THÉOLOGIE "POUR LES NULS"

 

             
 

    Cette année 2010 : 

 

Quelques grands débats

 


Le projet : parcourir ces vingt siècles d'histoire qu'a vécue notre Eglise, depuis le jour de la Pentecôte, en nous arrêtant à quelques dates importantes. Ces dates qui ont marqué des tournants importants parce qu'elles furent le moment de grands débats. Car notre histoire ne fut jamais "un long fleuve tranquille". Dès les premiers jours, des conflits ont surgi, qui ont marqué durablement son existence et ont modifié son cours. Chacune de ces dates  auxquelles nous nous arrêterons sera l'occasion d'examiner les enjeux et les conséquences de ces conflits, qui sont d'ordre théologique, liturgique, disciplinaire : ils ont changé le visage de l'Eglise, sans en
modifier l'identité première.

12e séquence : La Réforme - Jean CALVIN.
(décembre 2010)

Avec Jean Calvin, nous en arrivons à la deuxième génération des réformateurs. Par son action et sa pensée, il a donné un second souffle à la réforme qui était en train de perdre un peu de son dynamisme.

Jean Calvin est né à Noyons (Picardie) en 1509. Son père était un agent d'affaire au service de l'évêque et il rêvait donc pour son fils d'une carrière ecclésiastique. Jean Calvin commença donc ses études à Noyons, avant d'aller à Paris, au collège Montaigu, où il obtint sa maîtrise ès arts (l'équivalent d'un baccalauréat) à 19 ans. Sa formation philosophique achevée, il s'inscrivit à l'université d'Orléans. Son père, en effet, s'était brouillé avec les autorités ecclésiastiques et il estimait donc que Jean, son fils, aurait tout intérêt à faire des études juridiques plutôt que théologiques. Donc Calvin commença ses études de droit à Orléans, les poursuivit à Bourges. Sa licence de droit en poche, il profita de la mort de son père pour revenir à son orientation première : il ferait de la théologie. Il a 22 ans quand il revient à Paris pour y étudier dans ce qui deviendra plus tard le Collège de France, la philologie (les fondamentaux : le grec et l'hébreu qui lui permettront d'entrer dans l'intelligence des Écritures.)

C'est au cours de ses études de philologie qu'il rencontre un groupe, les Bibliens, adeptes de l'Évangile. Ce groupe, bien vite suspecté par les autorités ecclésiastiques et politiques, est très proche des idées d'Érasme et de Luther. Bientôt, devenu suspect, Calvin doit quitter en hâte la capitale et se réfugier à Angoulême. C'est là qu'il a ce qu'il appellera une « conversion subite » (fin 1533) : de réformiste qu'il était, il se rallie à l'idéal évangélique. Survient l'affaire des placards (octobre 1534) : des placards contre la messe sont affichés jusque sur la porte de la chambre à coucher de François Ier au château d'Amboise. Calvin s'enfuit. Il arrive à Bâle. C'est là qu'il rédigera son œuvre majeure, « L'Institution de la religion chrétienne » en 1536. Pendant plus de vingt ans, il reprendra cet ouvrage qui, de 6 chapitres dans sa première édition, en comptera 80 lors de la dernière (1580). Calvin apparaît alors comme l'un des meilleurs porte-parole de la Réforme.

Après un séjour à Ferrare, à la cour de Renée de France, acquise à l'idéal évangélique, il revient pour un bref séjour en France où il tient à régler ses affaires. Puis il quitte la France sans espoir de retour. En route pour Strasbourg où il avait projeté de s'installer, il est retenu à Genève par Guillaume Farel qui, après avoir commencé sa mission à Montbéliard, était arrivé à Genève pour y prêcher la Réforme dès 1532. Avec succès, puisqu'il a obtenu des autorités genevoises la suppression de la messe, et de l'assemblée des bourgeois, la décision de « vivre selon l'évangile et la Parole de Dieu. » Farel somma Calvin de rester et de l'assister dans sa tâche pour faire de Genève, cité de 13 000 habitants, une « ville-Eglise ». Il avait pressenti les dons d'organisateur du jeune érudit.

