LETTRE A MIREILLE

(février 2015)

 

Dimanche 1er février 2015

 

Mireille,

 

Il y a quelques jours, je lisais une statistique qui m'annonçait, de manière un peu triomphaliste, qu'actuellement, en ce début de troisième millénaire, on dénombre près de deux milliards d'hommes qui sont baptisés. D'accord ! Mais le Règne de Dieu, si proche en l'an 30 de notre ère, où en est-il en l'an 2015 ?

Jésus annonçait un monde nouveau où les idoles (culte de la richesse, du pouvoir, de la violence) allaient être déboulonnées, pour céder la place au Règne du Dieu-Amour. Mais les idoles sont toujours en place ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui se passe ?

 

C'est que la Parole créatrice, re-créatrice, même avec toute sa puissance, rencontre en nous - dans l'humanité comme en tout homme - des forces de résistance insoupçonnées. En chacun de nous sommeillent les démons qui font de nous des aliénés. Le mot aliéné a un double sens. Nous ne sommes pas fous, mais nous sommes aliénés en ce sens que nous sommes prisonniers des forces du mal. Nous ne sommes pas libres. Il y a en chacun de nous des démons qui règnent en maîtres. Appelez-les comme vous voudrez : Esprit du Mal, Diable, Satan, démon, Belzébuth, Lucifer, peu importe. Le fait est là : en chacun de nous, comme dans toute l'humanité, le Mal demeure un terrible mystère et une réalité que nul n'ignore et à laquelle personne n'échappe. Dans le meilleur des cas, nous cherchons à résister à l'ennemi intérieur ; mais souvent nous collaborons. Nous n'avons pas tellement envie d'être libérés.

 

Il paraît que lorsque des hommes sortent de prison après avoir été longtemps reclus, ils sont comme perdus, les premiers jours, incapables d'initiative. Eh bien, de même, prisonniers que nous sommes des forces du Mal, nous n'avons pas tellement envie d'être "dérangés" : il faudrait prendre des initiatives, faire des choix difficiles, s'engager personnellement, alors que jusqu'à présent, d'autres (nos démons) nous ont dicté la conduite à tenir. Nous sommes complices des forces du mal et nous avons envie de crier, nous aussi, comme l'homme dans la synagogue : "Ne viens pas nous déranger." C'est que l'esprit du mal est "Malin". Il nous fait "prendre des vessies pour des lanternes." Ce n'est pas pour rien que Jésus l'appelle "menteur et père du mensonge",  Il inverse les valeurs, et nous fait prendre ce qui est objectivement mal pour quelque chose de bien, et, inversement, ce qui est le bien pour le mal.

 

"Si je chasse les démons, dira Jésus, c'est que le Règne de Dieu est survenu pour vous." Il vient en effet rétablir l'homme dans son intégrité, sa liberté, sa dignité.  A nous d'être assez ouverts à cette parole qui donne sens à notre vie. Elle nous remettra à neuf, et nous accueillerons le Royaume qui vient.

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Lundi 2 février 2015

 

Mireille,

 

Robert Evrot, mon beau-frère, est mort hier soir. Il avait vu le jour le 1er février 1938 ; hier, 1er février 2015, il a fait le Passage vers la Vie éternelle. Nous sommes dans la peine, vous vous en doutez. Nous étions très proches, et voilà que soudain des liens étroits se rompent, irrémédiablement.

Vous comprendrez certainement qu'en de telles circonstances, j'interrompe pendant quelques jours cette lettre que je vous adresse chaque matin. D'avance, je vous remercie, en mon nom comme en celui de toute ma famille, de la prière confiante que vous pourrez faire pour Robert, pour Françoise, ma sœur, et pour leurs enfants et leurs petits enfants.

Léon Paillot.

 

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Lundi 9 février 2015

 

Mireille,

 

Léon est malade, il a la grippe, avec forte fièvre. A cause de la bise qui a soufflé la semaine dernière dans toute la région. Et son ordinateur est encore plus malade que lui. Il est en panne. Vous comprendrez donc que Léon prolonge son congé encore quelques jours. Pour se reposer et faire les réparations qui s’imposent.

Cette interruption n’est que provisoire.

Amicalement.

