THÉOLOGIE "POUR LES NULS"

 

Cette année 2008 : Chrétien ?

 

 


ADRESSE

Si j'ai choisi de vous entretenir cette année du christianisme, c'est que la question se pose, de façon de plus en plus aigué. Qu'est-ce qu'être chrétien ? Pourquoi être chrétien ?

Ces douze séquences que je projette de vous livrer cette année s'adressent donc à celles et ceux qui se posent la question. Ils sont de plus en plus nombreux, je crois, et c'est tant mieux. Pas seulement celles et ceux qui se disent croyants, mais aussi celles et ceux qui refusent les idées toutes faites, qui se demandent si leur vie a un sens ; ceux qui ne se contenteront jamais d'en rester à la foi de leur enfance, celles et ceux qui ne se contenteront jamais de formules stéréotypées..

Ceux-là - vous, sans doute - ne veulent pas d'une religion au rabais. Ils cherchent ce qu'est vraiment être chrétien. Pas seulement une théorie, mais un agir, un comportement. Au milieu du bouleversement de notre époque, nous chercherons ensemble ce qu'il y a de permanent dans la doctrine de l'Église, dans sa morale et dans sa discipline.

Nous chercherons  ce qui nous différencie des autres grandes religions et des humanismes modernes, mais aussi ce que nous avons en commun, chrétiens appartenant à des Églises chrétiennes séparées. Donc il s'agit de dégager ce qu'il y a d'essentiel et de particulier dans le programme de la pratique chrétienne. C'est, dépoussiéré, le même vieil Évangile, toujours nouveau. J'espère que cette recherche nous aidera à découvrir quelle est notre chance exceptionnelle d'être chrétien.
 

Rappel :

1e séquence : État des lieux (retour à l'homme) - Janvier 2008
2e séquence : La crise des humanismes - Février 2008
3e séquence : L'autre dimension - Mars 2008
4e séquence : le défi des religions mondiales - Avril 2008
5e séquence : la spécificité du christianisme - mai 2008
6e séquence : le Christ réel - juin 2008


7e séquence : le programme (1)
- juillet 2008
8e séquence : le programme (2) -
août 2008
9e séquence : le programme (3) - septembre 2008

 

 (aux archives)

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10e séquence : Le Programme (4)


IV - Le Conflit
  (octobre 2008)

 


Par tout ce qu'il disait et faisait, Jésus était devenu, en personne, une pierre d'achoppement,
littéralement un scandale.
Surtout parce qu'il identifiait la cause de Dieu et la cause de l'homme.
Contestataire à l'égard des autres, il devint lui-même fortement contesté.
 Pour les hommes d'ordre, il était un provocateur ;
pour les activistes révolutionnaires, il était un dangereux non-violent ;
et pour les ascètes, il était un mondain.
Pour les silencieux il parlait trop fort; et trop bas pour les forts en gueule. 
Il s'oppose à l'ordre établi comme aux adversaires de l'ordre établi.

 

 

1 - La décision.

Jésus est d'origine médiocre, sans aucune formation particulière, avec une famille qui le ne soutient pas ; sans argent, sans situation, sans dignité, sans ascendance influente ; privé de tout appui partisan. Comment imaginer qu'un homme sans pouvoir revendique une telle autorité ! Attirant sur lui des attaques mortelles, il éveille en même temps la confiance et l'amour de beaucoup. Bref, les esprits étaient divisés à son sujet.

Les adeptes.

Le peuple a pris parti pour Jésus. En Galilée, il a suscité un mouvement considérable. Ce peuple qui se sent incompris, méprisé des autorités, exclu du service du Temple comme de celui des armes, c'est celui dont Jésus a pitié. Cette masse d'insignifiants  et de rustres, ces pauvres types dont parlent les béatitudes, ceux qui n'ont pas la parole, ces exploités sentent bien que Jésus les comprend. Ils prennent parti pour lui. Au moins au début.

