est du choc des idées que peut venir un progrès.

Tout ceci pour vous dire que, cette semaine, j'ai eu l'agréable surprise de lire, sous la "plume" d'une correspondante, ces sympathiques remarques : " J'ai une approche beaucoup moins "raisonneuse" que vous de la TRINITE. Je ne me pose pas de question puisque de toute façon personne ne peut y répondre. Quand nous verrons Dieu, le Christ et le Saint-Esprit au dernier jour, je suis sûre que ce "mystère" sera d'une grande simplicité. Votre homélie m'a parue très "technique" (pardon d'être aussi sévère). Par contre le dernier paragraphe m'a beaucoup plu : "si nous ne sommes pas amour, nous ne sommes pas". Quel dur objectif ! "

Et c'est vrai ! Quelle idée aussi, de nous pousser à parler de ce qui est au-delà de toute parole ! Et même, à la limite, quelle idée d'avoir inventé une fête liturgique de la Sainte Trinité (qui ne date que du XIVe siècle ! Un autre de mes correspondants, qui doit être très fort en science liturgique, me faisait remarquer, il y a quelques mois, que toutes les fêtes de l'année liturgique se rapportaient à des événements (Noël, Pâques, Pentecôte, par exemple) et non à des concepts théologiques. C'est (relativement) récent, et bien peu traditionnel, d'avoir instauré la fête de la "miséricorde divine" ou celle du "Coeur immaculé de Marie."

Donc, je crois qu'il est bon de rejoindre le propos de notre aimable correspondante. En cette fête de la Trinité, il s'agit de rejoindre le "divin" qui se révèle don de soi. "En fait nous entrons dans la communion divine chaque fois que nous créons avec d'autres des liens authentiques. On se souvient de ce chant très ancien: "Là où se trouvent la charité et l'amour, là se trouve Dieu", ou encore de ces paroles de Jésus: "Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux", écrivait G. Domergue il y a quelques années.

Alors, là, tout est dit. Et c'est vital.

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Jeudi 8 juin 2017

Mireille,

Ce jour-là -  il y a bien des années de cela -  je participais à une session de formation permanente où l'on apprenait à communiquer. Et chacun de nous devait faire un exposé de moins de trois minutes sur le sujet qui lui convenait. Donc, rien d'imposé. J'avais fait un petit topo amusant sur la pipe. Eh oui, en ce temps-là, on avait encore le droit de parler du plaisir que procure une bonne pipe sans être excommunié par l'opinion publique ! Et comme je fumais alors assidument, j'avais évoqué les bienfaits que me procurait cette fidèle compagne, cette pipe qui ne me quittait jamais. Aujourd'hui, je n'oserais plus faire de telles déclarations d'amour ! Toujours est-il que lorsque arriva le moment où les membres du groupe devaient faire la critique de mon petit exposé, l'un d'eux fit remarquer que, évidemment, sur le fond, il n'y avait rien à redire, mais que, pour la forme, j'avais adopté "un ton de prédicateur".

Déformation professionnelle ! Mon auditeur avait parfaitement raison, je le reconnais. J'irai même plus loin : il ne s'agit pas seulement de la forme du discours (ou de l'écrit) mais du fond. Je relis mes récentes chroniques et je trouve que, parfois, elles prennent une allure moralisatrice. Comme si j'avais à prêcher quoi que ce soit dans ces petits billets bi-heebdomadaires, qui n'ont pour autre objectif que de vous faire esquisser un sourire ou, à la rigueur, vous pousser à continuer pour vous-même la réflexion à peine esquissée.

Mais surtout, je me désole du décalage entre mon propos, qui se veut optimiste, qui souhaite vous apporter un "plus", et la réalité, qui est plus sordide. Je ne voudrais pas devenir misanthrope, mais bien souvent, sortant d'une réunion ou revenant d'une rencontre, je suis soulagé de rejoindre ma solitude. Car j'ai eu à déplorer la mesquinerie, les coups bas, les insinuations et tous les non-dits qui manifestent d'éternelles dissensions. Dans des familles, des associations, des quartiers, des paroisses. Alors, j'ai envie de baisser les bras et de me confiner dans le silence. A quoi bon parler - à quoi bon inviter sans cesse à chercher le beau, le bon et le vrai - si rien ne change, jamais !

Désolé, certes, ce matin. Mais pas découragé. Un instant, j'ai dénoncé le mal. Mais l'instant d'après, j'aurai tant de belles choses à découvrir. Aussi, je vous souhaite, malgré toutes les vilenies et les bassesses de la vie, une excellente journée.

