LES BEATITUDES

(Gilles Brocard)

 

Article 8 Commentaire de la 7ieme béatitude :

Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu :

 

La paix 

Cette béatitude est une belle occasion pour réfléchir à nos manières d’être en relation avec notre entourage : parents, enfants, conjoint, communauté, au travail, avec mes voisins, etc… pour ne plus confondre « être en paix » avec « avoir la paix ».  

En effet, si la paix d'une famille consiste à exclure celui ou celle qui ne grandit pas comme le souhaiteraient les parents, ou à museler toute parole qui revendiquerait une autre façon de vivre que celle qui a toujours eu cours dans la famille, est-ce cela la paix dont parle Jésus ? Si la paix d'une communauté chrétienne ou d’un couple tient uniquement à l'art qu'a chacun d'éviter d'aborder les problèmes qui fâchent, est-ce encore la paix voulue par Jésus ? Si la paix d’une entreprise repose sur un patron qui tient ses employés sous la crainte d’un licenciement à la  moindre critique, est cela la paix de l’Evangile ?

Vous devinez bien que non, là n’est pas la paix que Jésus veut nous donner, ces paix-là, sont toutes le fruit de nos compromis, de nos peurs, de notre désir de pouvoir, c’est la paix « du monde » comme le dit Jésus dans l’évangile de Jean 14, 27 : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne ». La paix que Jésus est venu apporter est une paix qui, étonnamment, passe par le glaive ! « Jésus disait aux douze Apôtres : Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison »  (Mt 10, 34).

Qu’est-ce à dire ? De la même manière qu'il faut un glaive (un ciseau) pour que l'enfant soit séparé de la mère à la naissance et plus tard le ciseau symbolisé par le père pour qu’il puisse devenir lui-même, de la même manière il faut le glaive d'une parole de vérité pour que l'homme soit libéré de sa tentation de se fabriquer des paix frelatées. Dans mon travail d’accompagnant spirituel, je remarque qu’il faut souvent une parole tranchante pour distinguer, séparer, déconfusionner les idées, les relations, les personnes. Seule une parole de vérité, comme un glaive, permet de réconcilier l'homme avec lui même, avec la vérité de son être et donc d’accéder à la vraie paix. Oui la paix dont parle Jésus, c’est celle qui advient quand on ne cherche pas d’abord à être gentil pour éviter de fâcher l’autre, mais lorsqu’on est vrai avec soi et avec l’autre !

            Des exemples vécus nous parlerons peut-être davantage : pour être vrai avec lui-même, un employé a dû dénoncer les actions frauduleuses de son chef au risque de perdre sa promotion et sa prochaine augmentation. Pour avoir voulu partager le sort des opprimés dans un pays d’Amérique latine, et défendre leurs droits, un prêtre s’est heurté au gouvernement local et a écopé de plusieurs mois de prison. Aimer vraiment, suppose parfois et même souvent de devoir dire la vérité au risque de ne plus être aimé. La paix que Jésus nous donne provient de l'adéquation, de l'ajustement de notre être avec nous-même. Autrement dit, c'est quand nous sommes vrais avec nous-même, vrais avec les autres et vrais avec Dieu, que nous sommes réellement en paix. En terme plus psychologiques, cela se nomme la congruence !

Vous le sentez bien, cette paix dont parle Jésus n’est pas tranquille croyez-moi ! En hébreux le mot Shalom signifie : complet, accompli, entier, vrai. Et si je prends les trois lettres de la racine du mot en hébreux : SH, L, M cela indique un mouvement qui s’élance en avant, pour nous dire que la paix est tout sauf tranquille. Elle est créative, elle produit des fruits, elle fait avancer, et donne la vie.  

 

Les artisans de paix 

            Les vrais artisans de paix ce sont ceux qui, ayant reçu cette paix de Dieu, la répandent autour d’eux, même si cela doit leur coûter ! Je pense à Martin Luther King, Rosa Parks, Anna politkovskaïa (journaliste russe assassinée parce qu’elle dénonçait les exactions de l’armée russe en Tchétchénie) : voici ce qu’elle disait : « Il revient à chacun de se déterminer, de montrer ce qui l'habite ; s'il est artisan de paix ou non. Et cela se vérifie à l'aulne du plus petit, du plus faible. L'heure n'est plus à la demi-mesure, au compromis ».

