LETTRE A MIREILLE

MARS 2015

Dimanche 1er mars 2015

Mireille,

Comme je racontais, hier, à Sylvie, qui me téléphonait de son auto en allant au travail, que ce matin je fêterais mes 94 printemps, elle a marqué un temps d'arrêt, comme si elle avait été interloquée, avant de me dire : "Eh bien, on ne vous donnerait jamais cet âge. Vous êtes tellement jeune !"

En pareille circonstance, je commence par répondre que lorsqu'on achète une auto, on ne choisit pas uniquement d'après la carrosserie, mais plus sérieusement en fonction du moteur. Et donc que, pour le moteur, comme pour l'ensemble de la mécanique, je suis plus à même que quiconque de faire un diagnostic valable. Certes l'ensemble accuse son âge, mais, Dieu merci, ce n'est pas trop mal, et je n'ai pas de raisons sérieuses de me plaindre : les petites infirmités dues au grand âge, on "fait avec..."

Par contre, je me demande si c'est un compliment qu'on me fait lorsqu'on me dit que je suis jeune. Bien sûr, dans la bouche et dans la pensée de Sylvie, le mot "jeune" est employé dans un sens positif. Mais, de nos jours, ce n'est plus toujours le cas. Il y a d'abord ce qu'on appelle le jeunisme, cette manie assez ridicule qui consiste, chez les adultes, a vouloir paraître éternellement jeune, et à vanter à tout propos les prétendues valeurs de la jeunesse. Il y a surtout les phénomènes de rejet, nés de la peur, qui font qu'actuellement on parle des "jeunes des cités", des "bandes de jeunes" qui sont bien souvent décrits comme d'éventuels délinquants, voire même, parfois, comme de possibles terroristes. Les jeunes brûlent les voitures, organisent des émeutes, participent activement à la violence de nos sociétés... et nous prennent pour des vieux ploucs. Ainsi vont les mots ! Sans bruit, sans accusation explicite, l'usage banal de la langue enferme les jeunes dans une sorte de ghetto.

Avez-vous remarqué que lorsqu'on parle d'un jeune, pris individuellement, c'est bien souvent positif - après tout, il est notre avenir - alors que lorsqu'on parle des jeunes, pris collectivement, on a tendance à les charger de tous les péchés de la terre. Gare au racisme anti-jeunes ! 

Mais aujourd'hui, je n'en resterai certainement pas à ces considérations négatives. Etre jeune, c'est garder son esprit et son cœur en bon état de marche. Et aussi son corps, dns la mesure du possible. Une fois de plus, je cite Péguy qui parlait de Dieu "jeune ensemble qu'éternel". Nous ne sommes pas éternels, et nous le savons bien. D'ailleurs, nos corps se chargent bien de nous le rappeler. Mais jeune, nous pouvons le rester, A nous de jouer !

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Lundi 2 mars 2015

Mireille, 

Surréaliste ! Vous avez dit « surréaliste » ? Encore une poussée d'adrénaline en moi, hier soir, lorsque le présentateur d'une émission de télé a déclaré péremptoirement : « Mais, c'est surréaliste. »

Avez-vous remarqué combien le mot a fait fortune, depuis quelques années. Des situations « surréalistes » aux personnes, des événements aux spectacles « surréalistes », y a-t-il quelque chose qui ne soit pas « surréaliste » ? Ces dernières semaines, j'ai relevé successivement, qualifiés par l'adjectif « surréaliste » : un procès… un dialogue… une impasse… une campagne électorale… un polar… un esprit… une face Nord à escalader… un début d'année… un conflit… un sondage… un récit. Tous « surréalistes. » Or, j'ai beau chercher dans tous les bons dictionnaires : le mot n'existe pas. Sauf quand on parle du mouvement artistique et littéraire qui est né à la fin de la première guerre mondiale, une véritable révolution : la « révolution surréaliste », qui est d'ailleurs la seule révolution de ce dernier siècle qui ait réussi.

Le « père » du surréalisme, André Breton, le décrivait comme un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement de la pensée. » Il a produit de grandes œuvres littéraires, notamment poétiques, avec Aragon ou Eluard, de grandes œuvres de la peinture ou du cinéma, avec Ernst, Miro, Dali et tant d 'autres. Mais le mot utilisé actuellement n'a rien à voir avec le mouvement artistique, puisqu'il signifie approximativement quelque chose d'insolite, d'étonnant ou de bizarre. « Vous avez dit « surréaliste » ? s'exclamerait peut-être aujourd’hui Louis Jouvet !

Ainsi vont les mots, selon des modes. Dans quelques années, peut-être l'an prochain, celui-ci figurera dans un dictionnaire sous la signification vague que lui donnent aujourd'hui les bavards de la presse écrite ou parlée.

Quand j'étais jeune, j'avais un prof' de français exigeant qui répétait sans cesse : « Le mot ! Le mot précis, s'il vous plaît. » C'est Confucius, je crois, qui a dit : « Si j'étais empereur de Chine, je prendrais un décret pour définir les mots. »

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Mardi 3 mars 2015

 Mireille,

 Etait-ce un événement national, ou simplement local ? L'histoire le dira. Pour moi, c'est un événement de grande importance. Jeudi dernier, au Centre Culturel de Montbéliard avait lieu un concert de musique classique donné par un groupe de 80 enfants de 7 à 13 ans. Ces gosses vivent tous dans les quartiers populaires de la région, ces quartiers qui sont nés lors de l'essor industriel dans les années 50-60, et qui sont bien souvent, aujourd'hui, considérés avec grandes réticences par les "braves gens qui n'aiment pas que... " comme dit la chanson. Voilà que ces gosses qui vivent aux Fougères (le quartier où j'ai été curé pendant 41 ans), aux Buis, à la Petite-Hollande ou aux Champs-Montants jouent du violon, de l'alto, du violoncelle ou de la contrebasse. Tout petits, on leur a mis entre les mains des instruments à cordes, et si certains apprennent depuis deux ou trois ans, les plus petits ont commencé leur apprentissage il y a moins de six mois. Et ils jouent Mozart ou Beethoven, vous vous rendez compte !

Il y avait foule ce soir-là pour les encourager et les applaudir. Vous devinez bien qu'ils ont besoin d'encouragements chaleureux, si vous connaissez la difficulté d'un tel apprentissage. Le présentateur de ce concert, évoquant "le doute voire la peur qui semble s'installer dans notre pays sur notre capacité à tous de vivre ensemble avec toutes nos diversités", présentait cette expérience comme "une des meilleures réponses que nous puissions apporter." Oui certes, mais c'est d'abord un moyen exceptionnel qui est offert aux enfants - qui demain seront les jeunes de ces cités - d'être eux-mêmes les artisans d'une telle mutation et ainsi d'apporter à notre monde un peu de paix, de fraternité et de beauté.

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Mercredi 4 mars 2015

Mireille,

Enormes malentendus ! Ce sont ceux qu'on trouve tout au long des évangiles. Ces malentendus ne sont pas seulement dans l'esprit des ennemis de Jésus, mais tout aussi fréquemment chez ses amis les plus proches. Il en est ainsi du mot Royaume. Les autorités religieuses d'Israël, pour faire condamner Jésus par le pouvoir romain, l'accuseront de vouloir se faire roi, et donc d'être un révolutionnaire ennemi de Rome. C'est de bonne guerre, de la part de ses ennemis juifs. Par contre, lorsque ce sont des proches du Maître qui sont victimes d'un pareil malentendu, on peut se poser la question : comment en est-on venus là ! Ils ont souvent entendu Jésus annoncer la venue du Royaume des cieux, un monde nouveau qu'il est venu inaugurer. Il a apporté maintes précisions sur ce "Royaume" nouveau qui n'est pas comme les royaumes terrestres, et sur ses membres qui devront se comporter comme des serviteurs et non comme des chefs. Il vient même de préciser que, si l'on marche vers Jérusalem, ce n'est pas pour une prise de pouvoir ; il faut s'attendre à un rejet, car "sa vie, nul ne la prend, mais c'est lui qui la  donne." Grave malentendu : cette fois, c'est la mère de Jacques et de Jean, deux des plus proches, qui demande à Jésus de leur réserver les deux premières places dans son Royaume. L'évangile précise que le même malentendu est le fait de tous les apôtres.

Jacques et Jean, comme leurs camarades, ne sont pas des exceptions. Qui n'entre nous ne s'est pas surpris en train de rechercher, un jour, plus de pouvoirs que ceux qu'il possède déjà. Je lisais ces derniers jours "La voix du Cubilot", le livre qu'a écrit le papa de Marianne, un ouvrier qui travaillait en fonderie. Il y décrit ceux de ses camarades de travail qui cherchaient à "se pousser", à devenir des petits chefs, même si, parfois, c'était en écrasant des copains. Qui donc a écrit que "le pouvoir corrompt", ajoutant que "le pouvoir absolu corrompt absolument" ?

