THÉOLOGIE "POUR LES NULS"

 

             
 

    Cette année 2009 : Chrétien ?

(Suite)

 

 

"Jésus de Nazareth est resté vivant pour l'humanité depuis deux millénaires. Qu'est-ce qui lui a valu cette survie ? Qui a sans cesse témoigné pour lui aux yeux des hommes ? Serait-il resté vivant, s'il n'avait existé que par un livre ? N'est-il pas resté vivant parce que, pendant deux mille ans, il a vécu dans l'esprit et le cœur d'une foule d'hommes ? Dans l'Eglise, ou hors d'elle, ou à ses portes, des hommes ont été saisis par lui, en dépit des énormes différences de temps et de lieux qui les séparent. Dans toute leur condition humaine et à des degrés très divers, ils ont été provoqués, ébranlés, comblés par sa parole et son esprit, constituant ainsi, en sa diversité, une communauté de foi."  (Hans Küng)
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6e séquence - Adhésion

(juin 2009)

Si l'on considère notre Eglise actuelle à la lumière du message de Jésus Christ tel que nous l'avons décrit jusqu'ici, on ne peut éviter de se demander si l'Eglise - toute Eglise - ne s'est pas, dans sa pratique, fortement éloignée du programme chrétien. Un certain nombre de gens, qui se veulent fidèles au Dieu de Jésus-Christ, se posent la question et même se demandent s'il faut aller chercher ailleurs, ou réformer, ou simplement rester.

1 - Se décider à croire.

Certains, qui ont reçu une éducation chrétienne, ne font, des années durant, aucun cas de Dieu. Et voilà qu'ils découvrent plus tard, souvent de manière imprévue, que Dieu pourrait avoir une signification décisive non seulement pour leur mort, mais déjà durant leur vie. D'autres, rebutés par un enseignement religieux trop dogmatique ou trop moralisant, ne tiennent aucun compte, des années durant, de ce Jésus qu'ils considèrent un peu comme un mythe ; mais ensuite, plus tard, toujours sur des chemins surprenants font l'expérience que Jésus pourrait avoir une importance décisive dans leur compréhension des hommes, du monde et  de Dieu, dans leur existence, leur agir et leur souffrance. Il nous faut regarder de plus près cette décision pour ou contre Jésus, pour ou contre le fait d'être chrétien.

Une décision personnelle.

Quiconque s'intéresse un tant soit peu à la personne de Jésus se voit provoqué par elle. Il s'adresse autant au cœur qu'à l'esprit. Non seulement nous sommes concernés, mais "interpellés" (comme on dit aujourd'hui) : on saisit tout de suite les conséquences qui s'imposent pour la vie personnelle. D'où la nécessité d'une réponse personnelle, qu'aucune Eglise, aucun pape, aucune Bible, aucun dogme, aucun témoignage venant d'autrui, aucune réflexion théologique ne peuvent m'imposer. Ma décision se prend finalement en toute liberté, sans instances intermédiaires, entre Lui et moi.

Même la recherche théologique ne résout aucun problème de décision. Elle ne peut que cerner l'espace et les limites dans lesquelles une décision est possible et sensée. Elle peut contribuer à donner à ma décision un sens conforme à la raison. Mais dans cette démarche la liberté du consentement ne peut ni ne doit être éliminée. Au contraire, elle peut et doit être provoquée et dans un certain sens, "cultivée".

L'homme peut donc finalement refuser Jésus, et rien au monde ne l'en empêchera. Il peut estimer l'Evangile intéressant, admirable, édifiant ; il peut juger Jésus sympathique, fascinant, émouvant, le considérer même comme vrai Fils de Dieu, sans l'inclure pour autant dans ses projets, sans l'inscrire pour autant dans le programme de sa vie. Mais, à l'inverse, il peut aussi essayer d'axer, de manière décisive, ses projets et sa vie sur Jésus. Malgré sn humanité trop humaine, il peut reconnaître en Jésus le principe directeur de son existence. Mais jamais ce ne sera au bout d'un raisonnement, d'une preuve évidente, qu'il fera son choix de vie, mais seulement en raison d'une confiance offerte de manière entièrement libre, même si elle passe le plus souvent par l'intermédiaire d'hommes qui partagent cette confiance et qui eux-mêmes qui méritent cette confiance. Pour quelle raison ? Parce que, dans la parole et l'action de Jésus, dans sa vie et sa mort, l'homme a pu découvrir peu à peu plus qu'une réalité purement humaine, parce qu'il peut discerner là un signe de Dieu et un appel à la foi, et y donner son assentiment  en toute liberté.  Il ne dispose pas de preuves mathématiques  certaines, mais il n'est pas dépourvu pour autant de très bonnes raisons. Il ne se décide ni aveuglément ni installé dans l'évidence, mais raisonnablement dans une confiance sans réserve et une certitude absolue. Telle est la foi d'un chrétien libre, une foi qui ressemble fort à l'amour et qui souvent se transforme en amour.