Ses plus proches partisans optent évidemment pour lui ? Petites gens, eux aussi, ces hommes et ces femmes qui le suivent, après avoir abandonné maison et famille, métier et patrie, et qui passent avec lui des jours et des nuits, souvent à la belle étoile. Ils le suivent, dans toute l'acceptation du terme. C'est à eux, et non pas à sa famille, que Jésus se sentait lié. Les hommes jeunes qui l'entourent forment un cercle très soudé autour de lui. Pourtant, Jésus n'a disposé que d'un temps extrêmement court pour constituer un groupe de disciples. Un groupe sans contraintes, sans règles strictes, une vie de libres déplacements. Ici, contrairement aux usages, c'est le maître qui choisit ses disciples, qui appelle souverainement ; et pas pour un temps plus ou moins long d'études : pour la vie entière. Ici le disciple ne devient jamais le maître. Toute sa vie, il restera le disciple de Jésus. C'est pourquoi il ne faudra jamais l'appeler rabbi ou "père" ou "maître".

Jésus n'a pas songé à former une élite ascétique. Le Royaume de Dieu va venir pour tous. Tous ne sont pas appelés à tout quitter pour le suivre. Il y a le cercle restreint, mais aussi nombre de personnes qui, touchées par Jésus, deviennent ses témoins tout en restant dans leur milieu de vie. L'appel est très large. Jésus va jusqu'à dire : "Qui n'est pas contre nous est pour nous." Suivre Jésus n'est donc pas le privilège du groupe des disciples. Mais pour le petit cercle des disciples qui, eux, ont tout laissé pour le suivre, c'est pour réaliser une tâche particulière : devenir "pêcheurs d'hommes".

Ce groupe des disciples forme le contraire d'une hiérarchie. Le mot "hiérarchie" signifie étymologiquement "pouvoir sacré". Il a été mis en usage au VIe siècle seulement, par un moine qu'on appelle le Pseudo-Denys. Mais les communautés primitives ont tenu justement à éviter de parler de hiérarchie pour désigner les premiers disciples, parce que le mot s'appliquait aux autorités civiles et religieuses de l'époque, et donc soulignait un rapport de puissance. C'est justement ce qui n'existe pas dans le groupe des disciples. Le titre de disciple n'appelle pas au pouvoir, mais au service. Ce n'est pas pour rien que la communauté primitive a choisi, pour désigner une tâche particulière de l'individu dans la communauté, le mot grec diakonia, qui signifie "service". Six fois, les évangiles nous rapportent la parole de Jésus : "Que celui qui veut être grand parmi vous soit votre serveur ; et que celui qui veut être le premier parmi vous soit le serviteur de tous."

Service dépourvu de prétention, vie exempte de préjugés, sans maîtres ni esclaves : le libre partage de la parole. Mais cette vie collective n'est-elle pas plus qu'une simple assemblée ou qu'un mouvement ? Jésus n'a-t-il donc pas fondé une Église ?

Une Église ?

Certains ont contesté que le Jésus historique ait sélectionné lui-même un groupe de douze hommes parmi ses disciples. Mais l'existence des Douze est attestée dès le printemps 55 par le témoignage de saint Paul. Pour les synoptiques, c'est Jésus lui-même qui les a choisis. Sinon, eût-on compté Judas Iscariote parmi eux ? Ce choix a dû gêner la première communauté ; et Jésus lui-même, qui semble s'être lourdement trompé sur le compte de Judas ? En tant que personnalités individuelles, les Douze sont sans visage pour la postérité. Il s'agit manifestement de gens de peu d'importance : des pêcheurs, un publicain et un zélote (c'est-à-dire deux ennemis mortels en principe) ; peut-être quelques paysans et artisans. Deux silhouettes se détachent du groupe : Judas et Simon-Pierre, qui semble avoir été le porte-parole des autres. Personnage d'ailleurs ambivalent, capable d'enthousiasme et de revirement subit (ce qui montre que les évangiles n'ont pas idéalisé leur récit.)  Donc, des hommes normaux, j'allais dire ordinaires.