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Jeudi 5 mars 2015

 Mireille,

 Quel plaisir que de recevoir, avant-hier, la visite impromptue d'un vieil ami, un médecin qui vit actuellement de longues années de retraite dans le midi. Notre conversation fut l'un de ces échanges toujours féconds, qui ne se limitent pas à de vagues considérations sur la pluie et le beau temps. A brûle-pourpoint, mon ami me demanda ce que je pensais du "principe de précaution qui sévit actuellement dans notre pays". Et comme il me voyait interloqué, il m'expliqua que, pour lui, ce principe de précaution, qui est supposé protéger nos concitoyens de tous les dangers, n'est en fait que la cause de toutes les peurs qui assaillent le gens, jeunes ou vieux, grands et petits.

  "Vous l'avez sans doute remarqué, m'a-t-il dit : on a  peur de tout. Aussi bien de ce qu'on consomme que de ce qu'on boit et même de l'air qu'on respire ; des dangers actuels comme de ceux qui peuvent surgir. Pas étonnant, dans ces conditions, que les gens manifestent une large méfiance envers tous et envers tout, et que cette méfiance se révèle même dans leur attitudes et sur leurs visages." Et voilà que le lendemain, dans  tous les médias; c'était ce brave Paracétamol qui soulage mon arthrose depuis des années qui était voué aux gémonies. Méfiance !

 Lui au contraire, mon vieil ami, respirait la joie de vivre dans la confiance. Aussi, ce matin, lorsque j'ai chanté au cours de la messe le psaume 1, celui qui inaugure le psautier biblique, j'ai pensé à lui : "il est comme un arbre planté près d'un ruisseau, qui donne du fruit en son temps, et jamais son feuillage ne meurt." Pas de peurs chez ce vieil homme. Je crois savoir pourquoi : c'est une question de confiance ; lui, le croyant depuis toujours, il met sa confiance en son Seigneur. Cela se voit même sur son visage. 

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 Vendredi 6 mars 2015

 Mireille,

 Chaque matin, après vous avoir écrit, je vais faire mon petit tour dans le village ; et je commence chez l'une de mes sœurs, où je consulte le journal. C'est ainsi que j'apprends les nouvelles locales et les décès de toute la région. Bien souvent, à cette lecture, me reviennent quantité de souvenirs, tous ces gens que j'ai connus dans leur jeunesse ou leur âge mûr et dont j'apprends ainsi le décès. Que de souvenirs !

Avant-hier, c'était Robert Borne. Nous étions entrés au petit séminaire de Maîche le même jour, en 1932. Lui en 7e et moi en 6e. Il avait été ordonné prêtre en 1945, et toute sa vie, il fut curé de campagne, en Haute Saône, puis dans le Doubs. Un ami, même si nos rencontres ne furent bien souvent qu'épisodiques. Sauf pendant mes sept années de ministère en milieu rural, où nous étions voisins assez proches.
C'était une autre époque ; j'allais dire un autre monde. Nous étions toute une équipe de jeunes prêtres chargés de quelques petites paroisses. Moi, par exemple, je n'avais que 700 paroissiens. Ce qui laisse beaucoup de temps libre, vos l'imaginez facilement. La plupart d'entre nous avaient un job, l'un dessin et peinture, un autre la pêche ; j'ai connu à l'époque un collègue voisin qui remplaçait avantageusement (et gratuitement) les vétérinaires ; Robert, lui, était devenu spécialiste en mycologie. Quand on se rencontrait - fréquemment - après des repas-champignons par exemple, il y avait l'inévitable partie de tarot où la plupart rivalisaient en compétence. Une autre époque !

C'est quelques décennies plus tard qu'il m'a été donné de retrouver Robert et de découvrir combien il avait amplifié ses compétences, dans le cadre même d'un ministère plus important. Il était alors curé d'un gros bourg de la vallée du Doubs et j'avais organisé une randonnée pédestre d'une semaine pour des jeunes : de Grand-Charmont à Besançon par le GR 59. Des étapes souvent difficiles, dans la chaîne du Lomont. J'avais donc contacté Robert pour lui demander de nous héberger dans une salle ou un grange lors de notre étape de Roulans. Lorsque nous sommes arrivés le soir, j'étais épuisé. Il y avait là, au milieu de la cuisine, une corbeille à lessive pleine de champignons : Robert rentrait de sa cueillette. Il m'a offert de m'étendre sur un lit ; je m'y suis endormi. Et lorsqu'il est venu me secouer, il m'avait préparé un plat de champignons si merveilleux, si efficace que je crois bien que j'aurais pu redémarrer immédiatement pour une nouvelle étape.

Annexe de son ministère pastoral habituel, il y avait, chaque année, un repas-champignons auquel étaient conviés ses paroissiens. Les champignons, c'est lui, et lui seul, qui les avait cueillis pour tous ses convives. C'est lui, et lui seul, qui les avait préparés. Seul, le service des tables était réservé aux jeunes paroissiennes .

Depuis je n'ai revu Robert que rarement. Ce que je ne dois pas manquer de vous dire, c'est qu'en dehors de cet aspect anecdotique de sa personnalité, il fut un pasteur remarquable, très proche de ses paroissiens. Une autre époque, peut-être !

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Samedi 7 mars 2015

 Mireille

 Ne croyez pas que cette lettre que je vous adresse chaque matin est en train de devenir une chronique nécrologique. Je n'en ai ni le désir ni l'intention. Mais il se trouve que le quotidien qui m'annonçait la mort de Robert Borne, dont je vous parlais hier, publiait dans le même numéro un article important consacré à Roger Noirjean, qui fut longtemps curé en Ajoie, la région suisse frontière de notre propre province, et notamment doyen de Porrentruy, la capitale de cette région. Roger Noirjean allait avoir 99 ans. Il était prêtre depuis 1940. Mais ce n'était pas son étonnante longévité qui était cause de sa notoriété ; il était connu, aimé et respecté de tous, aussi bien en Suisse que dans les paroisses frontalières françaises où il entretenait des relations suivies avec leur clergé et beaucoup de leurs paroissiens.

Personnellement, ce n'est pas pour cela que j'évoque la personnalité de Roger Noirjean. C'est parce que j'ai envie de vous raconter la première rencontre que j'ai eue avec lui. C'était en octobre 1932, lors de mon entrée au petit séminaire de Maîche. J'étais parmi les "bleus", cette bonne vingtaine de garçons qui démarraient leurs études classiques en 6e. Noirjean, lui, était en 1ère.  Un garçon grand, fort et... le meilleur élève de sa classe (une classe qui ne manquait pas d'élèves brillants.) Or voilà que lui, le grand, le fort, s'est mis à jouer les "terreurs" envers les petits nouveaux, timides et sans repères, que nous étions, nous "la bleusaille", sans défense. Il prétendait nous tondre, "la boule à zéro", parce que soi-disant nous avions des poux ! Nous fûmes pourchassés pendant plusieurs jours. Il a fallu toute l'autorité d'un pion, qui s'est fait notre défenseur, pour que nous échappions à l'exécution ! Elle ne fut pas de longue durée, la peur que Noirjean nous inspira les premiers jours. Ensuite, j'ai découvert un garçon riche de nombreuses qualités, si bien que cette année scolaire reste parmi les bons souvenirs du petit séminaire.

Nous devions nous rencontrer de nouveau, à la fin de l'année 1944, quelques semaines après la libération de Belfort. Les paroisses suisses d'Ajoie avaient organisé une collecte de vivres, de vêtements et autres objets de première nécessité en notre faveur, si bien que j'ai vu arriver un jour des camions chargés de ces dons ; l'opération était dirigée par Roger Noirjean et la grande salle dont nous pouvions disposer a été méthodiquement remplie, selon un sens du rangement et une efficacité tout helvétiques, sous la direction de Roger.

Une dernière fois - c'était il y a une quinzaine d'années - j'ai revu Noirjean. Chez les parents d'une de mes paroissiennes qui exploitaient une ferme de la région et qui nous avaient invités tous deux, un dimanche. Il n'avait que de rares souvenirs de nos années de petit séminaire. Par contre, c'était avec une rare lucidité qu'il analysait le présent de notre monde, de notre Eglise. Avec lucidité et humour. Ce fut un beau dimanche, ma foi !

