Un nouveau modèle d’Église : Poitiers

Le manque de prêtres est-il le véritable problème qui met en péril la survie de l’Église
ou avons-nous plutôt de la difficulté a envisager un autre modèle d’Église
basé sur le fait que tous les baptisés sont des adultes dans la foi ?

C’est dans le cadre du colloque annuel du Centre culturel chrétien de Montréal 1 que Mgr Albert Rouet est venu présenter au Québec le modèle qu’il a implanté alors qu’il était évêque de Poitiers.

Ce modèle est celui des communautés locales, qui nous vient de l’Amérique latine. Une communauté peut se former tant dans un quartier en milieu urbain que dans un village ou un groupe de villages. Il importe de conserver des secteurs à taille humaine. Chaque communauté est en lien avec un prêtre, mais il est au service de la communauté, pas le centre autour duquel tourne la vie de celle-ci. Les membres de la communauté élisent parmi eux une équipe de cinq personnes pour l’animer. Elle est donc autonome et autoresponsable. C’est la communauté qui décide si elle souhaite une messe hebdomadaire en semaine, donc avec eucharistie et présence d’un prêtre, ou un rassemblement chaque dimanche, mais sans eucharistie toutes les semaines. Elle fait appel au prêtre selon ses besoins.

Ce modèle part du principe que les baptisés sont des adultes dans la foi, pas des mineurs ! Tous les baptisés doivent pouvoir mettre leurs dons au service de l’Église. En se responsabilisant, les laïcs, hommes et femmes, se mettent debout et entretiennent désormais des relations d’égal à égal avec les prêtres et même l’évêque. Le peuple chrétien sort ainsi de l’inertie et du désespoir dans lesquels le confine le leitmotiv « on manque de prêtres ». Mgr Rouet n’est d’ailleurs pas d’accord avec le fait qu’on manque de prêtres : il manque de prêtres par rapport au modèle paroissial actuel, mais on peut changer de modèle ! Et même s’il y avait assez de prêtres pour desservir les 604 paroisses du diocèse poitevin, 44% de ces prêtres seraient dans des paroisses de moins de 300 âmes ; ils s’y ennuieraient ferme... Les vieilles images du curé de campagne et de l’église rurale appartiennent au passé, il faut en faire son deuil. Un grand travail est nécessaire sur les mentalités et les représentations. Le modèle paroissial est certes en train de vivre ses derniers jours, mais un nouveau prendra la place : l’Église demeure vivante ! Le peuple chrétien n’a donc pas lieu de se décourager. Ce modèle a redonné l’espérance aux chrétiens et chrétiennes en les rendant acteurs et actrices de cette espérance.

Le modèle paroissial classique est centripète : tout passe par le curé, le pouvoir est accumulé dans le seul ministère du prêtre alors que les premiers chrétiens, eux, connaissaient une diversité de ministères (diacres, sous-diacres, exorcistes, acolytes, etc.), diversité qu’il faut redéployer selon Mgr Rouet. Normal que dans le modèle classique, le manque de prêtres mette en péril l’existence même de l’Église. Et si on confie plus de pouvoirs aux laïcs sans changer le modèle, ou bien on cléricalise les laïcs, ou bien naissent des conflits de pouvoir. Implantées à partir de 1996 dans le diocèse de Poitiers, les communautés locales sont maintenant au nombre de 300, rassemblant 1600 fidèles. Et elles portent de beaux fruits ! Les communautés locales renforcent l’élan missionnaire, la majorité des catéchumènes du diocèse étant issue de ces communautés. Le choix laissé aux communautés de décider si et quand elles veulent la communion a redonné sens à l’eucharistie, qui n’est plus un automatisme. Lorsque les communautés locales donnent de vraies responsabilités aux jeunes (pas un rôle de figuration), ils sont présents et s’impliquent ! Eux aussi sont baptisés, donc adultes dans la foi. Le rôle du diocèse est de soutenir les communautés locales, non pas de les surveiller ni de leur dire quoi faire ; contrairement aux paroisses, elles n’entrent pas dans la structure hiérarchique pyramidale du diocèse. Finalement, hommes et femmes sont égaux dans les communautés locales et peuvent y exercer toutes les responsabilités. La compétence est le seul critère qui importe.

Le modèle des communautés locales est basé uniquement sur le relationnel, et non sur l’administratif. Les communautés locales ne sont pas des paroisses « new look ». Il s’agit d’un modèle tout autre, basé sur une théologie du baptême, et qui demande une réelle conversion évangélique à ceux et celles qui souhaitent y participer.

Stéphane Gaudet
 

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Sur la présidence de l’eucharistie

Laisser ouvert ce qui ne doit pas être fermé

Paul Tihon
Publié dans Bulletin PAVÉS n°14

 

La brochure Kerk en ambt des dominicains hollandais a provoqué des remous parce qu’elle préconise une solution radicale au manque de prêtres : que les communautés confient leur présidence, et en conséquence celle de l’eucharistie, à des baptisés choisis par elle, hommes ou femmes, mariés ou célibataires, éventuellement pour une durée limitée. Le texte allait plus loin : qu’on les propose à l’évêque et s’il refuse de les nommer, qu’on passe par-dessus et qu’on aille de l’avant.

Il fallait s’attendre à une levée de boucliers de la part des évêques. Mais critiquer la solution ne suffit pas pour supprimer le problème. Or, du côté de Rome, depuis cinquante ans que le problème se pose – y compris en Europe – rien n’a bougé.

Dès les années septante, des petits groupes de catholiques d’Europe ou d’Amérique du Nord, se sont risqués à franchir le pas et à célébrer l’eucharistie sans prêtre. Ce qui pose quelques questions : - La présidence de l’eucharistie par un ministre non-ordonné est-elle théologiquement acceptable et à quelles conditions ? - Une institution par l’évêque, voire une reconnaissance, sous une forme quelconque, est-elle nécessaire ? - Peut-elle être temporaire ?

Un premier travail s’avère nécessaire : retrouver la perspective des origines, en deçà des déviations introduites par l’histoire. L’une de ces déviations, très importante, est l’usage des catégories du sacré et du sacerdoce pour parler des responsables des communautés, ce que les premiers chrétiens évitaient soigneusement. Le sacré est exposé aux manipulations du pouvoir : il rend prestigieux, intouchable, incontestable.

Autre déviation, la concentration du rôle du prêtre sur le pouvoir de consacrer, qui date du Moyen âge. Elle a contribué à couper la prêtrise de son rôle premier : la présidence de la communauté.

En outre, la théologie romaine est très imprégnée de catégories juridiques : compétence, juridiction, conditions de validité et de licéité… Dans cette perspective, seul peut validement consacrer le pain et le vin celui qui en a reçu le pouvoir par une ordination valide. Cette façon de voir isole les « paroles de la consécration » (!) de tout le déploiement de la célébration. Elle isole le prêtre de la communauté. Elle manque l’essentiel de l’eucharistie, qui est l’assemblée célébrant, dans le partage du Pain et de la Coupe, le mémorial d’action de grâces pour la mort et la résurrection du Seigneur. Elle fait l’impasse de l’action de l’Esprit.

Si on tire les leçons des critiques faites à la sacralisation des ministères chrétiens et à leur définition en termes juridiques, la route devient libre pour une conception plus souple de la sacramentalité. Cette conception plus souple peut s’appliquer à l’ensemble des ministères.

Concernant plus précisément la présidence de l’eucharistie, le Nouveau Testament ne nous fournit aucune réponse précise. Manifestement, il ne s’agit pas pour les auteurs d’une question prioritaire. Il est invraisemblable que toutes les eucharisties des premières communautés aient eu pour président un ministre ayant reçu l’ordination par imposition des mains. Il est aussi peu vraisemblable que cette présidence ait été exercée par n’importe lequel des membres de la communauté : il devait être « désigné » de quelque façon. Enfin et surtout, il a dû exister dès le début un lien étroit entre présidence de la communauté et présidence de l’eucharistie.

Cela dit, l’histoire fournit-elle des indices positifs de présidence de l’eucharistie par des ministres non-ordonnés ? Après le milieu du IIIe siècle, dans la « grande Église » en tout cas, on ne trouve plus aucune trace d’une eucharistie célébrée par d’autres que des prêtres ou des évêques. Avant cette date, les seules exceptions reconnues – et encore – sont celles des « martyrs » admis à faire partie du presbyterium sans imposition des mains et le cas mentionné par Tertullien, sur le laïc célébrant l’eucharistie par nécessité en l’absence de presbytre. Mais, nous disent les spécialistes, il y a toujours moyen de se débarrasser de ces exemples.

En fait, l’histoire des origines nous invite à concevoir de manière moins rigide les procédures de désignation ou de reconnaissance ecclésiale. A cette lumière, la présidence de l’eucharistie par un ministre non ordonné devient pensable, soit que l’on songe à une présidence d’ordre charismatique, reconnue par la communauté qui, dans des cas exceptionnels se trouverait privée de la présence d’un ministre ordonné et ne pourrait soumettre son choix à l’approbation de l’évêque, soit que des formes plus souples de désignation officielle soient (ré)-introduites, du type de la délégation temporaire.

Qu’une telle vue ne soit pas aberrante, c’est ce que confirme le nombre et la qualité des théologiens qui l'ont admise. J’énumère quelques noms, dans l’ordre chronologique : Hans Küng (1968) ; Walter Kasper (1969) ; Yves Congar (1971) ; Cyrille Vogel (1973) ; Pierre Grelot (1973) ; Cipriano Vagaggini (1973) ; André Lemaire (1974) ; Henri Denis (1975) ; Leonardo Boff (1977) ; Christian Duquoc (1979) ; Joseph Moingt (1979).

On notera les dates : plus rien depuis trente ans. Le débat s’est essoufflé après quelques années, faute de voir changer quoi que ce soit dans la discipline en vigueur. Mais depuis trente ans, le problème n’a cessé de devenir plus urgent. La conjoncture invite à admettre beaucoup plus largement une grande diversité d’essais, avec les tâtonnements que cela entraîne forcément. L’apport des théologiens, c’est aussi de maintenir ouvertes des portes qui ne sont pas manifestement closes. C’est pourquoi il vaut mieux aussi se garder de condamner prématurément certaines transgressions.

 

Paul Tihon

 

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Les derniers des Mohicans vont-ils mourir en silence ?

           (G. Bessière)

Le climat de restauration  s’appesantit  dans l’Eglise. Le « peuple de Dieu » a beau poser des questions dans les synodes : Rome ne veut pas les entendre et les nonces font savoir aux évêques  qu’ils ne doivent pas les transmettre. Pareille censure fait penser aux pratiques des régimes totalitaires. La suprématie pontificale contrôle la vie des Eglises, elle nomme souvent des évêques à sa botte, elle fait fi de la collégialité épiscopale et de la sensibilité des fidèles.

Des milliers de chrétiens  « s’en vont sur la pointe des pieds » sans être écoutés pendant qu’on recherche longuement un accord avec les intégristes. Le souci prévalent de continuité avec le passé commande. N’assistons-nous pas à l’enterrement discret du concile Vatican II ?

