THEOLOGIE "POUR LES NULS"

CETTE ANNEE : LE MARIAGE

 

11 -Un peu de "morale".

Morale = science du comportement.

 (novembre 2002)

 

Nous en arrivons maintenant aux dernières séquences de cette série consacrée au mariage. Ce mois-ci, nous préciserons les conditions requises pour que le mariage entre deux chrétiens soit vrai et durable. Il nous restera ensuite, en décembre, à expliquer quelques questions annexes. Sans avoir la prétention de tout dire. Rien ne remplace l'expérience, en ce domaine.

Si, au point de départ, les chrétiens se mariaient sans aucune cérémonie religieuse et sans aucune intervention du clergé, progressivement, l'Eglise est intervenue pour fixer les conditions auxquelles il fallait se soumettre pour que le mariage soit reconnu comme vrai. Les circonstances historiques et les évolutions sociologiques furent la cause de cette intervention. Pratiquement, dans l'intérêt de la famille et de la société toute entière, l'Eglise a déterminé quatre conditions pour qu'il y ait vraiment mariage : la liberté - la fidélité - l'indissolubilité - le désir de procréer. Ce sont ces quatre conditions qu'il nous faut examiner maintenant.

1 - Liberté.

Je me souviens de cette jeune fille de 18 ans, qui arrivait un jour chez moi avec un grand solide gaillard, et qui m'annonçait qu'elle venait me demander de les marier. Comme je lui déclarais en souriant : "Bonne idée !", elle m'a répondu en haussant les épaules : "Bien obligée !" Elle était enceinte - à l'époque, on n'avortait pas légalement - et pour elle et sa famille, le mariage était la seule solution envisagée, alors que les jeunes ne se connaissaient à peu près pas. Je lui ai répondu : "Je ne peux pas vous marier. Si tu te déclares "obligée" de te marier, c'est que tu n'es pas libre."

On n'imagine pas assez, de nos jours, le bienfait que le christianisme a apporté à l'humanité en ce domaine. La liberté de choix, pour la plupart des Occidentaux, cela va de soi. C'est normal. On oublie facilement que cette liberté de choisir son mari, sa femme, est récente, chez nous, alors que dans une grande partie de l'humanité, elle n'existe pratiquement pas, encore aujourd'hui. C'est le père qui marie sa fille. Et souvent elle n'a pas son mot à dire.

Dès le haut Moyen âge, à ma connaissance, l'Eglise s'est battue pour que les hommes - et surtout les femmes - aient la liberté de choix. Ce combat n'a pas été facile. Il a fallu des siècles pour que nos sociétés évoluent. Mais aujourd'hui, dans nos pays "de vieille chrétienté", c'est gagné.

Cependant... !

Pour qu'il y ait liberté, il faut qu'il y ait "pleine connaissance et plein consentement". Donc, que le garçon et la fille sachent ce qu'ils font et à quoi cela les engage. Or, parfois, je me demande si tel ou telle ont bien réfléchi, et si leur décision ne relève pas davantage d'une lubie passagère que d'un choix mûri et délibéré. Bien sûr, de nos jours, la plupart des couples qui se marient ont déjà vécu quelques mois ou quelques années ensemble, mais je ne sais pas si l'expérience acquise servira pour les années qui suivent. C'est pourquoi, aujourd'hui, l'Eglise insiste auprès de ceux qui sont amenés à préparer les mariages chrétiens sur une autre notion : celle de maturité. Elle leur demande de chercher à évaluer, au cours des entretiens préalables au mariage, le degré de maturité des jeunes, et de déclarer, par écrit, à la fin de ces entretiens, qu'ils estiment tel garçon et telle fille suffisamment mûrs pour poser un acte réfléchi et sérieux. Et je connais des cas où les tribunaux ecclésiastiques ont prononcé l'annulation de certains mariage, pour cause d'immaturité de l'un ou l'autre des époux.

2 - Fidélité.

Si tu veux te marier, il faut que tu t'engages à être fidèle à ton conjoint. Voilà ce que demande tout responsable de la préparation au mariage. Fidélité ! Je connais des jeunes qui ont beaucoup hésité à prendre sérieusement cet engagement. Je me souviens d'un garçon qui m'avait répondu : "D'accord ! Je lui serai fidèle, à condition qu'elle me soit fidèle. Mais si elle me trompe, je la tromperai". Je lui ai répondu que sa déclaration n'était pas valable, et qu'il faut envisager une fidélité inconditionnelle.