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Dimanche 8 mars 2015

 Mireille,

Les Juifs réclament des signes, les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens." C'est ce qu'écrivait un jour saint Paul aux chrétiens de Corinthe. Cette appréciation me semble être toujours d'actualité.
Il y a en chacun de nous le Juif, pour qui Dieu est le Dieu-des-Armées, le Tout-Puissant, le Dieu de la puissance. Aussi, pour nous comme pour eux le spectacle de la faiblesse de Dieu devant l'homme est intolérable ("Comment Dieu peut-il permettre cela ?"). Pour le Grec qui est en nous, épris de logique et de choses qui tiennent debout, le juste mis au rang des injustes est une absurdité, une folie.
Nous avons à nous convertir à la sagesse de Dieu, qui est tout-autre. Sinon nous serons toujours asservis à notre folie homicide et à notre illusion de puissance dominatrice (témoin, ce qui se passe ces temps-ci, un peu partout dans le monde ). Nous avons, par exemple, à faire bon accueil à l'Islam, mais il reste que Mahomet est un prophète victorieux par les armes, alors que nous proclamons un Messie crucifié en raison de la "faiblesse" de Dieu. Faiblesse en face de notre liberté. Amour de Celui qui se soumet à notre loi. Et une Eglise qui serait "triomphaliste" (elle l'a été, hélas !) ne serait pas l'Eglise de Jésus-Christ.
Allons plus loin. Le corps détruit du Christ cède la place au corps ressuscité qui remplit l'univers et intègre tous les hommes.
Finalement la demeure de Dieu, c'est l'homme. Le lieu où nous pouvons trouver Dieu, c'est l'homme, unique image et ressemblance de Dieu. J'aime beaucoup le geste que fit un jour Saint François d'Assise. Il avait rencontré un mendiant et lui, le pauvre, n'avait rien à lui donner. Savez-vous ce qu'il a fait ? Il lui restait sa Bible. Alors, il l'a vendue pour en donner l'argent au mendiant.
 

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Lundi 9 mars 2015

 Mireille,

 Voilà quelque chose qui est rare, pour ne pas dire unique : ce couple italien vécut quarante ans sans jamais se disputer une seule fois. Lui, Lorenzo di Ponziano, vous n'en avez sans doute jamais entendu parler. Par contre, son épouse est célèbre : c'est sainte Françoise, dont c'est aujourd'hui la fête.

Ils appartenaient tous deux, Françoise et Lorenzo, à la haute noblesse romaine. Ils avaient été mariés alors qu'ils étaient encore tout jeunes : Françoise n'avait que treize ans. Mais il faut croire que, pour eux, "la valeur n'attend pas le nombre des années", puisque le biographe de la jeune épouse ne tarit pas d'éloges à leur sujet. En fait, Françoise nous est présentée comme une parfaite maîtresse de maison, une bonne maman et une excellente épouse. Mais pas seulement ainsi.

Ce qui ne sera révélé que beaucoup plus tard, c'est la vie secrète de Françoise. Elle a fait aménager dans son jardin une grotte où elle passe de longues heures en prière. Ce que tout le monde ignore, c'est qu'elle a "un grand ami qui ne la quitte presque jamais." Son biographe ne nous le révèlera qu'après sa mort : cet ami, c'est son ange gardien.

Je ne sais pas si vous avez une dévotion particulière envers votre ange gardien. Françoise, elle, vivait pleinement cette présence intime : son ange la conseillait, l'inspirait, la consolait quand elle était malheureuse ; et même, parait-il, lui infligeait de sévères corrections quand, à son avis, elle le méritait.

On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe. Je laisse au biographe de sainte Françoise la paternité du récit de ses derniers instants : "Comme il la voyait remuer les lèvres, son directeur de conscience lui demanda ce qu'elle disait. Elle lui répondit : "C'est à mon ange gardien qui vient d'arriver que je parlais. Il me dit que lui aussi a fini sa tâche et que nous allons partir ensemble pour le ciel."

Bonne fête à vous toutes qui vous appelez Françoise. C'est un beau prénom.

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Mardi 10 mars 2015

 Mireille,

 Que je voudrais être plus clairvoyant ! Sans cesse, je me surprends en flagrant délit d'aveuglement. Quel rude combat ne faut-il pas mener jour après jour pour ne pas tomber dans les idées toutes faites, pour ne pas juger sur les apparences, pour ne pas céder aux pulsions irraisonnées. L'amour est aveugle, dit-on. Certes, il peut rendre aveugle. Mais il n'y a pas que l'amour qui rende aveugle. Toute idéologie, par exemple, me pousse à m'aveugler et à passer la réalité au prisme de mes propres idées ou des idées des autres. Et alors, tout est déformé. Les médias eux-mêmes, dont la noble mission est d'éclairer les gens, peuvent, au contraire, m'aveugler, si je n'y prends garde. Séduction des brillants esprits qui font miroiter leurs pauvres pensées sous le clinquant de phrases bien tournées ! Comment garder la tête froide, le cœur et l'esprit lucides, sous l'avalanche des informations, des prises de positions, des commentaires orientés. Voir, ces jours-ci, la pauvre querelle à laquelle se livrent Manuel Valls et le philosophe Michel Onfray.

« On ne voit bien qu'avec le cœur. » Encore faut-il avoir du cœur pour regarder les personnes et les respecter, évaluer l'importance des événements et ne pas tomber dans le pessimisme. Encore faut-il avoir du cœur pour ne pas condamner à tort et à travers. Devenir clairvoyant, c'est purifier son regard. Avoir une bonne vue, cela permet de savoir où on va et ne pas se tromper de chemin à chaque carrefour. C'est regarder avec lucidité. C'est aussi « voir plus loin que le bout de son nez. » Dieu merci, le grand âge ne perturbe pas le regard intérieur. Il ne rend ni presbyte ni myope. A tout âge, on peut apprendre à regarder les hommes et le monde avec beaucoup d'amour.

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Mercredi 11 mars 2015

 Mireille,

 Par une dépêche d'agence, j'apprends que près de la moitié des Israéliens (exactement 46%) seraient d'accord pour opérer la « purification ethnique » des Palestiniens. C'est-à-dire, précise l'agence, pour les chasser totalement de Cisjordanie et de Gaza. Récemment, une carte de cette région montrait à la télévision l'implantation des colonies juives dans ce territoire palestinien : on se demande s'il reste de la place pour les arabes, tant est dense cette implantation israélienne. Au fond, l'opinion exprimée dans le sondage correspond exactement dans les faits à ce qui est en train de se passer.

Il y a quelques années, une amie m'a raconté que son mari était allé en sa qualité de médecin pour une mission humanitaire en territoire palestinien. Une des choses qui l'ont le plus frappé, c'est la multiplication des barbelés. Partout, ce ne sont que chevaux de frise, barbelés et miradors. Soixante-dix ans après Auschwitz, on croit rêver ! Après avoir été victimes d'un génocide au nom d'une idéologie qui prônait la « purification ethnique », les Juifs se transformeraient-ils en bourreaux racistes ? La personne qui nous recevait ce jour-là, a avancé calmement une explication. Souvent, pour ne pas dire toujours, les bourreaux d'enfants ont été eux-mêmes des enfants battus, comme les pédophiles, souvent, ont été victimes de sévices sexuels dans leur enfance. C'est une explication. Ce n'est pas une excuse. Et on punit sévèrement les bourreaux d'enfants. A juste titre.

Mais qui punira une nation qui se permettrait de chasser un peuple de sa terre ?

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Jeudi 12 mars 2015

 Mireille,

 Vous souvenez-vous de cet excellent film, « Le cercle des poètes disparus » ? C'est un film que j'aime beaucoup. « Carpe diem », jouis du jour présent : c'est la leçon inaugurale d'un jeune professeur de lettres dans un collège anglais. Et la raison qu'il donne pour inciter ses jeunes élèves à suivre ce conseil, c'est que tous les glorieux ancêtres du collège, dont les photos sont exposées dans les couloirs, sont morts. « Jouis du jour présent comme si tu devais mourir demain. » Que la perspective de la mort soit ainsi liée à la quête du plaisir, voilà une des motivations fondamentales de la philosophie d'Épicure. Il existe ainsi, parait-il, des clubs de riches Épicuriens qui professent que rien au monde ne surpasse la recherche du plaisir et qui cherchent à vivre sans cesse ce qu'ils professent. Je crois que l'idée est très à la mode, actuellement.

Un homme politique disait à la télé, l'autre soir, tout le plaisir qu'il éprouvait à faire des campagnes électorales. Aux derniers Jeux Olympiques, nombreux furent les sportifs de haut niveau qui déclarèrent que, certes, ils cherchaient à se dépasser pour gagner, mais que, primordialement, l'important était de s'être fait plaisir. On entend la même réflexion dans la bouche de tous les sportifs, de quelque discipline que ce soit. Le plaisir avant l'argent, avant la gloire ? Pourquoi pas, après tout ? Peugeot a bien  présenté, il y a quelques années, son dernier modèle avec ce slogan : « pour que l'automobile soit toujours un plaisir. »

Or il se trouve qu'à l'échelle des valeurs qui a été à la base de toute mon éducation, la recherche du plaisir était au dernier échelon. C'était même une contre-valeur ! On m'a enseigné le goût de l'effort, la valeur de la souffrance, le sens du devoir, quoi qu'il en coûte, mais certainement pas la recherche du plaisir. Et notre religion chrétienne a été imprégnée, dès les premiers siècles, d'une culture issue du stoïcisme cher aux anciens. « Sustine et abstine » : supporte et abstiens-toi. Culte de l'ascèse, de l'autodiscipline. C'est ainsi qu'on forme des hommes, disait-on. Et c'est vrai que, d'une certaine manière, on ne peut tenir debout dans ce monde dur et impitoyable que par des attitudes de constante fermeté. « La vie de l'homme est un combat » : encore un des slogans qui ont marqué mon éducation.

