LETTRE A MIREILLE

 

 

Avril 2015

 

 

 Mercredi 1er avril 2015

 

  Mireille,

C'est par un heureux hasard que, recherchant un document disparu dans l'un des casiers d'archives qui peuplent mon grenier, je suis tombé sur un papier que m'avait adressé, il y a un certain nombre d'année, l'une de nos fidèles correspondantes d'Ouagadougou (Burkina Faso). Je crois que cette page vous permettra de sourire, par ce temps maussade qui règne chez nous (chez vous aussi peut-être ?) en ce matin de 1er avril. C'est intitulé :

 

LES BONS MOMENTS DE LA VIE

Tomber amoureux.
 Rire jusqu'à en avoir mal au ventre.
Trouver un tas de courrier quand on rentre de vacances.
Conduire dans un endroit où les paysages sont magnifiques.
Écouter sa chanson favorite a la radio.
Se coucher dans son lit en écoutant tomber la pluie.
Sortir de la douche et s'envelopper dans une serviette toute chaude.
Prendre part à une conversation intéressante.
Retrouver de l'argent dans un pantalon non utilisé depuis longtemps.
Rire de soi même.
Prendre un bon repas entre amis.
Entendre accidentellement quelqu'un dire quelque chose de bien sur soi.
Se réveiller en pleine nuit en se rendant compte qu'on peut encore dormir quelques heures.
Observer un coucher de soleil.
Passer un bon moment avec ses amis.
Voir heureux les gens qu'on aime.
Rendre visite à un vieil ami et se rendre compte que les choses n'ont pas changé entre nous.
Entendre que l'on nous aime.

Les vrais amis viennent dans les bons moments quand on les appelle, et dans les mauvais... ils viennent d'eux-mêmes.

 

* * * * * *

Jeudi 2 avril - Jeudi Saint

 

Mireille,

 

"Faites ceci en mémoire de moi."  Il ne s'agit pas de répéter des rites. Il ne suffit pas de refaire les gestes de la dernière Cène, de répéter des paroles. Saint Paul nous demande d'avoir en nous "les attitudes qui furent celles du Christ Jésus." Et saint Jean précise : "Celui-là a livré sa vie pour nous, nous devons donc, à notre tour, livrer notre vie pour nos frères." La vraie façon de "faire mémoire" du Christ est donc l'amour. C'est pourquoi, dans son évangile, saint Jean, à l'endroit où nous pourrions nous attendre à voir Jésus partager le pain et le vin, le présente à genoux devant ses disciples, leur lavant les pieds. Le geste a la même signification que le don du pain et du vin. Si Dieu, que nous appelons Maître et Seigneur, se comporte comme notre serviteur, à plus forte raison devons-nous nous mettre au service de nos frères.

J'en tire trois conclusions. Premièrement, l'attitude vraie consiste à assumer les événements. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne", dit Jésus. Il s'agit de prendre notre vie en charge et, plus difficile certes, de la livrer pour que les autres vivent. Au jour le jour, en toutes circonstances. Il s'agit de créer l'autre en nous livrant. En conséquence, deuxièmement, faire Eucharistie, c'est se mettre à faire exister les autres. Voilà qui nous mettra en pleine contradiction avec la mentalité habituelle de nos contemporains, qui est esprit de domination et d'exploitation. Voilà qui nous fera rejeter la peur de perdre, qui rend l'homme nuisible et dangereux. Une troisième et dernière conclusion : faire eucharistie, c'est manifester sans cesse notre confiance en la vie et en l'amour, c'est-à-dire notre confiance en Dieu. La voilà, la condition indispensable pour que l'homme vive, pour que l'humanité réussisse : accepter cette subversion de toutes nos manières de penser habituelles. Le Maître se fait serviteur, le Juste occupe la place du coupable, le Juge, celle du condamné. Et en fin de compte, la mort se fait vie. "Qui perd sa vie la sauvera". Nous pouvons relire la Passion du Christ selon cette grille de lecture : elle nous apprendra à vivre notre vie en ayant en nous les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus. Renversement des valeurs : tel est le paradoxe chrétien que nous avons à vivre et dont nous avons à témoigner à la face de ce monde.

* * * * * *

Vendredi 3 avril - Vendredi Saint

 

Mireille,

Voici Jésus élevé de terre, exposé aux regards. Affiché. Et les passants distraits pensent que c'est terrible. Mais que ce n'est pas leur affaire. Et nous, qu'en pensons-nous ? Ce n'est pas notre affaire ?

Mais si, c'est notre affaire. C'est nous qui l'avons tué en nous, en voulant l'ignorer. C'est nous qui l'avons tué chez les autres en les méprisant, en les laissant à leur détresse. Car la Passion, c'est un acte des hommes. De tous les hommes. Pas seulement des Juifs de son temps, mais de tous les hommes, juifs et païens. Nous aujourd'hui. A cause, soit de notre cruauté, soit de notre indifférence.

