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1 – Un
diagnostic de la situation actuelle.
On peut
considérer la situation actuelle en termes de « noir » et « blanc »
selon notre sensibilité et notre poste d’observation. Nos réflexions
vont se centrer sur le monde occidental, et plus particulièrement sur
le contexte français, en tenant compte de questions plus larges qui
dépassent mais englobent l’hexagone.
Des éléments positifs.
Beaucoup de ces éléments ne sont pas étrangers à l’impulsion
donnée par le concile Vatican II. Un effort de mémoire s’avère
indispensable.
Comme élément positif, relevons, parmi d’autres, la participation
accrue des laïcs chrétiens à la vie et à la mission de l’Eglise.
Quelques décennies seulement nous séparent du temps où le prêtre était
la clef de voûte de tout le dispositif ecclésial. Le code de Droit
canonique de 1917 définissait la paroisse à partir de trois pôles : un
territoire, une église, un pasteur. A la même époque, on distinguait
deux formes d’Eglise : l’Eglise enseignante et l’Eglise enseignée.
Certains
ne manqueront pas de dire que « rien n’a vraiment changé ». Cette
opinion me paraît outrancière. Certes, on peut admettre que la
pression des faits a été souvent le ressort de l’évolution actuelle.
On peut aussi déplorer que les fondements spirituels et théologiques
n’aient pas été suffisamment mis en valeur. Néanmoins, une avancée
s’est produite, soutenue par le concile. C’est cet aspect que je
retiens en premier lieu.
Devant l’ampleur de cette question, je me bornerai à évoquer
l’organisation des communautés chrétiennes. Un document de l’épiscopat
français (de novembre 2010) élaboré à partir d’une soixantaine
d’initiatives, montre l’ampleur des transformations du paysage
ecclésial. On a parlé, à ce propos, de « révolution silencieuse ». En
voici les grandes lignes.
La présence chrétienne est aujourd’hui gravement confrontée, en
occident, à une importante diminution des prêtres et au vieillissement
des chrétiens pratiquants. Une première étape, qui s’est achevée à la
fin des années 1990, s’est déroulée sous le signe du regroupement des
paroisses et, peu ou proue, en référence à la présence centrale des
prêtres. Mais comme l’avoue Mgr. Papin, évêque de Nancy, cette
solution a montré rapidement ses limites. Trois conséquences négatives
découlent, me semble-t-il, de ce dispositif : 1) Il cléricalise
l’aménagement pastoral, 2) il empêche toute forme de renouveau, 3) de
toute façon, pour des raisons d’effectifs, il devient intenable.
De plus en plus, on prend conscience que l’avenir de la présence
chrétienne doit reposer, pour une large part, sur la mobilisation des
laïcs. C’est le point majeur. Au service de cette animation ont été
multipliées des équipes d’animation pastorale sous des formes variées,
avec des coordinateurs laïcs ou des délégués pastoraux, parfois
officiellement reconnus par une nomination épiscopale et une
célébration liturgique. Ainsi, on encourage –après l’essai avorté des
« Adap » - les « Célébrations de la Parole », pour le rassemblement de
la communauté chrétienne. En conséquence, les prêtres ont vu leur
mission devenir de plus en plus itinérante.
Bien sûr, certains évêques veulent maintenir l’ancien dispositif
en faisant appel à des prêtres « extérieurs » (un millier en France),
mais à quel prix et jusqu’à quand ? Ces palliatifs posent de
nombreux problèmes et ne préparent pas l’avenir. Il faudra bien, un
jour ou l’autre, que l’on sorte de l’impasse actuelle. Mieux vaudrait
ne pas trop tarder.
Ici ou là, on insiste sur le fait que le nouveau dispositif
pastoral n’est pas uniquement dû à la diminution du nombre de prêtres
mais repose sur « le sacerdoce des baptisés », en conformité à
l’enseignement de Vatican II. Souhaitons-le. Il se pourrait que les
événements conduisent à appliquer l’enseignement conciliaire, mais il
vaudrait mieux en avoir conscience. Le concile n’est pas fait
seulement pour justifier nos choix, mais pour les éclairer, les
interroger et leur donner un nouvel élan.
On peut relever aussi le renouveau liturgique promu par le concile.
Le temps n’est pas si loin où l’on parlait, en termes d’obligation,
« d’assister » à la messe, le prêtre étant considéré comme le seul
« célébrant ». Ce n’est pas faire preuve d’un optimisme excessif que
de souligner combien cette pratique s’est sensiblement améliorée. Les
textes officiels ne manquent pas à cet égard. Ils insistent sur le
fait que c’est l’assemblée tout entière qui célèbre, reprenant les
déclarations du concile.
A preuve, le très officiel Catéchisme de l’Eglise catholique. « C’est
toute la communauté, le Corps du Christ uni à son chef (le Christ) qui
célèbre. Les actions liturgiques … appartiennent au Corps tout entier
de l’Eglise, elles le manifestent » (N° 1140). Le ministre ordonné
(évêque ou prêtre) rappelle, de par la configuration même de
l’assemblée dont il est membre, que celle-ci n’est pas maîtresse de
l’eucharistie, qu’elle le reçoit comme un don, une convocation et un
envoi. On ne peut, cependant, oublier que beaucoup de pratiquants
n’ont pas vraiment découvert la signification de la démarche
liturgique pour entrer dans sa compréhension et son déroulement. De
plus, son lien vital avec la communauté humaine est loin d’être
pleinement perçu. Pour beaucoup d’entre eux, « la messe » reste encore
une sorte d’acte de dévotion.
Une
fréquentation plus assidue de la Parole de Dieu apparaît comme un
troisième élément positif. Le concile Vatican II a demandé que
« l’accès à la Sainte Ecriture soit largement ouvert aux chrétiens ».
(SC22). Globalement, l’Eglise n’est pas restée sourde à cet appel. On
pense, en particulier, aux multiples traductions de la Bible et à leur
diffusion, à l’introduction de la lecture de l’Ancien Testament dans
la messe dominicale, au rôle de l’homélie, aux partages de
« la Parole » dans différents groupes, parfois œcuméniques. On donne
du relief à la liturgie de la Parole, non seulement comme une
catéchèse mais comme un élément constitutif de la célébration
liturgique, qu’elle soit eucharistique ou non… Les célébrations
dominicales de la Parole se multiplient et ce mouvement est appelé à
s’étendre.
La restitution de la Parole de Dieu à la communauté chrétienne est
l’un des fruits les plus évidents de Vatican II. Dans cette
fréquentation de la Bible, beaucoup de baptisés font deux découvertes.
Dans la Bible, Dieu s’adresse à nous avec des mots humains « à la
manière des hommes », comme disait St Augustin et le reprend Vatican
II. Il intervient au cœur des événements et de l’histoire. De plus,
les baptisés découvrent que la Parole de Dieu n’est pas de l’ordre de
la justification ou du simple enseignement mais de l’appel. Cette
parole ouvre des passages et sollicite notre engagement, plus qu’elle
ne répond à nos questions.
Un autre point concerne la formation des chrétiens. Tous les
diocèses ont conscience de son importance, fondée sur la vocation
baptismale et sur l’urgence des besoins. Sans une certaine formation
spirituelle, doctrinale, pastorale, les chrétiens (évêques, prêtres
diacres, religieux, laïcs) se découragent et ne peuvent remplir
adéquatement leur mission. On ne peut en rester au catéchisme de son
enfance, au moment où l’on doit exercer des fonctions ecclésiales et
affronter des questions nouvelles et fort décapantes pour ceux « qui
croient ».
Relevons aussi un progrès sensible dans le climat qui règne à
l’intérieur des communautés chrétiennes. Des relations nouvelles se
sont établies entre les membres de ces communautés, empreintes de
simplicité, de convivialité et de reconnaissance mutuelle : en bien
des cas, la distance, la soumission, la supériorité ont cédé le pas à
la proximité, à la confiance, au partage, à la responsabilité commune.