 

Catherine

 

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Samedi 14 février 2015

 

Mireille,

 

J'espère que ce petit billet vous parviendra. Mais je n'en suis pas certain. L'ordinateur qui a connu  une grosse défaillance il y a dix jours, est loin d'être réparé, et les divers programmes que j'essaie depuis pour pouvoir communiquer avec vous se révèlent bien souvent peu fiables. Et comme je suis nul en la matière, il vous faut m'accepter avec mes tâtonnements. Mais enfin, avec un peu de chances, cette petite lettre vous parviendra, ainsi que quelques pages habituelle de notre site, dont une homélie pour le premier dimanche du Carême, avant que, dès lundi matin, le technicien reprenne l'engin pour une réfection totale. Et puis, comme c'est aujourd'hui la Saint Valentin, je me fais un devoir de vous souhaiter, à vous toutes et à vous tous, une bonne fête. Car, je l'espère bien, chacun et chacun de vous est, par quelque manière, un "amoureux fervent" selon l'expression de Baudelaire.

 

Cette semaine qui s'achève a vu une réelle course entre mon ordinateur et moi. Tous deux atteints de très méchants virus, c'était à qui en guérirait le premier. La compétition fut longtemps indécise, mais je crois qu'à ce jour, j'ai une longueur d'avance dans cette course à la guérison. Je n'ai plus de fièvre, je termine ce soir la prise d'antibiotiques, et la machine pour les aérosols a rejoint la pharmacie.  Reste la fatigue, qui nécessitera, je crois, quelque repos. Patience !

En attendant, je vous redis toute mon affection et vous souhaite un bon dimanche

 

 

 

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Mardi 17 février 2015

 

Mireille,

 

Notre site Murmure s'enrichit. Vous pouvez le constater depuis quelques semaines, en regardant le programme. Tout d'abord, dans la série de "Théologie pour les Nuls", vous pouvez apprendre qui fut saint Athanase, l'un des plus célèbres Pères de l'Eglise. C'est Vénuste Linguyeneza qui a bien voulu nous le faire connaître, ce qui est pour lui une une charge de travail supplémentaire. Vénuste, en effet, est actuellement curé doyen de Waterloo (Belgique). C'est un prêtre rwandais qui a subi le génocide qui ravagea son pays en 1994. Il était alors Recteur du séminaire de philosophie, après avoir été vicaire général du diocèse de Butare lorsque,  avec les prêtres, les religieux et religieuses et des fidèles, ainsi que trois évêques, il fut arrêtés. Une partie du groupe, dont les évêques, sera massacrée dans les jours qui suivent. Par miracle, Vénuste se trouvait dans le groupe resté à la paroisse : après plusieurs menaces d'assassinat, on ne sait par quelle chance, ils furent épargnés. Vénuste, alors, prendra le courage, au péril de sa vie, de demander qu'il y ait une sépulture pour ses confrères, prêtres et évêques assassinés. C'est donc lui qui célébra les obsèques des prêtres et des trois évêques ; quelques mois plus tard, Vénuste, considéré comme un témoin gênant de ce qui s'était passé, subissant de claires menaces, prit le chemin de l'exil en Belgique. J'ajoute qu'il est spécialiste des Pères de l'Eglise, et qu'au fil des ans, nous sommes devenus des amis.

Vous connaissez mieux Gilles Brocard, qui nous a fait connaître saint Augustin l'année dernière. Chaque deuxième dimanche du mois, c'est lui qui nous livre son homélie, toujours particulièrement originale. Il inaugure ce mois-ci une nouvelle série de dix séquences pour expliquer le Credo que nous professons chaque dimanche à la messe. Et pour commencer il répond à la question : "Qu'est-ce que croire ?"

Tel était mon projet, il y a 17 ans, lorsque j'ai créé Murmure : apporter aux chrétiens des moyens pour ne pas en rester à une religion purement formaliste et traditionnelle. Il s'agissait de répondre, modestement certes, mais grâce aux moyens de communication actuels, à cette doléance du pape Pie XI qui, avant la guerre, parlait de l'ignorance des chrétiens en matière religieuse comme d'une "plaie ouverte au flanc de l'Eglise." Bonne lecture.