Quatre cents théologiens universitaires en Allemagne, des centaines de prêtres et de diacres en Autriche, ont élevé la voix. En France, si l’on excepte un petit groupe de prêtres à Rouen, et le communiqué – non signé – de l’équipe nationale du groupe « Jonas »,  le silence est compact. En conversation privée, beaucoup de personnes, y compris des responsables d’Eglise, disent leur inquiétude, leur déception. Mais les mêmes ne s’expriment jamais publiquement.  Rome peut penser que ses orientations sont acceptées. L’absence de protestation cautionne, négativement, le pouvoir et les décisions de la monarchie romaine.

Pourquoi le silence de tant de prêtres qui ont joué leur vie sur le renouveau du Concile ? Ils ont pris de l’âge, leur capacité de résistance s’est usée devant l’inertie et la suffisance de l’appareil, une lassitude croissante pèse sur eux. « A quoi bon ? » Un sentiment d’impuissance les paralyse. Ils continuent à vivre proches de leurs concitoyens et de témoigner de l’évangile « à la base », comme l’on dit, sans plus vouloir influer aux échelons supérieurs. Enfin ils vieillissent. On leur fait sentir parfois qu’ils ne portent pas l’avenir.

Dans cette foule silencieuse de laïcs et de prêtres, que font les théologiens, les hommes de la pensée, ceux qui doivent aider les responsables hiérarchiques  par leurs études et leur réflexion ? En France, à l’exception de Joseph Moingt et de Jean Rigal, ils se taisent, eux aussi. Alors qu’ils devraient exprimer et analyser le « sensus fidei », ce que dit l’Esprit dans le peuple, ils demeurent muets. Est-ce le souci de préserver leur chaire, de ne pas compromettre  leur accès à des échelons supérieurs ? On est étonné de constater qu’ils ne forment pas une instance collective de réflexion et d’expression publique. Eux aussi, sans doute, si on les interrogeait, se réfugieraient derrière l’«A quoi bon ? ». Ils attendent que le vent tourne. Ils disent parfois à tel ami qui parle haut : « Toi, tu peux le dire, moi, je ne peux pas ».

Hélas, on recueille parfois pareille réflexion  sur la bouche de laïcs qui ont des rôles dans l’Eglise où ils sont parfois  permanents, employés et salariés. On parle « mission », « évangélisation », « peuple de Dieu », sans trop savoir ce que ces mots incantatoires engagent dans la pratique. On demeure soumis, souvent dans une étonnante  papolâtrie, qui s’est établie jusque dans les esprits. On accepte, comme si elle était de droit divin, la centralisation romaine qui s’est accrue progressivement au cours des siècles. Comme on est loin des commencements, comme on est loin de la démarche libre de Jésus !

Concluons sereinement. L’Evangile est un volcan. On ne l’éteindra pas. Il rentrera à nouveau en éruption féconde. A l’intérieur des Eglises et en dehors d’elles.

Habités par cette conviction paisible, les derniers des Mohicans vont-ils mourir en silence ?

Gérard Bessière, le 18 Octobre 2011

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L'homélie de Frère Thomas Bonino
le 8 janvier 2012
à Agen

 

La tentation des Mages au désert

Ce que l’histoire ne dit pas, mais que moi, frères et sœurs, je vais vous raconter, c’est que les mages ont failli ne jamais arriver à Bethléem. Car, cette nuit-là, le Malin a fait un cauchemar, affreux : une foule immense, de toute nation, race, peuple et langue (Ap 7, 9), réunie dans une grande paix autour d’un petit enfant. « Mauvais présage ! » se dit-il au réveil. Et aussitôt qu’il aperçoit la caravane des mages, il comprend que son règne de ténèbres touche à sa fin. Alors, il se déguise en Grand Mage :

« Holà, Messieurs, quelle hâte ! Où courez-vous de ce pas rapide. Y aurait-il donc du nouveau sous le soleil ou les étoiles ?

À coup sûr, Grand Mage, répond Melchior. Nous scrutions les astres pour y trouver la lumière de la Sagesse. Et voici que la Sagesse en personne est venue jusqu’à nous, « Lumière pour éclairer les nations » (Lc 2, 32).

Mon pauvre ami, ricane le Malin. Avoir tant étudié pour en arriver là ! Comme si la lumière pouvait tomber du ciel ! Mais c’est à toi et à toi seul de décider du sens de ta vie. Tu n’es pas un esclave pour qu’un autre, serait-il Dieu, vienne te dicter sa vérité.

Mais non, Grand Mage, reprit Melchior, car cette vérité est celle que j’attendais, celle qui me rend libre (Jn 8, 32), parce que Dieu me connaît mieux que je ne me connais moi-même. Il sait quel est pour moi le chemin de la vie.

Décidément, se dit le Malin, cet homme est un illuminé. Et se tournant vers Balthasar :

Alors, toi aussi, tu t’imagines que l’Absolu s’intéresse à nos petites personnes. Que Dieu a fait sa demeure parmi les hommes dans la chair d’un homme, et que c’est là, et là seulement, qu’on le rencontre désormais. Et les autres, alors, les bouddhistes, les musulmans, les agnostiques... Tu les exclus ? Allons, que diable. Dieu est Dieu : l’Absolu est au ciel. Sur terre, crois-moi, il n’y a que du relatif et toutes les religions se valent. Autant rester chez toi.

Au contraire, Grand Mage, si Dieu a librement choisi de venir vers nous par et dans cet homme, désormais nul ne peut aller vers Lui sans passer par ce Jésus (Jn 14, 6). Et c’est vers ce Jésus que l’Esprit saint, mystérieusement, attire tous les hommes, sans exclusion, qu’ils soient du Nord ou du Midi, de l’Orient ou de l’Occident. Nous en sommes la preuve.

Rien à tirer de ce fanatique, conclut le Malin, et, s’adressant au troisième :

Ne me dis pas, noble Gaspard, que te voilà disposé à « quitter ton pays, ta parenté et la maison de ton père » (Gn 12, 1), à renier ta culture, ta religion.

Mais, Grand Mage, je ne renie rien. Car celui que je vais adorer n’est pas venu pour abolir : il est venu pour accomplir (Mt 5, 17). « Le Christ n’enlève rien, il donne tout » (Benoît XVI). Tout ce qu’il y a de vrai, de juste et de bon dans l’immense diversité des sagesses et des cultures vient de Lui et à Lui doit faire retour. Nous lui portons donc en hommage les richesses des nations. Alors retire-toi, Satan. Nous sommes attendus.

Ainsi les Mages parvinrent à Bethléem. Là, l’enfant leur sourit :

Venez, les bénis de mon Père. Entrez dans l’unique bergerie de l’unique Pasteur. Vous n’êtes plus des brebis perdues. Vous êtes ici chez vous. En moi vous avez trouvé le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6). »

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L'Église catholique en France. Réflexions de Jean RIGAL

                 
Il peut paraître prétentieux de s’interroger sur la situation actuelle de l’Eglise et sur son avenir. Qui peut cerner des questions aussi vastes et aussi complexes ? Tant de diversités se profilent. Tant d’inconnues nous attendent. Tant d’événements imprévisibles peuvent subvenir, à long terme ou à court terme, sans oublier l’action insolite de l’Esprit. 
    Il est tentant néanmoins d’affronter ce type de questions, avec la modestie qui s’impose, sans vouloir être exhaustif et en acceptant d’être, un jour, démenti.
    Un essai de diagnostic de la situation actuelle sera notre point de départ. Il nous conduira à relever les réponses que l’institution ecclésiale peut apporter et à mettre en valeur des points-rencontre majeurs entre l’Eglise et la modernité.


    

 

 1 – Un diagnostic de la situation actuelle.

    On peut considérer la situation actuelle en termes de « noir » et « blanc » selon notre sensibilité et notre poste d’observation. Nos réflexions vont se centrer sur le monde occidental, et plus particulièrement sur le contexte français, en tenant compte de questions plus larges qui dépassent  mais englobent l’hexagone. 
    
    
Des éléments positifs.

    Beaucoup de ces éléments ne sont pas étrangers à l’impulsion donnée par le concile Vatican II. Un effort de mémoire s’avère indispensable. 
    Comme élément positif, relevons, parmi d’autres, la participation  accrue des laïcs chrétiens à la vie et à la mission de l’Eglise. Quelques décennies seulement nous séparent du temps où le prêtre était la clef de voûte de tout le dispositif ecclésial. Le code de Droit canonique de 1917 définissait la paroisse à partir de trois pôles : un territoire, une église, un pasteur. A la même époque, on distinguait deux formes d’Eglise : l’Eglise enseignante et l’Eglise enseignée.

    Certains ne manqueront pas de dire que « rien n’a vraiment changé ». Cette opinion me paraît outrancière. Certes, on peut admettre que la pression des faits a été souvent le ressort de l’évolution actuelle. On peut aussi déplorer que les fondements spirituels et théologiques n’aient pas été suffisamment mis en valeur. Néanmoins, une avancée s’est produite, soutenue par le concile. C’est cet aspect que je retiens en premier lieu. 
    Devant l’ampleur de cette question, je me bornerai à évoquer l’organisation des communautés chrétiennes. Un document de l’épiscopat français (de novembre 2010) élaboré à partir d’une soixantaine d’initiatives, montre l’ampleur des transformations du paysage ecclésial. On a parlé, à ce propos, de « révolution silencieuse ». En voici les grandes lignes.
    La présence chrétienne est aujourd’hui gravement confrontée, en occident, à une importante diminution des prêtres et au vieillissement des chrétiens pratiquants. Une première étape, qui s’est achevée à la fin des années 1990, s’est déroulée sous le signe du regroupement des paroisses et, peu ou proue, en référence à la présence centrale des prêtres. Mais comme l’avoue Mgr. Papin, évêque de Nancy, cette solution a montré rapidement ses limites. Trois conséquences négatives découlent, me semble-t-il, de ce dispositif : 1) Il cléricalise l’aménagement pastoral, 2) il empêche toute forme de renouveau, 3) de toute façon, pour des raisons d’effectifs, il devient intenable.
    De plus en plus, on prend conscience que l’avenir de la présence chrétienne doit reposer, pour une large part, sur la mobilisation des laïcs. C’est le point majeur. Au service de cette animation ont été multipliées des équipes d’animation pastorale sous des formes variées, avec des coordinateurs laïcs ou des délégués pastoraux, parfois officiellement reconnus par une nomination épiscopale et une célébration liturgique. Ainsi, on encourage –après l’essai avorté des « Adap » - les « Célébrations de la Parole », pour le rassemblement de la communauté chrétienne. En conséquence, les prêtres ont vu leur mission devenir de plus en plus itinérante. 
    Bien sûr, certains évêques veulent maintenir l’ancien dispositif en faisant appel à des prêtres « extérieurs » (un millier en France), mais à quel prix et  jusqu’à quand ?  Ces palliatifs posent de nombreux problèmes et ne préparent pas l’avenir. Il faudra bien, un jour ou l’autre, que l’on sorte de l’impasse actuelle. Mieux vaudrait ne pas trop tarder.
    Ici ou là, on insiste sur le fait que le nouveau dispositif pastoral n’est pas uniquement dû à la diminution du nombre de prêtres mais repose sur « le sacerdoce des baptisés », en conformité à l’enseignement de Vatican II. Souhaitons-le. Il se pourrait que les événements conduisent à appliquer l’enseignement conciliaire, mais il vaudrait mieux en avoir conscience. Le concile n’est pas fait seulement pour justifier nos choix, mais pour les éclairer, les interroger et leur donner un nouvel élan.