Mais le "non" de l'incroyance ne résulte pas du seul fait qu'on en vienne à douter que tel ou tel fait attesté dans l'Evangile ait pu réellement se produire. Tel ou tel fait relaté ne s'est pas produit ou ne s'est pas produit tel quel. Le "non" de l'incroyance résulte de ce que l'homme se soustrait à l'exigence de Dieu formulée en Jésus et clairement connue, refuse d'accorder à Jésus et à son message la reconnaissance expressément demandée, n'est pas disposée à voir en Jésus le signe, la parole et l'action de Dieu à reconnaître en lui la norme de sa vie. Sans doute, l'adhésion à cette réalité suprêmement réelle demandée par la personne même de Jésus sera toujours marquée par le doute. Il peut y avoir plus de foi, plus de foi réfléchie dans le doute sincère que dans une profession de foi, le dimanche, récitée machinalement et sans hésitation. Ces croyants si fermes dans leur certitude, quel est en fin de compte l'objet de leur foi ? C'est souvent plus le rituel et les cérémonies, les miracles et les mystères que le Dieu vivant, imprévu, inquiétant, qui ne s'identifie certainement pas à la tradition et aux usages, à l'habitude, au confort et à la sécurité. C'est Tertullien, au IIIe siècle, qui, commentant l'évangile, écrit "Le Christ n'a pas dit 'Je suis la coutume', mais 'je suis la vérité."

Que la foi connaisse des flux et des reflux, nombreux sont ceux qui en font l'expérience. Mais la foi qui, un jour, a été vivante ne peut pas "se perdre" comme on perd une montre. Etouffée par l'expérience de  la souffrance, par le travail, par le plaisir, ou tout simplement la négligence, elle peut s'assoupir, s'anémier, cesser d'animer la vie, En ce sens, l'homme, fasciné par les possibilités qui s'offrent à lui, "perd" la foi, sans soupçonner quels tourments il en coûte pour la retrouver, la réveiller, la faire revivre. A l'inverse, l'homme peut conserver sa foi même dans les ténèbres les plus profondes, comme ce jeune juif qui écrivait sur un mur du ghetto de Varsovie :

"Je crois au soleil, quand même il ne brille pas ,
"Je crois à l'amour, quand même je ne le découvre pas ;
"Je crois à Dieu, quand même je ne le vois pas."

Innombrables sont les hommes, aujourd'hui encore, qui, s'ils voient s'étendre sur cette terre l'angoisse et la souffrance, la haine et l'inhumanité, la misère, la faim, l'oppression et la guerre, croient néanmoins que Dieu a barre même sur ces puissances-là. Même s'ils se heurtent à l'incertitude, au doute, à l'arrogance et à l'inertie, ils croient néanmoins que l'Esprit de Dieu peut déterminer notre pensée, notre volonté et notre sensibilité.

Innombrables sont ceux qui, dans leurs questions existentielles, cherchent une réponse, une aide et un soutien. Or ceux-ci sont offerts. Il suffit de les saisir. La décision toute personnelle pour Dieu et pour Jésus est la décision fondamentale proprement chrétienne. C'est là que réside l'option entre être ou ne pas être chrétien, entre existence chrétienne et refus de l'existence chrétienne. Et peut-être sommes-nous alors renvoyés à cette question : la décision entre foi et incroyance ne s'identifie-t-elle pas à la décision pour ou contre une Eglise déterminée ? Or, de nos jours, il y a des chrétiens, et souvent des chrétiens incontestables, qui restent hors de l'Eglise, hors de toute Eglise. Ce qui met en jeu la responsabilité de l'Eglise, de toute Eglise.

Critique de l'Eglise.