 

 

 

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Lundi 23 février 2015

 

Mireille,

 

Je crois pouvoir enfin satisfaire l'impatience de beaucoup. Même si ma pleine santé n'est pas encore rétablie à ce jour, du moins cet ordinateur a retrouvé depuis avant-hier sa pleine forme. Le Windows XP a cédé la place à un Windows 7 plus fiable, et tous mes programmes habituels me permettent d'y retrouver leurs services usuels. Si bien que dès ce matin, vous pourrez consulter vos rubriques familières. Quant à cette "Lettre à Mireille"... j'ai pu constater votre attachement à sa lecture aussi bien que la déception d'un certain nombre d'entre vous lorsque ce billet quotidien venait à manquer. Va-t-il enfin reprendre sa régularité ? Je voudrais pouvoir vous promettre pleine et entière fidélité de ma part, mais je ne jouis pas encore d'une grande forme et je n'ai pas encore retrouvé cette santé indispensable pour continuer à bien remplir mon service. Sain de corps et d'esprit ? Bientôt, je l'espère.

En attendant, voilà qu'en ce premier lundi de Carême, la Bible m'invite à être saint. Je vous cite le livre des Lévites : "Le Seigneur parla à Moïse et dit : 'Parle à toute l'assemblée des fils d'Israël. Tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu je suis saint." Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, je crois pouvoir affirmer qu'il est "sain de corps et d'esprit", celui qui cherche à être saint, aussi saint que Dieu lui-même.

Encore faut-il bien s'entendre sur le sens du mot "saint". En hébreu le mot kadosh (saint) est propre à Dieu. Dieu lui-même, c'est le tout autre. Différent de tout, de tout ce que vous pouvez imaginer. Puis-je en conclure que vous et moi, si nous voulons être saints comme Dieu lui-même, nous devons manifester notre différence dans tous nos comportements ? Je le pense.  C'est dans ce sens, je crois, que l'apôtre Paul, écrivant aux chrétiens des jeunes communautés qu'il avait fondées, les nommait "les saints qui sont à Corinthe, à Ephèse... ou ailleurs."

Cela ne veut pas dire que nous devons être des originaux. Mais, bien certainement, faire nôtre  cette "sérénité dans la vie" qui, selon les conseils que saint Paul donnait aux chrétiens de Philippes, "doit frapper tous les regards", en un temps où les chrétiens de la région subissaient une violente persécution.

Et aujourd'hui, alors ?

 

Et voilà ! ce matin à 8h30, coupure de courant, jusqu'à midi. C'est pourquoi à midi pile, je peux enfin vous adresser ce message et tout mon travail de la semaine.  Les impondérables !!

 

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Mardi 24 février 2015

 

Mireille,

 

Chaque année, lorsque j'étais jeune prêtre, je ne manquais pas de célébrer la saint Vartan, le 24 février. C'est que j'avais fait la connaissance d'un jeune arménien dont c'était le prénom. Vartan était devenu l'un de mes amis, et j'admirais la manière dont il se présentait comme fidèle arménien et pleinement chrétien. C'est que sa famille avait fui l'Arménie lors du génocide de 1917 et avait trouvé refuge, d'abord dans la région marseillaise, puis à Belfort où des coreligionnaires leur avaient facilité une insertion réussie.

C'est par Vartan que j'ai appris à connaître l'Arménie, son histoire et les drames qui l'ont marquée au fil des ans, et cet attachement indéfectible à un christianisme qui marque toute leur vie. Ils sont tellement fiers d'être la première nation chrétienne au monde. Et Vartan état fier, lui, de porter le nom d'un des premiers martyrs de son pays, dès le 1er siècle, je crois.

Tout au long de mes années de ministère actif, j'ai connu le bonheur de devenir l'ami de paroissiens originaires d'Arménie. Tous bien implantés en France, et tous, en même temps, gardant le fidèle souvenir de leur pays d'origine. C'est, je crois, que ce petit pays, sans accès à la mer, qui fut une ancienne république soviétique, est encerclé par la Turquie à l'ouest, la Géorgie au nord, l'Azerbaïdjan à l'est et l'Iran au sud. Il faut se battre pour ne pas se laisser dissoudre par les voisins.

J'ai perdu de vue mon jeune ami Vartan ; par contre je bénéficie aujourd'hui encore de la fidèle amitié de familles arméniennes. Tous, sans doute, célèbrent encore saint Vartan, qui avait établi son ermitage aux sources de l'Euphrate.