 On peut relever aussi le renouveau liturgique promu par le concile. Le temps n’est pas si loin où l’on parlait, en termes d’obligation, « d’assister » à la messe, le prêtre étant considéré comme le seul « célébrant ». Ce n’est pas faire preuve d’un optimisme excessif que de souligner combien cette pratique s’est sensiblement améliorée. Les textes officiels ne manquent pas à cet égard. Ils insistent sur le fait que c’est l’assemblée tout entière qui célèbre, reprenant les déclarations du concile.
A preuve, le très officiel Catéchisme de l’Eglise catholique. « C’est toute la communauté, le Corps du Christ uni à son chef (le Christ) qui célèbre. Les actions liturgiques … appartiennent au Corps tout entier de l’Eglise, elles le manifestent » (N° 1140). Le ministre ordonné (évêque ou prêtre) rappelle, de par la configuration même de l’assemblée dont il est membre, que celle-ci n’est pas maîtresse de l’eucharistie, qu’elle le reçoit comme un don, une convocation et un envoi. On ne peut, cependant, oublier que beaucoup de pratiquants n’ont pas vraiment découvert la signification de la démarche liturgique pour entrer dans sa compréhension et son déroulement. De plus, son lien vital avec la communauté humaine est loin d’être pleinement perçu. Pour beaucoup d’entre eux, « la messe » reste encore une sorte d’acte de dévotion.

 

    Une fréquentation plus assidue de la Parole de Dieu apparaît comme un troisième élément positif. Le concile Vatican II a demandé que « l’accès à la Sainte Ecriture soit largement ouvert aux chrétiens ». (SC22). Globalement, l’Eglise n’est pas restée sourde à cet appel. On pense, en particulier, aux multiples traductions de la Bible et à leur diffusion, à l’introduction de la lecture de l’Ancien Testament dans la messe dominicale, au rôle de l’homélie, aux partages de « la Parole » dans différents groupes, parfois œcuméniques. On donne du relief à la liturgie de la Parole, non seulement comme une catéchèse mais comme un élément constitutif de la célébration liturgique, qu’elle soit eucharistique ou non… Les célébrations dominicales de la Parole se multiplient et ce mouvement est appelé à s’étendre.
    La restitution de la Parole de Dieu à la communauté chrétienne est l’un des fruits les plus évidents de Vatican II. Dans cette fréquentation de la Bible, beaucoup de baptisés font deux découvertes. Dans la Bible, Dieu s’adresse à nous avec des mots humains « à la manière des hommes », comme disait St Augustin et le reprend Vatican II. Il intervient au cœur des événements et de l’histoire. De plus, les baptisés découvrent que la Parole de Dieu n’est pas de l’ordre de la justification ou du simple enseignement mais de l’appel. Cette parole ouvre des passages et sollicite notre engagement, plus qu’elle ne répond à nos questions.

    Un autre point concerne la formation des chrétiens. Tous les diocèses ont conscience de son importance, fondée sur la vocation baptismale et sur l’urgence des besoins. Sans une certaine formation spirituelle, doctrinale, pastorale, les chrétiens (évêques, prêtres diacres, religieux, laïcs) se découragent et ne peuvent remplir adéquatement leur mission. On ne peut en rester au catéchisme de son enfance, au moment où l’on doit exercer des fonctions ecclésiales et affronter des questions nouvelles et fort décapantes pour ceux « qui croient ».

    Relevons aussi un progrès sensible dans le climat qui règne à l’intérieur des communautés chrétiennes.  Des relations nouvelles se sont établies entre les membres de ces communautés, empreintes de simplicité, de convivialité et de reconnaissance mutuelle : en bien des cas, la distance, la soumission, la supériorité ont cédé le pas à la proximité, à la confiance, au partage, à la responsabilité commune. Dans l’encyclique « Vehementer nos » (1906), le pape Pie X déclarait : «  L’Eglise est, par essence, une société inégale, c’est-à-dire comprenant deux catégories de personnes, les pasteurs et le troupeau, et ces catégories sont tellement distinctes entre elles que dans le corps pastoral seul, résident le droit  et l’autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société ». La situation actuelle est globalement autre, même si certains chrétiens quittent l’Eglise qu’ils considèrent comme une « chape hiérarchique » où ils ne peuvent se situer en baptisés majeurs et responsables. 
    La diminution du nombre de prêtres entraîne paradoxalement une double conséquence : elle permet aux chrétiens laïcs de mettre en œuvre leur vocation baptismale, mais dans le même temps, elle risque de survaloriser le rôle des prêtres, moins nombreux, et donc jouissant d’une notoriété et d’une sacralisation d’un nouvel ordre. Une ordination presbytérale est devenue un événement diocésain de grande ampleur. 

    Dans ce diagnostic positif, on ne saurait oublier l’œcuménisme et le dialogue interreligieux.  Là encore, il importe de se rappeler d’où nous venons : de guerres fratricides et de séparations étanches. Aujourd’hui –sauf exception- les relations sont devenues cordiales. Vatican II a ouvert la voie. Désormais, le débat porte essentiellement sur la conception de l’unité de l’Eglise. C’est ainsi que bien des Eglises protestantes accepteraient que nous formions « une communauté d’Eglises pacifiquement divisées », et que l’œcuménisme se contente de rencontres fraternelles et d’un témoignage commun. On sait que la primauté romaine, avec ses organismes centralisateurs, reste un obstacle majeur pour les Eglises orthodoxes, d’autant plus que le peuple orthodoxe est fortement opposé, en beaucoup d’endroits, au principe même de l’unité des Eglises. On ne saurait oublier les nouvelles graves divergences survenues avec la Communion anglicane à propos des ministères féminins et de la morale chrétienne (homosexualité), alors que le dialogue théologique sur l’unité de communion et la sacramentalité semblait prometteur. Vatican II devient une référence très éclairante lorsqu’il encourage les Eglises à chercher ensemble la vérité du Christ plutôt qu’à se comparer mutuellement ou à mener des tractations réductrices, pour parvenir à un dénominateur commun

    Le dialogue interreligieux est une nécessité, et d’autant plus que certaines régions de la planète sont une poudrière. Le concile a publié toute une Déclaration sur « Les religions non chrétiennes ». Pas d’anathème, pas de condamnation comme on le faisait autrefois.  Une volonté de dialogue. La rencontre des religions s’oriente aussi vers une action commune pour le respect des droits de l’homme et le combat pour la paix. Il est utile de se rappeler le contenu de la Déclaration d’une centaine de personnalités de la communauté musulmane de France, en 2011, suite aux attentats odieux qui ont été perpétrés. Elles dénoncent « les atrocités commises au nom de l’Islam ». Elles rappellent, haut et fort, que ces meurtriers ne sont pas l’islam… ». « Le meurtre de chrétiens, comme de tout être humain, est une horreur absolue… Construisons partout le vivre ensemble dans nos pays multiconfessionnels ».
    Terminons ce premier volet du diagnostic en évoquant la nouvelle posture que l’Eglise catholique adopte -même si cela reste trop modeste- à la rencontre de la modernité. Faut-il rappeler les paroles vibrantes du pape Jean XXIII à l’ouverture du concile : «  L’Eglise préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine ». « Condamner »,     n’est-ce pas justement ce que Pie XIX avait fait, cent ans plus tôt, en 1864, avec le Syllabus qui dressait la liste des 80 « principales erreurs de notre temps » ? Avec Vatican II, dans le cadre d’un enseignement conciliaire solennel, l’Eglise catholique sort d’un siècle et demi d’affrontements avec le monde moderne. De manière plus explicite, elle souhaite engager un « dialogue mutuel » avec le monde. 

    Ces ouvertures du concile ne sont pas restées sans écho. On cite volontiers la contribution d’un groupe de travail de la Conférence des évêques de France sur les difficiles questions de bio-éthique. Le mot « dialogue » apparaît huit fois dans l’introduction, et il indique bien l’esprit du dossier. On peut relever, aussi, les interventions épiscopales concernant le travail du dimanche, l’expulsion des Roms, mais également l’action caritative  et la création des comités de solidarité dans les diocèses. Il faudrait  s’attarder sur ce qu’on appelle « la laïcité à la française » qui repose, certes, sur un équilibre fragile et mouvant, mais qui n’est guère utilisée par les hommes politiques comme support d’une croisade anti-religieuse. Depuis février 2001, alors que Lionel Jospin était premier ministre, l’Eglise catholique et l’Etat ont des rencontres régulières. Au moment des élections, les évêques français n’orientent plus les choix politiques mais préfèrent en rappeler les enjeux. Sur un autre plan, nombre d’entre eux se  montrent favorables à la construction de mosquées, ce que certains leur reprochent.  Dans les « Nouvelles brèves » du journal La Croix, le 8 février 2011, Mgr Dubost, évêque d’Evry, reconnaît : « Chaque jour, je vois des lettres enflammées :je ne donnerai plus au denier de l’Eglise ; puisque vous aimez tant les musulmans, faites la quête parmi eux ».