La seule critique valable de l'Eglise ne peut être que celle provenant des membres de cette Eglise. Aucune critique de l'extérieur ne peut la remplacer. Et même, la seule critique valable de l'Eglise ne peut venir que de l'Evangile de Jésus Christ. Mais n'importe qui a le droit, même de l'extérieur, de critiquer l'Eglise. Certains admirent son histoire deux fois millénaire, alors que d'autres voient au cours de cette histoire toute une série de dégradations. Les uns célèbrent l'efficience de son organisation alors que d'autres voient dans cette organisation efficace un instrument de domination. Les uns louent le culte noble, solennel, nourri des plus hautes traditions, une doctrine mûrement élaborée, une immense action civilisatrice, alors que d'autres, au contraire n'y voient que ritualisme figé et doctrine scolaire, rigide, fermée à la Bible et à l'histoire. Certains admirent la sagesse, la puissance et l'action de l'Eglise et son éclat, alors que d'autres rappellent les pogroms, les croisades , les bûchers et l'inquisition, le colonialisme et les guerres de religion, sans oublier Galilée.

Vous direz peut-être qu'il s'agit des erreurs du passé. Certes, mais aujourd'hui encore, même des esprits avertis et sincèrement religieux  font la critique de leur Eglise, tels les prix Nobel Heinrich Böll pour l'Eglise catholique ou Soljenitsyne pour l'Eglise orthodoxe. Et puis, il y a tout le désintérêt que manifestent  aujourd'hui d'innombrables chrétiens à l'égard de leur Eglise, catholique ou protestante.

Qu'ont donc à reprocher aux Eglises scientifiques et médecins, journalistes, ouvriers et intellectuels, pratiquants ou non, jeunes et adultes, hommes et femmes ? Ils s'en prennent aux mauvais sermons, aux offices ennuyeux, à une piété toute extérieure, à une dogmatique incompréhensible, à une morale mesquine et étrangère à la vie, à l'intolérance et à l'arrogance des fonctionnaires ecclésiastiques ; ils s'en prennent aux multiples connivences avec les puissants, à la religion opium du peuple, à un christianisme enfermé sur lui-même et déchiré par des luttes intestines...

Il est vrai que les Eglises craignent les tentatives et les expériences neuves. Mais qui, sur ce point, est digne de foi ? Les organes directeurs de l'Eglise, fermés sur eux-mêmes, éternellement rivés à des problèmes théologiques depuis longtemps résolus ? Ou les chrétiens pratiquants qui n'ont jamais été formés à une critique libre, qui croient parce que le curé, l'évêque, le pape ont parlé et qui sont déboussolés au moindre changement ? Ou alors les théologiens d'un modernisme bien modéré, , plus préoccupés de formules et de leur petit système que dé vérité chrétienne ?

Le fait que l'Eglise catholique soit particulièrement visée tient à son long passé, à son existence, à ses dimensions. Mais il y a aussi le fait qu'elle-même a éveillé, particulièrement à partir de Vatican II, des espoirs exceptionnels, espoirs souvent dans les années qui ont suivi, et jusqu'à aujourd'hui. Le concile avait proposé un vaste programme de rénovation. D'innombrables communautés et diocèses  ont mis toute leur énergie à la réaliser. Tout le monde avait bien compris l'enjeu : l'Eglise vécue comme peuple de Dieu et les ministères comme service de ce peuple. Il y eut la réforme liturgique, l'adoption de la langue vivante, l'introduction de nouvelles séries de lectures ; la coopération œcuménique a été renforcée et vécue jusque dans les petites paroisses. Et même l'administration centrale fut réformée. Rien n'était parfait, mais le mouvement était dans la bonne voie et autorisait de grands espoirs. Toutefois, du fait de l'attitude du pape et des évêques qui ne protestèrent pas, le concile a laissé en suspens d'importants problèmes internes à l'Eglise. il s'ensuivit une crise de direction et de confiance qui créa un malaise. Qu'il s'agisse de contrôle des naissances, de justice et paix dans le monde, de l'élection des évêques, de la crise du ministère ecclésiastique, on peut constater les peurs, les hésitations, les coups de frein. Alors, les autorités se contentent de gémir ou de rappeler à l'ordre tous les novateurs ; on bloque toute avancée concernant le célibat des prêtres au moment où le recrutement diminue de façon incroyable et où nombreux sont ceux qui abandonnent leur service.