Mais plus que la question des personnes, c'est celle du sens de ce groupe qui nous importe : Jésus a-t-il prévu Pierre et les Douze comme le fondement éventuel d'une Église à établir ?  Tout le monde est d'accord pour dire que l'Église du Nouveau Testament s'est rattachée à Jésus comme Christ et que les Apôtres ont été pour cette Église d'une importance fondamentale. Mais le Jésus de l'histoire avait escompté que le monde et son histoire s'achèveraient de son vivant. Dans la perspective de la venue imminente du Royaume de Dieu, il n'a pas songé à fonder une communauté différente d'Israël, avec un culte, une organisation, des ministères distincts. C'est au grand rassemblement eschatologique qu'il s'intéresse. Et c'est l'Israël entier qu'il considère comme appelé, et non pas seulement une communauté d'élite.

Les Douze sont précisément le signe de ce peuple eschatologique de Dieu : ils symbolisent les 12 tribus d'Israël : une totalité. Ce n'est que plus tard qu'on les appellera Apôtres. Le mot n'est pas de Jésus, au point de départ (sauf dans Luc). C'est que, de son vivant, Jésus n'a pas fondé une Église. D'ailleurs, le mot Église ne se trouve que trois fois dans les Évangiles, et une seule fois dans le sens d'Église universelle. Quand Jésus dit à Pierre : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église." Voilà l'un des passages les plus controversés du Nouveau Testament. Beaucoup pensent que ce verset est une très ancienne composition d'après-Pâques, due à la communauté palestinienne, ou même à Matthieu, ce qui suppose une Église déjà fortement institutionnalisée. C'est seulement après la mort et la résurrection de Jésus  que la chrétienté primitive parle d'Église. L'Église au sens d'une communauté particulière, différente d'Israël.

Ainsi donc on ne peut pas dire que Jésus est le fondateur d'une religion. Il n'a pas jeté les bases d'une nouvelle institution religieuse. C'est sa propre personne qui était devenue, dès le début, la grande question.

Sans fonction ni honneurs.

"Qui est cet homme ?" La question s'est posée dès avant Pâques. Mais bien sûr encore davantage après Pâques. Un prophète ? Les contemporains n'étaient pas d'accord à son sujet, et les évangiles ne mentionnent pas, à son propos, l'expérience d'une vocation véritablement prophétique. Pour la plupart des chrétiens, Jésus est le fils de Dieu. La communauté primitive lui donne les titres de Christ, de Messie, de Fils de David. Mais Jésus lui-même ne s'est pas attribué ces titres. Il n'y a qu'un titre que Jésus s'est attribué, un titre apocalyptique et mystérieux : Fils de l'homme. On le trouve 82 fois, et toujours dans la bouche de Jésus. Pas une seule fois ailleurs. Mais qu'est-ce que Jésus veut dire en s'attribuant ce titre ? Là, les spécialistes nagent : Fils de l'homme, est-ce un personnage à venir, ou un être souffrant ; est-ce pour affirmer personnellement sa prétention messianique ? On ne peut rien affirmer très nettement. Une seule chose est certaine : pour la communauté primitive, cela veut dire que Jésus s'est présenté comme l'homme apocalyptique qui doit venir juger et racheter les siens. Et si Jésus avait simplement voulu dire qu'aucun des titres sous lesquels on le présentait ne correspondait à Celui qu'il est en réalité ?

Le mandataire

On s'est toujours étonné de ce que, dans les évangiles, les récits de la passion expliquent si peu pourquoi, pour quels motifs, Jésus de Nazareth a été condamné à mort. Il y a une chose certaine dans sa biographie : Jésus est mort de mort violente. Sa condamnation à mort reste dans une grande mesure incompréhensible. Les candidats Messie ne manquaient pas, mais nul n'avait jamais été condamné à mort pour cela. Alors, erreur judiciaire ? Ou, plus simplement, manifestation de l'arbitraire bien connu des autorités romaines, finalement seules coupables ? Ou encore action délibérée des dirigeants de la religion juive qui auraient soulevé le peuple ? Cet homme avait violé à peu près tout ce qui était sacré pour le peuple : il avait transgressé les tabous cultuels, les pratiques de jeûne et surtout l'observance du sabbat ; il s'en était pris à la Loi elle-même. Au fond, il avait remis en question l'ordre établi par la Loi juive et, du même coup, le système social tout entier. Il se présentait même comme supérieur au Temple. Plus profondément, il prétendait instaurer l'homme comme la mesure  des commandements de Dieu. Et voilà qu'il se rangeait délibérément du côté des faibles, des malades, des pauvres et des sans-grade, donc contre les puissants, les valides et les riches. Et même à se compromettre avec la lie de la population, publicains et prostituées.