   
 Les côtés sombres d’un diagnostic

    Pour beaucoup de commentateurs, le catholicisme français est en perte de vitesse. On parle d’un mouvement continu de déclin. Le fait que certains s’emploient à relativiser ce diagnostic en évoquant la situation d’autres continents ne change rien à la réalité que nous vivons chez nous et dans la plupart des pays occidentaux. D’ailleurs, la Lettre aux catholiques de France, déjà en 1996, reconnaissait cet état des lieux. « Nous ne pouvons pas nous masquer les indices préoccupants qui concernent la baisse de la pratique religieuse, la perte d’une certaine mémoire chrétienne  et les difficultés de la relève. C’est la place et l’avenir de la foi qui sont en question dans notre société ». Il faut reconnaître cette décroissance du catholicisme occidental, aussi lucidement que possible. « Des pans entiers s’écroulent », avouait le cardinal Marty. Que ne dirait-il pas aujourd’hui ? C’est un fait que les indices chiffrés vont presque tous dans un même sens : descendant. Plus grave que ce qu’on appelle traditionnellement « la crise des vocations », la diminution massive des fidèles et plus précisément des jeunes générations, s’accroît de façon particulièrement inquiétante. 
    Dans son livre « Les réseaux catho », Marc Baudriller, journaliste, s’exprime ainsi : « L’Eglise a repris l’irrésistible pente du déclin : chute de la fréquentation des églises, du nombre des mariages religieux, des baptêmes, du nombre des croyants… Le tissu de couvents, de cathédrales et de calvaires aux coins des chemins n’a plus de sens pour la très grande majorité des habitants  au sein du pays même qui l’a patiemment tissé. C’est une autre période de l’Eglise qui s’ouvre, dont on hésite  à constater l’avènement. Le deuil du catholicisme triomphant est long à faire. Et douloureux ».
    Quelques chiffres significatifs pour être plus concret : On parle de 4% de pratiquants réguliers (en fait, mensuels) avec une moyenne d’âge élevée. On évalue approximativement à 40% le nombre de baptêmes par rapport aux enfants de moins de sept ans. Le nombre d’ordinations au ministère presbytéral est stable depuis 2003 : autour d’une centaine. Le séminaire St Cyprien de Toulouse compte 40 séminaristes pour 16 diocèses. L’âge moyen des prêtres du diocèse de Rodez est de 76 ans et 3 mois. Il faut se rendre à l’évidence : « la crise des vocations » signifie, pour une part, que la société actuelle ne veut plus reproduire le modèle de prêtre issu de son passé religieux de chrétienté. L’année improprement appelée « année sacerdotale » n’y a guère fait allusion.
    On compte environ 2100 diacres permanents en France. Mais des ambiguïtés persistent au sujet de ce ministère. Certains diacres deviennent de véritables animateurs de paroisse, mais on refuse de les ordonner prêtres parce qu’ils sont mariés. N’est-ce pas confondre un ministère et un état de vie ?
    Une autre donnée négative concerne la centralisation de l’Egllse. Vatican II a voulu desserrer l’étau monarchique de l’Eglise romaine en mettant en relief la notion de « collégialité épiscopale ». Il est incontestable que cette ouverture n’a pas été réellement mise en oeuvre. En témoigne le pouvoir relatif laissé aux conférences épiscopales, qu’il s’agisse de l’enseignement doctrinal ou de la vie de l’Eglise. Certes, la parole des conférences épiscopales a pris du poids en différents pays par rapport aux questions locales mais n’a pratiquement aucune autorité en ce qui concerne l’Eglise universelle. Il est évident que Rome garde la haute main sur les questions doctrinales, sur les nominations épiscopales, et par là, façonne insensiblement mais sûrement le profil de l’Eglise.  Pourtant, le théologien Joseph Ratzinger, en 1971, protestait contre « le droit ecclésial unitaire, la liturgie unitaire, l’attribution unitaire, faite par le centre de Rome, des sièges épiscopaux ». Il préconisait « la reconnaissance  de véritables patriarcats autonomes en communion avec la primauté romaine » (Le Nouveau peuple de Dieu, p. 68). Tout cela est oublié.
    Les Eglises particulières ne jouissent d’aucune marge d’indépendance à l’égard de la curie romaine. C’est ainsi que certains sujets de débat sont interdits aux synodes diocésains. Les points visés sont bien connus. L’un des plus cruciaux concerne les divorcés remariés, de plus en plus nombreux dans les assemblées de chrétiens. Un moment étouffées, certaines questions ne manqueront pas de surgir à nouveau.

    Un autre point négatif, et non des moindres, est celui d’une véritable fracture culturelle entre l’Eglise et la société. Pour en parler, Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, a inventé le néologisme « l’exculturation ». Autrement dit, le catholicisme ne fait plus partie aujourd’hui des références communes de notre univers culturel français. On recherche une légitimité de repères, de représentations, de valeurs sans lien avec l’autorité de l’Eglise. C’est ainsi que deux logiques s’affrontent ou s’ignorent, que l’on peut systématiser, de manière caricaturale, en termes de binômes : héritage et recherche, tradition et invention, continuité et changement, stabilité et imagination, fidélité et épanouissement, autorité et autonomie, vérité et liberté etc. « L’Evangile est une Bonne Nouvelle, mais nos contemporains se soucient moins de vérifier si elle est intellectuellement vraie que de savoir si elle est bonne pour eux, pour mieux vivre, pour être heureux, pour être libres ». (Albert Rouet).
    Ainsi, la culture profane, avec ses rites, ses fêtes, ses références, ses normes surtout, se forge, s’exprime non pas contre l’Eglise mais en dehors de la culture catholique. Si bien que la voix de l’Eglise n’est plus normative pour l’ensemble de nos concitoyens, et d’autant moins que, dans un contexte de grande subjectivisation, chacun est tenté de rechercher son bonheur selon les voies qu’il choisit lui-même. Un seul exemple : la maîtrise de la fécondité pour les femmes, apparaît moins aujourd’hui comme une question éthique que comme une véritable rupture culturelle avec une autorité extérieure, y compris celle de Rome. Comment se fait-il que l’Eglise, messagère d’une Parole qui apporte joie et libération, apparaisse aussi oppressive : on la désirerait attentive aux difficultés de ce temps, elle semble doctrinaire ; on la voudrait aimante de ce monde tel qu’il est, on lui reproche d’être inhumaine. Que se passe-t-il donc pour alimenter autant de propos bien négatifs ?
    Toutes les difficultés ne proviennent pas de l’institution ecclésiale. Parler de « la crise de la transmission » est devenu un poncif. La crise de la transmission est généralisée. Toutes les institutions sont touchées par cette rupture sociale, la famille tout particulièrement. Dans la vie familiale, le courant descendant « de père à fils » fonctionne de moins en moins. De nombreux adultes demeurent culturellement catholiques. Sauf exception, ce n’est plus vrai pour les générations montantes dont les connaissances religieuses sont souvent inexistantes. 

    
Des réactions diverses

    Ce survol de la situation de l’Eglise catholique en France suscite des réactions diverses.
    Certain chrétiens réagissent avec courage et s’engagent parfois, en protestant contre le mouvement de restauration qui leur semble caractériser l’époque actuelle.
    D’autres quittent l’Eglise sur la pointe des pieds ou en claquant la porte. Ce mouvement est-il pris en considération et analysé ? – Il ne le semble pas. On courbe la tête en attendant que l’orage passe.
    Dans le même temps, beaucoup ont le sentiment que l’Eglise s’enfonce dans la prudence, l’immobilisme, l’inertie. « Il y a trop de peur dans l’Eglise » s’exclamait Timothy Radcliffe, maître de l’Ordre des dominicains, de 1992 à 2001. Certes, quelques-uns se souviennent encore des appels de Jean-Paul II : « N’ayez pas peur » mais l’heure semble davantage tournée vers le maintien ou la continuité que vers la recherche ou l’innovation. 
    La volonté de rallier les intégristes Lefebvristes a contribué à créer un climat de restauration, efficacement entretenu par les nominations épiscopales à la curie romaine et à la tête des diocèses. Vraiment, il est difficile de percevoir, dans bien des textes officiels, le souffle libérateur de l’Evangile. Le langage est, le plus souvent, didactique et réservé à un petit nombre d’initiés ayant une culture religieuse. Bien sûr, nombre de documents sont soigneusement élaborés et font preuve de cohérence interne, mais on a souvent l’impression qu’ils sont plus soucieux d’orthodoxie et de continuité de la doctrine que de rejoindre les questions que les gens se posent et de la manière dont ils se les posent. 
    Les conséquences de ces formes d’immobilisme sont bien connues. « Les périodes de rigidité sont toujours des périodes d’insignifiance, car la rigidité  n’a de sens que pour ceux qui y participent et qui s’enferment de plus en plus dans des tourelles, dans des murailles, des forteresses… Il me paraît important de dire que c’est une impasse ». (A. Rouet, archevêque émérite de Poitiers).


     
 S’interroger et agir plutôt que rassurer

    Craignant qu’un tel diagnostic nous enfonce un peu plus dans le pessimisme et le découragement, des voix s’élèvent pour rassurer. On dira que l’Occident ne recouvre pas toute la planète et qu’ailleurs les progressions d’effectifs sont sensibles. On relèvera que toutes les institutions sont en crise, et qu’il serait anormal que les Eglises ne subissent pas les contrecoups des mutations actuelles. On soulignera que la communauté chrétienne en a vu d’autres, en évoquant, au besoin, les difficultés de l’Eglise primitive. 
    Argument plus subtil : on fera valoir que la vitalité de l’Eglise et son influence ne se mesurent pas au nombre de ses adeptes. La qualité de la foi est primordiale : l’impact des chrétiens ne se réduit pas au fonctionnement de pratiques traditionnelles. On traitera « d’attardés » ceux qui s’intéressent aux statistiques, ramenant le religieux à un niveau pratique et séculier. Quelques-uns ne manqueront pas d’évoquer la figure du Christ souffrant, dépouillé, qui exprime l’essentiel à travers sa fragilité même, et ne correspond pas à nos rêves de puissance. Et comment ne pas ajouter que pour certains, la « crise » actuelle est bienfaisante pour qu’apparaisse du neuf ? 
    Tout n’est pas faux dans ces observations, mais elles peuvent devenir paralysantes. Le risque serait de pratiquer la politique de l’autruche, de nous dispenser de nous interroger sur les raisons de la crise actuelle afin d’en tirer les conséquences. Si l’on considère que l’écart qui s’instaure entre la société humaine et la communauté ecclésiale est profond, il importe de prêter la plus grande attention  aux données « culturelles » du temps que nous vivons. De ce point de vue, le mot emblématique  de « modernité », si imprécis soit-il, donne beaucoup à penser. Les réflexions du théologien Joseph Moingt me paraissent, à cet égard, particulièrement pertinentes. Je le cite : 
« Ce qu’on appelle la Modernité – la naissance du sujet qui s’affranchit de l’autorité et de la tradition, l’apparition d’une rationalité basée sur le doute méthodique et l’observation scientifique, l’analyse critique des textes bibliques, la revendication de la liberté de penser, de philosopher et de croire, l’aspiration aux droits individuels et politiques – tout ce vaste mouvement d’émancipation, qui commence avant même le XVII° siècle, a pris naissance au sein d’une société majoritairement chrétienne, au sein même d’institutions ecclésiastiques, et n’était pas dirigé contre la foi ni l’Eglise. Mais les autorités de l’Eglise n’ont pas compris la légitimité de ces aspirations, elles se sont senties mises en cause et s’y sont opposées, et les chrétiens sont allés chercher au-dehors les libertés qui leur étaient refusées au-dedans …L’Eglise ne rentrera pas en communication avec ce monde tant qu’elle n’aura pas donné figure en elle-même à la liberté dont l’Evangile est la source. La reprise effective de sa mission est au prix de cette conversion ».

    2- Les réponses apportées

    C’est sur ce fond de « modernité » qu’aujourd’hui on attend l’Eglise et d’abord l’annonce de l’Evangile. Quelles sont les réponses apportées ? 
-Il est hors de question de chercher à en dresser l’inventaire. Quelques points seulement retiendront notre attention.