Dans l’encyclique « Vehementer nos » (1906), le pape Pie X
déclarait : « L’Eglise est, par essence, une société inégale,
c’est-à-dire comprenant deux catégories de personnes, les pasteurs et
le troupeau, et ces catégories sont tellement distinctes entre elles
que dans le corps pastoral seul, résident le droit et l’autorité
nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de
la société ». La situation actuelle est globalement autre, même si
certains chrétiens quittent l’Eglise qu’ils considèrent comme une
« chape hiérarchique » où ils ne peuvent se situer en baptisés majeurs
et responsables.
La diminution du nombre de prêtres entraîne paradoxalement une
double conséquence : elle permet aux chrétiens laïcs de mettre en
œuvre leur vocation baptismale, mais dans le même temps, elle risque
de survaloriser le rôle des prêtres, moins nombreux, et donc jouissant
d’une notoriété et d’une sacralisation d’un nouvel ordre. Une
ordination presbytérale est devenue un événement diocésain de grande
ampleur.
Dans ce diagnostic positif, on ne saurait oublier l’œcuménisme et
le dialogue interreligieux. Là encore, il importe de se rappeler d’où
nous venons : de guerres fratricides et de séparations étanches.
Aujourd’hui –sauf exception- les relations sont devenues cordiales.
Vatican II a ouvert la voie. Désormais, le débat porte essentiellement
sur la conception de l’unité de l’Eglise. C’est ainsi que bien des
Eglises protestantes accepteraient que nous formions « une communauté
d’Eglises pacifiquement divisées », et que l’œcuménisme se contente de
rencontres fraternelles et d’un témoignage commun. On sait que la
primauté romaine, avec ses organismes centralisateurs, reste un
obstacle majeur pour les Eglises orthodoxes, d’autant plus que le
peuple orthodoxe est fortement opposé, en beaucoup d’endroits, au
principe même de l’unité des Eglises. On ne saurait oublier les
nouvelles graves divergences survenues avec la Communion anglicane à
propos des ministères féminins et de la morale chrétienne
(homosexualité), alors que le dialogue théologique sur l’unité de
communion et la sacramentalité semblait prometteur. Vatican II devient
une référence très éclairante lorsqu’il encourage les Eglises à
chercher ensemble la vérité du Christ plutôt qu’à se comparer
mutuellement ou à mener des tractations réductrices, pour parvenir à
un dénominateur commun
Le dialogue interreligieux est une nécessité, et d’autant plus que
certaines régions de la planète sont une poudrière. Le concile a
publié toute une Déclaration sur « Les religions non chrétiennes ».
Pas d’anathème, pas de condamnation comme on le faisait autrefois.
Une volonté de dialogue. La rencontre des religions s’oriente aussi
vers une action commune pour le respect des droits de l’homme et le
combat pour la paix. Il est utile de se rappeler le contenu de la
Déclaration d’une centaine de personnalités de la communauté musulmane
de France, en 2011, suite aux attentats odieux qui ont été perpétrés.
Elles dénoncent « les atrocités commises au nom de l’Islam ». Elles
rappellent, haut et fort, que ces meurtriers ne sont pas l’islam… ».
« Le meurtre de chrétiens, comme de tout être humain, est une horreur
absolue… Construisons partout le vivre ensemble dans nos pays
multiconfessionnels ».
Terminons ce premier volet du diagnostic en évoquant la nouvelle
posture que l’Eglise catholique adopte -même si cela reste trop
modeste- à la rencontre de la modernité. Faut-il rappeler les paroles
vibrantes du pape Jean XXIII à l’ouverture du concile : « L’Eglise
préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir
les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner,
elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en
valeur les richesses de sa doctrine ». « Condamner », n’est-ce pas
justement ce que Pie XIX avait fait, cent ans plus tôt, en 1864, avec
le Syllabus qui dressait la liste des 80 « principales erreurs de
notre temps » ? Avec Vatican II, dans le cadre d’un enseignement
conciliaire solennel, l’Eglise catholique sort d’un siècle et demi
d’affrontements avec le monde moderne. De manière plus explicite, elle
souhaite engager un « dialogue mutuel » avec le monde.
Ces ouvertures du concile ne sont pas restées sans écho. On cite
volontiers la contribution d’un groupe de travail de la Conférence des
évêques de France sur les difficiles questions de bio-éthique. Le mot
« dialogue » apparaît huit fois dans l’introduction, et il indique
bien l’esprit du dossier. On peut relever, aussi, les interventions
épiscopales concernant le travail du dimanche, l’expulsion des Roms,
mais également l’action caritative et la création des comités de
solidarité dans les diocèses. Il faudrait s’attarder sur ce qu’on
appelle « la laïcité à la française » qui repose, certes, sur un
équilibre fragile et mouvant, mais qui n’est guère utilisée par les
hommes politiques comme support d’une croisade anti-religieuse. Depuis
février 2001, alors que Lionel Jospin était premier ministre, l’Eglise
catholique et l’Etat ont des rencontres régulières. Au moment des
élections, les évêques français n’orientent plus les choix politiques
mais préfèrent en rappeler les enjeux. Sur un autre plan, nombre
d’entre eux se montrent favorables à la construction de mosquées, ce
que certains leur reprochent. Dans les « Nouvelles brèves » du
journal La Croix, le 8 février 2011, Mgr Dubost, évêque d’Evry,
reconnaît : « Chaque jour, je vois des lettres enflammées :je ne
donnerai plus au denier de l’Eglise ; puisque vous aimez tant les
musulmans, faites la quête parmi eux ».
Les
côtés sombres d’un diagnostic
Pour
beaucoup de commentateurs, le catholicisme français est en perte de
vitesse. On parle d’un mouvement continu de déclin. Le fait que
certains s’emploient à relativiser ce diagnostic en évoquant la
situation d’autres continents ne change rien à la réalité que nous
vivons chez nous et dans la plupart des pays occidentaux. D’ailleurs,
la Lettre aux catholiques de France, déjà en 1996, reconnaissait cet
état des lieux. « Nous ne pouvons pas nous masquer les indices
préoccupants qui concernent la baisse de la pratique religieuse, la
perte d’une certaine mémoire chrétienne et les difficultés de la
relève. C’est la place et l’avenir de la foi qui sont en question dans
notre société ». Il faut reconnaître cette décroissance du
catholicisme occidental, aussi lucidement que possible. « Des pans
entiers s’écroulent », avouait le cardinal Marty. Que ne dirait-il pas
aujourd’hui ? C’est un fait que les indices chiffrés vont presque tous
dans un même sens : descendant. Plus grave que ce qu’on appelle
traditionnellement « la crise des vocations », la diminution massive
des fidèles et plus précisément des jeunes générations, s’accroît de
façon particulièrement inquiétante.
Dans son livre « Les réseaux catho », Marc Baudriller,
journaliste, s’exprime ainsi : « L’Eglise a repris l’irrésistible
pente du déclin : chute de la fréquentation des églises, du nombre des
mariages religieux, des baptêmes, du nombre des croyants… Le tissu de
couvents, de cathédrales et de calvaires aux coins des chemins n’a
plus de sens pour la très grande majorité des habitants au sein du
pays même qui l’a patiemment tissé. C’est une autre période de
l’Eglise qui s’ouvre, dont on hésite à constater l’avènement. Le
deuil du catholicisme triomphant est long à faire. Et douloureux ».
Quelques chiffres significatifs pour être plus concret : On parle
de 4% de pratiquants réguliers (en fait, mensuels) avec une moyenne
d’âge élevée. On évalue approximativement à 40% le nombre de baptêmes
par rapport aux enfants de moins de sept ans. Le nombre d’ordinations
au ministère presbytéral est stable depuis 2003 : autour d’une
centaine. Le séminaire St Cyprien de Toulouse compte 40 séminaristes
pour 16 diocèses. L’âge moyen des prêtres du diocèse de Rodez est de
76 ans et 3 mois. Il faut se rendre à l’évidence : « la crise des
vocations » signifie, pour une part, que la société actuelle ne veut
plus reproduire le modèle de prêtre issu de son passé religieux de
chrétienté. L’année improprement appelée « année sacerdotale » n’y a
guère fait allusion.
