LETTRE A MIREILLE

 

Janvier 2015

 

Jeudi 1er janvier 2015

 

Mireille,

 

Avez-vous bien dormi ? Bon. Alors, je peux vous souhaiter une Bonne Année ! J'ai envie, pour exprimer ce matin les vœux que je formule pour vous, de reprendre l'ancien souhait : "Bonne année, bonne santé, et le Paradis à la fin de vos jours."

Pour une part, cette année qui commence dépend de ce que nous en ferons. Mais pour une autre part, cela ne dépend pas de nous. "C'est le Destin", disaient les anciens philosophes stoïciens grecs, qui établissaient toute une part de leur philosophie sur cette distinction entre ce qui est dépendant de nous et ce qui est indépendant de notre volonté.

 

Ce que nous en ferons, de ces trois cent soixante cinq jours ? Cela dépend de chacun. Je souhaite simplement que nous puissions bien remplir chacune de nos journées de paix, d'amour, d'attention aux autres et de joie. Le Paradis ? Oui, mais n'attendons pas la fin de nos jours. Le Paradis aujourd'hui et demain, voilà ce que je vous souhaite. Comme le chantait le Père Duval : "Ton ciel se fera sur terre avec tes bras". Chaque jour peut être le Paradis. Quant à ce qui est indépendant de nous... ! Je ne crois pas au "Destin" comme à une puissance maléfique ou bénéfique. Je ne crois pas non plus à la Fatalité. Je ne chanterai jamais "C'est écrit dans le ciel !" Il y a ainsi, dans chacune de nos vies, des interrogations auxquelles je n'ai pas de réponse.

 

Par contre, je crois à la Providence ; à l'amour du Père pour qui "pas un moineau ne tombe sans sa permission ", dit Jésus, sous forme de paradoxe. Et il ajoute : "N'ayez donc pas peur. Vous valez plus que tous les moineaux". A mes amis qui, comme moi, sont parvenus au "grand âge", je souhaite toujours de pouvoir envisager leur avenir sous les couleurs du printemps, particulièrement le vert de l'espérance, alors que tant de plus jeunes que nous l'envisagent sous les couleurs grises de l'automne, avec ses feuilles mortes qu'on ramasse à la pelle. Je vous souhaite de vivre la confiance en l'amour du Père. Et donc d'avoir le courage de tenir debout même dans l'adversité. Dieu veille, il a souci de ses enfants.

 

Bien ! Sur ces pieuses considérations, je m'arrête. Je vais maintenant célébrer l'Eucharistie. Vous serez présents à ma prière, vous et tous mes amis de par le vaste monde. "Que le Seigneur vous bénisse et vous garde ; qu'il fasse briller sur vous son visage, qu'il se penche vers vous et qu'il vous apporte la paix." (Livre des Nombres 6, 22-27)

 

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Vendredi 2 janvier 2015

 

Mireille,

 

Ce fut ma première occupation, hier matin : mettre en place les nouveaux calendriers. Plus exactement LE nouveau calendrier. C'est un magnifique calendrier que Philippe m'offre gentiment chaque année ; il reproduit, chaque quinzaine, une icône qui vient d'une des régions chrétiennes de l'Europe ou du Moyen Orient. Cette année, les reproductions viennent "de Catalogne à Byzance". Il y a plus de vingt ans que cette initiative a pris naissance. Au début, chaque année, c'était une série d'icônes provenant d'URSS. Il s'agissait alors de venir en aide financièrement à la pauvre Eglise orthodoxe locale. Aujourd'hui, la sélection des icônes s'est considérablement élargie, mais toujours avec un grand souci de qualité, aussi bien dans leur choix que dans leur reproduction. Chaque matin, en entrant dans la cuisine, je le consulte.

Pendant des années, le calendrier des icônes a voisiné avec deux autres confrères : le calendrier des Postes et un calendrier à effeuiller chaque jour, qui m'était proposé chaque année par une vieille dame, de confession évangélique. Ce calendrier de la Bonne Semence, elle en plaçait un nombre important dans le village. Et chaque jour, en l'effeuillant, j'avais un verset biblique qui m'interpellait. Hélas, le facteur - pardon : le préposé - ne vient plus nous rendre visite ; les bonnes habitudes se perdent. De même, ma vieille dame ne fait plus sa tournée annuelle. Tout passe !

C'est dommage. Je me souviens de ce petit feuillet d'un matin de janvier, il y a quelques années de cela, où c'était Job qui s'écriait : " Mes jours ont passé plus vite qu'un coureur, ils fuient."  Et le psaume 39, dans le même sens, s'adressait à Dieu pour lui dire : " Voici, tu m'as donné des jours comme la largeur d'une main, et ma durée est comme un rien devant toi."

Cette réflexion sur le temps et sa durée me poursuit depuis mon enfance. Depuis le jour où j'ai entendu mon curé, parlant de Dieu, dire qu' "à ses yeux mille ans sont comme un jour."Alors, la durée de ma propre existence, bientôt quatre-vingt quatorze ans, c'est si peu de choses, à ses yeux ! Avec le psaume 31, je lui dis : "Je compte sur toi, Seigneur. Tu es mon Dieu. Mes temps sont dans ta main." Pourquoi me faire du souci, puisque je n'y puis rien changer, et que "mes temps sont dans la main de Celui en qui je mets ma confiance ?

 

 

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Samedi 3 janvier 2015

 

Mireille,

 

Dans son numéro du 1er janvier, Le Point  publie un "Baromètre mondial de l'optimisme". Il classe ainsi les dix pays qui font le plus confiance à l'avenir et les dix pays qui sont les plus pessimistes. Bien sûr, il ne s'agit que d'un sondage, et je vous ai souvent dit combien j'étais  méfiant sur cette manière de faire. Mais enfin, même approximatifs, de tels classements peuvent être éclairants, à titre indicatif.

Donc, selon ce sondage,  on apprend que sur les dix pays  les plus pessimistes, sept sont des pays européens. En tête, l'Italie, dont 42% des habitants pensent que l'année 2015 sera pire que 2014. En deuxième position, la France, pour qui 34% des citoyens pensent également que l'année qui commence sera pire que la précédente, seulement 17% de français estimant  qu'elle sera meilleure. A voir la tête de la plupart de mes compatriotes, cela ne m'étonne pas.

La surprise m'est venue du classement des 10 pays au monde qui comptent parmi les plus optimistes. Sur ces dix pays il n'y a pas un seul pays européen. Les dix sont africains ou asiatiques. Et en première position, je découvre le Nigéria (vous savez, le pays où la secte des tueurs de Boko-Aram continue d'opérer des massacres, et où 69% des habitants vivent avec 2 dollars par jour.) Les Indiens, les Pakistanais, les Afghans et naturellement les Chinois figurent dans cette liste.

Bien sûr, les pays qui se placent parmi les plus optimistes pour 2015 sont parmi ceux qui ont connu une année 2014 passablement désastreuse. Pour eux, les choses ne peuvent qu'aller mieux. Et si les pays développés et en paix se classent parmi les plus pessimistes, c'est qu'ils considèrent tous les changements possibles comme des atteintes à leurs droits intangibles, avec la fin assez probable de l'Etat providence.

Et voilà : mes compatriotes broient du noir. Réflexe d'enfants gâtés ? Je ne le crois qu'à moitié. Je préfère les comparer à ces hommes du proverbe qui sont catalogués en bien ou en mal selon qu'ils estiment leur verre comme "à moitié plein" ou "à moitié vide". Plutôt que de considérer toujours ce qui ne va pas, ah, s'il pouvaient enfin regarder tout ce qui va, tout ce qui progresse, tout ce qui facilite la vie, la connaissance, le partage, le bonheur de vivre ! Il faudrait peut-être un peu nous remuer, nous les Français.

 

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Dimanche 4 janvier 2015

 

Mireille,

 

A une vingtaine de kilomètres de mon village, il y avait autrefois une abbaye cistercienne. Pendant quelques siècles, elle fut florissante, avant d'être pillée, détruite et brûlée, puis chaque fois partiellement reconstruite, jusqu'à ce qu'à la Révolution française, elle ne fut entièrement anéantie et ne devienne une carrière de pierre. Il n'en reste rien, de nos jours, sinon un souvenir et le nom d'un lieudit : c'est "l'abbaye des trois rois." Vers 1163, en effet, l'empereur germanique Frédéric Barberousse, ayant décidé de raser la ville de Milan, passa dans notre région avec son armée. Il confia pour un temps aux moines de l'abbaye les reliques des trois rois mages avant de les faire transporter à Cologne, où elles se trouvent aujourd'hui encore, dans l'impressionnante cathédrale. Et pour remercier les moines de notre abbaye voisine pour leur hospitalité, il leur offrir une relique : la moitié d'un pouce de l'un des trois rois mages. C'est ainsi que l'abbaye devint "l'abbaye des trois rois", lieu d'importants pèlerinages pendant plusieurs siècles, notamment le jour de l'Epiphanie.

Si l'abbaye a disparu, la fête de l'Epiphanie demeure, plus vivante que jamais dans le monde chrétien. Pas particulièrement comme fête liturgique, mais parce que l'événement raconté par l'évangile selon saint Matthieu s'est trouvé enrichi, tout au long des siècles, de quantité de légendes. Car notre récit évangélique ne parle pas de rois, ne dit pas combien ils étaient ni d'où ils venaient. C'est la légende qui leur a même attribué des noms : Melchior, Gaspard et Balthasar. Le récit évangélique lui-même comporte des éléments plus ou moins légendaires, notamment cette histoire d'une étoile qui apparait, puis disparait, avant de venir stationner sur une maison, etc... Relisez donc l'évangile de ce jour.

Plus important que la relation d'un événement, il y a là toute une catéchèse de l'Eglise primitive, qui oppose ceux qui cherchent et ceux qui savent. Ceux qui cherchent (les mages) se déplacent : il ont vraiment envie de rencontrer l'enfant annoncé par les prophètes ; par contre, ceux qui savent, les autorités religieuses de Jérusalem, qui indiquent même le lieu où doit naître le Messie, ne se déplacent pas. Ils restent à Jérusalem.