          
La vie de l’Eglise et son rapport au monde

    Deux grandes Constitutions servent de piliers à l’enseignement de Vatican II sur la nature de l’Eglise : « Lumen Gentium » et « Gaudium et Spes » selon que l’on envisage davantage l’Eglise « ad intra » ou « ad extra ». 
    On n’imagine pas toujours la brèche ouverte par « Lumen Gentium » par rapport à une ecclésiologie pyramidale et centralisatrice. Faut-il rappeler cette proclamation du concile : « Quant à la dignité et à l’activité commune à tous les fidèles dans l’édification du Corps du Christ, il règne entre tous, une véritable égalité ». Bien comprise, l’égalité ne supprime pas les différences, elle les exige. Et, de ce fait, elle requiert  entre pasteurs et autres fidèles « une communauté de rapports » au service d’une même mission. Ce n’est qu’un juste retour à l’ecclésiologie et aux pratiques de l’Eglise ancienne. Pour ne pas multiplier les textes, limitons-nous à cette citation de St Jean Chrysosthome : « C’est le même baptême que chacun possède, c’est d’un Esprit unique que nous avons été jugés dignes, c’est en vue du même règne que nous faisons effort ; nous sommes ensemble frères du Christ : tout nous est commun ».
    On se doit de reconnaître que le régime de consultation s’est fortement développé depuis le concile et que des fidèles laïcs exercent des fonctions importantes. Mais beaucoup de difficultés demeurent.
    Vatican II n’a pas vraiment précisé les formes d’articulation qui doivent animer la vie de l’Eglise, et ceci à tous les niveaux : le pape et le collège épiscopal, les évêques et leurs diocèses, les ministères et les communautés locales.
    Le pape et le collège épiscopal. Un exemple récent : le synode d’octobre 2008 sur « la Parole de Dieu ». Dans son exhortation apostolique, Benoît XVI ne reprend pas le souhait explicite des évêques pour qu’on établisse pour les femmes « le ministère institué de lecteur ». (Proposition 17). C’était la  seule réforme institutionnelle proposée par le synode. Elle a été délibérément écartée. Ce fait s’était déjà produit à propos des divorcés remariés, à l’issue du synode des évêques de 1980. Les suggestions pour qu’on s’inspire de la pratique des Eglises orthodoxes n’ont pas été reprises par Jean-Paul II. 
    En remontant dans le temps, on constate que les grands problèmes posés à l’échelle de l’Eglise universelle sont traités et réalisés par l’autorité romaine : ainsi, l’élargissement de la célébration de la messe dite de St Pie V pour satisfaire les traditionalistes ; la reconnaissance- sous condition- du magistère des conférences épiscopales ;  la Déclaration «Dominus Jesus » (6/8/2000) de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, avec ses restrictions sur la notion « d’Eglise » et de « Communautés ecclésiales».
    Les nominations épiscopales.  Les diocèses reçoivent « d’en-haut » leurs nouveaux évêques, ce qui est très différent des pratiques de l’Eglise primitive. Deux citations suffiront. Au début du 5ème siècle, le pape Célestin 1er promulgue la règle suivante : « Qu’on n’impose pas au peuple tel évêque qu’il ne voudrait pas ». Et St Léon reprend, peu après, la même idée : « Celui qui doit présider à tous doit être élu par tous ». La pratique actuelle n’a plus grand-chose à voir avec ces procédures. 
    Le rapport de l’évêque à son Eglise particulière souffre, lui aussi, d’un fonctionnement trop uniquement hiérarchique. Beaucoup de théologiens catholiques estiment qu’on « distend » trop l’évêque de son Eglise. Le rapport serait tout autre si l’évêque était moins sensible à ce que pensent l’autorité supérieure et ses collègues et davantage à ce que pensent, disent, vivent les éléments les plus actifs de son Eglise diocésaine. 
    Le rapport du prêtre à la communauté locale. Là aussi, l’articulation se cherche, et ce n’est pas étonnant. Nous quittons une situation cléricale où le prêtre étant le centre de gravité de la paroisse. Il se pourrait qu’on veuille y revenir sous l’effet paradoxalement d’une diminution accélérée du nombre de prêtres –catégorie de baptisé devenue rare et donc valorisée-  et d’une manière autoritaire d’exercer le ministère. Une inversion complète s’impose. Le prêtre, en effet, n’est pas le centre de gravité de l’Eglise. Au contraire, il est celui qui rappelle qu’au centre il y a le Christ. Il ramène à la source de la vie ecclésiale, de la communion, de la mission. Vatican II s’est efforcé de situer le prêtre en relations : avec le Christ, l’évêque, le presbyterium, le peuple tout entier sacerdotal. Il a clairement privilégié, dans ce but, le langage « ministériel » pour parler des prêtres. Il faudrait s’en souvenir.
    Les tâtonnements actuels ne sont pas sans risque. Il n’y aurait aucun gain à remplacer des clercs par des laïcs, si on n’était pas convaincu, d’un côté comme de l’autre, que l’autorité doit s’exercer autrement, c’est-à-dire non comme un « pouvoir sacré » mais comme un service. 

 

    Le deuxième volet est celui du rapport de l’Eglise au monde. L’enseignement social de l’Eglise catholique est particulièrement abondant et riche d’enseignement en ce domaine. On a éprouvé le besoin, en 2005, de publier un « Compendium  de la doctrine sociale de l’Eglise », c’est-à-dire une présentation organique ou une photographie exhaustive de cet enseignement. Ce manuel de 500 pages est très impressionnant par la quantité des sujets abordés et la profondeur de la réflexion. Mais qui peut s’intéresser au contenu de ce volume, en-dehors des responsables ecclésiaux, des spécialistes et  de quelques étudiants en théologie ? La même question s’est posée à propos de l’encyclique sociale « L’amour dans la vérité », parue en 2009. Beaucoup trop de sujets y sont abordés, de manière trop savante et dans un langage trop technique pour qu’un nombre, même infime, de catholiques (sans parler d’hommes de bonne volonté) y porte quelque intérêt. Bref, un tel langage reste à usage interne. Ne faudrait-il pas être attentif à l’interpellation du philosophe Paul Ricoeur et se demander si le langage de l’Eglise peut entrer dans ce qu’il appelle « le croyable disponible », c’est-à-dire le croyable qu’on peut admettre dans notre contexte culturel ?

       
 La visibilité de l’Eglise

    Il importe de s’attarder sur le désir de visibilité qui s’est emparé de l’Eglise, depuis quelques décennies. Les causes en sont multiples. 
-    la baisse des effectifs. Il n’est pas étonnant que la conscience minoritaire aiguise le besoin de se mobilier pour exister, pour faire valoir des idées dont la vocation dépasse le nombre des chrétiens convaincus. La  sécularisation généralisée, surtout en France, apparaît comme un défi à relever.
-    le pluralisme social et religieux. Aujourd’hui, tout se fait, tout se dit, tout se montre, tout se discute. Le pluralisme s’est amplifié, efficacement soutenu par les nouveaux médias, Internet en particulier. On «  zappe ». Ne faut-il pas se déterminer devant cet éventail de propositions et d’options réalisables ?
-    le besoin de repères dans une société sans repères. L’homme a besoin d’un sens pour construire sa vie et vivre en relations. Chez les jeunes en particulier, le besoin de se construire, de trouver ses marques, précède celui de s’engager dans la vie sociale ou la vie ecclésiale. Il faut être conscient que ce besoin identitaire peut devenir facilement un repli sur soi dans la kermesse des idées.
-    L’insécurité régnante. (chômage, crise sociale, violence, instabilité des Etats). Tout contribue à ébranler nos points d’appuis culturels ou religieux. L’avenir est incertain en tous les domaines. « On vit au jour le jour » sur un terrain mouvant. Par suite, on cherche des repères pour vivre et pour survivre. 
-    L’encouragement des responsables ecclésiaux.  Devant les agressions de la société et la fragilité de l’appartenance ecclésiale, les responsables ecclésiaux plaident pour l’enracinement de la foi dans un retour « aux sources » de la vie chrétienne. Quand tout semble s’effondrer, ne faut-il pas retrouver un nouvel élan en s’appuyant sur « les fondamentaux » qui assurent la continuité et la vigueur de la mission de l’Eglise ? Dans son rapport intitulé « Entre épreuves et renouveau, la passion de l’Evangile », Mgr Dagens insiste sur la source de la visibilité de l’Eglise. Le mot « source » y apparaît quinze fois.
On comprend pourquoi la visibilité devient une question importante dans le contexte mobile, vaporeux, instable qui nous enveloppe. Mais de quelle visibilité s’agit-il ?  Faut-il que la communauté ecclésiale retrouve ses heures de gloire ou plus modestement maintienne son quadrillage institutionnel, ses structures, son rayonnement, son influence sociale ?  -Avant même d’y répondre, on perçoit l’ambiguïté de la question. Sans vouloir assimiler l’Eglise à une entreprise de marketing séducteur, il faut bien reconnaître que le témoignage de l’abbé Pierre ou des moines  de Tibhirine semble avoir eu plus d’impact évangélique dans l’opinion que nombre de textes magistériels  méticuleusement élaborés.
    Deux questions majeures se posent : 1) De quelle visibilité l’Eglise est-elle le témoin ? 2) A quelles conditions le message a-t-il des chances d’être perçu ? 
    1) A la première question, on peut répondre, sans hésiter, la visibilité de l’Eglise n’a d’importance que si elle témoigne de la visibilité de l’Evangile. Le visible, ici, n’est pas ce qui se voit mais ce qui fait signe. « Aimez-vous les uns les autres. C’est à ce signe qu’on vous reconnaîtra comme mes disciples ».(Jn 13,35). Jésus parle de l’amour fraternel en termes de signe. 
    La priorité donnée à la visibilité institutionnelle est d’un autre ordre. Elle conduit immanquablement au repli sur soi. La mission de l’Eglise ne vise pas la dilatation de l’Eglise mais celle du Royaume. Rien n’est plus important en temps de crise. Le pape Jean-Paul II le déclarait à sa manière : « Le concile, disait-il, se propose essentiellement de mettre en contact avec les énergies vivifiantes de l’Evangile le monde moderne ».
    2) A quelles conditions le message a-t-il des chances d’être perçu ? Effectivement, si l’Eglise ne parle qu’à elle-même, son message aura un impact bien limité et elle renoncera à sa mission spécifique. Elle ne peut s’y résoudre.

      
 Visibilité et lisibilité doivent cheminer ensemble.
       