Pourquoi l'Eglise a-t-elle mis cette condition impérative d'une fidélité inconditionnelle pour qu'il y ait réellement mariage ? Parce qu'il s'agit d'une histoire de confiance. C'est d'ailleurs la même racine étymologique : le mot latin"fides", foi, d'où viennent, entre autres, fidélité et confiance, mais aussi fiançailles, défiance, méfiance, etc. Autrefois, la formule officielle de l'échange des consentements était : "Je te donne ma foi". Donc, question de confiance : tu me promets fidélité, et j'ai confiance en ta parole. Je te crois. Si tu ne tiens pas parole, tout est cassé, tout est rompu.

Difficulté : en ce monde où la "parole donnée" ne compte plus beaucoup, il faut des écrits, des signatures (au minimum) et plutôt des actes qui prouvent qu'on peut faire confiance. Monde de la défiance, où toute parole est remise en question. Pourtant, il y va de mon honneur : que je n'aie jamais à rougir d'avoir fait un faux serment, d'avoir manqué à la parole donnée.. Il y va également de ma foi de chrétien : former un couple créé "à l'image et ressemblance" du Dieu fidèle éternellement.

Fidélité : non seulement respect de la parole donnée (confiée ?) à l'autre, mais également fidélité au projet qu'on a élaboré en commun, mari et femme. Et cela, c'est une fidélité créatrice. Rien d'immobile en cette attitude, bien au contraire. Le projet peut être sans cesse révisé, revisité, modifié, amélioré. Mais c'est ensemble, d'un commun accord, qu'on fait oeuvre d'imagination, de créativité.

Et si on vient à faillir ? Cela peut arriver, mais c'est réparable. A une condition : être vrai. J'ai trompé mon mari, ma femme, donc, je lui ai menti. Je vis dans la fausseté. Comment redevenir vrai ? Toute faute est réparable et pardonnable. Je vais moi-même réparer. Cela peut aller jusqu'à avouer à l'autre qu'on l'a trompé. Cela exige de la part des deux une extraordinaire confiance. J'ai connu de tels cas, c'est pourquoi j'en parle. Je vais donc essayer de réparer. Mais mon conjoint ? Eh bien, il faut qu'il puisse me pardonner. C'est également possible. J'en ai été témoin. C'est pourquoi je pense que la condition nécessaire et suffisante pour vivre en couple, c'est d'être vrai. Qu'il n'y ait pas l'ombre d'un mensonge entre mari et femme. Est-ce un rêve ? Une utopie ? Je ne le crois pas.

3 - Indissolubilité.

Se marier, prendre l'engagement de ne pas divorcer, savoir qu'on s'engage pour la vie entière, est-ce possible, à notre époque et dans nos pays "développés" où plus d'un tiers des mariages ne durent pas et se concluent par un divorce ? Voilà pourtant l'engagement que l'Eglise demande aux jeunes qui désirent se marier religieusement. N'est-ce pas ignorer le fond de la nature humaine ? N'est-ce pas faire fi des données historiques et sociologiques les plus récentes ? Pourquoi mettre une telle condition à la conclusion des mariages modernes ?

J'ai souvent expliqué combien l'attitude de Jésus, à ce propos, est éclairante. Alors que, dans tous ses propos, il manifestait une totale liberté vis-à-vis de la loi religieuse de son époque, loi de Moïse, autorité suprême, loi donnée par Dieu lui-même à son peuple ; alors que ses propos tendaient sans cesse à libérer les pauvres gens qui ployaient sous le poids des prescriptions religieuses les plus étroites, au contraire quand il s'agit du mariage, Jésus se fait plus strict que la loi religieuse. La loi de Moïse permettait le divorce (plus exactement : permettait à un homme de renvoyer sa femme, le contraire n'étant pas possible), mais Jésus en appelle de cette loi à la Parole fondatrice du livre de la Genèse : "L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils ne feront plus qu'une seule chair." Et Jésus d'ajouter : "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". Voilà la seule justification que je connaisse de l'exigence de l'Eglise en ce qui concerne l'indissolubilité du mariage. (Relire la séquence où j'ai essayé de vous présenter la pensée du Nouveau Testament au sujet du mariage.)

On peut quand même ajouter d'autres justifications d'ordre plus humain, et notamment la nécessité d'une grande stabilité de la famille pour pouvoir élever les enfants. Je sais bien qu'il y a des enfants qui "s'en sortent" bien, même dans le cas où les parents ont divorcé. Mais je connais aussi tant d'enfants qui ont subi des traumatismes graves, des blessures non cicatrisables, parce que les parents se sont séparés. Que de drames ignorés, que de larmes, et "que de regrets pour payer un frisson", comme dit le poète.