Voilà l'une des leçons du récit imagé de l'épiphanie. Nous pouvons l'actualiser pour notre propre comportement

En route !

 

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Lundi 5 janvier 2015

 

Mireille,

 

Vendredi dernier, j'étais invité à déjeuner chez des amis belfortains. Une amitié qui se prolonge de génération en génération, depuis près de 70 ans. J'étais déjà le célébrant du mariage des parents de mon hôte, médecin comme le furent avant lui son père et son grand-père, et comme l'est aujourd'hui sa fille aînée.  Au cours de la conversation, on en vint à parler de l'un de ses nombreux et divers centres d'intérêt, l'histoire de l'Eglise. Et lorsqu'il m'a présenté sa bibliothèque, il en a extrait les quatre tomes de l'Histoire ecclésiastique,rédigée au IVe siècle par Eusèbe de Césarée, un Père de l'Eglise, me signalant au passage combien il avait été intéressé par la présentation qu'en fait le chanoine Gustave Bardy.

Gustave Bardy ! J'ai eu la chance de le connaître, alors que j'étais vicaire à Belfort. Il était issu d'une famille originaire du Massif Central, si j'ai bonne mémoire. Une famille implantée chez nous au temps de la conquête de Belfort par Louis XIV. Ses deux sœurs étaient nos paroissiennes ; elles habitaient une belle maison à l'entrée de la vieille ville, à proximité de la résidence du gouverneur militaire. Et le chanoine Bardy venait passer quelques semaines de vacances chez ses sœurs, chaque été. Naturellement, l'archiprêtre, qui était de son âge, l'invitait fréquemment à déjeuner. C'était une fête pour moi. 
Gustave Bardy était, à cette époque-là, totalement sourd. Alors on lui glissait un petit billet avec une question et ses réponses étaient un régal. Il était l'un des grands spécialistes des Pères de l'Eglise - c'est lui qui a traduit et présenté l'Histoire Ecclésiastique ; il travaillait à l'époque sur saint Augustin, après avoir publié en 1940 un "Saint Augustin, l'homme et l'oeuvre"- mais il s'intéressait tout autant à notre époque qu'aux auteurs du Ve siècle de notre ère. Je me souviens combien il était fier d'avoir été l'un des premiers abonnés à la revue Esprit, à la demande de Mounier, dès 1932. Il adorait raconter, et c'était passionnant. On aurait bien voulu passer l'après-midi à table. 
J'ai revu le chanoine Bardy dans les dernières années de sa vie, alors que j'était curé d'une petite paroisse assez proche de la Côte d'Or. Car c'est au grand séminaire de Dijon que Gustave Bardy avait trouvé refuge ; si j'ai bonne souvenance, il avait été accusé de modernisme et exclu de l'Institut catholique de Lille.  Il était toujours aussi accueillant envers le jeune prêtre curieux que j'étais. Je me souviens de son immense bibliothèque, qui occupait un vaste espace du séminaire. C'est devenu la Bibliothèque diocésaine Gustave Bardy. 
Le Père Bardy est mort en 1955 à Belfort. Il avait 74 ans. Je reste marqué par ce grand chercheur d'une extraordinaire ouverture d'esprit. "Leurs œuvres les suivent" dit la Bible.

 

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Mardi 6 janvier 2015

 

Mireille,

 

En vous présentant, hier, l'un des prêtres que j'ai le plus admiré, le Père Bardy, je concluais par cette phrase du livre de l'Apocalypse : "Leurs œuvres les suivent." En me relisant ce matin, j'ai pensé à un autre de mes "éveilleurs" : l'abbé Lemoine. C'est lui qui nous a le plus marqués dans nos années de séminaire. C'était en 1940. J'entrais au Grand Séminaire de Besançon, début octobre. Beaucoup d'absents, camarades faits prisonniers, d'autres expédiés aux chantiers de jeunesse créés par le gouvernement Pétain, d'autres enfin hésitant à franchir clandestinement la ligne de démarcation ; manquaient également des profs, et notamment le prof d'Ecriture sainte, dont on venait d'apprendre qu'il s'était inscrit à la fac' de Clermont Ferrand (où avait été transférée la fac de Strasbourg expulsée d'Alsace.) Pour le remplacer, l'archevêque proposa le curé de Velotte, un village voisin : l'abbé Lemoine. Réticences du supérieur du séminaire : l'abbé Lemoine avait été démis de ses fonctions de chercheur, suspecté qu'il avait été de modernisme. Chassé de Paris, il avait été recueilli par notre archevêque,  jadis son condisciple au séminaire de Saint Sulpice. Malgré les réticences de notre corps professoral, l'abbé Lemoine vint nous donner des cours d'Ecriture Sainte. Ce fut pour nous une chance extraordinaire. C'est grâce à lui que nous avons hérité d'une véritable passion pour l'étude des Ecritures ; une passion que ne m'a jamais quitté.

L'abbé Lemoine était un chercheur dont les compétences étaient d'une rare dimension, particulièrement en langues orientales anciennes, ce qui lui permettait de travailler personnellement sur les textes originaux, en évitant les écueils des traductions approximatives. Et voilà que dès les premiers cours, il nous faisait partager ses passions : la Bible, que nous ne connaissions pas, devenait un livre vivant, dont il fallait explorer aussi bien les origines diverses que l'environnement qui avait favorisé la naissance de ses différents livres. Je me souviens de l'explosion de joie qui fut la sienne lorsque Pie XII, en 1943, ouvrit aux exégètes la possibilité d'une recherche historico-critique, interdite jusque là.

Tout avait été bloqué au début du XXe siècle, lorsque Pie X avait condamné ce qu'il appelait le modernisme (il faudra que je vous en parle un jour). Les exégètes, aussi bien que les historiens et autres professeurs et chercheurs devaient cesser toute recherche et se borner à rabâcher les enseignements des temps passés. Vous imaginez donc la bouffée d'air frais qui nous parvint (du moins en cette matière), dans les années 40-44, durant nos quatre années de théologie. J'en suis aujourd'hui encore l'heureux bénéficiaire.

 

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Mercredi 7 janvier 2015

 

Mireille,

 

Les lettres de vœux, les belles cartes, souvent reproductions d'artistes, les petites cartes, tellement modestes, s'entassent sur mon bureau. Il va falloir répondre. Le bonheur, c'est de les recevoir. Le travail, c'est d'y répondre. En fait, elles sont de moins en moins nombreuses. De plus en plus elles sont supplantées par les mille moyens de communication modernes.

Aujourd'hui en effet, il y a mille manières de présenter ses vœux à ceux qu'on aime. Le plus simple et le plus direct : un coup de téléphone, plus ou moins long selon que l'interlocuteur est plus ou moins bavard ou plus ou moins éloigné (parfois, ça coûte cher, un coup de fil !). Il y a, d'année en année plus nombreux, les mails. C'est la manière la plus facile et la plus rapide pour se manifester à l'occasion de la nouvelle année. On peut également utiliser Facebook  Mais si l'on veut marquer, en ce temps de l'année, toute l'affection qu'on éprouve pour autrui,  rien n'est plus vrai qu'une visite. Il faut faire la démarche, se déplacer, pour se rencontrer et échanger. Prendre de son temps, donner de son temps aux autres. Mais quand on ne peut pas se déplacer, il y a les cartes, ou les lettres, plus ou moins longues, plus ou moins artistiques.

Quand j'étais enfant, mes parents tenaient un café. J'ai grandi dans un café. C'est une bonne expérience. Et je me souviens qu'au temps de Noël apparaissait chaque année un vieil homme qui, assis à une table, devant son verre de vin rouge, peignait des cartes de vœux qu'il allait ensuite vendre sur les marchés. J'étais fasciné par ce travail d'artiste : comment, sous ses doigts, naissait une rose, une pensée, quelque autre fleur, ou un paysage de neige. Et surtout, le fin du fin, c'était quand il ouvrait une petite bouteille, qu'il y trempait sa  plume et qu'il écrivait « Meilleurs Vœux » en lettres d'or ! J'aurais voulu écrire, moi aussi, en lettres d'or. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, la plus modeste de ces cartes de vœux m'est chère, car elle m'apporte, mieux que tout, un témoignage d'affection. Reste ensuite, pour moi, à y répondre, d'une manière personnelle. Comment témoigner avec des pauvres mots l'affection qu'on a pour chacun ? Ah, que je voudrais pouvoir écrire toujours en lettres d'or !

 

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Jeudi 8 janvier 2015

(en retard : panne d'Internet de 8h30 à 10h45)

 

Mireille,

 

« La France compte quarante millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement », écrivait un humoriste du XIXe siècle. Comme quoi il n'y a « rien de nouveau sous le soleil ». Viticulteurs, fonctionnaires, agriculteurs, médecins, enseignants, cheminots, infirmières, policiers ou juges, conducteurs d'autobus ou gardiens de prison, je cherche une profession qui, de nos jours, ne manifeste pas, et souvent par la grève, son mécontentement. Personne n'est-il donc content de son sort, dans la « douce France » d'aujourd'hui ?

 

Dernièrement, je déjeunais chez des amis, et chacun des deux hommes avec qui j'étais à table surenchérissait dans les récriminations. Fiscalité écrasante, insécurité, avenir bouché pour les jeunes, invasion d'immigrés, discriminations, fraudes en tous genres et impunité des hommes au pouvoir, immoralité de toutes sortes. C'était à croire que nous vivons dans un pays en totale perdition et sans aucun avenir. Or l'un de mes convives rentrait de vacances d'hiver au Maroc, et l'autre allait partir en croisière avec des amis !

 

De retour chez moi, je pensais à cette mamie, rencontrée il y a quelques jours, qui a vécu toute une vie de labeur sans jamais être riche, et qui me disait combien la vie, pour elle, était belle et valait la peine d'être vécue. En me disant cela, je lisais dans ses yeux la joie de vivre. « Et pourtant je vous dis que le bonheur existe », écrivait Aragon. Encore faut-il savoir le cueillir.