Beaucoup d'espoirs ont été déçus depuis la fin du concile. Alors que la crédibilité de l'Eglise catholique  n'avait jamais été aussi grande, depuis cinq siècles, qu'au début du pontificat de Paul VI, maintenant elle a sombré de façon inquiétante. Nombreux sont ceux qui souffrent du fait de l'Eglise. Le découragement s'étend. Si l'on cherche les raisons de l'actuelle crise de confiance, on ne les trouvera que dans le système ecclésiastique lui-même, et pas dans l'attitude de certaines personnes. Essentiellement à cause d'un absolutisme dépassé. Dans une large mesure le pape et les évêques sont en fait les seuls maîtres de l'Eglise, cumulant le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Aucun organisme de contrôle. Les évêques sont nommés  selon une procédure secrète et sans aucune consultation du clergé et des fidèles concernés ; de même dans tous les processus de décision, absence d'une réelle "collégialité". Résultat :de nombreux membres de l'Eglise choisissent la passivité, et le grand public l'indifférence. L'Eglise n'est pas seulement en retard sur son temps, mais elle est surtout en deçà de sa propre mission C'est pourquoi un constate aujourd'hui un singulier contraste entre l'intérêt pour Jésus et le désintérêt envers l'Eglise.

2 - Décision en faveur de l'Eglise ?

Que faire ? Se rebeller ? Réformer ? Se résigner ?

Plutôt que de relater sempiternellement la chronique scandaleuse de l'Eglise, il vaut la peine de se demander pourquoi le chrétien engagé, le fidèle dépourvu de toute illusion et qui n'ignore rien des scandales ecclésiastiques, reste dans cette Eglise, dans son Eglise.

Pourquoi rester ?

Difficile de répondre de manière convaincante. Certes, comme pour un musulman ou un juif, il n'est pas sans importance pour un chrétien d'être né dans cette communauté, ce qui était généralement le cas jusqu'à présent. Mais on peut énumérer les raisons suffisantes de rester dans l'Eglise et, pour les ministres de l'Eglise, de continuer à y servir.
* Ces hommes souhaitent lutter contre une tradition sclérosée qui rend l'existence chrétienne difficile, mais ils ne souhaitent pas renoncer à vivre de la grande tradition chrétienne deux fois millénaire qui est la tradition de l'Eglise.
* Ces hommes souhaitent soumettre à la critique les institutions chaque fois que le bonheur des personnes leur est sacrifié. Mais ile ne souhaitent pas renoncer à cette part des institutions sans laquelle aucune communauté de foi ne peut vivre à la longue.
* Ces hommes entendent s'oppose aux prétentions des autorités ecclésiastiques dans la mesure où elles dirigent l'Eglise d'après leurs propres conceptions. Mais ils n'entendent pas renoncer à l'autorité morale que l'Eglise peut exercer dans la société toutes les fois qu'elle agit réellement en tant qu'Eglise de Jésus Christ.

Pourquoi donc rester ?
Parce que, dans cette communauté de foi, il est malgré tout possible de souscrire, de manière à la fois critique et solidaire, à une histoire prodigieuse que l'on partage avec beaucoup d'autres. Parce que, essentiellement, on est soi-même l'Eglise ; parce que l'Eglise ne devrait pas être confondue avec l'appareil et ses administrateurs. Parce que, dans cette communauté, on a trouvé une patrie spirituelle qui offre une réponse aux grandes questions de l'origine et de la fin, de la raison d'être et de la finalité de l'homme et du monde.

Bien sûr il y a l'autre possibilité. On peut rompre avec l'Eglise à cause de ses reniements , au nom de valeurs supérieures, peut-être au nom d'une existence chrétienne authentique. il existe des chrétiens et des groupes de chrétiens qui se tiennent en-dehors de l'Eglise institutionnelle. Une telle décision mérite d'être respectée. On pourrait énumérer mille motifs en faveur de l'exode. Et pourtant le sauve-qui-peut n'est-il pas, tout compte fait, un acte de découragement, une défaillance, une capitulation ? Si on est resté à bord quand tout allait bien, faut-il abandonner le navire dans la tempête  et laisser les copains se débrouiller , écoper, éventuellement se battre pour survivre ?

Les autres solutions - une autre Eglise, ou aucune Eglise - ne sont pas plus convaincantes. Les ruptures mènent à l'isolement de l'individu  ou au contraire à une nouvelle institutionnalisation. Tous les illuminismes le montrent. Il n'y a pas grand chose à attendre d'un christianisme élitaire.