                     Visibilité        et              Lisibilité

                La source                          Les destinataires

                Le message                       Les nouvelles cultures

                L’originalité chrétienne        Le dialogue

                L’annonce                          Le signe



      On constate que les jeunes générations  sont d’abord « attestataires » dans leur foi, et l’on peut comprendre cette attitude dans les bouleversements actuels. Il y a plus de 20 ans, on notait déjà l’existence de deux accents missionnaires : 1) la mission comme incarnation dans la vie sociale ; 2) la mission comme expression de la différence chrétienne. L’assemblée épiscopale française de 1967 se voulait, d’abord, attentive aux destinataires de l’Evangile, celle des années 1980 insistait sur l’identité chrétienne  comme une condition de la mission. Mgr Panafieu, à l’époque archevêque d’Aix-en-Provence, le reconnaissait : « Le qui sommes-nous ?» ou   le « de qui témoignons-nous ? » précède « le vers qui allons-nous ? » Cette préoccupation identitaire s’est accentuée  pour des raisons anthropologiques et sociologiques : on n’est sûr de rien et d’abord on doute de soi-même, de sa capacité à faire des choix, surtout de longue durée. L’intermittent, le changement, l’immédiateté, voire le virtuel s’imposent et jettent le voile sur les valeurs de fidélité, de constance, d’approfondissement, d’altérité. C’est un phénomène culturel. Si l’on ajoute que la plupart des jeunes n’ont aucun arrière-plan religieux, on comprend les difficultés de l’engagement missionnaire dans ce contexte. 
    Comment se situent les catholiques, en France  par rapport à ces réalités ? Joseph Moingt a tenté de dresser une typologie des réponses apportées. Il distingue :
-    « les conservateurs », sensibles au principe d’autorité, mettant en avant l’obéissance à Rome,
-    « les traditionalistes », fidèles aux anciennes pratiques  liturgiques,
-     « des chrétiens critiques », marqués par un courant de philosophie libérale, qui auront tendance à relativiser certains dogmes récents au profit d’une plus grande fidélité à l’Ecriture ,
-    « des esprits progressistes »  qui ramènent l’essentiel de l’Evangile à la justice sociale, 
-    « des charismatiques » plus attentifs à la ferveur de la piété communautaire qu’à l’ordonnance rigoureuse des liturgies,
-    «  des chrétiens mieux formés aux  orientations de Vatican II », plus enclins à renouveler le style de vie en Eglise et à se porter au service évangélique du monde ». (Croire quand même, p. 35).

              
 Deux lignes de réflexion et d’action

-    L’insistance identitaire 

-    Le service de l’Evangile. 

    1) L’insistance identitaire

         L’amplification de l’affirmation identitaire est évidente. Il convient d’en parler avec un souci d’objectivité et de sérénité, sans juger les personnes, et en acceptant des nuances notables. Relevons quelques signes.
    
    Le plus important, sans doute, est celui de la liturgie. On en connaît les dérives : lorsque la liturgie s’apparente à un « culte » ritualiste, à un acte de dévotion déconnecté de la vie. Le « culte » peut devenir un espace de sacralisation désincarnée, sans relation aucune avec les réalités culturelles et les questionnements de notre époque. On est loin, dans ce cas, de l’enseignement de Vatican II lorsqu’il déclare :  « l’Eucharistie apparaît comme la source et le sommet de toute l’évangélisation ».(P.O. 5). On est loin, aussi, du rappel des évêques de France, en 2003 : « A chaque eucharistie, le mystère pascal est annoncé, célébré et vécu puisque le Christ vivant s’y rencontre, pain pour la route, nourriture pour la foi, ciment pour l’unité de l’Eglise, force pour le témoignage et le don de soi ». (Document « Aller au cœur de la foi ».
    A partir de ces affirmations, on perçoit mieux combien il serait fallacieux de mettre sur le même pied la messe de St Pie V  (dite « rite extraordinaire ») et la messe issue du concile Vatican II. Dans cette deuxième forme de célébration, on chante le Christ en sa mort, résurrection et parousie à venir dans l’anamnèse, et non dans un chant d’adoration.
    Ces réflexions conduisent à évoquer l’insistance donnée, par certains, à l’Adoration eucharistique. Comment expliquer cette nouvelle ferveur ? – Pour répondre à cette question, je m’inspire d’une page du journal La Croix du 20 juillet 2010. C’est ainsi qu’on apprend la fondation en 2007 de l’association cléricale des « Missionnaires du Saint Sacrement ». L’adoration qui met en contact avec « la présence réelle » du Christ répond à une soif d’intériorité. Elle prend le contre-pied de la société du stress et du bruit. Surtout, elle exprime une forme de relation plus directe et plus personnelle avec Dieu. Elle prend en considération l’aspect sensible de la foi qui avait pu être, en partie, mis de côté. Elle répond, disent certains, « au besoin de voir et de sentir » la présence de Dieu. D’autres, conscients que l’adoration peut devenir un refuge, ou une spiritualité éthérée, insistent sur le rapport de l’adoration à l’évangélisation. Pour Mgr. Rey, évêque de Toulon, « l’adoration est la source de l’évangélisation ». Elle invite à « un geste personnel d’offrande pour entrer, à la suite du Christ, dans l’œuvre du salut ».
    Cette insistance identitaire s’exprime aussi dans une extériorisation de la foi sous la forme des pèlerinages, des processions, des nouveaux moyens de communication (disques, Internet). C’est, sans doute, cette même aspiration qui explique les signes distinctifs vestimentaires. Pour Guy Lescanne, ancien supérieur du séminaire de Nancy : « Porter le col romain, c’est montrer que l’on veut être reconnu dans le choix d’une vie différente et manifester que cette décision, c’est du solide. Il faut comprendre la démarche intérieure de ces jeunes : ils montrent qu’en osant un engagement aussi radical, ils ne s’aventurent pas sur les sables mouvants ».
    L’insistance identitaire ne provient pas seulement, ni d’abord, de motivations religieuses mais de causes proprement socioculturelles :
-D’abord, la fragilité qui marque les nouvelles générations : « Les jeunes ont des difficultés à croire … à croire non seulement en Dieu mais en tout. Ils ont du mal à croire que l’amour et l’amitié peuvent durer… que tout n’est pas pourri dans le monde de la politique. Mais surtout ils ont du mal à croire en eux-mêmes et à penser qu’un avenir leur soit possible ». (G. Lescanne).
- Ensuite, la soumission inconditionnelle à la parole du magistère, surtout au magistère romain. La personne du pape est intouchable, car c’est lui qui incarne les repères. « Les séminaristes sont très légitimistes, le pape ne se discute pas ». (Robert Scholtus).
    Pour de nombreux chrétiens, et notamment les plus jeunes, il s’agit moins d’aller à la rencontre du monde actuel, d’être attentif aux questions nouvelles ou de prendre une attitude de dialogue que d’assurer sa propre identité dans une société sans repères et dans un monde sécularisé, où les références explicites à la foi se font rares.
    L’objectif de ces propos n’est pas de charger inutilement les jeunes générations. Nous avons mieux à faire.
    Le mouvement que certains qualifient de « restauration » est, aussi, parfois, le fait des générations plus anciennes, et concerne, à un titre particulier, l’autorité romaine. Il faut en parler clairement, sans animosité. 
    On connaît l’insistance de Benoît XVI sur le relativisme, et on peut la comprendre  à une époque où chacun est tenté de fixer ses propres normes. Déjà, le cardinal Ratzinger déclarait en 1996 : «  Le relativisme est devenu le problème fondamental de la foi » et il dénonçait « une sorte de justification du relativisme au nom de facteurs socioculturels qui marquent la modernité ». Toutefois, l’obsession du relativisme pourrait conduire à l’enfermement, et la communauté chrétienne à une sorte de communautarisme, à l’opposé des ouvertures évangéliques.
    Plus significative encore que ces déclarations sur le relativisme, la réserve continue du centre romain par rapport à l’enseignement de Vatican II. « Le théologien C. Theobald a pu dire que l’attitude des interventions romaines à l’égard du Concile donne depuis une vingtaine d’années « à l’ensemble du processus de réception le caractère d’un conditionnel  « oui… mais », c’est-à-dire d’un accord de fond non exempt d’une réticence discrète et corrective. Bien entendu, il n’est pas question de revenir sur les grandes orientations conciliaires, mais la tentation demeure de leur donner une interprétation et de leur réserver une mise en œuvre  que l’on pourrait dire « aseptisées ». Les louanges régulièrement adressées au travail du concile recouvrent souvent une attitude de maintien du statu quo ». (B.Sesboué).
    Il serait facile de relever la liste des documents romains qui traduisent explicitement ce qu’il faut bien appeler « un retour en arrière ». Albert Rouet dénonçait clairement les risques du renforcement identitaire dans un article du journal « Le Monde » : « Je note, dans l’Eglise, écrivait-il, une évolution parallèle à celle de notre société. Celle-ci veut plus de sécurité, plus de lois, celle-là plus d’identité, plus de décrets, plus de règlements On se protège, on s’enferme, c’est le signe d’un monde clos, c’est catastrophique ».(le 3/4/2010).
    Il faut reconnaître que le renforcement identitaire est, en maints endroits, non seulement admis mais justifié, idéologisé. C’est ainsi qu’on mettra en avant le fait que les communautés nouvelles répondent aux besoins du temps ; surtout, qu’elles attirent les jeunes qui y trouvent des lieux de certitude et de fidélité. Dès lors, il est des voix qui encouragent  le mouvement de restauration qui peut paraître, à court terme, plus bénéfique, plus « rentable » que les ouvertures conciliaires. En fait, à mon sens, cette vision des choses est gravement trompeuse : 1) elle ne peut séduire qu’une toute petite minorité de jeunes français, car, massivement, les jeunes français aujourd’hui sont totalement étrangers à ces perspectives ; 2) Surtout, aller dans ce sens reviendrait à condamner tout l’effort missionnaire de l’Eglise, à la rencontre de ce monde nouveau où Dieu nous attend. Ce serait oublier que l’Eglise existe pour les autres, non pour elle-même. 

                        
La nouvelle évangélisation

    C’est dans ce contexte de visibilité plus affirmée qu’on entend parler de « nouvelle évangélisation ». On sait qu’en octobre 2010, Benoît XVI a institué un Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation dont la tâche consiste à favoriser l’annonce de l’Evangile dans les pays sécularisés d’Europe. Le Conseil aura des tâches d’approfondissement du sens à donner à cette expression, de soutien des initiatives locales, d’étude des formes modernes de communication.
    On connaît les caractéristiques habituelles de l’expression « Nouvelle évangélisation ». Jean-Paul II s’est souvent exprimé à ce sujet. Le fondement de cet appel est christologique. La mission se veut affirmative, identitaire, attestataire. Elle fait d’abord appel aux ressources spirituelles des chrétiens. Dans cette dynamique, la première annonce devient un objectif central et irremplaçable. Cette accentuation n’est pas sans affinité avec l’important et expansionniste mouvement qui traverse les Eglises évangéliques issues de la Réforme protestante. Attendons le Synode des évêques de 2012 pour avoir un contenu plus approfondi de cette orientation pastorale.

        2) Le service de l’Evangile.
    