Or cet homme est un homme quelconque, venu de Nazareth, d'où rien de bon ne peut sortir, d'une famille sans notoriété, entouré d'un groupe d'hommes jeunes et de quelques femmes, dépourvu de formation, d'argent, de fonctions et de mérites, un homme qui n'est investi d'aucune autorité et n'est appuyé par aucun parti, et qui formule une prétention inouïe : il se place au-dessus de la Loi et du Temple. Et cela sans aucune référence ni justification. Tranquillement il annonce, en paroles et en actes, la volonté de Dieu (c'est le bien de l'homme), il s'identifie à la cause de Dieu (qui est la cause de l'homme). C'est ainsi que Jésus se présente comme le mandataire légitime de Dieu et de l'homme.

Alors, il devient objet de scandale. Il s'oppose à Moïse : n'est il pas un hérétique ? N'est-il pas un faux prophète ? N'est-il pas un blasphémateur ?  Et donc un dangereux perturbateur de l'ordre, un meneur qui dévoie le peuple ? Certes, il en appelle à Dieu pour tout ce qu'il dit et fait. Mais qu'en serait-il de Dieu s'il avait raison ? Toute la prédication et l'action de Jésus posent la question de Dieu de manière inéluctable : qui est Dieu ? Que fait-il ? En définitive, c'est sur Dieu lui-même que porte le débat?

2 - Le combat pour Dieu.

Peut-on décrire le Dieu de Jésus Christ ? Essayons de le faire.

Jésus n'a pas entendu annoncer un Dieu obscur à usage privé et une foi indéterminée, teintée de fausse modernité. Il ne s'agit donc pas d'un Dieu du juste milieu bourgeois, conformes à nos traditions morales et débarrassé de tout trait déplaisant. Il ne s'agit pas d'un Dieu inoffensif et vide, le Dieu d'une religion qui ne dérange pas et n'oblige à rien. Jésus ne proclame pas d'autre Dieu que le Dieu de l'Ancien Testament, un Dieu pas précisément facile. C'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Pour lui, ce Dieu est le seul et unique Dieu.

La foi en un seul Dieu est commune aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans. Cette foi monothéiste a des conséquences sociales décisives : elle démythifie les puissances divinisées de ce monde au profit du Dieu unique. Refus de toutes les puissances terrestres parées de fonctions divines : le dieu Mammon, le dieu Sexe, le dieu Pouvoir, le dieu Science, le dieu Nation, le dieu Parti. Pour Israël et pour Jésus, c'est ce Dieu unique, et non une foule de dieux, qui est la réponse claire aux questions pressantes des hommes. Dieu est un Dieu de bienveillance et de salut. C'est le Dieu qui est intervenu dans l'histoire pour libérer les captifs de l'Égypte ; de génération en génération, ce peuple a fait l'expérience du Dieu sauveur et libérateur.

Mais à côté de la louange et des merci, il y a toujours la plainte. Dans l'Ancien Testament, la souffrance du peuple et de l'individu, ce grand argument contre Dieu et sa bonté, est constamment présente et crie souvent vers le ciel. Que ce soit en Égypte, lors de la captivité à Babylone ou sous l'occupation romaine. Que l'on puisse crier vers lui en toute circonstance, voilà précisément la caractéristique de ce Dieu. Relire le livre de Job, l'homme qui souffre, doute, désespère et demande des explications. Avant de se contenter de manifester sa confiance en Dieu.

Ce qui ne veut pas dire que cette confiance, cette foi inconditionnelle est quelque chose de simple. Les prophètes appelés par Dieu sont là comme intermédiaires. Leur tâche est difficile. Bien souvent incompris, rejetés, persécutés, ils expriment la tension qu'ils ressentent entre leur impuissance humaine et la tâche qui les écrase. Jésus appartient à la tradition de ces prophètes. Il se présente comme le Fils de l'homme et en même temps comme le "serviteur de Dieu" qui souffre jusqu'à mourir à la place de la multitude, que Dieu devra récompenser par-delà la mort.