 

Encore faut-il, également qu'il n'y ait pas quelques fanatiques attardés mentalement qui viennent semer la mort de 12 de nos compatriotes. Je vous en parlerai plus longuement.

 

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Vendredi 9 janvier 2015

 

Mireille,

 

Lorsque j'ai appris par une voisine l'horrible tuerie qui avait eu lieu dans les locaux de Charlie Hebdo, je venais de terminer la lecture du Point de la semaine dernière par un article intitulé "Mais pourquoi veut-il me tuer ?" L'auteur, Kamel Daoud, a été l'objet d'une fatwa lancée contre lui par un imam salafiste algérien "pour apostasie et hérésie". La raison de cette condamnation : le livre qu'il vient de publier, "Meursaut, contre-enquête" un livre qui connait un grand succès depuis plus de six mois. Il se demande donc pourquoi cette condamnation, et il écrit : "Un djihadiste est toujours l'imbécile d'un autre. Dans ce cas, l'imam qui veut ma peau pour tapis de ses prières est l'imbécile du régime. En gros, en Algérie, les islamistes et le régime se partagent les territoires : les islamistes gèrent l'au-delà, le régime gère le pétrole, la terre, l'ici-bas..."

 

Mais nous, nous sommes en France. Et pour les djihadistes français, pas besoin de fatwas officielles. "Le témoin a dit la vérité : il doit être exécuté", chantait déjà Guy Béart. Je n'avais pas de sympathie particulière pour les caricaturistes de Charlie Hebdo, bien qu'étant parfois admiratif pour la qualité de leurs œuvres. Pendant des années, jadis, j'ai tenu, année après année, des cahiers dans lesquels je collais les caricatures qui, mieux que de longs articles, rappelaient les événements quotidiens  ; mais là n'est pas la question : les caricaturistes de Charlie Hebdo avaient droit, comme chacun de nous, à une pleine et entière liberté d'expression. Seules les autorités judiciaires peuvent en marquer les limites.

 

Voila donc, en ces premiers jours de l'année, notre pays unanime comme rarement il le fut pour honorer ses nouveaux martyrs. J'emploie intentionnellement le mot martyr qui n'est que l'utilisation souvent religieuse du mot grec marturios, qui signifie témoin. Témoins qui ont consacré toute leur vie à mettre en valeur le don qu'ils avaient reçu : dire ce qu'ils pensaient avec un simple crayon sur une feuille de papier. Il nous faut les en remercier.

 

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Samedi 10 janvier 2015

 

Mireille,

 

Je viens de consulter mon agenda liturgique. Il me signale que demain commence le « temps ordinaire ». Après le temps de l'Avent et le temps de Noël, avant le temps du Carême et le temps de Pâques, il y a le temps ordinaire. Et demain, même si on célèbre la fête du Baptême du Seigneur, on, inaugure le "temps ordinaire"; c'est la « première semaine du temps ordinaire » qui commence !

Comme s'il pouvait y avoir un dimanche qui soit « ordinaire » Et même un temps de l'année qui soit ordinaire. Et même un jour de ce temps qui soit ordinaire ! Je n'ai jamais employé cette appellation, au temps où j'étais curé. Je parlais de « dimanches dans l'année ». Point final ! Les spécialistes en liturgie, qui ont modifié considérablement notre manière de célébrer, après le Concile Vatican II, ont réalisé, certes, des choses excellentes. Mais on a l'impression qu'ils ont parfois travaillé dans la hâte pour remplacer ce qui avait été mûri pendant des siècles. En tout cas, l'expression « temps ordinaire » n'est pas très heureuse.

Ce jour qui commence n'a rien d'ordinaire ni de banal. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je sais d'expérience que j'aurai certainement à cueillir quelque petit bonheur, et à en faire profiter d'autres. Je sais également que je rencontrerai des gens « tristes, malades ou malheureux », pour peu que je sorte de chez moi. C'est la routine, me direz-vous peut-être ! Certainement pas, si l'on commence sa journée en se disant que nous vivons « le temps où Dieu fait grâce à notre terre, le temps de vivre en grâce avec nos frères ». Et cela, c'est extra-ordinaire, n'est-ce pas !

 

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Dimanche 11 janvier 2015

 

Mireille,

 

Autrefois, je me demandais souvent pourquoi Jésus avait tenu à se faire baptiser par Jean Baptiste. Ce baptême donné par Jean, en effet, était un geste de purification pour tous ceux qui se déclaraient pécheurs. Ils venaient au Jourdain et là, ils faisaient ce geste significatif de plonger (le mot baptême, rappelez-vous, signifie plongeon) dans l'eau du fleuve, pour être lavés de leur péché. Mais Jésus, lui, n'est pas un pécheur ! Alors pourquoi éprouve-t-il le besoin de faire le même geste que les autres ?

Le début de l'évangile de Marc me suggère une réponse. En résumé : ce n'est que progressivement que Jésus a pris conscience de ce qu'il est réellement : fils d'homme, certes, mais aussi fils de Dieu. Quand il était gosse, puis adolescent, et plus tard quand il vivait sa condition de charpentier (et cela pendant trente ans), il se considérait comme un être humain, un point c'est tout. Et c'est un homme, un simple  travailleur de Nazareth, le charpentier du village, qui arrive ce jour là au Jourdain. Au milieu de la foule, comme les autres, il plonge. Et c'est à ce moment-là, selon l'évangile de Marc, que lui est révélée sa véritable nature : le ciel s'ouvre, une voix venant des cieux se fait entendre, et il entend distinctement cette parole : "Tu es mon Fils bien-aimé, je mets en toi toute ma joie." Puis, tout de suite après, l'Esprit le fait aller dans le désert pour une "retraite" de quarante jours.

Jésus va accueillir cette révélation divine dans son interprétation la plus littérale ; la suite de l'évangile le précise. Immédiatement commence sa mission : après avoir résisté à la tentation, il appelle quelques travailleurs à le suivre, et le voilà qui parcourt la région, annonçant la Bonne Nouvelle, guérissant des malades, inaugurant ce monde nouveau par des gestes significatifs. Parce que, dit-il, il faut qu'il fasse en tout la volonté de son Père. Même si ses proches ne comprennent pas et le prennent pour un fou. Mais les foules accourent, beaucoup le suivront, jusqu'à ce jour qu'il appelle un autre Baptême : un plongeon dans la mort un vendredi, pour en ressortir Vivant le jour de Pâques.

La baptême de Jésus, c'est le jour inaugural qui conditionne toute sa vie. C'est pourquoi nous possédons quatre relations de l'événement : les quatre évangélistes le rapportent, presque dans les mêmes termes. Et c'est un des deux événements dont les quatre évangélistes font mémoire. Jésus est le premier-né de notre famille. C'est aujourd'hui notre fête. En effet, au jour de notre propre baptême, nous sommes devenus enfants de Dieu. Fils adoptifs, certes, mais "enfants bien-aimés" du Père. C'est notre fierté. Cela engage toute notre vie.

 

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Lundi 12 janvier 2015

 

Mireille,

 

Les journées d'intense émotion qui ont suivi les tueries du 7 et du 9 janvier ont connu leur point d'orgue, hier, avec cet extraordinaire défilé parisien. L'émotion une fois retombée - car elle retombera, obligatoirement - il nous faudra réfléchir. Tous, aussi bien responsables politiques que simples citoyens, nous devrons nous demander quelles sont les origines d'une telle haine, d'une telle violence ; et nous devrons chercher comment y remédier. A mes yeux, la situation est grave.

 

L'année dernier a connu, particulièrement en certains pays d'Afrique, une violente épidémie due au virus Ebola. Elle a causé la mort d'au moins 8 000 personnes. Ce virus a été découvert en 1976, mais ce n'est que près de quarante ans plus tard qu'il provoque une terrible épidémie, contre laquelle toutes les autorités sanitaires se mobilisent pour l'éradiquer. J'ai envie de comparer l'islamisme au virus Ebola. Comme lui, il se propage de façon plus ou  moins souterraine, jusqu'au jour où ses ravages éclatent en plein jour.

 

Dans le grand ensemble dont je fus le curé pendant quarante-et-un ans, j'ai été témoin, sans pouvoir l'analyser, de toute une mutation dans les comportements des jeunes immigrés musulmans. Nos relations furent longtemps cordiales. On prêtait une salle sous l'église pour l'école où les enfants apprenaient l'arabe, le samedi et le dimanche ; les gosses se déplaçaient pour dire bonjour en se rendant au collège; certains venaient demander un soutien lorsqu'ils avaient une difficulté pour une version latine ;  des filles se disputaient pour venir faire l'entretien de la cure pendant les vacances  ; et les grands qui faisaient de la JOC passaient des heures à la Maison Paroissiale, où nous les appelions "les envahisseurs", tant ile étaient bruyants et agités. Mais ils étaient tellement chaleureux, ces méridionaux ! Et voilà que, progressivement tout a évolué. C'était, si je m'en souviens bien, dans les années 75-80 : ces gosses qui passaient sans dire bonjour, ces regards distants, la rupture de toutes ces relations amicales qui s'étaient tissées au long des années... Bien sûr, c'était essentiellement le fait des jeunes ; nos relations avec la population adulte continuaient à être bonnes, mais je me suis souvent demandé pourquoi on assistait impuissants à une réelle cassure. 

 

Aujourd'hui, je me demande s'il ne s'agissait pas de l'arrivée d'un nouvel Ebola, d'une sorte de virus qui contamine, non pas les corps, mais les esprits, dans la mesure où ils sont fragiles. Je lisais avant-hier le témoignage d'une institutrice effarée des réactions négatives de certains de ses jeunes élèves lorsqu'elle leur demanda de faire une minute de silence, jeudi dernier, ces enfants qui déclarent : "en insultant le Prophète, c'est nous tous qui sommes insultés". Dans un quartier de Besançon comme dans d'autres quartiers de certaines villes, ce sont ces cris de joie et ces feux d'artifice qui saluent les actes barbares commis par des tueurs au nom d'un islamisme vengeur. Avez-vous consulté Facebook ?