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Lundi 5 juin 2017

Mireille,

J'ai l'air malin ! Bien souvent je vous ai prêché le "devoir de mémoire" et je ne me souviens pas de mon ordination presbytérale. C'est à un tel point qu'un jour, il y a quelques années, j'avais téléphoné à mon ami René (le philosophe) qui a été ordonné prêtre, comme moi, le 4 juin 1944, pour lui demander s'il se souvenait de ce jour. Et d'abord, où donc avait eu lieu cette ordination ? A la cathédrale ? Ou à la chapelle du Grand Séminaire ? Lui-même m'avait avoué qu'il hésitait, mais que ce devait être à la chapelle du Grand Séminaire. "De toutes façons, a-t-il ajouté, moi non plus, je ne me souviens de rien." Faisait-il beau ? Faisait-il chaud ? On ne se souvient pas. Personnellement, je sais que mes parents étaient là, avec mon frère. Parce que j'ai une photo. De même, je sais que quelques jeunes copains ont parcouru à vélo les 80 kilomètres qui séparent Valentigney de Besançon pour assister à cette célébration. Là encore, parce que j'ai une photo. C'est tout !

La cause de cette quasi-amnésie ? Je ne sais. Je vous ai déjà dit que ma "tête effaceuse" fonctionnait bien, mais de là à ne pas garder mémoire de sa propre ordination ! Alors, était-ce l'émotion ? Peut-être. René, lui, avait une autre explication : l'événement qui a submergé toute autre mémoire, c'est l'annonce du Débarquement, quarante-huit heures plus tard. Tous deux, nous l'avons appris alors que nous venions de "débarquer" du Séminaire après douze ans d'études, le 6 juin au matin. Ce fut comme une libération : nous allions commencer enfin notre vie active. Le Débarquement, nous l'avons appris dans une petite gare, sur la ligne de chemin de fer Besançon - Le Locle. Et de cela, tous deux, nous nous souvenions parfaitement. Normal, puisqu'il s'agissait d'un événement à portée mondiale.


Quoi qu'il en soit, hier matin 4 juin, en célébrant une fois de plus l'Eucharistie, j'ai fait mémoire, non seulement de notre ordination, mais des soixante-treize années de "service" qui ont suivi. Bonne occasion de dire Merci, n'est-ce pas !

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Jeudi 1er juin 2017


Mireille,

Ce jour-là, nous évoquions avec quelques amis nos années de jeunesse. Le couple qui me recevait a presque mon âge et cela fait plus de soixante-dix ans que nous nous connaissons. Or il y avait là l'un de leurs petits-fils qui m'a posé la question : "Mais pourquoi vous vous êtes fait prêtre ?" Et j'ai été bien embarrassé pour lui répondre.

Bien souvent, cette question, on me l'a posée. C'était plus facile d'y répondre autrefois. Mais depuis une bonne trentaine d'années, j'ai l'impression d'une sorte d'incommunicabilité qui s'instaure entre mes jeunes interlocuteurs et moi. Autrefois, je parlais de réponse à un appel, j'osais dire vocation, générosité, don de soi. Toutes ces valeurs étaient parfaitement intelligibles et admises comme allant de soi par les gens de ma génération. Aujourd'hui, j'ai l'impression que cela paraît terriblement démodé, voire inacceptable. En tout cas, l'autre jour, je sentais presque physiquement que mes explications demeuraient incompréhensibles pour mon jeune interlocuteur.


Notre génération a grandi dans le respect de nos pères qui venaient de terminer la première guerre mondiale. Même s'ils étaient personnellement discrets, les journaux, les revues, les livres exaltaient leurs exploits. Qui de nous n'a pas vibré au souvenir de ces premiers as de l'aviation naissante, qui se conduisaient face à l'ennemi en parfaits "chevaliers du ciel" ! On rêvait de les imiter un jour. On osait parler d'héroïsme. Bergson vantait "l'appel du héros et du saint". Nous étions portés dans un tel climat que la générosité, l'esprit de sacrifice et le don de soi paraissaient naturels à toute âme bien née !


Il m'est arrivé de dire, par manière de boutade, que je me sentais parfois, aujourd'hui, un vrai dinosaure. Et je pensais de nouveau à cela avant-hier, en regardant un film que j'ai retrouvé dans mes archives personnelles : mémoire des jours glorieux de notre libération en 1944, visages actuels des "vétérans" du débarquement. Pourquoi y a-t-il eu tant de volontaires pour venir libérer un continent dont ils savaient peu de chose et lutter contre une idéologie dont ils ignoraient les forfaits monstrueux dans leurs détails concrets ? On leur eût parlé alors d'héroïsme, ils auraient trouvé cela bien grandiloquent, sans doute. Par contre, on pouvait leur parler de "devoir" : çà, ils connaissaient. Pour eux, tout cela était bien naturel.


" De nos jours, serions-nous aussi courageux ? " se demandait dernièrement, publiquement, un chef d'Etat. Je le souhaite.


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