On compte environ 2100 diacres permanents en France. Mais des
ambiguïtés persistent au sujet de ce ministère. Certains diacres
deviennent de véritables animateurs de paroisse, mais on refuse de les
ordonner prêtres parce qu’ils sont mariés. N’est-ce pas confondre un
ministère et un état de vie ?
Une autre donnée négative concerne la centralisation de l’Egllse.
Vatican II a voulu desserrer l’étau monarchique de l’Eglise romaine en
mettant en relief la notion de « collégialité épiscopale ». Il est
incontestable que cette ouverture n’a pas été réellement mise en
oeuvre. En témoigne le pouvoir relatif laissé aux conférences
épiscopales, qu’il s’agisse de l’enseignement doctrinal ou de la vie
de l’Eglise. Certes, la parole des conférences épiscopales a pris du
poids en différents pays par rapport aux questions locales mais n’a
pratiquement aucune autorité en ce qui concerne l’Eglise universelle.
Il est évident que Rome garde la haute main sur les questions
doctrinales, sur les nominations épiscopales, et par là, façonne
insensiblement mais sûrement le profil de l’Eglise. Pourtant, le
théologien Joseph Ratzinger, en 1971, protestait contre « le droit
ecclésial unitaire, la liturgie unitaire, l’attribution unitaire,
faite par le centre de Rome, des sièges épiscopaux ». Il préconisait
« la reconnaissance de véritables patriarcats autonomes en communion
avec la primauté romaine » (Le Nouveau peuple de Dieu, p. 68). Tout
cela est oublié.
Les Eglises particulières ne jouissent d’aucune marge
d’indépendance à l’égard de la curie romaine. C’est ainsi que certains
sujets de débat sont interdits aux synodes diocésains. Les points
visés sont bien connus. L’un des plus cruciaux concerne les divorcés
remariés, de plus en plus nombreux dans les assemblées de chrétiens.
Un moment étouffées, certaines questions ne manqueront pas de surgir à
nouveau.
Un autre point négatif, et non des moindres, est celui d’une
véritable fracture culturelle entre l’Eglise et la société. Pour en
parler, Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, a inventé le
néologisme « l’exculturation ». Autrement dit, le catholicisme ne fait
plus partie aujourd’hui des références communes de notre univers
culturel français. On recherche une légitimité de repères, de
représentations, de valeurs sans lien avec l’autorité de l’Eglise.
C’est ainsi que deux logiques s’affrontent ou s’ignorent, que l’on
peut systématiser, de manière caricaturale, en termes de binômes :
héritage et recherche, tradition et invention, continuité et
changement, stabilité et imagination, fidélité et épanouissement,
autorité et autonomie, vérité et liberté etc. « L’Evangile est une
Bonne Nouvelle, mais nos contemporains se soucient moins de vérifier
si elle est intellectuellement vraie que de savoir si elle est bonne
pour eux, pour mieux vivre, pour être heureux, pour être libres ».
(Albert Rouet).
Ainsi, la culture profane, avec ses rites, ses fêtes, ses
références, ses normes surtout, se forge, s’exprime non pas contre
l’Eglise mais en dehors de la culture catholique. Si bien que la voix
de l’Eglise n’est plus normative pour l’ensemble de nos concitoyens,
et d’autant moins que, dans un contexte de grande subjectivisation,
chacun est tenté de rechercher son bonheur selon les voies qu’il
choisit lui-même. Un seul exemple : la maîtrise de la fécondité pour
les femmes, apparaît moins aujourd’hui comme une question éthique que
comme une véritable rupture culturelle avec une autorité extérieure, y
compris celle de Rome. Comment se fait-il que l’Eglise, messagère
d’une Parole qui apporte joie et libération, apparaisse aussi
oppressive : on la désirerait attentive aux difficultés de ce temps,
elle semble doctrinaire ; on la voudrait aimante de ce monde tel qu’il
est, on lui reproche d’être inhumaine. Que se passe-t-il donc pour
alimenter autant de propos bien négatifs ?
Toutes les difficultés ne proviennent pas de l’institution
ecclésiale. Parler de « la crise de la transmission » est devenu un
poncif. La crise de la transmission est généralisée. Toutes les
institutions sont touchées par cette rupture sociale, la famille tout
particulièrement. Dans la vie familiale, le courant descendant « de
père à fils » fonctionne de moins en moins. De nombreux adultes
demeurent culturellement catholiques. Sauf exception, ce n’est plus
vrai pour les générations montantes dont les connaissances religieuses
sont souvent inexistantes.
Des réactions diverses
Ce survol de la situation de l’Eglise catholique en France suscite
des réactions diverses.
Certain chrétiens réagissent avec courage et s’engagent parfois,
en protestant contre le mouvement de restauration qui leur semble
caractériser l’époque actuelle.
D’autres quittent l’Eglise sur la pointe des pieds ou en claquant
la porte. Ce mouvement est-il pris en considération et analysé ? – Il
ne le semble pas. On courbe la tête en attendant que l’orage passe.
Dans le même temps, beaucoup ont le sentiment que l’Eglise
s’enfonce dans la prudence, l’immobilisme, l’inertie. « Il y a trop de
peur dans l’Eglise » s’exclamait Timothy Radcliffe, maître de l’Ordre
des dominicains, de 1992 à 2001. Certes, quelques-uns se souviennent
encore des appels de Jean-Paul II : « N’ayez pas peur » mais l’heure
semble davantage tournée vers le maintien ou la continuité que vers la
recherche ou l’innovation.
La volonté de rallier les intégristes Lefebvristes a contribué à
créer un climat de restauration, efficacement entretenu par les
nominations épiscopales à la curie romaine et à la tête des diocèses.
Vraiment, il est difficile de percevoir, dans bien des textes
officiels, le souffle libérateur de l’Evangile. Le langage est, le
plus souvent, didactique et réservé à un petit nombre d’initiés ayant
une culture religieuse. Bien sûr, nombre de documents sont
soigneusement élaborés et font preuve de cohérence interne, mais on a
souvent l’impression qu’ils sont plus soucieux d’orthodoxie et de
continuité de la doctrine que de rejoindre les questions que les gens
se posent et de la manière dont ils se les posent.
Les conséquences de ces formes d’immobilisme sont bien connues.
« Les périodes de rigidité sont toujours des périodes d’insignifiance,
car la rigidité n’a de sens que pour ceux qui y participent et qui
s’enferment de plus en plus dans des tourelles, dans des murailles,
des forteresses… Il me paraît important de dire que c’est une
impasse ». (A. Rouet, archevêque émérite de Poitiers).
S’interroger
et agir plutôt que rassurer
Craignant
qu’un tel diagnostic nous enfonce un peu plus dans le pessimisme et le
découragement, des voix s’élèvent pour rassurer. On dira que
l’Occident ne recouvre pas toute la planète et qu’ailleurs les
progressions d’effectifs sont sensibles. On relèvera que toutes les
institutions sont en crise, et qu’il serait anormal que les Eglises ne
subissent pas les contrecoups des mutations actuelles. On soulignera
que la communauté chrétienne en a vu d’autres, en évoquant, au besoin,
les difficultés de l’Eglise primitive.
Argument plus subtil : on fera valoir que la vitalité de l’Eglise
et son influence ne se mesurent pas au nombre de ses adeptes. La
qualité de la foi est primordiale : l’impact des chrétiens ne se
réduit pas au fonctionnement de pratiques traditionnelles. On traitera
« d’attardés » ceux qui s’intéressent aux statistiques, ramenant le
religieux à un niveau pratique et séculier. Quelques-uns ne manqueront
pas d’évoquer la figure du Christ souffrant, dépouillé, qui exprime
l’essentiel à travers sa fragilité même, et ne correspond pas à nos
rêves de puissance. Et comment ne pas ajouter que pour certains, la
« crise » actuelle est bienfaisante pour qu’apparaisse du neuf ?