Effectivement, Calvin devient un pasteur extrêmement efficace. En collaboration avec Farel, il prépare, à l'intention des autorités civiles, des « Articles » où, entre autres requêtes, il réclamait pour l'Église le droit d'excommunier les pécheurs impénitents afin que la Cène, célébrée une fois par mois en raison de l' « infirmité du peuple », ne fut pas « souillée et contaminée. » Puis il rédigea un catéchisme et une confession de foi à laquelle les Genevois furent tenus d'adhérer. D'où une double résistance de la part du Magistrat qui entendait se réserver le droit d'exercer la discipline ; et celle des bourgeois, par attachement à une certaine notion de la liberté chrétienne. Le conflit, survint, violent. Appuyées par les Bernois, les autorités genevoises destituèrent Calvin et Farel et les sommèrent de quitter la ville dans les trois jours.

Farel accepta l'appel de l'Église réformée de Neuchâtel. Calvin, qui ne songeait qu'à retourner à ses chères études, fut sommé par Bucer, le réformateur de Strasbourg, de venir s'occuper de la petite communauté évangélique francophone réfugiée à Strasbourg. En septembre 1538, Calvin accepta. A Strasbourg, Calvin se montra remarquable directeur d'âmes, mais, à côté de son travail pastoral, il devint professeur d'exégèse. Il fut délégué aux divers colloques où, sous les auspices de l'empereur d'Allemagne, des théologiens catholiques et protestants furent bien près de s'entendre.

Mais à Genève, la situation s'était tellement dégradée que les autorités civiles demandèrent à Calvin de revenir. Celui-ci n'avait aucune envie de revenir sur les lieux de son échec. Il céda finalement aux instances des Genevois et revint en septembre 1541, bien décidé à n'y pas rester trop longtemps. Il devait y passer néanmoins les vingt-trois année qui lui restaient à vivre.

Il abattit un travail considérable. En plus de son œuvre première, l'Institution de la religion chrétienne, sans cesse revue et augmentée, il écrivit encore une quarantaine de traités, et des séries de commentaires et de sermons sur presque tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Essayons d'en dégager les traits essentiels.
 

LA CONNAISSANCE DE DIEU ET LA REVELATION
 

Fondamentale chez Calvin, la conception d'un Dieu tout-puissant dont la souveraineté s'exerce sur tous les êtres et dont la volonté providentielle se manifeste dans tous les événements de la nature et de l'histoire. Ce qui ne veut pas dire que la doctrine de Dieu chez Calvin occupe la place centrale dans sa doctrine. Il rappelle avec autant d'insistance que Dieu se manifeste aux hommes en Jésus Christ et en Jésus-Christ seulement.

Inaccessible aux hommes, Dieu ne peut être connu d'eux que parce qu'il daigne se révéler à eux. Sa révélation est double. D'abord il s'est fait connaître dans sa création, c'est-à-dire dans la nature et dans l'esprit humain qu'il a doté d'une « semence de religion. » Mais cette révélation a été voilée par le péché. Aussi Dieu s'est révélé dans l'Ancien Testament, qui annonce la venue de Jésus-Christ, et dans le Nouveau Testament, qui raconte son ministère et sa passion.

Par l'Écriture, l'homme peut donc connaître Dieu, non pas dans ce qu'il est essentiellement, mais dans son dessein rédempteur qui culmine dans l'incarnation de son Fils unique. La Bible est donc la révélation par excellence, une révélation telle qu'elle exclut tout recours à la tradition (contrairement à la pensée catholique). Et pourtant, la Bible n'est pas la parole vivante de Dieu. Par elle-même, elle n'est qu'une lettre morte, comme tout document historique. Pour qu'elle parle, il faut une intervention surnaturelle dans le cœur du croyant. Cette intervention, Calvin la nomme le témoignage intérieur du Saint Esprit.
 