Jésus n'a pas voulu fonder une nouvelle religion. Le "royaume" dont il parle, la volonté de Dieu à respecter, c'est ce qu'on trouve dans l'Ancien Testament. Et même s'il ne se gêne pas pour employer le mot "Dieu" - contrairement à l'usage des Juifs - il ne présente pas une autre image de Dieu que celle d'Israël. Certes, il ne s'intéresse pas aux spéculations métaphysiques, il ne se préoccupe pas d'une théorie de l'être de Dieu ; Dieu n'est pas pour lui objet de sa pensée et de ses raisonnements. Dieu est pour lui le partenaire concret de sa confiance croyante et de son ouverture obéissante. Voilà ce qui différencie radicalement la conception que Jésus et Israël se font de Dieu, de celles que représentent les grandes religions de l'Asie et également le monde grec.

Les attributs du Dieu de Jésus Christ.

Il est clair que Dieu est bon et non pas malveillant. Il n'y a pas à ses côtés un principe mauvais concurrent : Satan lui est nettement subordonné. Dieu n'est pas indifférent, mais bienveillant. Jésus le dit bon - seul à être bon - et miséricordieux. Il n'agit pas uniquement dans un domaine surnaturel, mais au sein du monde. Il prend soin du monde et de l'homme. C'est un monde qu'il a créé bon, c'est son merveilleux cadeau, mais l'homme a corrompu ce monde.

Dieu différent de la divinité lointaine des philosophes de la Grèce classique. Dieu est proche ; il apparaît comme volonté créatrice. Maître avisé des événements, il conduit, depuis le commencement, l'histoire du peuple et de l'humanité entière. Dieu est également différent de la divinité insensible des philosophe de la Grèce classique. Il n'est pas impassible comme le soleil spirituel de Platon ou comme l'esprit divin d'Aristote. Il est un Dieu vivant. Il est le Dieu créateur vivant, un Dieu de la liberté. Éternel, sachant tout, pur esprit, rayonnant de bonté, immuable, mais pas impassible, juste, incompréhensible, parce qu'il est essentiellement Autre.

Dieu n'est donc pas une idée abstraite, éloignée de l'homme, mais une réalité concrète qui interpelle directement les hommes. Il agit dans le champ de l'histoire humaine et se fait connaître dans des événements humains. Il permet la rencontre le contact, les relations avec lui. Ce n'est pas un Dieu de solitude, mais un Dieu de dialogue, le dieu de l'Alliance. Ce n'est pas un Dieu insensible, imperturbable, indifférent, mais un Dieu sym-pathique, com-patissant. Bref, un Dieu au visage d'homme.

Une révolution dans l'idée de Dieu.

Un Dieu proche  et vivant, un Dieu au visage d'homme : les juifs croient cela comme les chrétiens. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'originalité de Jésus. Il n'est pas le premier à avoir appelé Dieu "Père". Les Juifs le disaient, et aussi bien Homère que les stoïciens grecs le pensent. Mais faisons attention : on risque de l'assimiler au paterfamilias, autoritaire et tout-puissant de l'antiquité païenne. Et Dieu n'est-il pas tout autant mère ? Certains pensent que le culte du dieu-père a été précédé dans le temps par le culte de la déesse-mère. Quoi qu'il en soit, dans l'Ancien Testament déjà, chez les prophètes, Dieu a aussi des traits féminins, maternels. Nous devons faire attention à ne pas considérer le Dieu unique  à travers la grille masculin/paternel. Il faut aussi lui reconnaître la dimension du féminin/maternel.

Quant à l'apport personnel de Jésus, il est difficile de le déterminer avec précision. il y a d'abord cette sollicitude que Dieu manifeste envers tout le créé, jusqu'aux moineaux. C'est ce qu'on pourrait décrire comme la Providence. Il y a également la parabole improprement appelée du "fils prodigue", qui est en réalité le portrait fidèle d'un Dieu plein de sollicitude, en priorité envers les paumés et ceux qui s'éloignent de lui. Il faut éliminer de notre esprit l'idée d'un Dieu qui brimerait notre liberté et limiterait notre autonomie. Il est le "père des égarés".