Tout n’est pas faux dans ces observations, mais elles peuvent
devenir paralysantes. Le risque serait de pratiquer la politique de
l’autruche, de nous dispenser de nous interroger sur les raisons de la
crise actuelle afin d’en tirer les conséquences. Si l’on considère que
l’écart qui s’instaure entre la société humaine et la communauté
ecclésiale est profond, il importe de prêter la plus grande attention
aux données « culturelles » du temps que nous vivons. De ce point de
vue, le mot emblématique de « modernité », si imprécis soit-il, donne
beaucoup à penser. Les réflexions du théologien Joseph Moingt me
paraissent, à cet égard, particulièrement pertinentes. Je le cite :
« Ce qu’on appelle la Modernité – la naissance du sujet qui
s’affranchit de l’autorité et de la tradition, l’apparition d’une
rationalité basée sur le doute méthodique et l’observation
scientifique, l’analyse critique des textes bibliques, la
revendication de la liberté de penser, de philosopher et de croire,
l’aspiration aux droits individuels et politiques – tout ce vaste
mouvement d’émancipation, qui commence avant même le XVII° siècle, a
pris naissance au sein d’une société majoritairement chrétienne, au
sein même d’institutions ecclésiastiques, et n’était pas dirigé contre
la foi ni l’Eglise. Mais les autorités de l’Eglise n’ont pas compris
la légitimité de ces aspirations, elles se sont senties mises en cause
et s’y sont opposées, et les chrétiens sont allés chercher au-dehors
les libertés qui leur étaient refusées au-dedans …L’Eglise ne rentrera
pas en communication avec ce monde tant qu’elle n’aura pas donné
figure en elle-même à la liberté dont l’Evangile est la source. La
reprise effective de sa mission est au prix de cette conversion ».
2- Les réponses apportées
C’est sur ce fond de « modernité » qu’aujourd’hui on attend
l’Eglise et d’abord l’annonce de l’Evangile. Quelles sont les réponses
apportées ?
-Il est hors de question de chercher à en dresser l’inventaire.
Quelques points seulement retiendront notre attention.
La
vie de l’Eglise et son rapport au monde
Deux grandes Constitutions servent de piliers à l’enseignement de
Vatican II sur la nature de l’Eglise : « Lumen Gentium » et « Gaudium
et Spes » selon que l’on envisage davantage l’Eglise « ad intra » ou
« ad extra ».
On n’imagine pas toujours la brèche ouverte par « Lumen Gentium »
par rapport à une ecclésiologie pyramidale et centralisatrice. Faut-il
rappeler cette proclamation du concile : « Quant à la dignité et à
l’activité commune à tous les fidèles dans l’édification du Corps du
Christ, il règne entre tous, une véritable égalité ». Bien comprise,
l’égalité ne supprime pas les différences, elle les exige. Et, de ce
fait, elle requiert entre pasteurs et autres fidèles « une communauté
de rapports » au service d’une même mission. Ce n’est qu’un juste
retour à l’ecclésiologie et aux pratiques de l’Eglise ancienne. Pour
ne pas multiplier les textes, limitons-nous à cette citation de St
Jean Chrysosthome : « C’est le même baptême que chacun possède, c’est
d’un Esprit unique que nous avons été jugés dignes, c’est en vue du
même règne que nous faisons effort ; nous sommes ensemble frères du
Christ : tout nous est commun ».
On se doit de reconnaître que le régime de consultation s’est
fortement développé depuis le concile et que des fidèles laïcs
exercent des fonctions importantes. Mais beaucoup de difficultés
demeurent.
Vatican II n’a pas vraiment précisé les formes d’articulation qui
doivent animer la vie de l’Eglise, et ceci à tous les niveaux : le
pape et le collège épiscopal, les évêques et leurs diocèses, les
ministères et les communautés locales.
Le pape et le collège épiscopal. Un exemple récent : le synode
d’octobre 2008 sur « la Parole de Dieu ». Dans son exhortation
apostolique, Benoît XVI ne reprend pas le souhait explicite des
évêques pour qu’on établisse pour les femmes « le ministère institué
de lecteur ». (Proposition 17). C’était la seule réforme
institutionnelle proposée par le synode. Elle a été délibérément
écartée. Ce fait s’était déjà produit à propos des divorcés remariés,
à l’issue du synode des évêques de 1980. Les suggestions pour qu’on
s’inspire de la pratique des Eglises orthodoxes n’ont pas été reprises
par Jean-Paul II.
En remontant dans le temps, on constate que les grands problèmes
posés à l’échelle de l’Eglise universelle sont traités et réalisés par
l’autorité romaine : ainsi, l’élargissement de la célébration de la
messe dite de St Pie V pour satisfaire les traditionalistes ; la
reconnaissance- sous condition- du magistère des conférences
épiscopales ; la Déclaration «Dominus Jesus » (6/8/2000) de la
Congrégation pour la Doctrine de la foi, avec ses restrictions sur la
notion « d’Eglise » et de « Communautés ecclésiales».
Les nominations épiscopales. Les diocèses reçoivent « d’en-haut »
leurs nouveaux évêques, ce qui est très différent des pratiques de
l’Eglise primitive. Deux citations suffiront. Au début du 5ème siècle,
le pape Célestin 1er promulgue la règle suivante : « Qu’on n’impose
pas au peuple tel évêque qu’il ne voudrait pas ». Et St Léon reprend,
peu après, la même idée : « Celui qui doit présider à tous doit être
élu par tous ». La pratique actuelle n’a plus grand-chose à voir avec
ces procédures.
Le rapport de l’évêque à son Eglise particulière souffre, lui
aussi, d’un fonctionnement trop uniquement hiérarchique. Beaucoup de
théologiens catholiques estiment qu’on « distend » trop l’évêque de
son Eglise. Le rapport serait tout autre si l’évêque était moins
sensible à ce que pensent l’autorité supérieure et ses collègues et
davantage à ce que pensent, disent, vivent les éléments les plus
actifs de son Eglise diocésaine.
Le rapport du prêtre à la communauté locale. Là aussi,
l’articulation se cherche, et ce n’est pas étonnant. Nous quittons une
situation cléricale où le prêtre étant le centre de gravité de la
paroisse. Il se pourrait qu’on veuille y revenir sous l’effet
paradoxalement d’une diminution accélérée du nombre de prêtres
–catégorie de baptisé devenue rare et donc valorisée- et d’une
manière autoritaire d’exercer le ministère. Une inversion complète
s’impose. Le prêtre, en effet, n’est pas le centre de gravité de
l’Eglise. Au contraire, il est celui qui rappelle qu’au centre il y a
le Christ. Il ramène à la source de la vie ecclésiale, de la
communion, de la mission. Vatican II s’est efforcé de situer le prêtre
en relations : avec le Christ, l’évêque, le presbyterium, le peuple
tout entier sacerdotal. Il a clairement privilégié, dans ce but, le
langage « ministériel » pour parler des prêtres. Il faudrait s’en
souvenir.
Les tâtonnements actuels ne sont pas sans risque. Il n’y aurait
aucun gain à remplacer des clercs par des laïcs, si on n’était pas
convaincu, d’un côté comme de l’autre, que l’autorité doit s’exercer
autrement, c’est-à-dire non comme un « pouvoir sacré » mais comme un
service.
Le
deuxième volet est celui du rapport de l’Eglise au monde.
L’enseignement social de l’Eglise catholique est particulièrement
abondant et riche d’enseignement en ce domaine. On a éprouvé le
besoin, en 2005, de publier un « Compendium de la doctrine sociale de
l’Eglise », c’est-à-dire une présentation organique ou une
photographie exhaustive de cet enseignement. Ce manuel de 500 pages
est très impressionnant par la quantité des sujets abordés et la
profondeur de la réflexion. Mais qui peut s’intéresser au contenu de
ce volume, en-dehors des responsables ecclésiaux, des spécialistes et
de quelques étudiants en théologie ? La même question s’est posée à
propos de l’encyclique sociale « L’amour dans la vérité », parue en
2009. Beaucoup trop de sujets y sont abordés, de manière trop savante
et dans un langage trop technique pour qu’un nombre, même infime, de
catholiques (sans parler d’hommes de bonne volonté) y porte quelque
intérêt. Bref, un tel langage reste à usage interne. Ne faudrait-il
pas être attentif à l’interpellation du philosophe Paul Ricoeur et se
demander si le langage de l’Eglise peut entrer dans ce qu’il appelle
« le croyable disponible », c’est-à-dire le croyable qu’on peut
admettre dans notre contexte culturel ?