Et en même temps, c'est l'acte de Dieu, par lequel il nous révèle son amour.

D'abord, qu'il soit bien clair que Dieu ne veut pas la mort de son fils, comme certains textes ont risqué de nous le faire croire. Pas question de "rachat". En Dieu, il n'y a jamais ni esprit de vengeance, ni désir de sacrifices humains. "Vos sacrifices me dégoûtent" dit-il dans la Bible. Alors, à plus forte raison le sacrifice de son propre fils. On a parlé de "rançon" ! C'est terrible d'avoir parlé ainsi. Comme si Jésus était mort "en rançon pour nos péchés" ! Comme si Dieu avait voulu nous faire payer ! La vérité de Dieu, c'est la vérité de l'amour gratuit. Il "se tue" littéralement à nous le montrer.

Alors, la croix ? Eh bien, c'est Dieu qui, gratuitement, vient épouser, assumer le destin de tous ceux qui sont victimes. Ceux que nous déshumanisons, et ceux qui se déshumanisent. Et celles et ceux qui sont victimes de la volonté de puissance, de la violence, de la bêtise, de l'inhumanité des hommes. Sur la croix, c'est seulement Dieu, figure de toutes les victimes.

C'est cela, l'amour vrai. Il exige de celui qui aime qu'il en aille jusqu'à partager le sort de l'aimé. A Noël, nous chantons "Dieu-avec-nous". Mais il faut bien réaliser que Dieu est "Dieu-avec-nous" jusqu'au bout, jusqu'aux limites extrêmes de notre faiblesse.

Depuis ce premier Vendredi-Saint, aucun homme ne peut se sentir seul, même dans le plus profond malheur. "Il est descendu aux enfers", c'est-à-dire que Dieu est descendu au fond de la misère humaine, qu'il s'est totalement dépossédé de lui-même. Cette dépossession de soi dit Dieu : il est don total de soi, pour que l'autre (vous et moi) puisse vivre. Et nous aussi, nous avons à donner notre vie.

Si vous essayez de vivre ainsi, "vous êtes des dieux", comme dit l'Ecriture.

* * * * * *

Samedi 4 avril 2015 - Samedi Saint

 

Mireille,

Je me demande si, à défaut d'arrêter un jour toute violence dans ce bas monde, on ne pourrait pas conclure des périodes de trêves. Disant cela, je pense à une pièce de théâtre d'Aristophane.

Aristophane est un auteur engagé : ses meilleures pièces sont destinées à combattre la guerre qui, de son temps, a sévi pendant trente ans entre Sparte et Athènes, sa propre cité. D'Aristophane, beaucoup connaissent Lysistrata, qui met en scène une femme athénienne qui, lasse de la guerre, organise avec toutes les femmes de Grèce une « grève du sexe », la prise de l'Acropole et le blocus du trésor public. Privés de ressources, privés de femmes, les hommes en seront réduits à conclure la paix.

Pour moi, c'est une autre pièce d'Aristophane, « Les Acharniens », qui est la plus engagée contre la violence. Alors que la population souffre horriblement des violences guerrières et de l'invasion, un brave Athénien, voyant que l'assemblée du peuple ne consent pas à discuter de la paix, se désolidarise de ses concitoyens et conclut en son nom personnel une trêve avec l'ennemi. Ainsi il va jouir de la paix et de la prospérité économique, alors que ses concitoyens sont plongés dans la misère. Toute la pièce brocarde les généraux, les hommes de guerre, les politiques. C'est une fiction, certes, mais qui d'entre nous ne rêve pas de la paix universelle ?

On en est loin, en ce matin de Samedi Saint ! Je lis certaines dépêches d'agence. C'est terrible ! Au Kenya, un commando d'islamistes somaliens a pris d'assaut jeudi à l'aube le campus de l'université de Garissa. L'attaque a duré près de 16 heures. Au moins 147 personnes ont été tuées et 79 blessées...  A Aden, les rebelles chiites ont du se retirer vendredi à l'aube du palais présidentiel du Yemen, après des raids aériens  lancés par la coalition menée par l'Arabie Saoudite et de violents combats avec les forces loyales yéménites.... Selon les Nations Unies, le nombre d'étrangers qui ont rejoint l'Etat Islamique depuis la mi-2014 a progressé de 71%. Ils viennent de plus d'une centaine de pays. Plus de 25 000 combattants étrangers sont actuellement engagés dans ce mouvement et participent activement aux combats. Un grand nombre d'entre eux viennent de Tunisie, du Maroc, de France et de Russie. La Syrie et l'Irak sont devenus une "véritable école de formation" pour les jihadistes..