 

 

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Mercredi 25 février 2015

 

Mireille,

 

"Celui-là, il est catholique !" Dans l'esprit des gens, est catholique celui qui n'est ni protestant, ni orthodoxe ; celui qui fait partie d'une des religions les plus nombreuses de notre planète, comme l'Islam ou  le bouddhisme ; ce qui marque une différence, voire une opposition entre les hommes. Il est catholique, celui qui, par ses rites, ses croyances, ses pratiques, se distingue de tous les autres. "Je crois en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique", affirme-t-on dans le Credo. Cette profession de foi, qui est commune à toutes les Eglises chrétiennes, se doit d'être explicitée ; et donc, pour cela, nous demande de préciser le sens du mot "catholique". Mes amis protestants l'ont fait depuis longtemps, et ils proclament qu'ils croient en la sainte Eglise universelle.

Etre catholique, en effet, ce n'est pas affirmer une différence entre catholiques, protestants, luthériens, réformés ou orthodoxes ; sont catholiques tous ceux qui ont une perspective universaliste ; celles et ceux qui croient en un salut universel, promis à tous ceux et toutes celles qui mettent leur confiance en Dieu.

Dans le passage d'évangile que nous lisons aujourd'hui (Luc, 11, 29-32) Jésus critique l'attitude religieuse de ses compatriotes juifs, qui refusent de lui faire confiance, en leur opposant l'attitude de ces mécréants habitants de Ninive, qui se sont immédiatement convertis à l'appel de Jonas, ou celle de la reine de Saba qui, selon la légende rapportée par la Bible, est venue de très loin rendre visite au roi Salomon. Deux exemples de païens qui ont manifesté spontanément leur foi, contrairement aux "bons juifs" contemporains de Jésus qui demeurent figés, sans aucun geste de conversion.

Ce n'est pas l'appartenance en une religion - fût-ce une religion "catholique" - qui est promesse de salut. C'est la certitude d'un salut universel annoncé et promis par Jésus Christ. "Je mets mon espoir dans le Seigneur ; je suis sûr de sa Parole."

 

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Jeudi 26 février 2015

 

Mireille,

 

Catastrophe ! Il est huit heures. Je lance l'ordinateur ; je m'apprête à vous adresser mon message quotidien. Un message que j'ai écrit hier, pour prendre de l'avance. Et voilà ! le message a disparu. A sa place, des dizaines et des dizaines d'images. Clic, reclics. une partie des fichiers , mis à jours cette semaine, n'existe plus. Un désastre.

Mais que s'est-il donc passé ?

Soudain, je pense à un article de revue que j'ai lu hier. "Ne pas oublier Alzheimer". Mais oui, bien sûr, c'est cela : mon ordinateur est atteint de la maladie d'Alzheimer. Je relis l'article lu hier. "Alzheimer, c'est - pour ceux qui n'en sont pas atteints - mettre le nez dans la vie des autres. Découvrir leurs secrets, leurs dingueries...C'est rattraper maman qui est allée au chevet du mauvais mari en salle de réanimation ; c'est s'excuser parce qu'elle a assommé un patient avec un saumon. On peut en rire ou en pleurer, en faire des films ou des livres..."

Moi ce matin, je préfère en faire l'objet de cette lettre que je vous adresse. Je préfère en rire plutôt que de m'en lamenter. D'Alzheimer, on ne guérit pas,  paraît-il. Vais-je guérir mon ordinateur, tout fraichement remis à jour ? Vous le saurez demain. Du moins, je l'espère.

 

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Vendredi 27 février 2015

 

Mireille,

 

Comme, personnellement, je ne suis pas - encore - atteint de la maladie d'Alzheimer, je vais m'efforcer ce matin de vous reproduire cette histoire que j'avais l'intention de vous adresser hier.

Dans ma vie comme dans toute vie, il y a des jours fastes et d'autres qui ne le sont pas. Mardi dernier fut un jour faste. Catherine était venue déjeuner avec moi et avait apporté un excellent couscous. Selon notre bonne habitude, nous avions quantité de choses à nous dire, ce qui permet d'alimenter tout à la fois l'esprit et le corps. Et puis, en fin d'après-midi, arriva Marianne. L'heureuse surprise.