La
visibilité de l’Eglise
Il importe de s’attarder sur le désir de visibilité qui s’est
emparé de l’Eglise, depuis quelques décennies. Les causes en sont
multiples.
- la baisse des effectifs. Il n’est pas étonnant que la conscience
minoritaire aiguise le besoin de se mobilier pour exister, pour faire
valoir des idées dont la vocation dépasse le nombre des chrétiens
convaincus. La sécularisation généralisée, surtout en France,
apparaît comme un défi à relever.
- le pluralisme social et religieux. Aujourd’hui, tout se fait,
tout se dit, tout se montre, tout se discute. Le pluralisme s’est
amplifié, efficacement soutenu par les nouveaux médias, Internet en
particulier. On « zappe ». Ne faut-il pas se déterminer devant cet
éventail de propositions et d’options réalisables ?
- le besoin de repères dans une société sans repères. L’homme a
besoin d’un sens pour construire sa vie et vivre en relations. Chez
les jeunes en particulier, le besoin de se construire, de trouver ses
marques, précède celui de s’engager dans la vie sociale ou la vie
ecclésiale. Il faut être conscient que ce besoin identitaire peut
devenir facilement un repli sur soi dans la kermesse des idées.
- L’insécurité régnante. (chômage, crise sociale, violence,
instabilité des Etats). Tout contribue à ébranler nos points d’appuis
culturels ou religieux. L’avenir est incertain en tous les domaines.
« On vit au jour le jour » sur un terrain mouvant. Par suite, on
cherche des repères pour vivre et pour survivre.
- L’encouragement des responsables ecclésiaux. Devant les
agressions de la société et la fragilité de l’appartenance ecclésiale,
les responsables ecclésiaux plaident pour l’enracinement de la foi
dans un retour « aux sources » de la vie chrétienne. Quand tout semble
s’effondrer, ne faut-il pas retrouver un nouvel élan en s’appuyant sur
« les fondamentaux » qui assurent la continuité et la vigueur de la
mission de l’Eglise ? Dans son rapport intitulé « Entre épreuves et
renouveau, la passion de l’Evangile », Mgr Dagens insiste sur la
source de la visibilité de l’Eglise. Le mot « source » y apparaît
quinze fois.
On comprend pourquoi la visibilité devient une question importante
dans le contexte mobile, vaporeux, instable qui nous enveloppe. Mais
de quelle visibilité s’agit-il ? Faut-il que la communauté ecclésiale
retrouve ses heures de gloire ou plus modestement maintienne son
quadrillage institutionnel, ses structures, son rayonnement, son
influence sociale ? -Avant même d’y répondre, on perçoit l’ambiguïté
de la question. Sans vouloir assimiler l’Eglise à une entreprise de
marketing séducteur, il faut bien reconnaître que le témoignage de
l’abbé Pierre ou des moines de Tibhirine semble avoir eu plus
d’impact évangélique dans l’opinion que nombre de textes magistériels
méticuleusement élaborés.
Deux questions majeures se posent : 1) De quelle visibilité
l’Eglise est-elle le témoin ? 2) A quelles conditions le message
a-t-il des chances d’être perçu ?
1) A la première question, on peut répondre, sans hésiter, la
visibilité de l’Eglise n’a d’importance que si elle témoigne de la
visibilité de l’Evangile. Le visible, ici, n’est pas ce qui se voit
mais ce qui fait signe. « Aimez-vous les uns les autres. C’est à ce
signe qu’on vous reconnaîtra comme mes disciples ».(Jn 13,35). Jésus
parle de l’amour fraternel en termes de signe.
La priorité donnée à la visibilité institutionnelle est d’un autre
ordre. Elle conduit immanquablement au repli sur soi. La mission de
l’Eglise ne vise pas la dilatation de l’Eglise mais celle du Royaume.
Rien n’est plus important en temps de crise. Le pape Jean-Paul II le
déclarait à sa manière : « Le concile, disait-il, se propose
essentiellement de mettre en contact avec les énergies vivifiantes de
l’Evangile le monde moderne ».
2) A quelles conditions le message a-t-il des chances d’être
perçu ? Effectivement, si l’Eglise ne parle qu’à elle-même, son
message aura un impact bien limité et elle renoncera à sa mission
spécifique. Elle ne peut s’y résoudre.
Visibilité
et lisibilité doivent cheminer ensemble.
Visibilité
et
Lisibilité
La
source
Les destinataires
Le
message
Les nouvelles cultures
L’originalité chrétienne Le
dialogue
L’annonce
Le signe
On constate que les jeunes générations sont d’abord « attestataires »
dans leur foi, et l’on peut comprendre cette attitude dans les
bouleversements actuels. Il y a plus de 20 ans, on notait déjà
l’existence de deux accents missionnaires : 1) la mission comme
incarnation dans la vie sociale ; 2) la mission comme expression de la
différence chrétienne. L’assemblée épiscopale française de 1967 se
voulait, d’abord, attentive aux destinataires de l’Evangile, celle des
années 1980 insistait sur l’identité chrétienne comme une condition
de la mission. Mgr Panafieu, à l’époque archevêque d’Aix-en-Provence,
le reconnaissait : « Le qui sommes-nous ?» ou le « de qui
témoignons-nous ? » précède « le vers qui allons-nous ? » Cette
préoccupation identitaire s’est accentuée pour des raisons
anthropologiques et sociologiques : on n’est sûr de rien et d’abord on
doute de soi-même, de sa capacité à faire des choix, surtout de longue
durée. L’intermittent, le changement, l’immédiateté, voire le virtuel
s’imposent et jettent le voile sur les valeurs de fidélité, de
constance, d’approfondissement, d’altérité. C’est un phénomène
culturel. Si l’on ajoute que la plupart des jeunes n’ont aucun
arrière-plan religieux, on comprend les difficultés de l’engagement
missionnaire dans ce contexte.
Comment se situent les catholiques, en France par rapport à ces
réalités ? Joseph Moingt a tenté de dresser une typologie des réponses
apportées. Il distingue :
- « les conservateurs », sensibles au principe d’autorité, mettant
en avant l’obéissance à Rome,
- « les traditionalistes », fidèles aux anciennes pratiques
liturgiques,
- « des chrétiens critiques », marqués par un courant de
philosophie libérale, qui auront tendance à relativiser certains
dogmes récents au profit d’une plus grande fidélité à l’Ecriture ,
- « des esprits progressistes » qui ramènent l’essentiel de
l’Evangile à la justice sociale,
- « des charismatiques » plus attentifs à la ferveur de la piété
communautaire qu’à l’ordonnance rigoureuse des liturgies,
- « des chrétiens mieux formés aux orientations de Vatican II »,
plus enclins à renouveler le style de vie en Eglise et à se porter au
service évangélique du monde ». (Croire quand même, p. 35).
Deux
lignes de réflexion et d’action
- L’insistance identitaire
- Le service de l’Evangile.
1) L’insistance identitaire
L’amplification de l’affirmation identitaire est évidente. Il
convient d’en parler avec un souci d’objectivité et de sérénité, sans
juger les personnes, et en acceptant des nuances notables. Relevons
quelques signes.