Il nous faut être lucides. Mais trouverons-nous un vaccin ?

 

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Mardi 13 janvier 2015

 

Mireille,

 

         Je me souviens avoir lu, il y a bien longtemps, un gros roman qui m'a passionné à un tel point qu'aujourd'hui encore - et peut-être plus particulièrement en ces jours de violence - j'y fais référence. Il s'agit d'Alamut

Alamut, c'est un roman qui aurait pu ne jamais paraître en France : il a été écrit en slovène en 1938. Le slovène n'est pas une langue très répandue, vous en conviendrez. L'auteur a fait ses études à Ljubljana et a toujours vécu en Yougoslavie. C'est dire que la diffusion d'Alamut a été plus que confidentielle. Et ce n'est qu'en 1988, donc cinquante ans après sa rédaction, que ce roman a été traduit en français et édité chez Phébus. Je crois qu'on le trouve maintenant en livre de poche.

Partant d'une base historique, l'histoire du « vieux de la montagne », fondateur de la secte des ashishiiyya (d'où vient le mot assassin), littéralement « les mangeurs de haschich », qui vivait au XIe siècle en Iran, l'auteur, sans vouloir délivrer un « message », raconte la genèse des totalitarismes. S'il pense, en écrivant son roman en 1938, à Hitler, Staline, Mussolini, il me fait penser irrésistiblement, moi qui le lis aujourd'hui, à Ben Laden et à ses successeurs Les méthodes de terreur qu'il décrit sont très exactement celles que pratique, au détail près, l'intégrisme islamique d'aujourd'hui. Le « vieux de la montagne » résume admirablement le projet : « Ainsi la suprématie appartiendrait-t-elle à celui qui tiendrait tous les souverains du monde enchaînés par la peur… » Il suffit de remplacer souverains par gouvernements , et on y est !

Toutefois, pas de « morale » dans le discours de Vladimir Bartol (j'allais oublier de vous donner le nom de l'auteur). Ce n'est pas un roman à thèse, chargé de délivrer un « message ». Ca se lit…comme un roman. Vous y trouverez, à côté des redoutables jeunes hommes qu'on forme pour qu'ils deviennent des fédayins, capable de mourir pour la cause, mais totalement séparées d'eux, d'adorables jeunes filles admirablement dressées pour être de parfaites " houris ". Le Maître a la clé de ce paradis sur terre, et les meilleurs combattants en font l'expérience, pour une nuit seulement. De quoi vous faire rêver !

        Je vous le dis, j'ai été captivé !

 

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Mercredi 14 janvier 2015

 

Mireille,

 

Avez-vous besoin de retourner à l'école ? Vous me répondrez qu'au siècle de la formation permanente, cela serait utile à tous et à chacun. Il y a quelques années, j'avais lu un reportage sur un nouveau type d'école : l'école des parents.  En Angleterre - je ne sais pas si cela existe encore aujourd'hui - c'était du dernier chic de suivre les cours de cette école, pour des parents branchés. A 76 euros la séance, ce n'est pas donné, évidemment, mais que ne ferait-on pas pour réussir l'éducation de ces chers petits ! Les titres de quelques-uns de ces cours étaient révélateurs  : « Affronter les crises de colère », « régler la rivalité entre frères et sœurs », « développer la confiance en soi des enfants », ou encore « apprendre à manger sain ».

A côté des volontaires fortunés qui s'y pressaient, on trouvait dans ces écoles une autre clientèle à qui ces séances étaient imposées par la justice : les parents d'enfants qui ont eu des démêlés avec la loi.

Je veux bien croire que le métier de parents s'apprend. Mais je ne suis pas certain que ça réussisse au moyen de cours et grâce à un enseignement plus ou moins scolaire. . Je me souviens de vacances que nous avions organisées, il y a une bonne quarantaine d'années, entre une quinzaine d'amis, dans une grande villa que nous avions louée en Espagne. Il y avait, au milieu du groupe, deux enfants de 7-8 ans, les fils d'un couple que nous aimions bien. Ces deux garçons étaient épouvantables: jamais ils ne disaient bonjour, bonsoir ou merci ; sans cesse d'un air renfrogné, jamais contents de ce qu'on projetait. Bref, désagréables au possible. Non seulement avec nous, mais de la même façon avec leurs parents. Un jour, j'ai compris : la maman étant malade, nous sommes allés, tous en chœur, la visiter dans sa chambre. Sur la table de nuit, il y avait une pile de livres. Curieux comme je le suis, j'ai regardé les titres : c'étaient tous, oui tous, des bouquins de pédagogie.

 

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Jeudi 15 janvier 2015

 

Mireille,

 

Lundi dernier, j'ai eu la visite de Gervasio. Ce fut pour moi un réel plaisir. Je crois vous avoir déjà parlé de Gervasio. C'est un octogénaire d'origine polonaise qui depuis des années s'occupe de mon jardin, des ses arbres fruitiers, de sa haie. Il a connu, dans son enfance, l'invasion et l'occupation allemande ; et de ce fait, m'a-t-il raconté, il n'a pas été à l'école avant la victoire de 1945. Puis il est venu travailler en France, y a fondé un foyer. C'est avant tout un travailleur. Il possède un champ d'une grande surface, dans lequel il cultive quantité de légumes, principalement des pommes de terre. Il y passe une grande partie de ses journées. Il y retrouve ses copains. Ensemble, ils y nourrissent des chats sans doute abandonnés par leurs premiers propriétaires. Quand Gervasio vient chez moi, les chats du voisinage accourent vers lui pour se faire caresser, alors qu'ils me traitent, moi, en étranger et en ennemi. 
J'ai tort de vous dire que Gervasio est "avant tout un travailleur." Avant tout, c'est un chrétien. Pour rien au monde il ne manquerait la messe du dimanche. Sauf, bien sûr, ces trois derniers mois où il fut hospitalisé. Une sévère prostatite, Examens, préparation, opération, convalescence... Et dimanche dernier, il décida, pour une première sortie, d'aller à la messe, qui avait lieu dans un village voisin. Malheureusement, son auto ne voulut pas démarrer, la batterie étant à plat.. Que faire ? Gervasio est un  obstiné têtu. Tout simplement il a pris son vélo pour aller à la messe.

Et le lendemain - lundi dernier - il est venu me souhaiter la bonne année. Un tel geste m'a rempli de bonheur et d'admiration. De l'admiration, j'en ai depuis longtemps  pour Gervasio. Si vous saviez quel courage et quelle compétence dans son travail ! Il arrive chez moi au début de l'après-midi, Inutile de lui dire ce qu'il y a à faire. Il sait, et c'est lui qui décide. Et il ne quitte son travail que lorsque tout est achevé. Vers 19 heures. Entretemps, inutile de lui offrir un moment d'arrêt pour boire quelque chose. Il refuse. Ce n'est que lorsqu'il a terminé qu'il me dit "canette". Alors il entre, me prépare un siège, s'assied lui-même. Toujours à la même place. Et nous prenons le temps de déguster une bière, en essayant de discuter un peu. J'essaie, mais ce n'est pas toujours facile, car j'ai du mal à comprendre Gervasio dans le langage qu'il utilise : ce n'est pas un français très académique, vous le pensez bien. Et cependant on arrive à échanger et à se comprendre.

Voilà ! c'est fini. Gervasio ne viendra plus pour s'occuper des arbres, de l'herbe ou de la haie. Son médecin le lui a interdit, et, il obéit, lui qui d'habitude n'en faisait qu'à sa tête. Mais il m'a assuré qu'il continuerait à venir me voir, histoire d'entretenir une relation que, personnellement, j'apprécie chaleureusement. 

 

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Vendredi 16 janvier 2015

 

Mireille,

 

C'était, si je me rappelle bien, il y a quelques mois. L'automne dernier. Je venais de rencontrer, une fois de plus, des gens qui se lamentaient. Pour eux, tout était sombre, mauvais, désespérant, perdu. Le présent comme les perspectives d'avenir. Ils énuméraient les responsables de cet état de fait ;  ils étaient nombreux. En rentrant à la maison, je me suis dit qu'un jour, il me faudrait prêcher contre le pessimisme ambiant et dire toutes les raisons que nous avons de chanter malgré tout "la vie en rose". Et ce projet - n'est-il pas trop optimiste ? - a inspiré quelques réflexions, quelques conseils que j'ai livrés sur ce site, occasionnellement. Et puis, l'actualité se faisant plus pressante, j'ai abandonné. J'en étais alors à me demander si la Bible parle du rire, en quels termes et dans quelles circonstances, et notamment si, parlant de Dieu, elle le présente en train de rire. J'ai donc consulté des Concordances (des ouvrages qui recensent  tous les passages où tel mot est employé). Le mot "rire" s'y trouve une bonne cinquantaine de fois. Mais sur ces cinquante passages, seule une dizaine parle du rire comme l'expression d'un sentiment de bonheur, d'une joie qu'on éprouve ; les quarante autres nous présentent le fait de rire comme l'expression d'une moquerie ; même quand il s'agit de Dieu. Je cite simplement le psaume 2, verset 4 : "Il rit, celui qui siège dans les cieux ; le Seigneur se moque d'eux". Aussi, dans l'esprit de nos ancêtres bibliques, rire, c'est rarement bon. Et le Siracide est péremptoire qui déclare : "Le sot rit très fort, mais l'homme habile sourit discrètement." (Siracide 21, 20)

 

Or voilà que des journalistes, la semaine dernière, ont été exécutés parce qu'ils avaient pour habitude, lorsqu'ils se retrouvaient en comité de rédaction, de rire de tous et de tout. De ricaner joyeusement. De pratiquer la dérision comme un moyen efficace pour clouer au pilori tout ce qui leur parait risible, ridicule, critiquable, et de mettre ainsi de leur côté tous les rieurs. Car rire des autres, cela fait rire, bien souvent. Pourquoi a-t-il fallu que des débiles en prennent prétexte pour tuer, au nom de leur Dieu ?