Voilà qui sont les artisans de paix : ce sont des guerriers ! Oui la paix de Jésus est guerrière ! car c’est un combat à mener pour qu’advienne la paix, jésus en sait quelque chose, puisqu’il y a laissé sa vie, et tant d’autres avant et après lui. Encore aujourd’hui, Jésus est au front, avec tous ceux qui œuvrent pour qu’advienne la paix ! Si vous voulez des détails sur l’équipement du guerrier de la paix, reportez-vous à la description de st Paul dans son épître aux éphésiens : « Tenez donc, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l'ardeur à annoncer l'Évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d'arrêter toutes les flèches enflammées du Mauvais.  Prenez le casque du salut et l'épée de l'Esprit, c'est-à-dire la parole de Dieu. En toute circonstance, que l'Esprit vous donne de prier et de supplier. Restez éveillés afin de persévérer dans la prière pour tous les fidèles ». (Ep, 6, 14 – 18)

Voilà les vraies armes de la paix ! Notre monde attend de tels artisans de paix. Mais il n'est point besoin d'être un surhomme pour être artisan de paix, il suffit, chacun à sa mesure, d'être fidèle au plus profond de désir qui nous habite. Car l’homme est fait pour la paix et non pour l’éparpillement ! L’homme recherche l’unification, c’est-à-dire l’unité de ma vie, la cohérence entre ce qu’il est et ce qu’il vit.

Vous l’avez remarqué, Jésus ne commence pas l’énumération des béatitudes par celle de la paix, elle vient comme au terme d’expériences qui toutes ensemble aboutissent à la paix : accepter de manquer, devenir humble et doux, vibrer à la souffrance de ce monde ou point d’en pleurer, laisser notre soif de justice nous lancer dans l’action avec un cœur miséricordieux, voilà ce qui peut apporter la paix, ce repos que nous cherchons tous et qui est à l’origine du vrai bonheur. Toutes les béatitudes sont donc au service de la paix intérieure et donc aussi avec ceux qui nous entourent. L’un ne va pas sans l’autre. Je ne serai jamais artisan de paix si, en moi, tout mon être fait la guerre, tout est en combat permanent. Les premières béatitudes nous invitent à cette réconciliation intérieure pour que nous puissions travailler à la réconciliation de ce monde.

            On peut donc traduire le début de cette béatitude ainsi : « Heureux les faisant-la-paix. » c’est à dire « ceux qui font surgir la paix », ou mieux encore « ceux qui ne cessent de répandre la paix » en la recevant du Christ, comme le dit st Paul dans son épître aux colossiens (1, 20), employant la même expression : « Il a été le faisant-la-paix, par le sang de sa Croix. ». Pour St Paul, faire la paix c’est abattre « les murs de séparation » (Ep 2, 14) tous les murs qui séparent encore aujourd’hui les hommes des femmes, les blancs des noirs, les riches des pauvres, les croyants des incroyants, les cathos des protestants, les juifs des musulmans,  les hétéros des homos, les divorcés des mariés, etc… C’est aussi ce que Jésus n’a cessé de dire et de faire. Vous le voyez, être artisan de paix n’est pas une mince affaire.  Et ce travail de réconciliation va encore plus loin : il s’agit de réconcilier les Humains avec la création tout entière.

 

La paix avec la création

Le Pape Benoît XVI dans son message pour la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2007 a rappelé le lien indissociable ente la paix pour la nature et la paix entre les hommes : « si la paix nous tient à cœur, cela implique d’avoir toujours plus présent à l’esprit les liens qui existent entre l’écologie naturelle, à savoir le respect de nature et l’écologie humaine. L'expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l'environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L'une et l'autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable — toujours actuel — de cette écologie multiforme de la paix. (…) Il est donc urgent, même dans le cadre des difficultés actuelles et des tensions internationales, de s'engager pour donner vie à une écologie humaine qui favorise la croissance de l'arbre de la paix ».