Et pourtant, le plaisir ! Eh bien non, je n'ai pas à dévaloriser pour autant les plaisirs quotidiens de mon existence. J'y prends goût. Je les savoure et les déguste. Je n'ai pas honte de le dire. Quinze fois dans l'Ancien Testament, on nous dit que « Dieu prend plaisir à... ». J'aime également y relire la réflexion du sage Qohelet, pourtant si pessimiste à certains endroits de son livre ; il déclare sur ses vieux jours : « Je ne me suis rien refusé de ce que je souhaitais. Je ne me suis privé d'aucun plaisir. Oui, j'ai largement profité de tous mes travaux et j'ai eu ma part des joies qu'ils pouvaient me donner. » Aussi, je vous souhaite une BONNE JOURNEE;

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Vendredi 13 mars 2015

 Mireille

 Lorsque j'ai intitulé ce site « Murmure », Christophe, qui était en train de terminer la mise au point technique du site lui-même, m'a lancé un regard étonné . Il m'a dit : « Murmure ! Pourquoi ce titre ? » Mon choix avait été presque instinctif. Je lui ai simplement répondu : « N'as-tu pas remarqué combien nous sommes envahis par le vacarme que font, actuellement, tous ceux qui produisent de l'information, des commentaires, des réflexions, dans la presse écrite comme à la radio ou à la télé. Sans parler du déferlement de la pub' dans toutes les formes d'expression ? Alors, moi, je jette, au milieu de tout ce vacarme, comme un murmure, une frêle parole. Comme une bouteille à la mer. » C'était en 1997 ! Je ne pensais alors qu'au vacarme des médias traditionnels. Je n'imaginais même pas la prolifération Internet ! Beaucoup de bruit pour rien !

Curieux ! J'ai remarqué que presque tous mes correspondants me disent qu'ils ont trouvé ce site « par hasard ». L'un d'eux se reprend et ajoute : « Je devrais dire : la Providence ! » Il faut croire, pourtant, que nos rencontres quotidiennes, même si au début elles se sont faites par hasard, proviennent aussi, pour une bonne part, d'un désir commun. Mon désir de communiquer (je ne pourrais pas vivre sans cela !), et votre propre désir, moteur de votre propre recherche. Sans avoir l'outrecuidance de faire mienne la phrase de Pascal « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé », je crois sincèrement au désir comme moteur de la plupart de nos démarches. Bref, de ce désir réciproque naît un plaisir, notre plaisir commun. Il n'en demeure pas moins vrai que ces « murmures » sont comme ces petites fleurs cachées dans la verdure, que je découvrais avec plaisir en me promenant dans la forêt, autrefois.

" Ecoutez la chanson bien douce,

" Qui ne chante que pour vous plaire.

" Elle est discrète, elle est légère.

" Un frisson d'eau sur de la mousse ", chantait Verlaine.

Je me permets d'ajouter, pour vous, le quatrain suivant, du même poème :

" Elle dit, la voix reconnue

" Que la bonté c'est notre vie

" Que de la haine et de l'envie

" Rien ne reste, la mort venue. "

Passez une bonne journée.

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Samedi 14 mars 2015

 Mireille,

 Récemment, j'ai reçu la visite d'une ancienne prof' d'histoire. Depuis qu'elle est en retraite, elle a pris d'importantes responsabilités au sein d'Amnesty International. Je me suis souvenu de ce qu'elle m'avait raconté lors d'une précédente visite : « J'étais allée dans deux classes de terminales d'un Lycée Professionnel de la région, pour leur parler de l'abolition de la peine de mort. Dans la première classe, tout s'est bien passé. Par contre, ma deuxième expérience a été particulièrement mouvementée ! Je venais de commencer à parler quand un garçon a levé le doigt : « Madame, je peux sortir ? »  La prof' principale, qui était secondée par un autre professeur, plus âgé qu'elle, a refusé. Dès lors, ce jeune a commencé à discuter avec son voisin. De plus en plus fort. A tel point que je me suis arrêtée pour lui dire de cesser de parler à haute voix. Ce qui ne l'a pas empêché de continuer, de plus en plus fort. Alors, le professeur le plus âgé a dit au garçon : « Sortez et venez avec moi en étude. » Alors le garçon s'est tourné vers lui et lui a dit : « Je t'emmerde, vieux con ! » Le prof' l'avait vouvoyé, mais le jeune lui répondait en le tutoyant. Cet homme, proche de la retraite, a gardé son calme et son sang-froid. C'est sous les murmures réprobateurs que, finalement, les deux sont sortis. Ensuite j'ai pu terminer mon exposé dans le calme. »

Je n'ai pu m'empêcher de demander à mon amie : « Ce garçon, c'était un immigré ? » Elle m'a répondu en riant : « Pas du tout ! C'était un bon petit français, fils d'une famille aisée et honorablement connue, à ce qu'on m'a dit ! »

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Dimanche 15 mars 2015

 Mireille,

Au cours de la semaine qui vient de s'achever, j'ai animé deux réunions bibliques. Et, dans des contextes différents, une même question est survenue : est-ce que Dieu punit ? Et de quelle manière ? Les avis étaient partagés, bien sûr. Y a-t-il un jugement ? Et selon quelles modalités ? Alors, qu'en est-il de ce jugement, et de ses conséquences dans l'éternité : ciel, purgatoire ou enfer ?

Or, ce matin, nous avons une réponse de Jésus : celle qu'il donna une nuit à un de ses visiteurs, Nicodème : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que par lui le monde soit sauvé. » Et il ajoute, pour bien préciser : « Pour celui qui croit en lui, il n’y a pas de jugement. Par contre, celui qui refuse de croire s’est déjà condamné, puisqu’il n’a pas cru dans le Nom du Fils unique de Dieu. »

Qu'en est-il donc de ce jugement ? Il s'agit essentiellement d'un choix que l'homme peut faire. Je ne suis pas jugé, c'est moi qui me juge, qui choisis, c'est-à-dire que c'est moi qui, dans ma liberté d'homme, me situe par rapport à Dieu. Dieu me laisse libre, il m'offre simplement les deux voies : ténèbres ou lumière, refuser de croire ou croire (faire confiance) à l'amour de Dieu. Pas de "salut" automatique. Dieu me respecte trop pour cela. Il n'a pas besoin de robots, il veut que l'homme libre réponde librement à son amour. Mais ce n'est pas lui qui juge : c'est à moi de me prononcer. Si tu crois que Dieu est amour, il ne manifeste pour toi que de l'amour. Mais si tu refuses de croire qu'il est Amour, tu l'empêches de t'aimer, puisque tu refuses cet amour paternel.

Il n'y a qu'un seul juge : l'homme. Et Dieu subit le jugement de l'homme. Il est impuissant en face de notre liberté. Il se contente de proposer et de dire : "Si tu veux...! "  Et ce jugement est permanent. Hélas, il n'est pas fait une fois pour toutes. Il y a toutes nos hésitations, tous nos doutes. Nous le savons bien. Et même, souvent, nous préférons les ténèbres, pour qu'on ne voie pas nos œuvres. Faire la vérité en soi, ce n'est pas si facile que cela. On s'illusionne plus ou moins volontairement, et on se complaît dans l'ombre et dans le flou, plutôt que de "regarder" vers Jésus crucifié, donnant sa vie par amour. La croix du Christ nous "met le nez dans notre misère", dans notre mal, et nous n'aimons pas cela.

 Dieu n'adhère ni à la terreur, ni à la peur, ni à la tyrannie des fausses hontes. Il veut, pour nous, la vie. A nous de choisir.

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Lundi 16 mars 2015

 Mireille,

 Non, je ne veux pas me laisser dichotomiser. Même si je ne sais pas si le verbe existe, par contre, le nom correspond à une réalité. Mon dictionnaire parle de la dichotomie comme d'une « division binaire entre deux éléments qu'on sépare nettement et qu'on oppose. » En cette période électorale - mais y a-t-il des périodes non-électorales ? - mon pays est dichotomisé. Du moins dans l'esprit de tous ceux qui sont concernés, de près ou de loin, par la chose politique. Les sondages d'opinion m'apprennent qu'ils sont loin d'être la moitié du pays, que l'immense majorité de mes concitoyens ne s'y intéresse pas ; il n'empêche que je ne peux pas lire un journal, regarder la télé ou écouter la radio, sans que je ne sois agressé par les commentaires, les gloses de toutes sortes, sans que je ne sois, plus ou moins insidieusement, pressé de choisir mon camp. Gauche ou droite, quel hémisphère va bien pouvoir me récupérer ? Blanc ou noir, bleu ou rouge, entre le yin et le yang, comment me situer ? Or, je suis sommé de me situer. Pour ou contre ? De toute façon, je serai toujours le bon et le mauvais de l'un ou de l'autre. Quand j'étais curé de paroisse, les gens de gauche me prenaient pour un homme de droite, et les gens de droite me situaient à gauche. J'avais envie de leur répondre, aux uns et aux autres, avec la parole du Christ : « Que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche » (ou l'inverse). Mais je suis ainsi fait qu'en face d'une opinion trop tranchée, ou trop sommaire, je réponds immédiatement par un « oui, mais. » Pour moi, rien n'est jamais totalement noir, ou totalement blanc.