Et si on divorce ? Là encore, il faut essayer de réparer les dégâts. Et c'est possible. Là encore, je crois que l'essentiel est d'être vrai. Vrai vis-à-vis de soi-même, comme vis-à-vis de son conjoint (passé et présent), comme vis-à-vis de la société. Sans triomphalisme et sans repli dans la honte. L'Eglise, dans sa discipline actuelle, n'accepte pas de remariage religieux, mais elle n'a pas à vous condamner. Au contraire, si elle est vraiment Eglise de Jésus-Christ, elle ne peut que vous aider à "réparer les dégâts" et, pour cela, à vous en donner les moyens. "A tout péché miséricorde". Tant de fois, dans l'Evangile, Jésus déclare : "Moi je ne te condamne pas. Va en paix. Ne pêche plus."

Mariage indissoluble ? Ce ne fut jamais facile, la vie à deux ! Déjà quand l'espérance de vie n'était que de trente ou quarante ans. A plus forte raison aujourd'hui, où elle voisine les quatre-vingts ans, et où la durée moyenne de vie des couples avoisine les cinquante ans. Il y faut, pour réussir, bien des qualités : discrétion, humour, simplicité, entre autres. Il faut savoir s'accepter et se pardonner, souvent. Mais quel bonheur de rencontrer des vieux couples qui ont sû trouver et retrouver sans cesse complicité, joie de vivre, support mutuel dans les épreuves. "Car vois-tu, chaque jour, je t'aime davantage / Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain !", dit le poète.

4 - Transmettre la vie.

La quatrième condition indispensable pour qu'il y ait vraiment mariage chrétien est que le couple accepte de transmettre la vie, d'avoir des enfants. L'engagement que prennent les jeunes mariés stipule : "Nous acceptons les enfants qui naîtront de notre mariage. Nous les élèverons humainement et chrétiennement avec le meilleur de nous-mêmes."

Un prêtre ne pourrait pas accepter le mariage d'un couple qui refuserait catégoriquement d'avoir des enfants. C'est clair et net. Ceci dit, je pense que si l'Eglise est en droit de préciser qu'une des "fins" (finalités) du mariage est de transmettre la vie, ce n'est pas son rôle de déterminer les moyens pour y parvenir. Il y a un appel de Dieu. Il est précis. A la première page de la Bible, après avoir créé le couple humain "à son image, à sa ressemblance", Dieu lui demande : "Croissez et multipliez-vous." La "morale" chrétienne consiste donc à inviter les couples à répondre généreusement à cet appel de Dieu. Quand ? Comment ? Combien d'enfants? Quels moyens employer pour limiter les naissances ? C'est leur problème.

Je sais bien que l'Eglise est intervenue pour déterminer quels étaient les moyens licites ou non pour la contraception. Personnellement, je me demande si elle en a le droit. Les moralistes catholiques reconnaissent tous que les couples ont légitimement le droit de limiter les naissances. Mais quand il s'agit de prendre les moyens pour y parvenir, ils distinguent entre les moyens "naturels" (méthode des températures, par exemple) et moyens "artificiels" (la pilule par exemple). Pourquoi cette distinction, qui ne serait valable que pour la contraception ? Car, des moyens "artificiels", j'en utilise chaque jour. Quoi de plus artificiel qu'un comprimé d'aspirine si j'ai mal à la tête ? Ma réflexion est peut-être simpliste, mais je ne demande pas mieux que quelqu'un puisse m'expliquer, un jour, peut-être !

Donc, nous ne parlerons pas (aujourd'hui) de moyens contraceptifs. Ce n'est d'ailleurs pas mon rayon. Il y a d'excellents médecins, gynécologues en particulier, pour cela. Par contre, je tiens à dire tout net qu'il ne saurait être question d'avortement. En aucun cas. Lorsque l'on sait que, par exemple, aujourd'hui, l'avortement est considéré par certain comme un moyen simple (?) de contraception, il y a de quoi s'affoler !

Je rêve d'une société où, dans une réponse généreuse à l'appel de Dieu, les jeunes couples prendraient à coeur leur mission de transmettre la vie qu'ils ont reçue. Certes, ils auraient à prendre en compte les difficultés actuelles, d'ordre économique aussi bien que social ou politique, mais, par cette réponse généreuse, ils manifesteraient leur confiance en l'avenir. Leur confiance en Dieu.

(A suivre)

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