            St François d’Assise lui-même était parvenu, dans un monde très dur, à retrouver un chemin de réconciliation entre les êtres, à susciter autour de lui la fraternité. (cf son voyage en Turquie pour demander au Sultan d’arrêter la guerre). Il a fait découvrir qu'il est très difficile de prétendre à une réconciliation entre les hommes tant que l'on s'oppose à la création. Car l'homme, fragment du cosmos, est comme dominé par des forces qui demandent à être apprivoisées. Comme le dit Maurice Zundel : « Si l'homme a ses racines charnelles dans le cosmos, le cosmos, lui, a ses racines spirituelles dans le cœur de l'homme. » C'est là, dans le cœur de l'homme, que le cosmos trouve ses racines spirituelles.

            C'est ce qu'exprime superbement le Cantique des Créatures où François d’Assise, à la fin de sa vie, en livre le secret : l'eau, le vent, le feu y symbolisent les forces obscures qui nous habitent. Or dans son cantique, elles ont perdu tout caractère destructeur. François n'exprime donc pas seulement son amour des créatures mais aussi cette réconciliation avec ses forces intimes obscures. Je vous redonne ce texte que vous connaissez sûrement, mais avec la traduction de Jean Bastaire dans son livre « la fraternité cosmique » où il invite à louer Dieu non pas seulement POUR la terre, mais PAR la terre, le vent le feu…

1 Très haut, tout puissant et bon Seigneur,
à toi louange, gloire, honneur, et toute bénédiction ;

2 à toi seul ils conviennent, O Très-Haut,
et nul homme n'est digne de te nommer.

 

3 Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement par messire frère Soleil,
par qui tu nous donnes le jour, la lumière ;

4 il est beau, rayonnant d'une grande splendeur,
et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole.

 

5 Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Lune et les étoiles :
dans le ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles.

 

6 Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère Vent,
et pour l'air et pour les nuages, pour l'azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.

 

7 Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur Eau,
qui est très utile et très humble, précieuse et chaste.

 

8 Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère Feu,
par qui tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux, indomptable et fort.

 

9 Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur notre mère la Terre,
qui nous porte et nous nourrit, qui produit la diversité des fruits,
avec les fleurs diaprées et les herbes.

 

10 Loué sois-tu, mon Seigneur,

par ceux qui pardonnent par amour pour toi ; qui supportent épreuves et maladies :

 heureux s'ils conservent la paix, car par toi, le Très-Haut, ils seront couronnés.

 

11 Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper. 

Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ;
Heureux ceux qu'elle surprendra faisant ta volonté,
car la seconde mort ne pourra leur nuire.

 

12 Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâce et servez-le en toute humilité !

 

 

Ils seront appelés fils de Dieu :  

En hébreux biblique, l’expression « ils seront appelés » désigne une action qui, sans le nommer, a Dieu pour auteur, c’est un passif divin disent les exégètes.  On peut donc traduire sans tordre le sens : « Dieu les appellera fils ». On comprend alors quel sens extraordinaire prend cette phrase des béatitudes quand elle se conclut par le bonheur promis : Il donnera aux artisans de paix, aux « faisant la paix », le titre même de « fils de Dieu » qu'il accorde au Fils bien-aimé, le Messie. Quel honneur ! Commencez par être des « faisant-la-paix », dit Jésus et vous serez vous aussi des « fils de Dieu ».

Seconde remarque, je teins a rappeler que Jésus n’est pas le premier ni le seul à avoir été désigné comme fils de Dieu : en effet, dans la mythologie antique, l'expression « fils de dieu » désignait les dieux fils d'une divinité plus importante : en Phénicie, Baal et Mot étaient fils de El, le dieu suprême ; en Babylonie, Sin était fils d'Anu ; En Mésopotamie, bien avant Jésus, les rois et certains hommes aux vertus surhumaines portaient aussi ce titre. En Égypte, les pharaons étaient les fils du dieu solaire . Dans l'hellénisme contemporain du Nouveau Testament, on appelait « fils de Dieu » les empereurs romains qui bénéficiaient du culte royal de l'Orient, ainsi que les thaumaturges — dénommés aussi « hommes divins » — initiés des religions à mystères comme Apollonius de Tyane, considérés comme investis de forces divines.