Aujourd'hui, alors que l'autorité et la crédibilité de l'Eglise sont gravement ébranlées, alors que l'Eglise parait de plus en plus faible, perdue, inquiète, je suis plus enclin qu'aux  périodes de triomphe à déclarer avec beaucoup de mes contemporains : "Nous aimons l'Eglise, telle qu'elle est, et quelle qu'elle puisse être."  Pas comme une "mère", mais comme la famille des croyants. C'est pour eux que les institutions existent  et qu'il faut parfois tout bonnement s'en accommoder. Aujourd'hui cette communauté de foi est capable, non seulement de causer des blessures, mais aussi d'opérer des prodiges, là où précisément où elle fonctionne, là où elle représente vraiment, en paroles et en actes, la cause de Jésus Christ.

C'est précisément ce que l'Eglise fait aussi. Certes, plutôt dans l'anonymat que sous les feux de l'actualité, plutôt par l'intermédiaire de gens modestes que par le canal des dignitaires ou des théologiens. Cette œuvre, elle l'accomplit chaque jour, à chaque heure, grâce aux innombrables témoins qui, quotidiennement, en qualité de chrétiens, rendent l'Eglise présente au monde. Telle est la réponse décisive : on peut et on doit rester dans l'Eglise parce que la cause de Jésus-Christ est convaincante et parce que, en dépit de toutes les carences et au sein même de ses déficiences, la communauté d'Eglise est restée et doit rester au service de la cause de Jésus-Christ.

Ils sont nombreux, ceux qui se nomment chrétiens. Or ils ne tiennent pas leur christianisme des livres, pas même de la Bible. Ils le tiennent, au contraire, de cette communauté de foi qui s'est laborieusement maintenue pendant vingt siècles, malgré ses faiblesses et ses erreurs, et qui, tant bien que mal, n'a cessé d'éveiller la foi à Jésus-Christ et de susciter l'engagement dans son Esprit. Chaque fois que l'Eglise prend parti en privé ou en public pour Jésus-Christ, chaque fois qu'elle s'engage pour sa cause, elle se trouve être au service des hommes et elle devient crédible. Elle devient alors le lieu où la détresse de l'homme peut être accueillie à une tout autre profondeur que ne peut le faire par elle-même la société de production et de consommation. Et cela partout où un prêtre annonce Jésus en chaire, à la TV ou dans un  cercle restreint ; partout où un catéchiste ou des parents donnent un enseignement chrétien ; partout où une personne, une famille, une communauté prient sérieusement et sans phrases ; partout où le baptême est conféré pour un engagement au nom de Jésus-Christ  ; partout où le repas du mémorial et de l'action de grâce est célébré dans une communauté engagée et prête à en développer les conséquences dans la vie quotidienne. C'est cela, prendre au sérieux la cause de Jésus-Christ. C'est de la sorte que l'Eglise peut, en sa qualité de communauté de foi, aider les hommes à être et à rester de fait hommes, chrétiens, indissociablement hommes et chrétiens. La manière dont l'Eglise surmontera la crise ne dépend que d'elle. Si je reste dans l'Eglise, ce n'est pas bien que je sois chrétien - je ne me tiens pas pour plus chrétien que l'Eglise. Si je reste dans l'Eglise, c'est parce que je suis chrétien.

Pratiquement

Alors, que faire ?

Le seul moyen, c'est de tenir une réflexion renouvelée sur le centre, le fondement qu'est l'Evangile de Jésus-Christ. C'est de lui que l'Eglise est issue, c'est lui qu'elle doit comprendre et vivre de manière neuve dans chaque situation. Sans entrer dans tous les détails, signalons quelques possibilité immédiates :

1 - pour l'ensemble du monde chrétien, pour Rome comme  pour le Conseil œcuménique des Eglises, il ne faut pas se contenter de grands discours, de "commissions mixtes", de visites protocolaires. Il s'agit de tendre à une véritable intégration des différentes Eglises
- par la réforme et la reconnaissance mutuelle des ministères ecclésiastiques
- par une liturgie commune de la Parole, l'hospitalité eucharistique et, de plus en plus, des eucharisties communes
- par l'utilisation en commun des églises et des équipements
- par une action commune au service de la société
-par des projets précis d'union