"Si la liberté d'expression est un principe, on ne peut pas la limiter de l'extérieur...  mais il faut laisser à la seule conscience de celui qui parle publiquement, écrit ou croque une opinion le soin de décider s'il s'autorise à blesser simplement parce qu'il en a le droit et qu'il le peut : l'opinion publique sera ultimement juge en la matière. Il faut ensuite et surtout répondre que la religion n'a pas à avoir peur de questions, fussent-elles impertinentes, mais qu'au contraire elle en a besoin et s'en nourrit.... Et puisque ceux qui ont assassiné ont crié qu'ils avaient vengé le Prophète,  sachez que le nom de Celui dont le Coran déclare qu'il "n'a été envoyé que comme miséricorde pour les mondes" ne peut tenir avec les mots de meurtre et de vengeance dans la même phrase." (Souleymane Bachir Diagne - Les vrais martyrs)

 

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Samedi 17 janvier 2015

 

Mireille,

 

"Oui, mais..." Voilà une expression que j'utilise fréquemment, aussi bien dans une discussion que dans ma propre réflexion individuelle. Une expression que j'ai utilisée une fois de plus, hier, en relisant le lettre que je venais de vous adresser, qui émettait de sérieuses réserves sur le rire. M'est alors revenu à l'esprit une soirée d'autrefois, où j'ai ri de bon cœur - à perdre haleine, même - comme tous ceux avec qui je passais cette soirée. Comme quoi le rire peut être salutaire.

 

 J'étais invité chez des amis et l'ambiance était des plus réjouie. Il faut dire que tout s'y prêtait. L'une des invitées racontait avec humour ses mésaventures lors de son dernier séjour à Paris, un autre revenait du ski dans une station des Alpes du sud où il n'y avait pas de neige. Mais surtout, notre hôte, particulièrement en verve, racontait les dernières histoires qu'il avait entendues à son bureau. Histoires plus ou moins égrillardes d'ailleurs. Mais aujourd'hui, n'est-ce pas, peu de gens s'en offusquent encore. Bref, l'ambiance était des meilleures. Même le plat de résistance légèrement brûlé, tellement l'hôtesse était captivée par les histoires qui se racontaient, fit rire tout le monde ; on le mangea d'ailleurs du meilleur appétit.

C'est Hippocrate, père de la médecine, qui, je crois, déclarait qu'on pouvait tout guérir par le rire. Je le crois volontiers. Particulièrement après avoir vu  un reportage à la télé sur « le pouvoir du rire ». Un médecin indien, et un de ses confrères des USA, convaincus des bienfaits des parties de rigolade, soignent leurs patients dans des « clubs du rire. » On nous a montré des adultes de tous âges qui combattent leur stress en se roulant par terre et en se tapant les côtes de rire. Je n'ai pas été entièrement convaincu, personnellement, bien que le chercheur américain ait prétendu que ses expériences tendent à prouver que la composition du sang se transforme pendant le rire.

Il n'empêche que notre soirée  nous a été bénéfique. Je suis persuadé que chacun de nous en est sorti en meilleure santé. Le rire est certes un phénomène physique, mais aussi une forme de plaisir : il rapproche les gens, il donne un bien-être communicatif. Je ne sais pas si « le rire est le propre (exclusif) de l'homme », comme disait Aristote, mais j'aime relire au psaume 2 qu’ « il rit, Celui qui siège dans les cieux. ». Même si c'est pour se moquer. Amicalement, bien sûr.

 

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Dimanche 18 janvier 2015

 

Mireille,

 

« Tant de mystères, tant de questions auxquelles personne ne répond ! J'ai envie d'une autre vie. J'ai vu le soleil briller sur la Californie, je n'étais pas loin du paradis. J'ai vu les pays et les gens les plus merveilleux, mais je n'ai jamais rencontré Dieu. J'ai vu les étoiles qui tombaient de l'univers, j'ai vu les torrents noyer la terre. J'ai vu des volcans cracher l'enfer de tous leurs feux, mais je n'ai jamais rencontré Dieu. Je donnerais sans hésiter le temps qui me reste à chanter pour simplement le rencontrer. »
 

C'est le texte d'une chanson des années 60. Je ne me souviens plus du nom de l'auteur, mais je sais que ces paroles m'avaient profondément frappé, tant elles exprimaient la quête d'un certain nombre de jeunes de cette époque-là (de notre époque également, je pense.). "Je n'ai jamais rencontré Dieu" c'est-à dire non seulement "est-ce que Dieu existe", mais plus profondément : "comment entrer en relation personnelle avec Dieu, s'il existe ? "

 

Vous avez été baptisée, vous avez été au catéchisme, vous allez à la messe. C'est très bien, mais cela peut cacher une religion routinière qui a tué en nous l'absence de désir. Ne pas se contenter de penser : « Moi je sais », ou « Moi je crois en Dieu », « Je crois qu'il y a quelque chose ». Cela ne veut strictement rien dire. Pour qu'il y ait rencontre, il faut considérer Dieu, non comme une idée, mais comme une personne. Il y a tout un cheminement  nécessaire de l'être humain.  Notre religion est si souvent purement formaliste, se contentant de pratiques ! Si je vous parle de cela ce matin, c'est parce que l'évangile du jour nous rapporte une rencontre personnelle : celle qu'ont faite un jour André et Jean, les deux jeunes hommes qui, les premiers, ont rencontré Jésus. Ces deux garçons étaient des pêcheurs du lac de Tibériade, mais sans doute ils n'étaient pas satisfaits de leur sort, puisqu'ils avaient rejoint Jean Baptiste au bord du Jourdain, étaient devenus ses disciples. Ils espéraient autre chose, ce messie que tout le monde attendait et dont Jean Baptiste annonçait la prochaine venue. Chercheurs de Dieu, ils le quittent pour suivre Jésus que le Baptiste présente comme l'agneau de Dieu.

 

Il y a dans le récit évangélique un certain nombre de verbes qui décrivent le cheminement de ces deux hommes : il y a « entendre, suivre, voir, écouter, regarder, marcher avec » et, à la fin, « demeurer avec ». Tous ces termes expriment une démarche, Ils ont entendu Jean annoncer la venue du Messie, ils ont suivi Jésus « de loin », et Jésus s'est retourné : « Que cherchez-vous ? » Avez-vous remarqué la réponse ? On raconte que les Juifs répondent toujours à une question par une autre question. Eh bien, leur question-réponse est pour le moins bizarre : « Où habites-tu ? » Et ils vont demeurer avec Jésus. Ensuite, André ira trouver son frère Simon pour lui annoncer «Nous avons trouvé le Messie».

 

Aujourd'hui Jésus nous redit : «Celui qui cherche trouvera ; à celui qui frappe, on ouvrira». Il nous faut être des «chercheurs de Dieu».

 

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Lundi 19 janvier 2015

 

Mireille,

 

Hier, les chrétiens de toute appartenance entamaient la traditionnelle semaine de prière pour l'unité. Il est bon de prier pour qu'advienne un jour une parfaite unité des chrétiens. Car nous le savons bien, l'unité ne peut être qu'un don de Dieu. D'ailleurs nous le demandons chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, et pas seulement pendant la semaine de l'unité. Nous disons : « Conduis-la (l'Église) vers l'unité parfaite. »

Mais « Dieu a besoin des hommes ». Et si l'unité des chrétiens est un don de Dieu, elle est au même titre la tâche des chrétiens. Comment ? D'abord il y a la recherche théologique. Un peu partout dans l'univers chrétien, des hommes s'y attachent: recherche des sources, étude des causes lointaines ou proches de nos divisions, souci d'éclairer les points de convergences. Je pense au Groupe des Dombes qui travaille depuis tant d'années et dont les publications font autorité sur les points les plus litigieux de doctrine entre catholiques et luthériens. Il y a également les rencontres fraternelles, les gestes de reconnaissance mutuelle, les demandes de pardon renouvelées entre les frères séparés. Les autorités religieuses, à commencer par le pape, n'ont pas manqué de le faire, depuis plusieurs décennies. C'est une manière puissante de cicatriser les blessures causées par les uns et les autres au cours des siècles.

Il faut aller plus loin. Je parle souvent d'œcuménisme de proximité. Entendez par là, si vous le voulez, relations de bon voisinage. C'est l'expérience de toute ma vie. Quand j'étais jeune, les catholiques de mon "village" étaient largement minoritaires, et les vieilles familles protestantes du coin nous regardaient un peu comme des immigrés. Dans ma rue, nous n'étions que deux familles catholiques. Il a fallu des années de bonnes relations, de petits services rendus ; il a fallu que chacun ouvre ses yeux, ses oreilles, sa tête et un peu de son cœur, pour que nos relations deviennent, non seulement cordiales, mais, j'ose le dire, fraternelles. On s'est apprivoisés. Et depuis longtemps, catholiques et protestants travaillent maintenant ensemble dans de multiples domaines, aussi bien pour le service des nécessiteux que pour l'aide au tiers-monde. L'Entraide protestante avec le Secours Catholique, par exemple ; et, depuis plusieurs décennies, un Comité Œcuménique de Solidarité (le COS) qui, par des campagnes annuelles de Carême, apporte une aide financière importante à des objectifs présentés par des gens de notre région qui vivent un peu partout, aux quatre coins du monde sous-développé.

 

Prier ensemble, souvent, avec ferveur, c'est bien. Travailler ensemble, dans de multiples domaines, et tout au long des années, c'est mieux.

 

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Mardi 20 janvier 2015

 

Mireille,

 

Je l'avoue : je n'ai pas mesuré à leur juste importance les attentats terroristes qui ont causé la mort de 17 personnes entre le 7 et le 9 janvier. Une dizaine de jours plus tard, leur répercussion aussi bien dans les consciences individuelles que dans les mesures prises par les pouvoirs publics est de plus en plus forte. J'en constate l'importance, aussi bien par le courrier électronique que je reçois que par les appels téléphoniques, ainsi que dans toutes les conversations que j'ai pu avoir ces derniers jours. On ne parle que de cela, on ne pense qu'à çà ! Il faut dire que les médias y sont pour quelque chose : aujourd'hui encore, journaux, radios, émissions télévisées y vont de leurs infos et de leurs commentaires. Et, contrecoup de l'affaire, le monde musulman, de l'Asie à l'Afrique, est en ébullition : manifestations massives, attaques d'églises, menaces de représailles se succèdent, et je me demande jusqu'où cela ira. Est-ce l'expression de ce "choc des civilisations" que prédisait Samuel Huntington, professeur à Harvard, dans un livre qui connut un immense succès lors de sa parution en 1996 ?