Le plus important, sans doute, est celui de la liturgie. On en
connaît les dérives : lorsque la liturgie s’apparente à un « culte »
ritualiste, à un acte de dévotion déconnecté de la vie. Le « culte »
peut devenir un espace de sacralisation désincarnée, sans relation
aucune avec les réalités culturelles et les questionnements de notre
époque. On est loin, dans ce cas, de l’enseignement de Vatican II
lorsqu’il déclare : « l’Eucharistie apparaît comme la source et le
sommet de toute l’évangélisation ».(P.O. 5). On est loin, aussi, du
rappel des évêques de France, en 2003 : « A chaque eucharistie, le
mystère pascal est annoncé, célébré et vécu puisque le Christ vivant
s’y rencontre, pain pour la route, nourriture pour la foi, ciment pour
l’unité de l’Eglise, force pour le témoignage et le don de soi ».
(Document « Aller au cœur de la foi ».
A partir de ces affirmations, on perçoit mieux combien il serait
fallacieux de mettre sur le même pied la messe de St Pie V (dite
« rite extraordinaire ») et la messe issue du concile Vatican II. Dans
cette deuxième forme de célébration, on chante le Christ en sa mort,
résurrection et parousie à venir dans l’anamnèse, et non dans un chant
d’adoration.
Ces réflexions conduisent à évoquer l’insistance donnée, par
certains, à l’Adoration eucharistique. Comment expliquer cette
nouvelle ferveur ? – Pour répondre à cette question, je m’inspire
d’une page du journal La Croix du 20 juillet 2010. C’est ainsi qu’on
apprend la fondation en 2007 de l’association cléricale des
« Missionnaires du Saint Sacrement ». L’adoration qui met en contact
avec « la présence réelle » du Christ répond à une soif d’intériorité.
Elle prend le contre-pied de la société du stress et du bruit.
Surtout, elle exprime une forme de relation plus directe et plus
personnelle avec Dieu. Elle prend en considération l’aspect sensible
de la foi qui avait pu être, en partie, mis de côté. Elle répond,
disent certains, « au besoin de voir et de sentir » la présence de
Dieu. D’autres, conscients que l’adoration peut devenir un refuge, ou
une spiritualité éthérée, insistent sur le rapport de l’adoration à
l’évangélisation. Pour Mgr. Rey, évêque de Toulon, « l’adoration est
la source de l’évangélisation ». Elle invite à « un geste personnel
d’offrande pour entrer, à la suite du Christ, dans l’œuvre du salut ».
Cette insistance identitaire s’exprime aussi dans une
extériorisation de la foi sous la forme des pèlerinages, des
processions, des nouveaux moyens de communication (disques, Internet).
C’est, sans doute, cette même aspiration qui explique les signes
distinctifs vestimentaires. Pour Guy Lescanne, ancien supérieur du
séminaire de Nancy : « Porter le col romain, c’est montrer que l’on
veut être reconnu dans le choix d’une vie différente et manifester que
cette décision, c’est du solide. Il faut comprendre la démarche
intérieure de ces jeunes : ils montrent qu’en osant un engagement
aussi radical, ils ne s’aventurent pas sur les sables mouvants ».
L’insistance identitaire ne provient pas seulement, ni d’abord, de
motivations religieuses mais de causes proprement socioculturelles :
-D’abord, la fragilité qui marque les nouvelles générations : « Les
jeunes ont des difficultés à croire … à croire non seulement en Dieu
mais en tout. Ils ont du mal à croire que l’amour et l’amitié peuvent
durer… que tout n’est pas pourri dans le monde de la politique. Mais
surtout ils ont du mal à croire en eux-mêmes et à penser qu’un avenir
leur soit possible ». (G. Lescanne).
- Ensuite, la soumission inconditionnelle à la parole du magistère,
surtout au magistère romain. La personne du pape est intouchable, car
c’est lui qui incarne les repères. « Les séminaristes sont très
légitimistes, le pape ne se discute pas ». (Robert Scholtus).
Pour de nombreux chrétiens, et notamment les plus jeunes, il
s’agit moins d’aller à la rencontre du monde actuel, d’être attentif
aux questions nouvelles ou de prendre une attitude de dialogue que
d’assurer sa propre identité dans une société sans repères et dans un
monde sécularisé, où les références explicites à la foi se font rares.
L’objectif de ces propos n’est pas de charger inutilement les
jeunes générations. Nous avons mieux à faire.
Le mouvement que certains qualifient de « restauration » est,
aussi, parfois, le fait des générations plus anciennes, et concerne, à
un titre particulier, l’autorité romaine. Il faut en parler
clairement, sans animosité.
On connaît l’insistance de Benoît XVI sur le relativisme, et on
peut la comprendre à une époque où chacun est tenté de fixer ses
propres normes. Déjà, le cardinal Ratzinger déclarait en 1996 : « Le
relativisme est devenu le problème fondamental de la foi » et il
dénonçait « une sorte de justification du relativisme au nom de
facteurs socioculturels qui marquent la modernité ». Toutefois,
l’obsession du relativisme pourrait conduire à l’enfermement, et la
communauté chrétienne à une sorte de communautarisme, à l’opposé des
ouvertures évangéliques.
Plus significative encore que ces déclarations sur le relativisme,
la réserve continue du centre romain par rapport à l’enseignement de
Vatican II. « Le théologien C. Theobald a pu dire que l’attitude des
interventions romaines à l’égard du Concile donne depuis une vingtaine
d’années « à l’ensemble du processus de réception le caractère d’un
conditionnel « oui… mais », c’est-à-dire d’un accord de fond non
exempt d’une réticence discrète et corrective. Bien entendu, il n’est
pas question de revenir sur les grandes orientations conciliaires,
mais la tentation demeure de leur donner une interprétation et de leur
réserver une mise en œuvre que l’on pourrait dire « aseptisées ». Les
louanges régulièrement adressées au travail du concile recouvrent
souvent une attitude de maintien du statu quo ». (B.Sesboué).
Il serait facile de relever la liste des documents romains qui
traduisent explicitement ce qu’il faut bien appeler « un retour en
arrière ». Albert Rouet dénonçait clairement les risques du
renforcement identitaire dans un article du journal « Le Monde » :
« Je note, dans l’Eglise, écrivait-il, une évolution parallèle à celle
de notre société. Celle-ci veut plus de sécurité, plus de lois,
celle-là plus d’identité, plus de décrets, plus de règlements On se
protège, on s’enferme, c’est le signe d’un monde clos, c’est
catastrophique ».(le 3/4/2010).
Il faut reconnaître que le renforcement identitaire est, en maints
endroits, non seulement admis mais justifié, idéologisé. C’est ainsi
qu’on mettra en avant le fait que les communautés nouvelles répondent
aux besoins du temps ; surtout, qu’elles attirent les jeunes qui y
trouvent des lieux de certitude et de fidélité. Dès lors, il est des
voix qui encouragent le mouvement de restauration qui peut paraître,
à court terme, plus bénéfique, plus « rentable » que les ouvertures
conciliaires. En fait, à mon sens, cette vision des choses est
gravement trompeuse : 1) elle ne peut séduire qu’une toute petite
minorité de jeunes français, car, massivement, les jeunes français
aujourd’hui sont totalement étrangers à ces perspectives ; 2) Surtout,
aller dans ce sens reviendrait à condamner tout l’effort missionnaire
de l’Eglise, à la rencontre de ce monde nouveau où Dieu nous attend.
Ce serait oublier que l’Eglise existe pour les autres, non pour
elle-même.
La
nouvelle évangélisation
C’est dans ce contexte de visibilité plus affirmée qu’on entend
parler de « nouvelle évangélisation ». On sait qu’en octobre 2010,
Benoît XVI a institué un Conseil pontifical pour la nouvelle
évangélisation dont la tâche consiste à favoriser l’annonce de
l’Evangile dans les pays sécularisés d’Europe. Le Conseil aura des
tâches d’approfondissement du sens à donner à cette expression, de
soutien des initiatives locales, d’étude des formes modernes de
communication.