« L'action est manichéenne », écrivait Jean-Marie Domenach, qui fut jadis directeur de la revue Esprit. Mais moi, je n'ai absolument pas envie de choisir un camp. Le bien et le mal, le juste et l'injuste, le vrai et le faux, le bon et le mauvais cohabitent en moi comme en chacun de nous. Sans vouloir faire de l'angélisme, je rêve d'un pays où tout ne serait pas systématiquement dénigré par les adversaires de ceux qui œuvrent pour la chose publique, qu'ils soient de droite ou de gauche. Mais être adhérent ou sympathisant d'un parti sans être partisan, est-ce possible ?

Personnellement, je ne tiens pas à devenir hémiplégique. Je ne me laisserai pas « dichotomiser. »

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Mardi 17 mars 2015

 Mireille,

 Il a sonné à ma porte, le brave monsieur ; je lui ai ouvert, et avant même qu'il ne me dise l'objet de sa visite, j'avais deviné qu'il était Témoin de Jéhovah et qu'il faisait du porte à porte. Je l'ai donc accueilli cordialement. Lorsque j'étais plus jeune, si j'en avais le temps, je me faisais un malin plaisir à embarrasser mes visiteurs en mettant en contradiction certains points de leur doctrine avec leur propre édition de la Bible. Aujourd'hui, je suis devenu plus… Plus quoi ? Tolérant ? Je n'aime pas le mot : tolérer, c'est manifester un certain sentiment de supériorité, une certaine condescendance hautaine. Et, comme disait Paul Claudel, « la tolérance, il y a des maisons pour çà ! » Disons qu'aujourd'hui, je manifeste plus de bienveillance. Non pas envers les croyances, mais envers les personnes qui se dévouent pour les propager. Au fond de moi-même, en même temps qu'il y a une certaine admiration pour ces hommes, ces femmes, ces jeunes qui passent ainsi de porte en porte (vous en avez vus souvent, vous aussi, je pense), il y avait une certaine pitié pour leur crédulité. Je dis « il y avait », car, si je rejette les croyances propagées, je n'ose plus employer le mot « crédulité » qui a la même étymologie que « croyance ».

J'ai donc accueilli cordialement ce brave monsieur, je lui ai dit qui j'étais, et voilà qu'il m'a raconté qu'il venait de rencontrer un jeune couple. Celui-ci, au bout de quelques instants de conversation, lui a dit : « Cela tombe bien ! On a un bébé à baptiser et comme nous venons d'arriver ici, nous ne savons pas à qui nous adresser. » Il leur a dit qu'il y avait fausse donne et leur a indiqué l'adresse du curé.

Tiens ! A propos de Témoins de Jéhovah, il faut que je vous raconte ce qui est arrivé à mes amis, un matin de 1er janvier. Ils avaient réveillonné toute la nuit, s'étaient couché…tôt ! A huit heures du matin, on sonne à leur porte. Madame se lève, va ouvrir: c'étaient deux Témoins de Jéhovah qui lui tendaient leur revue. Vous connaissez le titre de cette revue, non ? C'est « Réveillez-vous ! »

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Mercredi 18 mars 2015

 Mireille,

 Et voilà ! Il est 8 h 30, l'heure de m'installer devant cet écran pour finir de mettre au point mon petit mot quotidien avant de vous l'envoyer. Auparavant, il y a eu la « mise en forme » : toilette, petit déjeuner,  et mes « dévotions », chaque fois une demi-heure. Et je suis en forme.

A propos de mes « dévotions », vous pensez bien qu'avant de les considérer comme une mise en forme personnelle, elles sont destinées à la prière, donc surtout à la « laus divina », la louange divine qui a toujours été pratiquée dans l'Église. Accessoirement, la « laus divina » contribue à ma remise en forme, parce que, chaque matin, je chante en grégorien. Sur ma table, il y a en permanence ce vieux grégorien (édition de 1952). Vous ne pouvez imaginer le plaisir qu'on éprouve à chanter un Introït ou un Kyrie, à laisser sa voix couler doucement une longue vocalise, à sentir sur ses lèvres et dans tout son corps le rythme s'installer, alternance de binaire et de ternaire, tandis que la mélodie, chaque jour renouvelée, exprime la louange, tour à tour éclatante ou discrète, joyeuse ou nostalgique, comme une proclamation ou une confidence. Pour moi, c'est fête chaque matin.

Je suis un dinosaure, une espèce en voie de disparition, comme le chant grégorien, qui ne subsiste que grâce à quelques chœurs spécialisés, pour des concerts, alors qu'il fut le chant du peuple chrétien. On l'a remplacé par des chansonnettes. Si parfois de vrais poètes contemporains ont écrit des textes admirables, l'ensemble est d'une terrible insignifiance. Et je ne parle pas de la musique, si on peut appeler cela de la musique. A faire ricaner Brel, Brassens ou même Goldmann ! Ne me croyez pas un vieux nostalgique, « laudator temporis acti », en train de regretter le temps passé. J'aime notre époque. Mais je ne veux pas me priver de mes trésors. Je chante du grégorien. Tout seul, hélas ! 

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Jeudi 19 mars 2015

 Mireille,

 Cela devait arriver un jour ! Eh oui, ça y est : j'ai été sondé. Pas médicalement (ce qui est toujours désagréable). Non ! Par un « sondeur » professionnel. Je me demandais toujours pourquoi je n'avais jamais fait partie des « échantillons représentatifs ». Cette fois, j'ai eu le plaisir de répondre à un questionnaire. Ne vous inquiétez pas. Il ne s'agissait pas de savoir pour qui j'allais voter.  Non. Tout simplement, il s'agissait de savoir ce que je pensais des transports en commun de notre ensemble de communes. Ce n'est pas grand chose, me direz-vous, mais cela fait toujours plaisir d'apprendre qu'on a été sélectionné, que mon opinion comptera (peut-être), même s'il faut mettre un bémol : c'était parce que je fais partie des personnes âgées qu'on me demandait mon avis.

Oui, mais voilà ! Je suis bien incapable, la plupart du temps, de répondre par oui ou par non, malgré l'injonction de l'Écriture : « Que votre oui soit oui, et votre non, non, afin que vous ne tombiez pas sous le jugement. » (Jacques 5, 12) J'ai essayé de répondre « cela dépend », ou « peut-être », ou encore « faut y réfléchir ». Ce qui ne satisfaisait visiblement pas mon sondeur. Et voilà qu'il me demande : « Pouvez-vous prévoir à l'avance quand vous utiliserez le minicar ? » J'ai répondu : « Alors là, c'est un pléonasme ! » Silence de mon interlocuteur interloqué (ce qui est peut-être également un pléonasme, non ?) Alors, il sort du sujet et me demande : « Vous êtes professeur? » Là, j'ai pu répondre « non », sans hésiter. Et c'est moi qui l'ai interrogé. Quel genre de travail ? Bien payé ? Quels horaires ?

Si mon sondeur n'avait pas été si pressé (question de rendement), je crois que je l'aurais confessé ! Déformation professionnelle ?

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Vendredi 20 mars 2015

 Mireille,

 Ce soir-là, j'étais invité à dîner chez un couple d'amis. Nous étions déjà à table depuis un moment quand leur jeune fils, qui a une quinzaine d'années, est arrivé, la casquette vissée sur le crâne, m'a dit bonjour, a allumé la télé et s'est mis à table, la casquette toujours vissée sur la tête, la visière abaissée sur la nuque. La mode, quoi ! Comme je ne me gêne pas avec lui, au bout d'un moment, je lui ai demandé s'il dormait avec sa casquette. Ma réflexion ne lui a pas plu, de toute évidence. Je passe sur tous les détails de sa conduite, irritante pour moi, mais que les parents résignés semblaient tolérer, tout au long de ce repas. Heureusement pour moi, ce jeune, le repas vite avalé, était surtout pressé de se jeter dans un fauteuil pour regarder à son aise son émission préférée.