Dans le Judaïsme aussi, l'emploi de l’expression « Fils de Dieu » est fréquent y compris dans la littérature biblique. Dans l'Ancien Testament, le Fils de Dieu est Israël (« Mon fils premier-né, c'est Israël », Exode 4, 22), en tant qu'il est choisi par Dieu pour une mission particulière. C'est aussi le roi d'Israël, représentant du peuple élu (2 Sam, 7 ; le Ps. 2). Sont également dotés de cette qualité les anges de la cour céleste (Job, i, 6 ; Ps. 29) ; les juges qui transmettent les sentences divines (Exode, 18, 15-19) ; plus tard dans le judaïsme, avec l'avènement d'une religion plus personnelle, ce sera le Juste israélite qui recevra ce titre à cause de son élection et de son obéissance à Dieu.

 

LE Fils de Dieu ou UN fils de Dieu ?

Présente plus de 120 fois dans le Nouveau Testament, cette appellation s’ajoute aux différents titres de Jésus, (Messie, Seigneur, Fils de l’homme, Rabbi, etc…) Marc encadre son Evangile de deux affirmations explicites : Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ « Fils de Dieu » (Marc 1,1)… « Vrai­ment cet homme était Fils de Dieu » (Marc 15,39). Chez Luc, dans le récit majeur de l’Annonciation, l’ange dit clairement : « celui qui va naître sera saint et sera appelé « Fils de Dieu »  » (Luc 1,35). En Mt 14, 34 à la suite de l’épisode de la marche sur les eaux, ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant Jésus et dirent « vraiment tu es Fils de Dieu »

Remarquez que dans toutes ces citations, il n’est pas dit « Le Fils de Dieu » mais « fils de Dieu » sans article ce qui peut se traduire par un pronom indéfini et écrire : « tu es UN fils de Dieu ». (Allez voir votre bible l’une ou l’autre de ces citations, et si c’est traduit « tu es LE fils de Dieu », sachez que ce n’est pas fidèle au texte grec).  Il arrive que certaines traductions ajoutent un article parce qu’ils veulent laisser entendre que Jésus est l’Unique Fils de Dieu. Mais les textes grecs ne disent pas cela.

Cette précision sémantique n’est pas un luxe : en effet, il est important pour moi que Jésus soit UN fils de Dieu et non LE fils de Dieu, car cela laisse de la place à d’autres pour le devenir aussi. La preuve, c’est que Jésus donne ce titre aux artisans de paix !  C’est donc que notre vocation consiste bien à devenir fils de Dieu : st Paul (encore lui) le dit aussi dans son épître aux Romains : « Tous ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. L'Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c'est un Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l'appelant : « Abba ! »  C'est donc l'Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8, 14 –16) 

Du coup, nous pouvons en conclure que ce terme « fils de Dieu » n’est pas réservé qu’à Jésus, c’est la théologie et les Pères de l’Eglise qui plus tard « tireront » le texte dans le sens d’une filiation unique. Mais si nous voulons être fidèles à la traduction grecque, et à toutes la bible où ce titre est utilisé bien plus largement que pour Jésus, alors il nous est permis de penser que les Humains sont aussi appelés à devenir fils et filles de Dieu.

Le chemin pour devenir fils de Dieu est donc d’être un « faisant la paix ».  Voici une donnée intéressante qu’il est bon de se rappeler à une époque où parfois, la morale semblerait vouloir passer au premier plan, et nous donner à croire qu’il faudrait être dans les clous, en règle, pour être fils de Dieu ! Non, et non nous dit Jésus, pour être fils de Dieu, il suffit d’être « faiseur de paix ! ». La conduite morale n’est pas première, elle est consécutive au fait d’être un faiseur de paix ! Commence à faire la paix alors ta conduite sera morale. Voilà ce que m’enseigne cette 7ème béatitude : participer à la filiation divine est à la fois un don et une tâche, c’est devenir, comme le Christ, acteurs de libération et artisans de paix, témoins de l’amour et de la lumière, signe du Dieu de Vie et porteurs d’espérance.

Dans un mois, je commenterai la dernière béatitude sur les persécutés, (en fait les deux dernières n’en font qu’une, car la 9ème est le développement de la 8ème, c’est pourquoi je parle de la dernière béatitude alors qu’il en reste encore deux).

 

Gilles Brocard