LE PECHEUR ELU, JUSTIFIE ET SANCTIFIE.
 

L'homme est radicalement pécheur. Créé à l'image de Dieu, il a été radicalement corrompu à la suite de la désobéissance d'Adam. Incapable d'aucun bien, incapable de faire par lui-même son salut. Sa volonté est totalement asservie au mal. Le libre arbitre n'existe pas. Il ne peut pas se sauver. Seul Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi, peut le délivrer du péché. Comment : en prenant sur lui notre péché, « il nous a couverts de sa pureté » Et pour que l'homme s'approprie l'œuvre salvatrice de Jésus-Christ, pour qu'il fasse place au Christ en lui, il faut la foi. La foi n'est pas l'adhésion à une doctrine, mais l'union intime entre le fidèle et son Sauveur.

La foi ne vient pas de l'homme, et elle n'est pas donnée à tous. Elle a sa source dans « l'opération secrète du Saint-Esprit ». Elle dépend du « bon plaisir » de Dieu, de son dessein éternel qui fait que les uns croient alors que les autres demeurent dans l'incrédulité. Calvin prêche donc la doctrine d'une double prédestination : les pécheurs sont l'objet d'un décret spécial de réprobation. Voilà la doctrine de Calvin. Mais pratiquement, il n'en a jamais tiré de conséquences pour son activité pastorale : il a toujours considéré les hommes les plus rétifs à son enseignement, et même ses adversaires, comme des élus virtuels. Sa doctrine avait surtout pour but que de donner au croyant l'assurance de son salut. Les réformés des premiers temps ont toujours manifesté cette assurance ; l'élection divine l'a toujours emporté sur la réprobation.

Par la foi, don gratuit de Dieu, le croyant est uni à Jésus-Christ. De cette union découle sa justification devant Dieu. Ce n'est pas par ce qu'il fait que l'homme est sauvé. Il est sauvé par la Passion de Jésus ; Dieu le considère comme juste en lui imputant la justice de son Fils.

Calvin reprend donc l'intuition de Luther. Il en tire une autre conséquence, d'ordre moral : le pécheur justifié est appelé à la sanctification. Dans la pensée de Calvin, il y a place pour les œuvres. Mais ces œuvres ne sont jamais méritoires parce qu'elles sont toujours contaminées par le péché. Elles ont besoin d'être justifiées pour être agréables à Dieu.
 

L'EGLISE ET LES MINISTERES.
 

Au début, Calvin considère l'Eglise essentiellement sous son aspect invisible : l'Eglise est l'Assemblée des élus que Dieu seul connaît. C'est seulement à partir de 1540 qu'il découvre que l'Eglise n'est pas seulement l'Assemblée des élus de tous les temps, mais aussi l'Eglise visible constituée par tous les chrétiens regroupés au sein d'une même paroisse. L'Eglise visible est le lieu où la foi des fidèles est « nourrie » par la prédication et par les sacrements. Calvin ajoute que l'Eglise visible est « la mère » de tous ceux dont Dieu est le Père. C'est pourquoi il peut reprendre la parole de saint Cyprien : « Hors de l'Eglise, pas de salut. »

Mais où donc trouver, dans ce monde où l'unité du Corps du Christ est déchirée, la véritable Eglise ? Calvin reprend la déclaration de la Confession d'Augsbourg : l'Eglise est « là où la Parole de Dieu est purement prêchée » et où les sacrements sont administrés « selon l'institution du Christ. » Par cette déclaration, il disqualifie l'Eglise romaine, même s'il admet qu'en elle subsistent quelques traces, quelques vestiges de l'Eglise authentique. Du même coup il résout le problème du schisme : puisque, dans l'Eglise romaine, « le service de Dieu est défiguré par diverses formes de superstition... la doctrine y est ensevelie ou rejetée... y sont écoles d'idolâtrie et d'impiété... il ne faut point craindre, en se séparant d'elle, de faire divorce avec l'Eglise de Dieu. »