On connaît les caractéristiques habituelles de l’expression
« Nouvelle évangélisation ». Jean-Paul II s’est souvent exprimé à ce
sujet. Le fondement de cet appel est christologique. La mission se
veut affirmative, identitaire, attestataire. Elle fait d’abord appel
aux ressources spirituelles des chrétiens. Dans cette dynamique, la
première annonce devient un objectif central et irremplaçable. Cette
accentuation n’est pas sans affinité avec l’important et
expansionniste mouvement qui traverse les Eglises évangéliques issues
de la Réforme protestante. Attendons le Synode des évêques de 2012
pour avoir un contenu plus approfondi de cette orientation pastorale.
2) Le service de l’Evangile.
Dans un contexte de déclin, l’Eglise n’est pas démunie et vouée à
la désespérance.
- La première raison de garder courage, c’est la fidélité du
Seigneur au monde de ce temps et d’une manière spéciale à ceux qui
croient en Lui. La rencontre du Christ nous est offerte d’abord dans
sa Parole, toujours là, comme une présence qui fait vivre et agir.
Dieu nous parle tout au long de la Bible mais d’une manière proche,
humaine, familière, inattendue, provocante dans les Evangiles. Il
parle dans notre langue, il parle de la vie quotidienne et lui donne
une dimension inouïe. Ce n’est pas un programme politique, un
messianisme temporel comme les foules l’attendaient. C’est une autre
manière de vivre et d’agir.
L’Eglise a son avenir dans la rumination de l’Evangile et dans sa
mise en œuvre en étroite proximité avec les turbulences de l’histoire.
« L’Eglise, déclare Benoît XVI, ne vit pas d’elle-même mais de
l’Evangile et, de cet Evangile, elle tire toujours à nouveau une
orientation pour son chemin ». (Exhortation apostolique sur la Parole,
n° 51).
L’Evangile reste à l’Eglise comme principe inépuisable de
régénération. Etre chrétien, c’est lire l’Evangile dans une communauté
pour le traduire en actes dans sa vie. La mission de l’Eglise n’est
rien d’autre que nourrir notre monde de l’esprit évangélique. Ce
n’est pas le culte qui est premier, c’est l’Evangile.
Cette priorité remet à leur juste place les problèmes
institutionnels. L’Eglise-institution est soumise à cette priorité
dont elle reçoit son dynamisme et les critères de son action. Jésus
s’est fréquemment heurté aux pharisiens qui faisaient du sabbat une
loi enfermante. En affirmant la priorité de l’amour sur la loi, de la
pratique du partage fraternel sur la pratique du Temple, il délivre un
message de libération et même d’émancipation par rapport aux entraves
de tous ordres, y compris religieuses et légalistes que les hommes ne
cessent de dresser.
L’Evangile est une parole de vie , c’est-à-dire une parole qui
fait vivre, non pas parce qu’elle est sans exigence, mais parce
qu’elle est une activité créatrice. Il ne s’agit pas d’un code à
appliquer mais d’un appel à se mettre toujours en route, à ouvrir une
route inconnue que l’on découvre en la parcourant. L’Eucharistie
–comme tout sacrement- est une parole en acte où le pain rompu conduit
à rompre le pain du partage et de la fraternité dans la vie sociale.
L’Evangile n’est pas simplement un ensemble de bonnes idées ou une
opinion parmi d’autres. Il est d’abord, à la suite de Jésus, un
engagement dans un certain style de vie. Il n’est pas seulement fait
pour être connu, il est fait surtout pour être vécu. « Jésus ne tenait
pas des propos abstraits sur Dieu, il ramenait volontiers l’amour et
le service de Dieu à l’entraide fraternelle, au pardon des offenses,
au don gratuit, au partage, et c’est ainsi que ses enseignements sont
porteurs d’un véritable humanisme ».(J.Moingt). Vatican II, à deux
reprises, appelle à « l’humain véritable »(G.S. 1 et 26).
De ce fait, vivre l’Evangile, c’est consentir à perdre : il y a
moins de monde dans nos églises, moins de prêtres, moins d’enfants
catéchisés. L’Eglise a moins d’influence. Elle est une voix parmi
d’autres. Ce dénuement appelle bien plus qu’à la modestie. Il nous
invite à prendre une attitude de conversion et d’ouverture, à nous
laisser interroger par « l’action imprévisible de l’Esprit ». C’est
dans l’abandon d’une Eglise trop sûre d’elle-même, dans la
reconnaissance de nos faiblesses, que peut naître une Eglise
renouvelée par la vigueur de l’Evangile. Ce n’est pas une consolation
à bon compte. C’est la condition d’un enfantement à une vie autre
portée par une vision de foi qui s’inscrit au cœur de l’histoire.
Nous vivons, pour notre part, le temps de « l’Exil ». Le peuple
Juif a tout perdu. ; il est dépossédé de la Terre promise, son roi est
destitué, le Temple connaît la honte d’une désaffection radicale.
« Rien ne va plus » s’exclame le prophète Jérémie (30,5). Le grand
message de l’Exil, c’est que ce désastre humain, au lieu d’être la
ruine de la foi d’Israël, provoque un sursaut dans le peuple et
devient un temps privilégié de purification, de conversion et de
création. Le peuple de Dieu revivra, mais autrement. Ce n’est pas
d’abord à une réforme institutionnelle qu’il est appelé mais à une
libération intérieure. C’est à une écoute plus attentive de la Parole
de Dieu qu’il est invité. C’est le passage pascal, de la mort à la
vie, qu’il doit, sans cesse, effectuer.
- Le service de l’Evangile demande impérativement que l’on mette en
rapport la Parole de Dieu et ses destinataires. Il serait insuffisant
de dire que ces deux dimensions de l’évangélisation sont
indissociables : elles sont dépendantes l’une de l’autre. La Parole ne
parle que si elle dialogue avec l’existence. L’une stimule l’autre et
réciproquement.
Dans les aéroports sont aménagés des « points-rencontre » où se
retrouvent, dans les « hall » bruyants et effervescents ceux qui
attendent et ceux qui arrivent à destination. Dans l’impossibilité
d’être exhaustifs, peut-on identifier quelques points-rencontre qui
seraient comme des lieux d’évangélisation prioritaires ?
- Je relèverai, en premier lieu, la question du Sens. L’atmosphère
générale d’incertitude et d’inquiétude revendique des raisons de
croire à « un mieux possible ». Paul Ricoeur l’évoquait en termes
d’insignifiance du travail, des loisirs, de la sexualité. Un tel
contexte favorise l’exploration de voies spirituelles aux expressions
les plus diverses. Il existe un large consensus pour relever que la
recherche spirituelle aujourd’hui n’est pas exclusivement religieuse.
On organise des colloques entiers sur le thème « Des spiritualités
avec Dieu ou sans Dieu ». Dans le même temps, apparaît une forte
demande des laïcs chrétiens pour la formation spirituelle, tandis que
certains recherchent simplement des techniques susceptibles de donner
accès à une meilleure hygiène de vie.
Cette quête de spiritualité au sens large, aux formes de vie
parfois très émotionnelles, est une donnée sociologique que l’on ne
peut ignorer, quelles que soient ses ambiguïtés. Elle traduit le
besoin d’un sens, c’est-à-dire d’une signification et d’une direction
dans notre vie. Dans le contexte d’insécurité qui nous
enveloppe, « fait sens » ce qui fait vivre. Au regard du croyant, la
foi propose un sens reconnu comme créatif, ultime, et universel. Les
propositions relatives au sens apparaissent comme un point essentiel
de rencontre avec la modernité.
- La foi chrétienne s’inscrit aussi au sein d’un pluralisme
religieux. D’une part, la diversité des religions est sous nos yeux.
D’autre part, le pluralisme religieux est devenu un fait de société.
Non seulement, il éclate au grand jour, mais il devient signe de
tolérance, d’éclectisme, de modestie, de liberté. C’est dans ce
nouveau contexte où s’affrontent une laïcité ouverte et la peur des
fanatismes que s’inscrit l’approche interreligieuse. Elle fait plus
que solliciter une action commune au service de la paix et de la
dignité de l’homme, elle interroge sur la spécificité des différentes
religions et leur manière propre de répondre aux questions les plus
fondamentales de l’existence humaine.