« Tiens-toi droit ! Ne mets pas les coudes sur la table ! On ne parle pas la bouche pleine ! Finis ton assiette ! » C'était dans un autre siècle qu'on élevait ainsi les enfants - que nous avons été élevés ! Je me souvenais, en rentrant chez moi, de ce professeur que nous avions au Grand Séminaire, qui nous donnait des « cours de maintien ». On s'en moquait, évidemment. Mais lui, à juste titre (on l'a compris depuis) nous expliquait que nous aurions, de par notre ministère, à nous situer dans tous les milieux sans être ridicules ni vulgaires. Ainsi, il nous apprenait à manger les coudes serrés, pour que la serviette, les coins placés sous les aisselles, ne tombe pas. C'était d'un « précieux » ridicule, à nos yeux. Mais qui valait bien toutes les attitudes sans gêne et mal élevées d'aujourd'hui. C'est une question de respect, de soi-même et des autres.

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Samedi 21 mars 2015

 Mireille,

 Un coup de téléphone, hier matin alors que je célébrais la messe : c'était Bernadette qui m'appelait pour m'annoncer la mort de Philippe, son mari ; un arrêt cardiaque, en fin d'une opération chirurgicale. Philippe allait avoir 80 ans dans quelques mois... Je suis très malheureux !

Nous étions devenus amis, Philippe Percher et moi, en 1963. Plus de cinquante années de fidèle amitié, une amitié survenue à la suite d'une controverse animée au sujet de la contraception. C'était lors d'une session du Centre de Préparation au Mariage  J'avais alors contesté ses propos, mais ce n'était qu'à la suite d'un malentendu : en fait, nos positions sur la question étaient identiques. Et c'est ainsi qu'est née une relation durable entre Philippe,  Bernadette, toute leur famille et moi.

Philippe Percher, originaire d'Angers, a passé toute sa vie professionnelle comme gynécologue à l'hôpital de Montbéliard. Il était passionné par sa profession, qu'il exerçait un peu comme un sacerdoce. Il fallait le voir évoquer avec un grand sourire l'une ou l'un des enfants qu'il avait mis au monde. Sans doute des centaines et des centaines ! Je me souviens d'un matin où il m'avait invité à assister à une césarienne. C'était émouvant. Par delà la précision rigoureuse des gestes chirurgicaux, j'ai contemplé comme une liturgie l'instant où le médecin a déposé sur un linge blanc tenu par une infirmière comme un corporal  le bébé dont il allait couper le cordon ombilical.

Mais pour moi, Philippe, c'est plus qu'un ami. C'est un croyant. Plus qu'un croyant d'une pratique traditionnelle : un croyant engagé. Il avait fait l'unité de sa vie autour de cette foi personnelle ; sa vie professionnelle, comme sa vie civique, sa vie culturelle, sa vie relationnelle en étaient imprégnées. Comme sa vie de paroissien. Depuis qu'il était en retraite, il s'était mis au service de sa nouvelle paroisse, à Besançon où il avait déménagé. Humbles et généreux services, qui à ses yeux, traduisaient dans les faits de sa vie quotidienne une foi qu'il voulait réfléchie.

C'est intentionnellement que j'utilise le mot "réfléchie" pour qualifier la foi de Philippe. Le mot a une double signification qui caractérise bien cette foi. Une foi réfléchie est celle qui est pensée longuement, mûrement ; elle est également, si elle est vraiment réfléchie, celle qui retransmet les rayons de lumière et de chaleur qu'elle reçoit.  C'était cela, la foi de  Philippe.

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Dimanche 22 mars 2015

 Mireille,

 

Je me suis souvent demandé pourquoi le frère de Simon-Pierre portait un nom grec, André, et non pas un nom d'origine hébraïque. Seuls, Philippe et André, dans la liste des Douze, portent ces noms d'origine étrangère. Les dix autres apôtres portent des noms typiquement juifs. Je n'ai pas de réponse à ma question. Toujours est-il que les Grecs qui désirent rencontrer Jésus pressé par la foule, ne se sont pas adressé à n’importe qui ! Ils ont demandé à Philippe, celui-ci en a parlé à André, et tous deux sont allés le dire à Jésus. Je me demande si ces deux-là n’étaient pas les seuls parmi les Douze à pouvoir servir de relais pour la transmission. Peut-être avaient-ils suffisamment d’ouverture d’esprit pour servir de passerelle.

« Nous voudrions voir Jésus », demandent ces étrangers, de passage à Jérusalem à l’occasion de la pâque juive. Etrange question de prime abord : ils n’ont qu’à s’approcher ; si besoin est, se frayer un chemin dans la foule, certainement dense en ces jours de fête, et ils le verront, le Jésus dont ils ont entendu parler. Mais à la réflexion, la question n’est pas si bizarre que cela. Il ne s’agit pas seulement de voir cet homme, mais de l’approcher et ainsi de le rencontrer. Une rencontre qui leur est indispensable, parce qu’elle n’est certainement pas dictée par la curiosité, mais par un désir profond.

Or l’évangile ne nous dit même pas s’ils ont rencontré Jésus. En tout cas, il va tenir immédiatement des propos qui ont dû leur paraître incompréhensibles, s’ils les ont entendu de leurs propres oreilles. Des propos qui, pour nous aussi, peuvent paraître non seulement décousus, mais passablement mystérieux. Relisez donc Jean 12, 20-33. Il y est question, d’abord, d’une « heure », du « Fils de l'homme », de « glorification ». Ensuite, Jésus saute du coq à l’âne et parle du grain de blé qui doit mourir pour donner la vie, de perdre sa propre vie pour la garder, puis de servir Jésus, de le suivre pour être « honoré » par le Père. Enfin, retour à cette histoire d’heure, pour que le nom de Dieu soit glorifié. Car ce monde va être jugé et le prince de ce monde jeté dehors. Bref, des propos tellement denses que chacun d’eux nécessiterait de longues explications, particulièrement pour nous qui, comme les auditeurs grecs, n’avons pas de forte culture biblique. Je ne pense pas qu'André et Philippe ont essayé d'expliquer à ces étrangers les propos du Maître. Ils se sont sans doute bornés à faciliter la rencontre.

A nos contemporains qui demandent à « voir Jésus », y aura-t-il suffisamment de disciples ouverts aux autres et éveillés à des cultures différentes de la nôtre pour que « le Fils de l’homme soit glorifié  » ? Il ne nous est pas demandé de leur donner des cours bibliques, mais seulement de faciliter la rencontre. D'être, comme André et Philippe, des hommes ouverts à tous, quelles que soient leurs cultures, leurs convictions, leurs religions. Des chrétiens "à la périphérie", comme dit le pape François.

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    Lundi 23 mars 2015

    Mireille,

Ce jour-là, en ouvrant les volets, j'ai eu un coup de colère : un chien avait fait ses besoins sous ma fenêtre, sur le trottoir ! Ce n'est pas la première fois que cela arrive. Chaque fois, je vais immédiatement placarder une affichette sur le mur. Je l'ai rédigée il y a quelques années et j'en ai tiré plusieurs exemplaires :
 

Qui est sale ?

Le chien

ou

son maître ?

 

Les passants s'arrêtent, sourient, continuent leur chemin. Et je ne vois plus aucun excrément pendant quelques mois. Les gens de la rue et du quartier m'ont imité dans ma campagne contre le sans-gêne des propriétaires de chiens. Nous sommes d'autant plus indignés qu'à trente mètres, il y a un distributeur de sacs et de gants plastiques destinés à faire régner cette propreté élémentaire.

Sans-gêne ! On accuse trop facilement les jeunes, alors que nous, les adultes, nous ne montrons pas toujours l'exemple. Je vous l'ai déjà écrit : je ne supporte pas ceux et celles qui crachent par terre, pas plus que les « enfants de l'ombre » qui couvrent de tags et autres graffitis les murs de nos cités. Ces incivilités ne sont pas l'apanage des jeunes. Regardez les automobilistes, par exemple.

Avilissement, laisser-aller, abaissement : en ce lendemain d'élections, je souhaite qu'il y ait comme un sursaut de notre conscience civique nationale et internationale pour retrouver la dignité. Au fond, le mot « civique » a la même racine que « civilisé ». Il y a aussi un mot qui a bien vieilli, hélas : c'est « civilité », qui est synonyme de courtoisie et de politesse. 