Donc, Jésus nous présente son Père sous les traits du Dieu de l'Ancien Testament, mieux compris, tout simplement. Il est le bon Dieu : quel dommage qu'une telle expression ait été si galvaudée. Il se solidarise des hommes, avec leurs misères et leurs espérances. Un Dieu qui n'exige pas, mais qui donne. Au lieu de condamner, il pardonne ; au lieu de punir, il libère ; au lieu du droit, il fait régner la grâce sans fin. Voilà un Dieu bien original : il supprime les frontières naturelles entre les proches et ceux qui sont loin, entre amis et ennemis, entre bons et méchants ; il se range du côté des faibles, des malades, des pauvres, des sans-grade, des opprimés et même des gens sans piété, sans morale et sans Dieu. un Dieu détaché de sa propre Loi ! Le Dieu des sans-Dieu ? Voilà bien une révolution inouïe dans la conception de Dieu.

Cela ne va pas de soi.

Pour Jésus, Dieu n'est pas un autre, il est Autre. Non pas le Dieu de la Loi, mais le Dieu de la grâce. Mais pour les hommes, cette conception ne va pas de soi. Elle implique une révolution mentale qui se fonde sur cette confiance inébranlable qu'on appelle la foi. Tout le message de Jésus se ramène à un unique appel à s'abandonner à sa parole et à s'en remettre au Dieu de la grâce. Sa parole est la seule garantie de ce que Dieu est réellement.

Et voilà Jésus qui s'adresse sans cesse à ce Dieu qu'il annonce en lui disant "mon père".  Dans l'Ancien Testament, souvent on parle de Dieu-père, mais pas une seule fois on ne trouve l'expression "mon père" appliquée à Dieu. Plus extraordinaire encore la forme araméenne utilisée par Jésus pour s'adresser à son père : "abba". C'est un terme du langage enfantin, qu'on ne peut traduire que par "papa". Mot utilisé, au temps de Jésus, non seulement par les enfants, mais aussi par les fils et les filles devenus adultes pour s'adresser à leur père ; ou encore formule de politesse à l'égard des personnes âgées, un peu comme notre "papy" d'aujourd'hui. Mais employer cette formule pour s'adresser à Dieu, cela a dû choquer les contemporains de Jésus. Or pour lui, cela n'a rien d'irrespectueux. C'est l'expression de la confiance filiale.

De même, le Notre Père, que Jésus transmet comme l'expression de la vraie prière est une prière de demande dont l'expression relève du cadre quotidien de la vie. Texte incomparable, par sa brièveté, sa précision et sa simplicité. Prière centrée sur l'essentiel : sur la cause de Dieu (que son Nom soit sanctifié, que son règne vienne, que sa volonté soit faite), liée à la cause de l'homme (le souci de sa subsistance, sa faute, la tentation et la violence du mal). C'est le contre-pied exemplaire de la prière verbeuse dénoncée par Jésus ("ne multipliez pas les paroles..") et c'est l'invitation  à importuner Dieu avec une confiance inébranlable.

Jésus s'adresse à Dieu en lui disant "abba", mais jamais il ne se déclare ouvertement "fils de Dieu".  En revanche, à la différence des prophètes de l'Ancien Testament qui annonçaient "Ainsi parle le Seigneur", Jésus ne craint pas de déclarer : "et moi, je vous dis..." Plus précisément il ne craint pas de se situer constamment en rupture avec les mentalités des bien-pensants de son temps, prenant le parti des victimes du système, ceux qui souffrent, sont refoulés, écrasés fautifs et condamnés à l'échec. Il refuse de cautionner les relations de domination entre les hommes, prend la défense  des enfants contre les adultes, des pauvres contre les riches, ou des femmes livrées dans le mariage à l'arbitraire des maris.

C'est donc dans cette réalité ultime qu'il appelle Dieu, son père et notre père, que s'enracine son attitude fondamentale : celle d'un homme libre. Libre d'une liberté contagieuse. Jésus ne dira jamais qu'il est Fils de Dieu ; ce n'est qu'après Pâques que les disciples l'appelleront ainsi. Mais toute sa vie d'homme libre nous fait comprendre qui est le Dieu qu'il est venu nous révéler.

(a suivre, le 1er novembre)

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