    Dans un contexte de déclin, l’Eglise n’est pas démunie et vouée à la désespérance. 
-    La première raison de garder courage, c’est la fidélité du Seigneur au monde de ce temps et d’une manière spéciale à ceux qui croient en Lui. La rencontre du Christ nous est offerte d’abord dans sa Parole, toujours là, comme une présence qui fait vivre et agir. Dieu nous parle tout au long de la Bible mais d’une manière proche, humaine, familière, inattendue, provocante dans les Evangiles. Il parle dans notre langue, il parle de la vie quotidienne et lui donne une dimension inouïe. Ce n’est pas un programme politique, un messianisme temporel comme les foules l’attendaient. C’est une autre manière de vivre et d’agir.
    L’Eglise a son avenir dans la rumination de l’Evangile et dans sa mise en œuvre en étroite proximité avec les turbulences de l’histoire. « L’Eglise, déclare Benoît XVI, ne vit pas d’elle-même mais de l’Evangile et, de cet Evangile, elle tire toujours à nouveau une orientation pour son chemin ». (Exhortation apostolique sur la Parole, n° 51).
    L’Evangile reste à l’Eglise comme principe inépuisable de régénération. Etre chrétien, c’est lire l’Evangile dans une communauté pour le traduire en actes dans sa vie. La mission de l’Eglise n’est rien d’autre que  nourrir notre monde de l’esprit évangélique. Ce n’est pas le culte qui est premier, c’est l’Evangile.
    Cette priorité remet à leur juste place  les problèmes institutionnels. L’Eglise-institution est soumise à cette priorité dont elle reçoit son dynamisme et les critères de son action. Jésus s’est fréquemment heurté aux pharisiens qui faisaient du sabbat une loi enfermante. En affirmant la priorité de l’amour sur la loi, de la pratique du partage fraternel sur la pratique du Temple, il délivre un message de libération et même d’émancipation par rapport aux entraves de tous ordres, y compris religieuses et légalistes que les hommes ne cessent de dresser. 
    L’Evangile est une parole de vie , c’est-à-dire une parole qui fait vivre, non pas parce qu’elle est sans exigence, mais parce qu’elle est une activité créatrice. Il ne s’agit pas d’un code à appliquer  mais d’un appel à se mettre toujours en route, à ouvrir une route inconnue  que l’on découvre en la parcourant. L’Eucharistie –comme tout sacrement- est une parole en acte où le pain rompu conduit à rompre le pain du partage et de la fraternité dans la vie sociale.
    L’Evangile n’est pas simplement un ensemble de bonnes idées ou une opinion parmi d’autres. Il est d’abord, à la suite de Jésus, un engagement dans un certain style de vie. Il n’est pas seulement fait pour être connu, il est fait surtout pour être vécu. « Jésus ne tenait pas des propos abstraits sur Dieu, il ramenait volontiers l’amour et le service de Dieu à l’entraide fraternelle, au pardon des offenses, au don gratuit, au partage, et c’est ainsi que ses enseignements sont porteurs d’un véritable humanisme ».(J.Moingt). Vatican II, à deux reprises, appelle à « l’humain véritable »(G.S. 1 et 26).
    De ce fait, vivre l’Evangile, c’est consentir à perdre : il y a moins de monde dans nos églises, moins de prêtres, moins d’enfants catéchisés. L’Eglise a moins d’influence. Elle est une voix parmi d’autres. Ce dénuement appelle bien plus qu’à la modestie. Il nous invite à prendre une attitude de conversion et d’ouverture, à nous laisser interroger par « l’action imprévisible de l’Esprit ». C’est dans l’abandon d’une Eglise trop sûre d’elle-même, dans la reconnaissance de nos faiblesses, que peut naître une Eglise renouvelée par la vigueur de l’Evangile. Ce n’est pas une consolation à bon compte. C’est la condition d’un enfantement à une vie autre portée par une vision de foi qui s’inscrit au cœur de l’histoire.
    Nous vivons, pour notre part, le temps de « l’Exil ». Le peuple Juif a tout perdu. ; il est dépossédé de la Terre promise, son roi est destitué, le Temple connaît la honte d’une désaffection radicale. « Rien ne va plus » s’exclame le prophète Jérémie (30,5). Le grand message de l’Exil, c’est que ce désastre humain, au lieu d’être la ruine de la foi d’Israël, provoque un  sursaut dans le peuple et devient un temps privilégié de purification, de conversion et de création. Le peuple de Dieu revivra, mais autrement. Ce n’est pas d’abord à une réforme institutionnelle qu’il est appelé mais à une libération intérieure. C’est à une écoute plus attentive de la Parole de Dieu qu’il est invité. C’est le passage pascal, de la mort à la vie, qu’il doit, sans cesse, effectuer.

-    Le service de l’Evangile demande impérativement que l’on mette en rapport la  Parole de Dieu et ses destinataires. Il serait insuffisant de dire que ces deux dimensions de l’évangélisation sont indissociables : elles sont dépendantes l’une de l’autre. La Parole ne parle que si elle dialogue avec l’existence. L’une stimule l’autre et réciproquement. 
    Dans les aéroports sont aménagés des « points-rencontre » où se retrouvent, dans les « hall » bruyants et effervescents ceux qui attendent et ceux qui arrivent à destination. Dans l’impossibilité d’être exhaustifs, peut-on identifier quelques points-rencontre qui seraient comme des lieux d’évangélisation prioritaires ? 
-    Je relèverai, en premier lieu, la question du Sens. L’atmosphère générale d’incertitude et d’inquiétude revendique des raisons de croire à « un mieux possible ». Paul Ricoeur l’évoquait en termes d’insignifiance du travail, des loisirs, de la sexualité. Un tel contexte favorise l’exploration de voies spirituelles aux expressions les plus diverses.  Il existe un large consensus pour relever que la recherche spirituelle aujourd’hui n’est pas exclusivement religieuse. On organise des colloques entiers sur le thème «  Des spiritualités avec Dieu ou sans Dieu ». Dans le même temps, apparaît une forte demande des laïcs chrétiens pour la formation spirituelle, tandis que certains recherchent simplement des techniques susceptibles de donner accès à une meilleure hygiène de vie. 
        Cette quête de spiritualité au sens large, aux formes de vie parfois très émotionnelles, est une donnée sociologique que l’on ne peut ignorer, quelles que soient ses ambiguïtés.  Elle traduit le besoin d’un sens, c’est-à-dire  d’une signification et d’une direction dans notre vie. Dans le contexte d’insécurité qui nous enveloppe, « fait sens » ce qui fait vivre. Au regard du croyant, la foi propose un sens reconnu comme créatif, ultime, et universel. Les propositions relatives au sens apparaissent comme un point essentiel de rencontre avec la modernité.
-    La foi chrétienne s’inscrit aussi au sein d’un pluralisme religieux. D’une part, la diversité des religions est sous nos yeux. D’autre part, le pluralisme religieux est devenu un fait de société. Non seulement, il éclate au grand jour, mais il devient signe de tolérance, d’éclectisme, de modestie, de liberté. C’est dans ce nouveau contexte où s’affrontent une laïcité ouverte et la peur des fanatismes que s’inscrit l’approche interreligieuse. Elle fait plus que solliciter une action commune au service de la paix et de la dignité de l’homme, elle interroge sur la spécificité des différentes religions et leur manière propre de répondre aux questions les plus fondamentales de l’existence humaine. 
-    La vie sociale, avec ses multiples dimensions, est un point-rencontre incontournable. Alors que la richesse mondiale croit en terme absolu, les inégalités augmentent. On ne peut reprocher à l’Eglise catholique d’être absente de ce débat. Le respect des droits de l’homme, le combat pour la justice et pour la paix sont au cœur de son enseignement. Et de nombreux chrétiens sont impliqués en ces différents domaines. Les références issues de l’Evangile offrent à nos contemporains, pour les uns, des racines chrétiennes, pour d’autres, des perspectives morales susceptibles de contribuer au bien commun. Il est probable que le message de l’Eglise serait encore plus percutant s’il retentissait en dehors des palais du Vatican. La faible voix des moines de Tibhirine a traversé les frontières. 
-    Dans ce champ de réflexion et d’action, la bio-éthique  prend aujourd’hui une place considérable. La responsabilité morale de l’homme y est fortement engagée. Le dialogue est d’autant plus nécessaire que les questions soulevées sont complexes et que les enjeux sont majeurs. Quelle conception de l’homme sommes-nous en train de forger ? « L’éthique est devenue un enjeu primordial. Elle fait appel à des options et suscite le débat. Elle requiert le dialogue, car de la réflexion partagée peut se dessiner le chemin véritable de l’homme, de son plein respect et de son bonheur authentique ». (Groupe de travail des évêques français).
-    Le rapport de l’homme à l’environnement naturel est aussi une question essentielle. Pour les croyants, « le milieu naturel n’est pas seulement un matériau dont nous pouvons disposer à notre guise. Œuvre du Créateur, il porte en soi « une grammaire » qui indique une finalité et des critères, pour qu’il soit utilisé avec sagesse et non pas exploité de manière arbitraire ». Benoît XVI souligne fortement que l’écologie de l’environnement est indissociable « d’une sorte d’écologie de l’homme ». (Encyclique l’Amour de la vérité, n° 51). Ecologie humaine et écologie environnementale demeurent étroitement liées. Tous les membres de la communauté humaine sont concernés.
-    Un dernier point-rencontre retiendra notre attention : les moyens modernes de communication. L’importance de la culture médiatique n’est plus à démontrer. Elle se manifeste dans la priorité donnée à la parole (écrite, surtout orale), dans l’image, l’immédiateté, l’universel, la diversité des opinions, le témoignage. Concrètement, l’Eglise ne peut communiquer que si elle  rejoint la culture ambiante et tient compte de son important quotient médiatique. S’il est vrai  « qu’une spiritualité répond aux questions d’un temps et n’y répond jamais que dans les termes mêmes de ces questions » (Michel de Certeau), la nouvelle culture des communications renforce encore ces exigences.

        Un tel renouveau n’est possible que si l’on reconnaît aux chrétiens la dignité et les exigences du sacerdoce baptismal qui leur appartient. Le concile Vatican II a remis en valeur « le sacerdoce commun » des baptisés qui s’exerce dans l’écoute de la Parole de Dieu, la célébration et la mission. C’est là une voie porteuse d’avenir qu’on n’aura jamais fini d’explorer. 

          
  L’importance du débat

    Aucune avancée ne semble possible en ce sens si le débat n’a pas de place dans l’Eglise. A charge, pour qu’il soit productif, de bien préciser ses objectifs. Dans l’Eglise ancienne, en dépit de difficultés inévitables, la libre expression des chrétiens n’avait rien d’une concession faite par l’autorité hiérarchique ; elle apparaissait comme un droit inaliénable des baptisés. St Paulin de Nole, au Vème siècle, en soulignait le fondement ultime : « Soyons attentifs à ce que dit chacun des  fidèles, car, en tout fidèle, c’est l’Esprit Saint qui inspire ». Encore au XIIIème siècle, et dans les écrits de papes hautement conscients de leur autorité (Innocent III et Boniface VIII), on retrouve cette maxime du droit romain impérial : « Ce qui touche à tous doit être discuté et approuvé par tous ». (Quod omnes tangit, ab omnibus tractari et approbari debet »). Le code de droit canonique reprend, en partie seulement, cette maxime médiévale : « Ce qui concerne tous et chacun en particulier doit être approuvé par tous » (c. 119, 3). Malheureusement, la notion de débat a disparu.
    « L’Eglise, déclarait le pape Jean-Paul II, apprécie le système démocratique ». (Centesimus annus, 1991). Comment l’Eglise oserait-elle demander à la société ce qu’elle est incapable d’admettre pour elle-même et de mettre en œuvre dans son propre fonctionnement ? Le théologien Joseph Ratzinger en avait une vive conscience lorsqu’il écrivait : « Il est insensé et naïf de penser que l’Eglise … puisse s’enfermer paisiblement dans le passé. Comme les autres âges, celui de la démocratie est un appel qui s’adresse directement à l’Eglise. Elle doit s’y rendre avec l’esprit à la fois ouvert et critique ». (J. Ratzinger ; H. Maier, Démocratisation dans l’Eglise .AP. des éditions, 1971, p. 54).
    Dès lors, au nom de quels principes y aurait-il des domaines réservés ou des questions interdites à la libre discussion des chrétiens, le rôle propre de l’autorité épiscopale s’exerçant comme témoin et serviteur de la foi apostolique et de la communion ecclésiale ? 