- La vie sociale, avec ses multiples dimensions, est un
point-rencontre incontournable. Alors que la richesse mondiale croit
en terme absolu, les inégalités augmentent. On ne peut reprocher à
l’Eglise catholique d’être absente de ce débat. Le respect des droits
de l’homme, le combat pour la justice et pour la paix sont au cœur de
son enseignement. Et de nombreux chrétiens sont impliqués en ces
différents domaines. Les références issues de l’Evangile offrent à nos
contemporains, pour les uns, des racines chrétiennes, pour d’autres,
des perspectives morales susceptibles de contribuer au bien commun. Il
est probable que le message de l’Eglise serait encore plus percutant
s’il retentissait en dehors des palais du Vatican. La faible voix des
moines de Tibhirine a traversé les frontières.
- Dans ce champ de réflexion et d’action, la bio-éthique prend
aujourd’hui une place considérable. La responsabilité morale de
l’homme y est fortement engagée. Le dialogue est d’autant plus
nécessaire que les questions soulevées sont complexes et que les
enjeux sont majeurs. Quelle conception de l’homme sommes-nous en train
de forger ? « L’éthique est devenue un enjeu primordial. Elle fait
appel à des options et suscite le débat. Elle requiert le dialogue,
car de la réflexion partagée peut se dessiner le chemin véritable de
l’homme, de son plein respect et de son bonheur authentique ». (Groupe
de travail des évêques français).
- Le rapport de l’homme à l’environnement naturel est aussi une
question essentielle. Pour les croyants, « le milieu naturel n’est pas
seulement un matériau dont nous pouvons disposer à notre guise. Œuvre
du Créateur, il porte en soi « une grammaire » qui indique une
finalité et des critères, pour qu’il soit utilisé avec sagesse et non
pas exploité de manière arbitraire ». Benoît XVI souligne fortement
que l’écologie de l’environnement est indissociable « d’une sorte
d’écologie de l’homme ». (Encyclique l’Amour de la vérité, n° 51).
Ecologie humaine et écologie environnementale demeurent étroitement
liées. Tous les membres de la communauté humaine sont concernés.
- Un dernier point-rencontre retiendra notre attention :
les moyens modernes de communication. L’importance de la culture
médiatique n’est plus à démontrer. Elle se manifeste dans la priorité
donnée à la parole (écrite, surtout orale), dans l’image,
l’immédiateté, l’universel, la diversité des opinions, le témoignage.
Concrètement, l’Eglise ne peut communiquer que si elle rejoint la
culture ambiante et tient compte de son important quotient médiatique.
S’il est vrai « qu’une spiritualité répond aux questions d’un temps
et n’y répond jamais que dans les termes mêmes de ces questions »
(Michel de Certeau), la nouvelle culture des communications renforce
encore ces exigences.
Un tel renouveau n’est possible que si l’on reconnaît aux
chrétiens la dignité et les exigences du sacerdoce baptismal qui leur
appartient. Le concile Vatican II a remis en valeur « le sacerdoce
commun » des baptisés qui s’exerce dans l’écoute de la Parole de Dieu,
la célébration et la mission. C’est là une voie porteuse d’avenir
qu’on n’aura jamais fini d’explorer.
L’importance
du débat
Aucune avancée ne semble possible en ce sens si le débat n’a pas
de place dans l’Eglise. A charge, pour qu’il soit productif, de bien
préciser ses objectifs. Dans l’Eglise ancienne, en dépit de
difficultés inévitables, la libre expression des chrétiens n’avait
rien d’une concession faite par l’autorité hiérarchique ; elle
apparaissait comme un droit inaliénable des baptisés. St Paulin de
Nole, au Vème siècle, en soulignait le fondement ultime : « Soyons
attentifs à ce que dit chacun des fidèles, car, en tout fidèle, c’est
l’Esprit Saint qui inspire ». Encore au XIIIème siècle, et dans les
écrits de papes hautement conscients de leur autorité (Innocent III et
Boniface VIII), on retrouve cette maxime du droit romain impérial :
« Ce qui touche à tous doit être discuté et approuvé par tous ». (Quod
omnes tangit, ab omnibus tractari et approbari debet »). Le code de
droit canonique reprend, en partie seulement, cette maxime médiévale :
« Ce qui concerne tous et chacun en particulier doit être approuvé par
tous » (c. 119, 3). Malheureusement, la notion de débat a disparu.
« L’Eglise, déclarait le pape Jean-Paul II, apprécie le système
démocratique ». (Centesimus annus, 1991). Comment l’Eglise
oserait-elle demander à la société ce qu’elle est incapable d’admettre
pour elle-même et de mettre en œuvre dans son propre fonctionnement ?
Le théologien Joseph Ratzinger en avait une vive conscience lorsqu’il
écrivait : « Il est insensé et naïf de penser que l’Eglise … puisse
s’enfermer paisiblement dans le passé. Comme les autres âges, celui de
la démocratie est un appel qui s’adresse directement à l’Eglise. Elle
doit s’y rendre avec l’esprit à la fois ouvert et critique ». (J.
Ratzinger ; H. Maier, Démocratisation dans l’Eglise .AP. des éditions,
1971, p. 54).
Dès lors, au nom de quels principes y aurait-il des domaines
réservés ou des questions interdites à la libre discussion des
chrétiens, le rôle propre de l’autorité épiscopale s’exerçant comme
témoin et serviteur de la foi apostolique et de la communion
ecclésiale ?
Que
sera l’Eglise demain ?
Personne ne détient la réponse à cette question. On peut supposer
que seront maintenus un service public du religieux ouvert à tous et
la célébration de rites de passage. On est en droit de penser que des
pôles de rassemblement visibles, festifs, diversifiés répondront aux
conditions de la vie moderne et aux modes d’expression d’une nouvelle
génération. Conjointement existeront, plus nombreuses, des petites
communautés chrétiennes de proximité, quelles soient spirituelles,
bibliques, ou de partage de la foi.
Faut-il conclure en formulant quelques souhaits ?
J. Moingt les présente ainsi, en forme de synthèse : « Pour les
années et les décennies à venir, il serait déjà beau de parvenir à
donner à l’Eglise de France une structure moins hiérarchique et
sacrale, moins exclusivement cléricale et masculine, et un visage un
tant soit peu démocratique et laïc : c’est presque une question de
décence dans le monde où nous vivons ! Et c’est sûrement une question
vitale pour le déploiement de la mission de l’Eglise ». (Croire quand
même, p. 194).
Pour ce qui est des modifications institutionnelles, je résumerai
ainsi mes propres souhaits :
- L’Eglise ne sortira de son anémie que si elle se tourne
résolument vers les besoins de ce temps, ses centres d’intérêt, ses
interrogations, ses peurs, ses raisons d’espérer. Les « signes des
temps », dont on parle peu aujourd’hui ne sont pas une simple donnée
sociologique, mais des réalités où Dieu appelle de façon nouvelle à
travers la nouveauté d’un temps.
- Que le peuple des baptisés prenne davantage sa place dans la
réflexion, les débats, les décisions qui concernent la communauté
chrétienne en tant que telle et la communauté humaine où elle est
implantée.
- Le temps de la seule soumission est révolu. Les rénovations de
l’Eglise partent moins, sauf exception notoire, d’instances
dirigeantes, souvent portées à la prudence que de la contribution
d’une partie du peuple chrétien. La mission évangélique nécessite la
participation du plus grand nombre possible des baptisés.
- Pour l’avenir de l’Eglise, et surtout pour la venue du Royaume,
l’action de l’Esprit et l’ingéniosité des chrétiens –si elle peut
librement s’exercer- représentent un capital de renouvellement qui
donne des raisons d’espérer.
Jean RIGAL
N.B.
Jean RIGAL,
prêtre diocésain, est professeur émérite à la Faculté de théologie de
l'Institut catholique de Toulouse.
Il a publié de nombreux ouvrages et, récemment, "Ces
questions qui remuent les croyants" (Lethielleux) et
de nombreux articles sur l'Église aujourd'hui et son inscription dans
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