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Mardi 24 mars 2015

 Mireille,

 Et voilà, c'est fait ! Nous avons voté. Les résultats sont ce qu'ils sont et je ne vais pas, ce matin, ajouter un commentaire à tous les commentaires qui, depuis avant-hier soir, nous inondent, nous submergent, nous empêchent de réfléchir sereinement. Je vous l'ai déjà dit : je ne me passionne pas particulièrement à cet aspect électoral de la politique et à sa petite cuisine. Par contre, ce qui m'intéresse, c'est mon pays. Beaucoup plus que « ces princes qui nous gouvernent ». Oui, « mon cher et vieux pays », je suis toujours curieux de savoir ce qu'il est, comment il vit, et où il va. Ces derniers temps, j'ai lu avec intérêt un certain nombre d'articles de la presse étrangère. Cela permet de prendre du recul par rapport aux faits. Comment nous jugent-ils, ces correspondants étrangers qui vivent en France, qui aiment la France et les Français. L'un d'eux écrit que ce qui lui plait le plus chez nous, c'est notre « joie de vivre, notre goût de la conversation, les relations d'amitié ou de séduction que nous nouons entre hommes et femmes. » Et ce qui l'agace particulièrement, c'est notre « côté râleur… ces gens qui se plaignent de tout, qui grognent contre tout. »

Un autre correspondant explique que « ce qui donne à la campagne électorale son allure déconcertante, c'est que les Français y expriment à la fois un sentiment d'insatisfaction à l'égard du système et une peur d'en changer. »

Insatisfaction et peur : ne sont-ce pas là les deux maîtres mots capables de donner une explication à nos attitudes hexagonales? Râleurs, nous plaignant de tout, et en même temps ayant peur de tout, peur de celui qui ne pense pas comme nous, peur de perdre (nos avantages acquis), peur des immigrés, peur des jeunes… Une fois de plus, je me plais à citer, ce matin, une phrase de Martin Luther King : « L'homme à l'esprit débile craint toujours le changement. Il ne se sent en sécurité que dans le statu quo, et la nouveauté lui inspire une peur presque morbide. Pour lui, la pire souffrance est celle d'une idée neuve. »

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      Mercredi 25 mars 2015

  Mireille,

Je reste préoccupé par la situation politique que nous révèlent les résultats des dernières élections. L'événement me pousse à prendre du recul, à m'interroger. J'ai lu ces derniers jours quelques articles, notamment des éditoriaux et des commentaires de journaux. Deux d'entre eux ont particulièrement retenu mon attention. Le premier déclare : « Le vote FN est surtout un vote ethnique, celui d'un communautarisme blanc qui se sent assiégé dans une société devenue multiculturelle. Ce vote ethnique est en passe de surmonter le vote de classe. On le voit bien avec l'effacement continu du PC. » Le deuxième parle d' « une évolution déconcertante de l'opinion vers le repli sur soi, le corporatisme, le refus du partage et la défense bec et ongles des droits acquis. »

Depuis plusieurs années, dans un échange de messages avec une jeune correspondante africaine, nous avons été amenés à comparer, pour les opposer, deux attitudes fondamentales : l'attitude d'accueil, qui est traditionnelle (depuis la nuit des temps) chez les Africains, comme d'ailleurs dans de nombreuses sociétés, et l'attitude de repli sur soi qui est celle, non seulement des Français, mais de beaucoup d'Européens. En Afrique, il est impensable de ne pas accueillir l'étranger de passage, quel qu'il soit ; chez nous, on n'est pas prêts à recevoir n'importe qui. On ferme sa porte et on met un œilleton pour voir qui sonne à cette porte ! Mon analyse est peut-être un peu rapide, mais comme toute caricature, elle dit une réalité.

Communautarisme ! Je vous ai dit souvent combien j'avais peur de cette expression et de la réalité qu'elle décrit. Dans un autre billet, je vous en parlais, à propos des « communautés paroissiales », expression dangereuse à mes yeux quand elle décrit un repli sur soi, un enfermement dans un groupe dont on partage jalousement les idées et les valeurs, avec un refus de nous ouvrir et d'accueillir l'Autre. On a vécu ces derniers mois les méfaits d'un certain communautarisme quand des « Arabes » s'en prennent à des « Juifs », par exemple. Allons-nous vivre un « communautarisme blanc » agressif, par un réflexe de peur, envers tout ce qui est étrange étranger ? La « France, terre d'accueil » en serait-elle arrivée à un tel degré d'abaissement ? 

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            Jeudi 26 mars 2015

    Mireille,

Je viens de retrouver cette citation de Rimbaud, pour qui " la bataille à l'intérieur de l'homme est plus rude que la bataille entre les hommes. " Il s'agit d'abord, pour lui, du " combat spirituel auquel nul ne peut échapper. " Comme c'est vrai ! On ne peut espérer tenir debout et grandir, dans notre monde, sans livrer ce combat intérieur. Cette expérience d'ordre spirituel n'est pas, d'abord, d'ordre religieux. Elle est simplement une nécessité vitale pour être un homme. Éducation de soi-même. Étymologiquement, le mot " éduquer " signifie " faire sortir de… " Chacun de nous doit, s'il veut devenir adulte, sortir de l'enfance, puis de l'adolescence. Rude combat ! Et ce n'est qu'un début. Comment faire pour être soi-même, pour ne pas céder aux modes du moment, pour devenir réellement " penseur-libre ", si on ne se livre pas à ce combat incessant, avec toutes les remises en question que cela nécessite ? Comment faire pour maîtriser ses pulsions, discipliner son psychisme, réguler ses affects, si l'on n'a pas appris à mener ce combat intérieur ?

C'est le Père Madelin qui écrivait : " les générations qui nous précèdent ont connu la violence de la guerre contre un ennemi extérieur, mais les grands défis du monde actuel se passent à l'intérieur de la personne et des groupes. " Et d'expliquer que le plus important est de " créer un état d'esprit intérieur, un sursaut des consciences, un sens de la responsabilité de chacun pour refuser de pactiser avec les pratiques détestables. "

Connaissez-vous Fontoynont ? Dans ma jeunesse, ce jésuite lyonnais nous avait passionnés avec un manuel d'apprentissage du grec classique assez remarquable. On adorait " le " Fontoynont, qui nous faisait apprendre par cœur des passages entiers de la Cyropédie de Xénophon. Eh bien, il écrivait dans les années 40 : " Il faut recréer cet honneur du dedans plus dur et plus résistant que tout. " Tout un programme !

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    Vendredi 27 mars 2015

    Mireille,

Qu'est-ce que j'apprends ? Il paraît que je suis communiste ! Plus exactement "cyber-communiste". Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, je suis communiste sans le savoir ! C'est du moins ce que m'explique une revue dans son dernier numéro.

Je vais essayer de faire simple, pour vous traduire ce que cette revue annonce dans un langage assez hermétique. Concrètement, Internet est, au point de départ, le monde de la gratuité. Une société d'échanges, pour une économie du "don high-tech". Un des plus beaux exemples est celui du projet Linux, un logiciel libre de tous droits. Autre exemple, l'échange gratuit de fichiers musicaux. Ces pratiques, et bien d'autres, mettent à mal les lois protégeant les droits d'auteur. "Ce que remettent en cause les militants du logiciel libre, c'est l'un des fondements mêmes du modèle capitaliste, à savoir la propriété intellectuelle et par delà, la propriété privée."  En quelque sorte, on assisterait à un retour à la pensée de Proudhon : "La propriété intellectuelle, c'est le vol !"

Un sociologue italien, qui écrit dans le même numéro, pense que la communication par Internet dessine le contour d'une autre mondialisation et révèle " l'œuvre d'un immense travail qualifié qui, comme le travail bénévole et associatif, ne s'échange avec rien, sinon par le désir de communiquer, d'agir ensemble, de se socialiser et de se différencier, non par l'échange de services, mais par des relations sympathiques. "

On peut toujours rêver ! On peut toujours idéaliser ! Il n'en demeure pas moins vrai que beaucoup de " services ", sur la Toile, sont payants. Mais il est tout aussi vrai que de nombreux "cybercommunistes", même sans le savoir, vivent dans le monde de la gratuité. Je suis de ceux-là, qui ne recherchent que " des relations sympathiques. " Je travaille pour vous. Beaucoup. Et gratuitement. L'Évangile l'exige : " Vous avez reçu gratuitement ? Donnez gratuitement. "

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Samedi 28 mars 2015

 

Mireille,

1515, Marignan ! Oui certes. Mais pour moi 1515, c'est d'abord la naissance, il y a cinq siècles aujourd'hui 28 mars, en  Espagne castillane, de sainte Thérèse d'Avila. On pense que ses proches ancêtres paternels étaient des juifs. Toute petite, elle était d'une remarquable vivacité d'esprit qui la faisait rêver d'exploits extraordinaires. Il faut dire qu'elle trouvait sa lecture favorite dans les romans de chevalerie de la bibliothèque paternelle. Puis, au moment de son adolescence, elle devint une jeune coquette, soucieuse d'autres conquêtes, à tel point que son père la plaça comme pensionnaire dans un couvent ; ce qui ne fut pas du goût de la demoiselle.

Ce ne fut qu'à l'âge de vingt ans qu'elle entra de son plein gré au carmel d'Avila. Une vie de carmélite qui n'avait rien de désagréable : les religieuses recevaient beaucoup de visites, tenaient salon et même allaient dîner en ville lorsque le menu du couvent leur semblait trop maigre. Pendant vingt ans, Thérèse vécut ainsi.