Plusieurs fois, dans cette lettre quotidienne ( voir ci-dessous aux 9-13-16 janvier) je vous ai fait part de quelques bribes de ma propre réflexion sur l'événement, persuadé que mes compatriotes allaient passer progressivement de l'émotionnel au rationnel, et donc réfléchir avant de prononcer des jugements préfabriqués. Certains l'ont fait, beaucoup sont en train de le faire. Ils ne sont pas la majorité, loin de là. Mais, comme pour tout ce qui est rare, ils sont précieux. L'un de nos plus fidèles correspondants, qui se dit "penseur libre", m'écrivait hier matin : " On a laissé des mots, des clichés et des poncifs penser  pour nous au lieu de penser avec des mots réfléchis. Non, il  n'est pas intelligent d'appeler droit à la liberté d'expression  le plaisir (salarié) malsain de  blesser, en auteur ou en complice,  des gens pacifiques et sincères ayant fait des choix d'ordre métaphysique. Pas plus que le viol ou l'inceste ne constitue une liberté d'exprimer sa sexualité. "
Gérard, lui,  m'a communiqué, ces derniers jours, deux textes qui m'ont paru importants : le premier est de Gérard Jussiaux, un ancien permanent CFDT à Besançon ; le second est du pasteur Eric Denimal. Ces deux textes, je les ai publiés hier matin sur notre site, dans la rubrique "morceaux choisis" (voir dans le "Programme" de la semaine.) Je souhaite qu'ils vous permettent de poursuivre votre propre réflexion sur la question.

 

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Mercredi 21 janvier 2015

 

Mireille,

 

Ce dimanche soir fut pour moi un moment de grâce. Il y a comme cela, dans nos vies, des moment lumineux, alors que tout est plus ou moins sombre dans notre environnement. Donc, dimanche dernier, l'une de mes chaînes musicales préférées (en option) m'offrit un concert donné à Salzbourg par l'orchestre national des enfants du Venezuela. Je crois vous avoir déjà parlé de cet ensemble de 120 gosses âgés de 8 à 12 ans qui, dirigés par sir Simon Rattle, (l'un des plus grands chefs d'orchestre du monde) jouent les plus grands auteurs du répertoire classique. Ainsi, dimanche, la 1ère symphonie de Mahler. Mahler, ce n'est pas mon musicien préféré, loin de là. Je le trouve souvent bien ennuyeux. Mais voilà qu'avec ces enfants, la musique prenait vie, devenait tour à tour exubérante, réfléchie, pleine de joie, vivante comme au premier jour. Elle n'avait plus rien de compassé. Elle était à l'image des enfants. Il fallait voir ces gosses qui jouaient, au sens propre du terme, alors que tant de musiciens professionnels font cela comme un métier. Je revois ce petit garçon de 8 ans, pas plus grand que son violoncelle, qui mettait toute son âme dans son jeu. C'est d'abord cela, la grâce des enfants : ils sont vrais, ils ne cachent rien de leurs sentiments.


Auparavant, j'avais regardé les informations de 20 heures. Autre instant de grâce, si rare aux infos : cette petite fille de 12 ans, Gisella, ancienne enfant des rues de Manille, chargée de s'adresser, au nom de tous ses camarades, au pape François à Manille. Elle avait bien commencé son petit discours dans lequel elle tentait de faire partager sa dure existence ; mais elle n'a pas plus terminer : elle s'est mise à sangloter. Et lorsqu'elle s'est approchée du pape, il lui a posé la main sur la tête, et elle s'est blottie contre lui, enserrant François de ses deux petits bras. Alors le pape a délaissé son discours officiel et, comme Gisella n'avait pas pu lui poser la question qui terminait son petit discours, c'est lui qui a conclu : "Attention ! Elle a posé aujourd'hui la seule question qui n'a pas de réponse. Et elle a dû le dire par des larmes. Cette question, c'est celle de la souffrance des enfants : pourquoi faut-il que les enfants pleurent ?" Et de conclure : " Elle nous a enseigné à pleurer. Ces larmes nous ont posé la question : pourquoi les enfants pleurent-ils, pourquoi cela arrive-t-il ? La réponse, c'est soit le silence, soit la parole qui naît des larmes. Apprenons à pleurer. Si vous n'apprenez pas à pleurer vous ne serez pas de bons chrétiens. C'est un défi."

 

Ces gosses, ils nous apprennent à vivre.

 

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Jeudi 22 janvier 2015

 

Mireille,

 

L'un de mes copains a des ennuis avec ses voisins. A cause des cloches de l'église. Mon copain est curé d'une importante paroisse urbaine, dans un diocèse voisin.. Au clocher de son église, une horloge, qui sonne les heures, les demi-heures et les quart d'’heures. Un ravissant léger carillon. Le malheur, c'est qu'il sonne jour et nuit. Et cela depuis quatre-vingts  ans. Jusqu'à une époque récente, personne n'avait rien trouvé à redire à ce rappel constant, jour et nuit, du temps qui passe. Mais voilà que de mauvais coucheurs (c'est le terme qui convient, n'est-ce pas !) se sont avisés de faire savoir haut et fort que ce maudit carillon troublait leur sommeil. Et d'alerter le quartier, de faire signer des pétitions, d'interpeller le curé, puis le maire, de saisir de l'affaire les journaux locaux. Affaire d'État !

Mon copain est conciliant. Il a fait étudier la question par une entreprise spécialisée, pour voir si ce n'est pas possible d'interrompre les sonneries durant la nuit. Tout est possible, à condition d'y mettre le prix. Un prix élevé, étant donné la vétusté de l'horloge. Un prix prohibitif, étant donnée la faiblesse du budget paroissial. Il fera donc, sans doute, appel à une subvention municipale, ce qui ne devrait pas poser de problème en l'occurrence,

Mon copain est trop bon. Personnellement, je crois que j'aurais été moins conciliant. A force de vouloir faire plaisir à tout le monde, on favorise un travers qui fait actuellement des ravages dans notre monde : les gens ne supportent plus rien ni personne. Ni le chant d'un coq quand on vit à la campagne, ni les cloches des vaches dans les champs quand on est en vacances, ni même le bruit que font les enfants et les jeunes quand ils s'amusent, certes parfois bien tard, les soirs d'été. Et s'ils ne font pas de bruit à quinze ans, quand pourront-ils en faire ? On est en train de sombrer dans une civilisation de vieux. Et si on ne supporte plus autrui, on en viendra bien vite à ne plus se supporter soi-même.

 

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Vendredi 23 janvier 2015

 

Mireille,

 

C'est il y a une trentaine d'années que j'ai lu avec plaisir un livre intitulé Les Français, de Théodore Zeldin. L'auteur, actuellement octogénaire, est un sociologue anglais amoureux de la France et des Français. Je viens de lire avec grand intérêt l'article qu'il a publiés à la suite des attaques terroristes des 7-8-9 janvier derniers. Plusieurs intellectuels ont donné leurs analyses et leurs points de vue personnels. Lui, Théodore Zeldin, prend de la hauteur. "Dire "Je suis Charlie" implique qu'on doive réfléchir avec plus de lucidité sur les hypocrisies, les idées reçues et la bêtise humaine, en allant au-delà de la réaction instinctive", écrit-il

 

Il continue : "Les Français ont un atout  qui n'a pas perdu son pouvoir : l'exception française ; faire ce que les autres pays ne font pas. La liberté d'expression par exemple.  Mais attention : elle ne vous assure pas qu'on va vous écouter. Et le malheur, justement, c'est que bien souvent vous n'êtes pas écouté." Et de citer le cas de Khaled Kelkal, le terroriste impliqué dans les explosions de la station Saint-Michel (8 morts en 1995). Ce jeune, bon élève, premier de sa classe, a cessé d'être un bon élève quand il s'est rendu compte que les professeurs ne faisaient pas attention à lui. Plus tard, ce fut la même chose, aussi bien à l'ANPE qu'avec le maire de sa commune qui n'avait jamais le temps de le recevoir : la société, pensait-il, n'avait pas de place pour lui. C'est en prison qu'il a découvert l'amitié, les imams extrémistes et le goût désespéré de la violence. Et l'auteur de poursuivre : "les propos de Khaled Kelkal ne s'appliquent pas qu'aux immigrés, mais à tous les Français, de plus en plus cloisonnés... Nous sommes tous devenus, plus ou moins, des étrangers les uns envers des autres."

"Un jour, écrit-il encore, un éminent ayatollah, après m'avoir harangué en colère pendant une heure, lançant maintes insultes contre la civilisation occidentale, m'a pris par les épaules en souriant et m'a dit : "J'aimerais bien revenir vous voir." "Pourquoi ?" ai-je demandé. "Parce que vous m'avez écouté." Etre écouté compte autant qu'avoir le droit à la parole.

 

L'auteur conclut son article en nous livrant un formulaire d'examen de conscience : "Combien de fois avez-vous invité à dîner quelqu'un d'une autre couche sociale et aux opinions très différentes des vôtres ?" A méditer.

 

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Samedi 24 janvier 2015

 

Mireille

 

Il est de bon ton de mépriser l'argent. Quand on en a. Mais chez les gens pour qui « un sou c'est un sou », pour tous ceux qui sont obligés de calculer quotidiennement s'ils ont les moyens nécessaires pour vivre (ou pour survivre), il n'en va pas de même. Et pour tous ceux qui ont une famille à nourrir, souvent, se pose la question : comment faire pour que mes enfants, aujourd'hui, aient de quoi manger ? J'entendais avant-hier soir, aux informations, un pauvre homme qui déclarait qu'il n'avait à manger que tous les deux jours !