           
 Que sera l’Eglise demain ?

    Personne ne détient la réponse à cette question. On peut supposer que seront maintenus un service public du religieux ouvert à tous et la célébration de rites de passage. On est en droit de penser que des pôles de rassemblement visibles, festifs, diversifiés répondront aux conditions de la vie moderne et aux modes d’expression d’une nouvelle génération. Conjointement existeront, plus nombreuses, des petites communautés chrétiennes de proximité, quelles soient spirituelles, bibliques, ou de partage de la foi.
        
        Faut-il conclure  en formulant quelques souhaits ?  
    J. Moingt les présente ainsi, en forme de synthèse : « Pour les années et les décennies à venir, il serait déjà beau de parvenir à donner à l’Eglise de France une structure moins hiérarchique et sacrale, moins exclusivement cléricale et masculine, et un visage un tant soit peu démocratique et laïc : c’est presque une question de décence  dans le monde où nous vivons ! Et c’est sûrement une question vitale pour le déploiement de la mission de l’Eglise ». (Croire quand même, p. 194).
    
    Pour ce qui est des modifications institutionnelles, je résumerai ainsi mes propres souhaits :
-    L’Eglise ne sortira de son anémie que si elle se tourne résolument vers les besoins de ce temps, ses centres d’intérêt, ses interrogations, ses peurs, ses raisons d’espérer. Les « signes des temps », dont on parle peu aujourd’hui ne sont pas une simple donnée sociologique, mais des réalités où Dieu appelle de façon nouvelle à travers la nouveauté d’un temps.
-    Que le peuple des baptisés prenne davantage sa place dans la réflexion, les débats, les décisions qui concernent la communauté chrétienne en tant que telle et la communauté humaine où elle est implantée.
-    Le temps de la seule soumission est révolu. Les rénovations de l’Eglise partent moins, sauf exception notoire, d’instances dirigeantes, souvent portées à la prudence que de la contribution d’une partie du peuple chrétien. La mission évangélique nécessite la participation du plus grand nombre possible des baptisés.
-    Pour l’avenir de l’Eglise, et surtout pour la venue du Royaume, l’action de l’Esprit et l’ingéniosité des chrétiens –si elle peut librement s’exercer- représentent un capital de renouvellement qui donne des raisons d’espérer.

Jean  RIGAL

 


N.B.

Jean RIGAL, prêtre diocésain, est professeur émérite à la Faculté de théologie de l'Institut catholique de Toulouse.
Il a publié de nombreux ouvrages et, récemment, 
"Ces questions qui remuent les croyants" (Lethielleux) et de  nombreux articles sur l'Église aujourd'hui et son inscription dans Vatican II

 

 

 

 

 

 

 

LE PRÊTRE

Pour le christianisme ancien, comme pour les Églises orthodoxe, catholique et anglicane d'aujourd'hui, le presbytérat est, avec l'épiscopat et le diaconat, l'un des trois ministères conférés par une ordination sacramentelle pour exercer une responsabilité originale à l'égard de la parole de Dieu, de la célébration liturgique et, plus spécialement encore, de la construction de l'Église.

Le vocabulaire du Nouveau Testament ne permet pas de reconstituer avec précision l'évolution qui a conduit à la distinction entre presbytérat et épiscopat. Elle ne devient nette que vers 150. Depuis lors, les presbytres apparaissent comme constituant un collège subordonné à l'évêque unique, avec lequel ils collaborent étroitement. En revanche, le même vocabulaire révèle que le Nouveau Testament ne conçoit pas le presbytérat (ou l'épiscopat) dans la ligne du sacerdoce, ce que les traductions françaises ne peuvent rendre, puisqu'elles ne disposent que de l'unique mot « prêtre » (du grec, presbutéros) pour traduire deux termes bien distincts en grec : hiéreus (sacrificateur cultuel, médiateur entre Dieu et les hommes) et presbutéros (ancien de la communauté, sans connotation sacerdotale).

L'unique sacerdoce que le Nouveau Testament connaisse est celui du Christ : l'Épître aux Hébreux présente explicitement sa mort comme un sacrifice, dont lui-même a été le grand prêtre, et par lequel il a mis fin, une fois pour toutes, à tous les sacrifices et à tous les sacerdoces, devenant ainsi l'unique médiateur entre Dieu et les hommes (I Timothée, ii, 5-6). Aussi le Nouveau Testament évite-t-il systématiquement le vocabulaire sacerdotal pour qualifier les nombreux ministères qu'il mentionne ; tout au plus l'emploie-t-il, occasionnellement, pour désigner collectivement le peuple chrétien (I Pierre, ii, 5 et 9 ; Apocalypse, i, 6 ; v, 10 ; xx, 6), mais c'est au sens très large d'une vie de justice et sainteté, qui se déploie devant Dieu et devant les hommes et qui n'implique pas que chacun soit prêtre. Si les Pères de l'Église disent cela de chaque chrétien, c'est parce que, dans le Christ et l'Esprit, il a un accès direct à Dieu, mais non au sens de la médiation fondée sur un sacrifice. La catégorie de sacerdoce (ou de médiation) ne permet donc pas d'exprimer adéquatement ce qu'est un prêtre chrétien. Bibliquement et théologiquement, il faut recourir pour cela à la catégorie de ministère, qui a de tout autres fondements que le sacerdoce universel des chrétiens qui délégueraient à quelques-uns ce qui serait le fait de tous.

En réalité, le ministère, fondé à la fois dans l'apostolat et sur un don de l'Esprit (charisme) et reçu dans une ordination (dont la première mention certaine se trouve dans I Timothée, iv, 14 et II Timothée, i, 6), est un service qui a pour fin la construction et la croissance du Corps du Christ. À cet effet, le prêtre reçoit un ministère de la parole (tardivement en Occident ; à la fin du ive s. en Afrique) et un ministère sacerdotal, à savoir la présidence de la célébration des sacrements qui construisent l'Église, surtout quand son ministère s'exerce loin de l'évêque, dans ce qui va devenir la paroisse. D'une façon générale, le ministère du prêtre est un ministère d'animation de l'Église une, sainte, catholique et apostolique qui est rassemblée en un lieu donné et un ministère de lien et de communion avec l'Église entière. Dans une assemblée chrétienne, le prêtre est à la fois un frère comme les autres, mais en même temps, représentant l'Église entière par son ordination, il se situe vis-à-vis des autres chrétiens. Dans ce « vis-à-vis », l'assemblée expérimente symboliquement que l'Église ne se rassemble pas en son propre nom, à la manière d'un club, mais se trouve convoquée comme le peuple que Dieu rassemble : situation symbolique qui indique une tâche au prêtre. De même, dans le prêtre, dont le ministère remonte aux premiers envoyés, l'assemblée expérimente que l'Église est envoyée — autre symbole et autre tâche. Enfin, par ce ministère le Christ assure à son Église l'un des modes de sa présence, selon sa promesse : « Ce que vous délierez sur terre sera délié dans les cieux. » Cela ne signifie pas que le prêtre soit un représentant immédiat du Christ (un « autre Christ »), car il n'est tel que médiatement, moyennant une charge reçue dans l'Église, en communion de foi et de discipline avec elle.

Cependant, ce ministère ne s'exerce pas au-dessus de l'Église, mais en elle : il est « fonctionnel », terme qui permet d'exprimer à la fois l'égale dignité de tous les chrétiens et leur responsabilité, qui les rend solidaires quoique différents, à l'égard de la tâche de l'Église ; le seul inconvénient de ce terme est d'évoquer le fonctionnariat, alors que les convictions personnelles du prêtre sont engagées dans son ministère. Dans chaque diocèse, les prêtres constituent le presbyterium et sont représentés auprès de l'évêque par le conseil presbytéral.

Ce n'est évidemment pas de cette théologie du prêtre que découle la figure actuelle du clergé, profondément remise en cause par le changement social et culturel contemporain. Le clergé français, par exemple, a perdu le quart de ses effectifs en huit ans, entre 1967 et 1975. Dans cette société nouvelle, instruite, technique et urbanisée, l'Église ne peut continuer à reposer massivement sur le seul ministère des prêtres ; si elle veut y garder un sens, la responsabilité de l'Évangile et de la communauté doit être le fait du plus grand nombre possible de chrétiens. En 1973, dans son assemblée annuelle de Lourdes, l'épiscopat français a semblé adopter un tel programme de changement, plus décisif que la mutation éventuelle de l'état de vie des prêtres, bien qu'une réforme de celui-ci paraisse inévitable aussi.

Si cette réforme remettait en cause les traits principaux de l'existence cléricale (recrutement dès la jeunesse par d'autres prêtres, célibat obligatoire, absence de profession séculière, port continu de l'uniforme, impossibilité pour les femmes d'y accéder, etc.), on ne prévoit pas d'objections d'ordre théologique à lui faire. Ainsi le célibat du prêtre séculier n'est ni un vœu ni une réalité sacramentelle, mais la simple promesse de ne pas se marier ; et il se fonde sur une loi de la seule Église latine, non de l'Église catholique. Il est significatif que, après en avoir rappelé l'importance dans son encyclique Sacerdotalis coelibatus (1967), Paul VI ait été porté à rouvrir la question en 1970 pour les situations exceptionnelles, mais sans que le synode des évêques le suive. Le pape Jean-Paul II a réaffirmé à plusieurs reprises l'obligation du célibat des prêtres, en insistant sur sa valeur spirituelle. Même l'ordination des femmes au presbytérat, qui créerait sûrement des difficultés avec l'Orient chrétien, est considérée comme possible par un nombre de plus en plus significatif de théologiens catholiques (tels le cardinal Daniélou ou K. Rahner). Dans la communion de l'Église anglicane, les femmes ont désormais accès à l'ordination sacerdotale, et même épiscopale. Jean-Paul II n'a pas cru pouvoir accepter la même possibilité dans l'Église catholique, le Christ n'ayant jamais agi dans ce sens et la tradition ayant gardé cette position d'une manière constante (lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis de 1994).

Bref, dans la nécessité où se trouve l'Église catholique de repenser le ministère des prêtres, les difficultés ne sont pas d'abord d'ordre théologique, mais surtout d'ordre sociologique : la distinction entre clerc et laïc (qui sous-entend que les uns sont responsables et savent, que les autres sont passifs et ne savent pas) ayant imprégné l'éducation religieuse du plus grand nombre, il est difficile aux différents partenaires de porter ensemble des responsabilités communes et diverses à la fois. De plus, chez certains, la compréhension de la tradition comme répétition de ce qui a toujours été (et qui n'est souvent qu'un passé récent) constitue un obstacle à l'adoption par l'Église d'un contexte social et culturel pour elle assez inédit.

Hervé LEGRAND

Article de l'Encyclopédia Universalis