Survint, en 1556, une véritable conversion. La religieuse coquette devint une véritable mystique : extases, visions, persécutions démoniaques et apparitions du Christ furent son lot quotidien. Ce qui poussa Thérèse à vouloir réformer les Carmélites et à pousser son ordre à retrouver son mode de vie primitif. Thérèse écrit : « Mon dessein est de vivre en ce monastère dans une très étroite clôture, dans une stricte pauvreté, et d’employer beaucoup de temps à l’oraison."  Les carmélites renoncent à tout bien de propriété en propre (les biens appartiennent à la communauté) ; si les carmélites ne portent pas de chaussures, d'où le nom de "déchaussées", elles portent des sandales et de gros bas. Une règle particulièrement stricte - huit mois de jeûne par an, par exemple - mais un mode de vie certainement attirant, si l'on se rend compte du succès que connut, dès ses débuts, la réforme des Carmélites déchaussées. Thérèse elle-même, de son vivant, fonda dix-huit couvents de son ordre. Pourtant,  les contradictions, les querelles haineuses, et même l'Inquisition cherchèrent à s'y opposer et tentèrent constamment de lui barrer la route. En vain.

Car cette femme extraordinaire, qui fait aujourd'hui plus que jamais l'admiration de tous et de toutes, et notamment de nombreuses féministes, croyantes ou agnostiques, était tout à la fois une contemplative et une femme active. Femme racée, pleine de bon sens, toujours joyeuse et charmante, telle fut jusqu'au bout Thérèse d'Avila. Elle mourut durant la nuit du jeudi 4 au vendredi 15 octobre 1582  En effet, cette nuit là,  le monde perdait 11 jours et basculait du calendrier julien au calendrier grégorien (notre calendrier actuel) par décision du pape Grégoire XIII. Ses dernières paroles furent : « L'heure est à présent venue, mon Époux, que nous nous voyons »

 

« Que rien ne te trouble,
Que rien ne t'effraie ;
Tout passe
Dieu ne change pas,
La patience obtient tout ;
Celui qui a Dieu ne manque de rien.
Dieu seul suffit  »
(Sainte Thérèse d'Avila)

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   Dimanche 29 mars 2015

          Mireille

Chaque année, le dimanche des Rameaux, on lit le récit évangélique de la passion de Jésus. Très bien. Mais parce qu'elle est pour moi comme un condensé de la passion que souffrent les hommes de tous les temps – c'est ce que Jésus a voulu en donnant librement sa vie – je voudrais bien que, dans toutes les églises où cet évangile est lu ce matin, on puisse actualiser ce récit, tout au long de sa lecture. On en a les moyens technologiques aujourd'hui.

On pourrait par exemple, projeter sur un écran d'innombrables images. Elles nous montreraient toutes les manières d'exister du mal dans le monde d'aujourd'hui, toutes les formes de la souffrance : tous ces gens, des millions d'êtres qui, en cet instant même, sont des exilés, qui sont dans des camps de réfugiés, qui souffrent de la faim ; ces millions d'hommes enfermés dans tous les goulags du monde ; ces millions d'êtres humains qui sont torturés, exploités, avilis, ces millions d'hommes, de femmes, d'enfants qui, en cet instant, pleurent de souffrance... et tous les chrétiens du Moyen Orient menacés d'extermination... Et tous ceux des hôpitaux, et tous ces vieillards qui souffrent de la solitude. Et parmi nous, chez nous, toutes celles, tous ceux qui sont au chômage (le mal du monde industrialisé d'aujourd'hui)...Toutes ces populations immigrées, pas toujours bien accueillies. Que sais-je encore ? Je n'en finirais pas d'énumérer toutes les « passions » d'aujourd'hui. La Passion de Jésus, ce n'est pas une histoire d'autrefois, que nous répéterions, que nous rabâcherions une fois par an, le jour des Rameaux, et qui nous étreindrait un peu le cœur en pensant à sa souffrance. Comme le disait Pascal : "Jésus Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde." Et c'est aujourd'hui que Jésus souffre ; c'est aujourd'hui qu'il meurt ; c'est aujourd'hui qu'il poursuit le combat contre le mal sous toutes ses formes. Pascal ajoute : "Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là."

Quand je regarde le récit de la Passion, cette foule de personnages qui s’agitent, qu'est-ce que je vois ? La bêtise. J'y vois aussi la méchanceté, la haine, le règne de l'argent. Mais également la veulerie, la peur, tous les procédés d'intimidation. Tout est là. Et jusqu'aux passants qui ont appris à "hurler, comme dit l'autre, avec les loups". Tous ils sont rassemblés : une foule d'hommes et de femmes. Des visages qui suent la peur, qui respirent la haine, qui expriment le mal. Et en face d'eux, un homme. Ne croyez pas qu'il s'est fait prendre, qu'il a été arrêté par surprise..  Non ! Sa vie, on ne la lui prend pas : c'est lui qui la donne. Il est celui qui résolument mène la lutte, le combat contre le mal sous toutes ses formes, que ce soit la maladie, la méchanceté, la bêtise ou la haine.

En face d'un tel événement, il nous faut nous situer. Il est indispensable que chacun de nous se situe. On ne peut pas être neutre. Et on ne peut pas rester indifférent. De quel côté sommes-nous ? « Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là »

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 Lundi 30 mars 2015

 

  Mireille,

Je me souviens des jours d'élection, autrefois, quand j'étais curé de campagne. Ces jours-là, les vieux " républicains " se mettaient " en dimanche " pour aller voter, alors que les autres dimanches, ils mettaient un point d'honneur à ne point se raser et à s'habiller comme les jours ordinaires. Leur démarche électorale était un geste religieux. J'ai dit un jour à mes paroissiens qu'il ne fallait pas se moquer d'eux, mais au contraire respecter ce geste auquel ils attachaient une grande importance : ils croyaient en ce qu'ils faisaient, et tout naturellement, ce geste était pour eux une démarche " rituelle " au grand sens du terme. "Il faut des rites", dit le renard au Petit Prince.!

Nous avons donc voté. Je pense que, pour la plupart d'entre nous, ce fut une démarche réfléchie, consciente, à laquelle nous attachons une certaine importance. Je souhaite qu'aucun d'entre nous n'ait pensé " élections pièges à c… " Et je souhaite également que nous n'ayons jamais à regretter notre vote d'hier.

Tout n'est pas résolu pour autant. Nous le savons bien. On vote, certes, pour des hommes, mais ces hommes représentent des systèmes, des courants de pensée bien déterminés. Il y a un danger à cela. Le danger de remplir notre devoir de citoyen, puis de nous en laver les mains, remettant à d'autres toutes les responsabilités. Pour aller au bout de la réflexion, je dirais que le fait de voter nous engage. Aujourd'hui plus que jamais. Dans une mission de participation, de contrôle, peut-être de contestation, certainement de dialogue entre nous.

Une dernière remarque, en ce lundi matin. J'ai entendu ces derniers temps des gens qui déclaraient péremptoirement que la seule solution était de "changer de République", donc, de changer le système. Personnellement, j'y suis profondément opposé. Une fois de plus, je vais rabâcher : ce n'est pas le système, ce n'est pas le type de société qu'il faut changer, ce sont les hommes, tous les hommes. Pas seulement ceux qui gouvernent, mais chacun de nous, pour plus de liberté, d'égalité et de fraternité. La devise qu'ont inventée les révolutionnaires de 1789 peut n'être qu'un vaste fourre-tout. Elle peut aussi - elle doit, même - exprimer les aspirations de tous les hommes de bonne volonté. "Vaste programme", comme disait un de nos glorieux ancêtres. Il faut s'y atteler.

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Mardi 31 mars 2015

 

   Mireille,

De même qu'il nous vient souvent à l'esprit des associations d'idées, ce matin, remontent à ma mémoire des associations d'images. Plus précisément, des images de jeunes filles du Moyen-Orient vues à la télé. Je pense à ces jeunes étudiantes voilées, au visage calme et résolu, je revois la photo de la première jeune fille kamikase, au regard si direct et si clair, et d'autres visages attirants… C'est sans doute parce que j'ai vu l'autre soir, un reportage sur un camp de réfugiés, où des milliers de pauvres gens essaient de survivre. Et au milieu d'un champ de ruines, une jeune fille, interviewée par la télé, répondant dans un français impeccable. Une allure fière et déterminée, des réponses brèves, simples, sans pathos. Au journaliste qui lui demandait ce que l'Occident pouvait faire pour son pays, elle répondit : "Une chose : la paix ! Des vivres, nous n'en avons pas besoin. Des secours pour les blessés ou les victimes, ce n'est pas l'essentiel. De l'argent pour reconstruire, nous pouvons en trouver. Ce dont nous avons besoin c'est d'une aide internationale puissante pour faire, enfin, la paix. "

En l'écoutant, je pensais à tous ceux et à toutes celles qui ne font que crier vengeance. Je pensais particulièrement à cette autre jeune fille, si belle sur sa photo (elle allait se marier), dont la détermination l'a poussée à se faire exploser pour tuer le plus possible de gens. Je pensais à tous ces fanatiques qui ne parlent que de mort…

A votre avis, qui est le plus fort ? Celui dont les gestes de violence ne peuvent qu'engendrer la violence, ou celle qui, avec calme et résolution, demande la paix ?

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