2 - dans l'Eglise catholique: il faut envisager une reprise de Vatican II, pour achever l'œuvre entreprise. L'urgence des réformes réclamées massivement, réformes justifiées par l'Evangile, l'exige :
- initiative, créativité, souci des personnes, recherche d'une meilleure coopération entre clergé et laïcs : c'est la réforme des instances supérieures.
- nomination des évêques, non plus dans le secret, mais suite à une élection par des organismes représentatifs du clergé et des fidèles.
- réforme du mode d'élection du pape pour qu'il soit choisi par un organisme plus représentatif que les cardinaux eux-mêmes désignés par le pape.
- possibilité, pour les prêtres, de choisir entre célibat et mariage
- participation réelle des laïcs à la direction des paroisses et des diocèses
- préconiser réellement la dignité, la liberté et la responsabilité des femmes dans toutes les instances de l'Eglise
- pour toutes les questions de morale, que la liberté de conscience aient priorité sur les lois ; nouvelle attitude face à la sexualité
- pour le contrôle des naissances, que la liberté responsable du couple soit pleine et entière ; reconsidérer l'enseignement de l'Eglise sur ce point.

Contre la résignation

On vous répondra que tout cela n'est que vœu pieux, irréalisable, étant donnée la rigidité du système ecclésiastique. Pas si sûr que cela. L'essentiel est de ne pas se résigner. Pour clore ce chapitres, quelques remèdes à mettre en œuvre.

* Ne pas se taire. Le silence par opportunisme, par faiblesse, par légèreté serait tout aussi coupable que l'était le silence de beaucoup de responsables à l'époque de la Réforme. Il est indispensables que tout soit clair, que les décisions et les choix soient justifiés, que les minorités puissent se compter. Tout un chacun, dans l'Eglise, a le droit et souvent le devoir de dire ce qu'il pense et ce qu'il estime nécessaire.

* Agir soi-même. Nombreux ceux qui se plaignent de Rome et des évêques sans rien faire par eux-mêmes. Si, dans une paroisse, la liturgie est ennuyeuse, la pastorale inadaptée ; si dans l'Eglise la théologie est stérile, l'ouverture à la détresse du monda limitée, la coopération œcuménique inexistante, on ne peut pas se contenter d'en rejeter la responsabilité sur le pape et les évêques. Chacun, prêtre ou laïc, doit agir de lui-même, dans son secteur selon ses moyens, pour une liturgie plus vivante, une prédication plus intelligible, une pastorale mieux adaptée.

* Agir ensemble. Un paroissien qui va trouver son curé ne compte pas ; cinq paroissiens commencent à déranger ; cinquante paroissiens changent la situation. Un curé ne compte pas dans son diocèse ; cinq curés sont pris en considération ; cinquante curés sont invincibles. Les  conseils paroissiaux, presbytéraux ou pastoraux officiels peuvent devenir un puissant instrument de renouveau  ; mais les associations informelles de prêtres et de laïcs sont encore plus indispensables pour aider à la percée de certaines exigences dans l'Eglise.

* Viser les solutions provisoires. Les discussions ne suffisent pas à elles seules, il faut des avancées, si petites soient-elles. Des changements comme l'usage de la langue nationale dans la liturgie, le changement des prescriptions relatives aux mariages mixtes, tant d'autres évolutions dans l'histoire de l'Eglise n'ont été obtenues que grâce à la pression constante et loyale de la base. Par conséquent il est permis de s'opposer à une mesure de l'autorité ecclésiastique supérieure quand cette mesure n'est manifestement  pas conforme à l'évangile. De même, quand une mesure urgente traîne en longueur du fait de l'autorité supérieure, on peut alors, avec prudence, recourir à des solutions provisoires.

* Ne pas renoncer. Car la plus grande tentation, c'est de penser que tous ces efforts n'avancent à rien et que le mieux est d'abandonner la partie. Alors, un fuit, vers "l'extérieur"...  ou vers "l'intérieur." L'essentiel est de ne pas perdre de vue le but, de garder l'espoir en une Eglise plus attachée au message chrétien et par conséquent plus ouverte, plus humaine, plus crédible, donc plus chrétienne.

Une immense raison d'espérer peut nous animer : c'est que nous croyons que la force de l'Evangile de Jésus-Christ se révèle dans l'Eglise toujours plus forte que l'incapacité et la légèreté humaines, plus forte que notre inertie, notre inconséquence et notre résignation.

(La suite; début juillet)

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