L'Eglise visible comporte quatre ministères : les pasteurs, les docteurs, les anciens et les diacres. Les pasteurs ont pour charge d'  « annoncer la Parole de Dieu pour endoctriner, admonester et reprendre... en public comme en particulier, d'administrer les sacrements et de faire les corrections fraternelles avec les anciens. » Les docteurs ont pour office « d'enseigner les fidèles en saine doctrine ». Les anciens ont pour mission de « prendre garde sur la vie d'un chacun » et d' « admonester aimablement ceux qu'ils verront faillir et mener une vie désordonnée ». Les diacres, enfin, ont pour fonction soir de « recevoir, dispenser et conserver les biens des pauvres », soit de « soigner et panser les malades. » L'une des particularités les plus intéressantes de cette doctrine est d'associer au gouvernement de l'Eglise ceux qu'on pourrait nommer des « laïcs » si, fidèle à la conception luthérienne du sacerdoce universel, Calvin ne refusait pas la distinction entre clercs et simples fidèles.
 

LES SACREMENTS : LE BAPTEME ET LA CENE
 

Avec les autres Réformateurs, Calvin ne considère comme des sacrements que le baptême et la Cène. Sa conception a été influencée par saint Augustin, Luther, Bucer, mais il en donne uns signification originale. Les sacrements sont, pour lui, une confirmation de la promesse de Dieu, un appui destiné à soutenir la foi vacillante de l'homme. Ils sont « témoignages de la grâce ». Ils ne possèdent pas de « vertus secrètes ». Ils agissent « quand le Maître intérieur y ajoute sa vertu, par laquelle les cœurs sont percés et les affections touchées ». Sans l'intercession du Saint Esprit, ils sont des instruments inutiles et vains.

Le baptême est le signe de la rémission des péchés et de notre nouvelle vie en Jésus-Christ, de notre union avec lui. Il ne nous rétablit pas dans l'intégrité qui état celle de l'homme avant le péché, mais il nous atteste que Dieu nous a pardonné notre faute et qu'il nous considère comme justes en nous imputant la justice de son Fils. Mais alors, que penser du baptême administré à des enfants incapables d'en saisir la portée ? Calvin se donne beaucoup de mal pour répondre à cette question et répondre aux critiques des anabaptistes. Finalement il explique que le baptême des petits enfants est un peu comme la circoncision pour le peuple juif : le baptême signifie l'entrée de l'enfant dans le nouveau peuple de Dieu.

La Cène, dont Calvin souhaitait la célébration tous les dimanches, fut réduite, sur ordre des autorités genevoises à quatre célébrations par an. Elle est « le banquet spirituel où Jésus Christ nous témoigne qu'il est le pain vivifiant dont nos âmes sont nourries et repues à l'immortalité bienheureuse. » Quant à la question de la présence du Christ dans l'Eucharistie, Calvin rejette la foi de l'Eglise romaine en une présence réelle et matérielle comme la foi luthérienne en une consubstantiation. Il estime qu'il est impossible que le corps du Christ se trouve à la fois au ciel et en plusieurs lieux terrestres. Il en vient à penser que le Christ est réellement présent dans la Cène par le moyen du Saint Esprit et que sa présence est appréhendée par le communiant au moyen de la foi.
 

EN  CONCLUSION
 

Si Calvin a été influencé par ses prédécesseurs, Luther, Bucer, Zwingli, il n'en reste pas moins que sa doctrine comporte beaucoup de traits d'une grande originalité. Ce qu'il a pu emprunter, il l'a marqué de son sceau personnel et il l'a intégré dans la synthèse dogmatique la plus représentative du protestantisme du XVIe siècle. Calvin met en valeur deux grands principes : premièrement s'en tenir à la seule Écriture (Sola scriptura), et il en expose les données avec une très grande fidélité. Et deuxièmement, la place primordiale et unique qui est celle de Jésus-Christ. Il reprend les mots de saint Pierre : « Il n'y a de salut en aucun autre, car il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » (Actes 4, 12)

La suite, début janvier 2011

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