Le pire arrive, ces années-ci, en certaines régions du monde. Ainsi, dans une petite république qui autrefois faisait partie de l'URSS, la misère est telle que des hommes en viennent à vendre une partie de leur corps. En l'occurrence, un rein. J'ai lu récemment que des filières existent, avec des rabatteurs, qui incitent de pauvres pères de famille à faire le voyage vers Istambul où, dans une clinique, on vous prélève un rein qui sera greffé immédiatement sur un riche patient qui attend. Une semaine plus tard, le pauvre homme rentre chez lui, avec 3000 dollars (moins 10% pour les frais de séjour). De quoi faire bouillir la marmite quelques années, à condition d'être économe. Mais que ne ferait-on pas, quand on gagne moins de 10 dollars par mois ?

Quant au receveur, il paye de 100 000 à 200 000 dollars pour cette transplantation. Il y a des gens qui ont des sous, n'est-ce pas ! Et quel trafic juteux que celui-là ! Quand la misère atteint un tel stade, il faut crier. Hélas, ce n'est qu'un exemple, parmi tant d'autres. Je pense à ces familles d'Afrique noire qui « louent » (en réalité, qui vendent) un ou plusieurs de leurs enfants à des trafiquants ; enfants qu'on retrouve comme esclaves, dans des grandes plantations, ou comme « servantes » dans de riches familles en ville.

« Le veau d'or est toujours debout ! » Il compte des millions d'adorateurs. Il compte aussi des dizaines de millions de victimes, qu'on lui sacrifie quotidiennement.

 

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Dimanche 25 janvier 2015

 

Mireille,

 

C'est un tout petit livre de la Bible, le livre de Jonas : deux pages à peine. Mais c'est le livre de l'humour de Dieu. Je vous conseille de le lire, ou de le relire car c'est dommage qu'aujourd'hui on n'en lise dans la liturgie qu'un petit extrait. Ce livre raconte l'histoire d'un brave prophète juif, Jonas, à qui Dieu s'adresse pour aller en Irak, à Ninive, porter un ultimatum : « Encore quarante jours et Ninive sera détruite ». L'Irak, c'est l'ennemi héréditaire. Aussi, le prophète, plutôt que de prendre la direction de l'Est, part vers l'Ouest, prend place sur un bateau et fuit vers l'Espagne. Survient une tempête, un gros poisson avale Jonas et, trois jours plus tard, le recrache sur le rivage. Et Dieu de lui ordonner, une deuxième fois, d'aller à Ninive porter l'ultimatum. Jonas, enfin, s'acquitte de sa mission, d'abord avec crainte, car il est certain de se faire massacrer. Mais, surprise, les gens l'écoutent et même le «Saddam Hussein» de l'époque, à l'annonce de la ruine prochaine, décide de changer complètement d'attitude : il se convertit, lui et tout son peuple. Jonas, quant à lui, s'est écarté de la ville, espérant assister à sa destruction prochaine. Mais Dieu renonce à son projet. Jonas, vexé de voir que sa prédiction ne se réalise pas, s'en prend à Dieu qui lui répond : «Heureusement que je ne suis pas comme les humains !»

Heureuse fin de l'histoire ! Dans la réalité, hélas, ça ne se passe pas souvent comme cela. On emploie toujours les solutions de force. Mais est-ce que c'est possible, un changement total, radical de l'humanité ? Est-ce que c'est possible, un jour, qu'il y ait des conversions totales, comme celle qui est annoncée dans le livre de Jonas ? Est-ce que c'est possible, une conversion ? Car il s'agit de cela : ne pas rester enfermé dans son passé, en pensant : « Rien ne changera. Qu'est-ce que j'y peux ! » ; mais s'ouvrir à un avenir tout neuf : le Règne de justice et de paix inauguré par Jésus. C'est-à-dire : au lieu d'employer des solutions de force, d'injustice et de violence, instaurer dans chacune de nos vies des solutions d'amour (employons encore une fois le mot, bien qu'il soit terriblement dévalué). Un monde où l'on va s'ouvrir à l'autre, s'ouvrir à Dieu. Où l'on va employer des solutions de respect de l'autre, des solutions de pardon. Voilà la conversion qui nous est demandée.

 

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Lundi 26 janvier 2015

 

Mireille,

 

Depuis les attentats des 7-8-9 janvier, et après une première période dominée par un sentiment d'intense émotion, on en est venu à un temps de réflexion. Chacun se pose quantité de questions, aussi bien sur les causes de la violence prêchée par l'islamisme que sur les moyens qu'y remédier. Beaucoup en reviennent à la nécessité d'une éducation rénovée. Pour certains, le constat est évident : l'éducation nationale a failli à sa mission. Ce qui, vous l'avouerez, est un peu trop sommaire. Il n'en demeure pas moins - et ce n'est pas d'aujourd'hui - que beaucoup de spécialistes travaillent sur la question et proposent des remèdes, tous plus originaux les uns que les autres.

 

Mais voilà que Le Point, cette semaine, nous présente un dossier sur "les méthodes qui marchent." Un dossier que je viens de consulter. C'est passionnant. Ma première remarque, la voici : toutes ces méthodes ici présentées ne sont pas d'aujourd'hui. Elles ont vu le jour au début du siècle dernier. Ce qui ne les empêche pas d'être particulièrement rénovatrices. Elles ne sont appliquées, hélas, que dans quelques groupes scolaires ; et si elles sont tolérées par l'Education Nationale, ce n'est qu'avec réticence et sans encouragements enthousiastes.

 

Exemple : la méthode Montessori. Madame Montessori, qui fut d'abord médecin, est une pédagogue italienne qui a consacré sa vie à l'éducation d'enfants dans les milieux défavorisés. Elle a commencé en 1900 à Rome. Son intuition s'est assez rapidement répandue à travers le monde, avec des succès étonnants, aussi bien en Europe qu'en Inde ou aux Etats Unis ; et pas seulement dans les milieux défavorisés, encore que, pour l'initiatrice du mouvement, ce soit une priorité. Je ne vais pas vous expliquer le fonctionnement de ka méthode ; sachez simplement que les résultats sont là. Vous aurez tout compris quand vous saurez que les fondateurs de Google, d'Amazon ou de Wikipedia sont de purs produits de la méthode Montessori. Hélas, trop rares sont les écoles qui utilisent cette méthode en France.

 

Le même numéro du Point présente également d'autres types d'écoles, de la maternelle au CM2, qui ont des réussites remarquables. Certains même ont le culte de l'enseignement "à l'ancienne" Je voudrais signaler particulièrement celles qui pratiquent la méthode Freinet. Elle n'est pas d'aujourd'hui. M. Freinet est un instituteur qui a lancé sa première école vers 1920. J'ai eu comme paroissienne, dans les années 1960, une jeune institutrice qui pratiquait cette méthode avec passion, et avec des résultats remarquables ; ses collègues, pourtant, n'étaient pas convaincus. Etait-ce parce que cette méthode est exigeante pour les maîtres ? Pensez donc : il faut prendre sur ses vacances pour suivre les sessions de formation à cette méthode !

 

Le classement Pisa qui mesure les aptitudes des élèves de 15 ans en lecture, maths et sciences, plaçait, en 2012, la France à la 25e place (sur 34) au sein de l'OCDE. Pas de quoi faire les malins, n'est-ce pas !

 

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Mardi 27 janvier 2015

 

Mireille,

 

Je ne suis pas prophète. Et je déteste ceux qui jouent au prophète (je parle de prophète au sens de celui qui prédit l'avenir). Quand on voit, tout simplement, les difficultés qu'ont les météorologues pour prévoir le temps du lendemain, on mesure les obstacles qui se dressent devant nous lorsqu'il s'agit d'envisager le futur avec sérieux. Regardez, de même, en période préélectorale où se multiplient les sondages d'opinion, comment les responsables des instituts spécialisés se défendent d'y voir des prédictions exactes. Et l'expérience des dernières décennies nous rappelle effectivement le nombre de fois où ces sondages, même parfaitement affinés, se sont révélés faux. Bref, je me moque de tous ceux qui prétendent annoncer ce que sera demain.

Or voici que plusieurs ouvrages, dont j'ai lu récemment les recensions, sont consacrés à l'avenir d'Internet. Certains pour annoncer un univers catastrophique, en pleine régression intellectuelle, l'ère de la débilité, le monde sans livres et sans stylos ; pour d'autres également, un monde qui est en train de mondialiser la guerre grâce à des outils de plus en plus sophistiqués. Ils jouent les Cassandre et dénoncent les méfaits présents et futurs occasionnés par ce phénomène planétaire qu'est la Toile. D'autres au contraire nous prédisent que le réseau des réseaux va être à l'origine de la plus grande révolution de l'histoire de l'humanité : l'unification de la famille humaine, l'émergence d'un Etat universel « cyberdémocratique ». Nous voilà en pleine utopie !

Je me contenterai donc de vivre le mieux possible mon aujourd'hui personnel, sachant qu'il me permet de communiquer comme jamais je n'aurais pu l'imaginer il y a seulement trente ans, avec des femmes et des hommes dans le monde entier, avec une facilité et une rapidité étonnantes : sachant également qu'ainsi je peux réaliser un peu mieux ma vocation de « serviteur de la Parole » ; avec une efficacité insoupçonnable il y a seulement quelques années. J'en suis pleinement heureux aujourd'hui. Et demain ? Eh bien demain est un autre jour !

 

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Mercredi 28 janvier 2015

 

Mireille,

 

Décidément, je crois que je vieillis : il y a quelques jours, je me suis surpris à descendre les escaliers en chantant à tue-tête : "C'est si bon / de partir n'importe où / bras dessus bras dessous / en chantant des chansons."  Quelle idée de chanter des chansons vieilles de près de 70 ans... au moins. Je me suis alors demandé qui pouvait être la vedette qui chantait cet air si joyeux à l'époque. Google-qui-sait-tout me l'a rappelé : il s'agit de Suzy Delair. Oui, vous savez : cette actrice qui connut le plus grand succès avec Jouvet dans leQuai des Orfèvres, cette chanteuse qui créa également le célèbre refrain " Avec son tra-la-la, Son petit tra-la-la / Elle faisait tourner toutes les têtes." J'étais jeune alors !