Juillet 1960 - Je venais de quitter la paroisse rurale, où j'avais exercé mon ministère pendant sept ans, et je commençais alors un ministère tout nouveau : dans l'un de ces grands ensembles qui sortaient de terre tout autour des usines Peugeot de Sochaux, je débarquais avec mission d'y implanter une paroisse et une église. A moi de me débrouiller ; et d'abord d'y obtenir un logement. C'était au début de l'été 1960. J'emménageai dans un bloc de 12 logements, deux pièces, cuisine et salle d'eau, où venaient d'arriver, légèrement avant moi, 10 jeunes ménages et un travailleur algérien et sa compagne. J'allais habiter quatre ans dans ce bloc, avant de pouvoir loger dans la maison paroissiale voisine de l'église que nous étions en train de construire. Ce sont les plus belles années de mon ministère, qui devait se prolonger là, pendant vingt-et-un ans, à Grand Charmont. Dix jeunes ménages, qui tous devinrent mes amis. Parmi eux, Georges et Jacqueline.

Voilà qu'un matin de 1961, vers 5 heures, on sonne à ma porte. C'était Jacqueline. Il y avait urgence : l'heure était venue d'accoucher, et elle voulait que j'aille chercher son mari, à la fonderie, à Sochaux. Urgence : j'aurais pu la conduire moi-même à l'hôpital ; c'eût été gagner du temps. Non. Il fallait aller chercher Jojo. Ce que j'ai fait immédiatement. Il n'y avait pas de téléphones portables à l'époque, et les autos personnelles étaient encore un signe de confort. Bref, Georges s'est empressé de transporter Jacqueline à la maternité de l'hôpital. Et c'est ainsi que Marianne a vu le jour, aux premières heures de cette matinée.

Il y avait bien quelques années que je n'avais pas revu Marianne. Quand elle a quitté notre quartier, elle n'avait que dix ans, Mais, mardi, c'était comme si on s'était quittés la veille. Il en est ainsi de toutes les vraies et fidèles amitiés. Il en est ainsi chaque fois que nous nous sommes retrouvés, ma petite voisine et moi. Marianne a maintenant 54 ans ; elle habite dans la région parisienne. Elle est psychologue, un métier qu'elle aime et qu'elle professe avec bonheur. Elle a trois enfants qui poursuivent leurs études, et un mari qu'elle aime. Bref, une réussite.

Comme Marianne, il y eut des filles et des garçons qui sont venus, à la même époque, animer notre bloc, au 2 rue des Ardennes. Avec toutes et tous, j'ai eu des relations privilégiées. Je pense à Didier, Isabelle, Rémi, Christophe, Valérie... Mes petits voisins, pour qui je fus - pour qui je suis encore - plus qu'un ami : un père, d'une certaine façon ; et souvent aussi un confident, ou un conseiller. Aujourd'hui comme toujours, un ami.

 

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Samedi 28 février 2015

 

Mireille,

 

C'était il y a quatre-vingt huit ans. Ce 28 février 1927, je me préparais à fêter mes six ans, le lendemain. Je rentrais de l'école maternelle, vers quatre heures de l'après-midi, quand j'ai eu la surprise de voir papa qui m'attendait, devant la maison. Tiens, il n'était donc pas à l'usine ? Je me souviens de ses paroles, lorsqu'il m'a fait entrer : « Viens voir ce qu'on t'a acheté pour ton anniversaire. » Depuis des jours, je me demandais quel cadeau on me ferait pour mon anniversaire. A toutes mes questions, les parents répondaient « C'est une surprise ». Donc, en montant les escaliers qui mènent aux chambres, à la suite de papa, je me disais : « C'est sans doute un vélo, ou un meccano… » Arrivé dans la chambre des parents, papa m'a fait voir LE cadeau: c'était une petite boule de chair toute rouge, dans un berceau. Un bébé qui venait de naître, il y avait une heure à peine. Une petite sœur. Quelle déception ! C'est donc çà, mon cadeau d'anniversaire ? Mettez-vous à ma place : ce n'est pas avec « çà » qu'on peut jouer, quand on a six ans ! Puis j'ai aperçu maman dans son lit. Je lui ai demandé pourquoi elle était couchée et elle m'a expliqué qu'elle était tellement pressée, en montant les escaliers avec LE cadeau, qu'elle s'était fait mal à la jambe. Ce qu'on était naïf, à cette époque-là ! Aujourd'hui, les gosses sont bien plus éveillés.

Aujourd'hui et demain, nous allons fêter joyeusement les quatre-vingt huit ans de mon cadeau d'anniversaire. Elle s'appelle Paulette. Si les premiers jours, elle ne fut vraiment pas pour moi un cadeau, depuis, elle s'est bien rattrapée. Connivences et même complicités, échanges et partages : c'est parfois bien agréable, d'avoir une sœur qui a su rester jeune, éveillée et accueillante.

 

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