 

Suzy Delair a aujourd'hui près de cent ans. Les jeunes générations ont dû oublier ce nom. Même si tout le monde connaît « C'est si bon! », la chanson qu'elle a créée dans les années 40.  Je me souviens avoir écouté avec grand intérêt Suzy Delair, il y a quelques années, alors qu'elle était interviewée à la radio. J'entendais avec plaisir celle qui est actuellement une vieille dame s'exprimer avec une rare jeunesse de cœur et d'esprit. Elle parlait naturellement de sa carrière, des chances et des malchances qu'elle avait connues, et surtout de son travail. Car tout, pour elle, est affaire de travail. De travail bien fait. Et de travail fait avec amour. Elle se disait elle-même proche de l'artisan qui soigne son travail. Et elle a ajouté : « Faire ce qu'on a à faire le mieux possible, c'est l'essentiel. Faire la vaisselle avec joie, c'est pas drôle tous les jours, mais faut le faire et le faire bien ! »

Sans être nostalgique du « bon vieux temps », je regrette l'époque où les artistes, chanteurs ou comédiens, apprenaient à parler clairement, à suivre des cours de diction, à ouvrir la bouche. On comprend tous les mots prononcés par une chanteuse ou un artiste des années 40, enregistré alors avec des moyens rudimentaires. Par contre, je ne comprends pas la moitié des mots que prononce la vedette d'un film d'aujourd'hui, enregistré pourtant avec des techniques ultra-perfectionnées.

Même si on est lancé par le show-biz, on ne s'improvise pas chanteur ou acteur. Cela s'apprend, comme tout dans la vie. Il y faut du travail, et du travail bien fait, avec amour. Comme la vaisselle.

 

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Jeudi 29 janvier 2015

 

Mireille,

 

         Il y a quelques jours, je vous citais Théodore Zeldin qui, avec un certain humour, écrivait "Les Français ont un atout  qui n'a pas perdu son pouvoir : l'exception française ; faire ce que les autres pays ne font pas. La liberté d'expression par exemple.  Il y a longtemps que j'ai envie de vous parler de « l'exception culturelle. » Une expression - et une réalité - qui me chagrinent. De quoi s'agit-il ? Concrètement, au point de départ, iil s'agit d'un protectionnisme économique : on prend des mesures destinées à protéger notre production cinématographique nationale contre l'envahissement des films américains. D'où subventions aux producteurs français et limitation des entrées de films étrangers sur le territoire national. Bien sûr, je schématise grossièrement, mais en réalité, on déguise des réflexes de peurs, des attitudes frileuses, sous l'appellation d'exception culturelle. Mais y a-t-il une exception culturelle française ? Comme partout dans le monde, il y a de bons auteurs et de moins bons ; nous produisons des chefs d'œuvre et des navets. L'argent ne contribue que très peu à l'affaire. Au contraire, notre « culture » est sans cesse enrichie par l'apport des auteurs étrangers. Dans tous les domaines : littérature, peinture, musique, aussi bien que cinéma. Le protectionnisme en matière de culture, c'est un appauvrissement. C'est l'académicien Jean François Revel qui parodiait cette appellation en parlant de : « L'extinction culturelle. »

On n'en finira donc jamais avec cette vanité bien française qui consiste à nous croire supérieurs aux autres ? Une correspondante québécoise me racontait un jour que lorsqu'elle venait à Paris, si elle parlait français, on la prenait pour une Belge et on se moquait d'elle. « Alors, me dit-elle, je me suis mise à parler anglais, et tout le monde m'a respectée, parce qu'on a cru que j'étais une riche américaine ! »

Il y a depuis longtemps une exception culturelle hexagonale qui m'énerve : pourquoi, ici, on compte « soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt dix », et non pas « septante, octante, nonante », comme nos amis suisses, belges ou québécois? Évidemment, me direz-vous, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !

 

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Vendredi 30 janvier 2015

 

Mireille,

 

Un fait divers, digne des journaux locaux. Hier matin, 9 heures : je venais de vous adresser mon petit billet quotidien lorsque je vis un des nombreux câbles électriques qui déparent mon quartier pendre soudainement devant ma fenêtre. Je regarde, et je vois le pylône en béton, sur la place voisine, couché en travers de la route, son sommet reposant sur une camionnette passablement endommagée. Et immédiatement, formation de bouchons dans les trois rues qui donnent sur cette place. Cela fait cinq mois que les entreprises diverses modifient ma belle place. Bien sûr, il faut aider les entreprises de travaux publics à surmonter la crise actuelle, mais à quel prix ? Ne serait-ce que sur le plan esthétique, et sans regretter inconsidérément la bonne vieille place et ses marronniers, je n'ai pas encore réussi à apprécier la rénovation. Un seul avantage certain: le pylône qui était appelé à disparaître, et dont la disparition attendue depuis des mois, tardait à se produire. C'est arrivé intempestivement hier matin. Et savez-vous comment ? Simplement lorsque des employés ont détaché le câble électrique qui le reliait à la mairie, parait-il. Le pylône ne tenait debout que grâce aux câbles qu'il portait. Un seul câble vous manque et tout s'est écroulé.

Dégâts collatéraux : en plus des bouchons qui s'accumulaient avant que les services municipaux n'y remédient, intervint l'inévitable coupure de courant dans tout le quartier. Le temps qu'arrive un nouveau pylône, qu'on en fasse la pose provisoire (du moins je suppose que c'est provisoire) et qu'on puisse raccorder toutes les liaisons qu'il supporte - et je me dois de souligner la remarquable célérité des entreprises concernées - l'électricité nous fut rendue vers midi et quinze minutes. Chapeau.

Près de trois heures sans électricité, sans téléphone, sans chauffage, sans ordinateur et sans radio, sans cuisinière et sans micro-ondes. Il y avait longtemps que cela ne nous était pas arrivé. Figurez-vous qu'au premier instant, je me suis senti perdu, déboussolé, sans savoir que faire, en train de tourner en rond. Puis je me suis assis tranquillement et j'ai réfléchi. Bien sûr, la situation n'avait rien de dramatique. On pouvait même en tirer parti. Positiver ? Pourquoi pas? Estimer combien une telle péripétie me permettait des heures de détachement, d'indépendance. Me retrouver en homme libre. Loin de cette habituelle dispersion qui nous fait virevolter d'une chose à l'autre, d'un souci à une préoccupation. Détaché d'Internet et de toute communication virtuelle.  Jouir enfin d'une réelle solitude. Tel les Pères du désert, qui passaient des années dans leur grotte du désert égyptien.

Rassurez-vous : quand la lumière est enfin revenue, j'ai remercié le ciel. Je commençais à avoir froid. Et il fallait préparer le repas.

 

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Samedi 31 janvier 2015

Mireille,

Les générations passent avec une extraordinaire rapidité, et avec elles, les usages et les modes. Je crois bien que la plupart d'entre vous, amies lectrices, possèdent dans leur cuisine un lave-vaisselle. Je fais cette supposition après avoir reçu un certain nombre de réponses à mon billet de mercredi dernier, dans lequel je vous citais Suzy Delair qui, vantant le travail bien fait, déclarait : "faire la vaisselle avec joie, c'est pas drôle tous les jours, mais faut le faire et le faire bien ! "  Beaucoup ne savent plus en quoi consiste la "corvée" de la vaisselle. Une occupation qui fut celle de nos parents, de nos grands-parents, et qui est toujours la mienne, en ce début de XXIe siècle. Aujourd'hui, on enfourne dans l'appareil toute la vaisselle sale, on presse un bouton, et voilà : la vaisselle vous sera rendue propre, quelque temps plus tard.

Quand j'étais jeune, nous considérions vraiment la vaisselle comme une corvée. A la maison, c'était la maman qui lavait et les enfants, chacun à son tour, qui essuyaient. Parfois en récriminant, surtout lorsque maman versait une casserole d'eau bouillante sur la vaisselle déjà lavée, pour qu'elle soit mieux essuyée. Et puis, en grandissant, j'ai commencé à apprécier les avantages d'une telle pratique : le temps de la vaisselle est devenu le temps des échanges bien personnels entre ma mère et moi. J'en ai gardé un bon souvenir et une résolution : ne plus jamais considérer la vaisselle comme une corvée.

Un jour cependant, j'ai installé à la Maison Paroissiale où nous tenions popote un beau lave-vaisselle. C'est que notre cuisinière, une vieille dame admirable, toujours aux petits soins pour chacun de nous, m'avait déclaré confidentiellement qu'elle aimait bien son travail à notre service, sauf une chose : la vaisselle, qu'elle avait toujours considérée comme une corvée, elle aussi. Immédiatement, je suis allé acheter l'appareil qui allait enfin la décharger de ce genre de travail fastidieux.

Mais depuis que je vis en solitaire, je fais la vaisselle, trois fois par jour. Je mets un point d'honneur de ne jamais laisser un ustensile non lavé, après chaque repas. Souvent même, l'une ou l'autre invitée vient m'assister dans cette tâche. Et presque chaque fois, c'est le moment d'échanges vrais et profonds. C'est d'ailleurs pourquoi je conseille souvent aux jeunes couples de ne pas se presser avant d'acheter un lave-vaisselle. Pour moi, actuellement, la vaisselle n'est plus une corvée. Et souvent je chante en lavant verres, assiettes et casseroles. Comme Carine, une de mes jeunes correspondantes qui m'écrivait avant-hier : "le billet du jour m'a fait penser à un chant  que je reprends parfois en faisant.. la vaisselle (surtout lorsque cela ne m'enchante pas) : "comme lui, savoir dresser la table, comme lui, nouer le tablier, se lever chaque jour et servir par amour, comme lui..."

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