Je pourrais continuer cette énumération. Partout, la guerre, les attentats, la violence, la mort. Et chez nous ? Y aura-t-il pour nos hommes politiques, une quelconque "trêve pascale" ? Au Moyen-âge, il y avait la "trêve de Dieu." Quelle régression depuis !

* * * * * *

Dimanche 5 avril 2015 - Dimanche de Pâques

 

Mireille

 

Dimanche de Pâques ! Curieusement, ce matin, un de mes plus beaux souvenirs n'est pas relié aux Pâques telles que nous les célébrons dans notre Eglise, mais aux Pâques orthodoxes que j'ai vécues il y a quelques années en Crète.

Comme vous le savez, les Orthodoxes ne célèbrent pas les fêtes pascales aux mêmes dates que nous. J'étais donc parti pour passer quelques jours en Crète, après avoir célébré Pâques en France. Soleil, mer, montagnes enneigées, un séjour bien agréable, ma foi ! Le samedi soir, rentrant d'excursion, nous avons trouvé dans l'appartement que nous avions loué chez des particuliers un grand plat de gâteaux. Peu après, le propriétaire est venu nous inviter, avec force gestes très expressifs (nous ne nous comprenions que par gestes), à partager le repas du lendemain. Un seul mot revenait : « Pasca, Pasca. » C'est alors que j'ai compris que nos hôtes, comme toute l'Orthodoxie, célébraient la Pâque le lendemain. J'avais bien remarqué, dans les villages traversés, du sang qui coulait dans les ruelles, de grands bûchers édifiés devant les églises. C'est alors seulement que j'ai compris.

Une Nuit Pascale orthodoxe : l'immense feu de joie devant l'église, la foule qui se presse, les chants, l'office interminable, les exclamations joyeuses des chrétiens qui se saluent à la sortie : « Christ est ressuscité ! »  Par contre, le dimanche, aucun office dans notre village, mais partout, de bonnes odeurs qui montent des maisons. A midi, nous avons trouvé nos hôtes assis sous la tonnelle. A quelques pas de là, l'agneau « pascal » qui rôtit doucement sur un feu de bois. Un méchoui ! (J'ai alors compris l'origine du sang qui coulait dans les ruelles.) Et la fête ! La grande famille assemblée, frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, les vieux parents, les vieilles femmes en noir et les enfants qui courent partout. Et nous, les invités, accueillis comme des princes. Bien que la conversation soit réduite, très vite joue la « chaleur communicative des banquets ». Imaginez la musique, les danses traditionnelles, qui reprennent à chaque instant, là, au milieu de la rue, les pétards, les coups de fusil ou de revolver qu'on tire en l'air. Et toutes les voitures qui passent sont arrêtées : on leur offre un morceau d'agneau et un verre de vin. Au bout d'un moment, il y a une queue de voitures, dans les deux sens, où chacun attend patiemment son tour, avec le sourire. …Et toujours la musique ! Vous savez : un peu comme dans Zorba le grec, le sirtaki. On m'a fait tirer au pistolet, on m'a fait manger et boire, on m'a fait danser, comme tout le monde. Car la fête, c'était pour tout le monde, sans aucune exception. J'ai mieux compris ce jour-là ce qu'était vraiment Pâques.

Voici le jour que fit le Seigneur, jour de fête et de joie Alléluia !

 

* * * * * *

Lundi 6 avril 2015

Mireille

Lundi, dernier jour de ce week-end pascal qui est pour beaucoup de citadins synonyme d'évasion, de bouchons autoroutiers et, hélas, d'accidents ! Il me revient à l'esprit la réflexion entendue à la radio, de la part d'une dame qui prêchait pour la campagne de la « courtoisie au volant » Je ne suis pas certain de l'appellation exacte de cette campagne, mais je souscrivais parfaitement aux propos de cette dame : tant de conducteurs sont de grossiers malappris, dès qu'ils ont un volant entre les mains ! Ce qui, par contre, m'a choqué, c'est que la dame en question s'en est prise particulièrement aux jeunes en scooters, vélomoteurs, vélos ou rollers, leur enjoignant de respecter, une fois pour toutes, les règles du code de la route, qui sont des règles de courtoisie élémentaire ! Hélas, il n'y a pas que les jeunes qui manquent de courtoisie. Je pense à tous ceux qui, à pied ou en auto, en ville ou à la campagne, conducteurs isolés ou utilisateurs des transports en commun, manquent totalement de courtoisie.

Ma vieille manie m'a reprise, qui est de chercher l'étymologie des mots. Courtoisie vient du mot « cour », qui est lui-même un doublet de cohorte, qui signifie « jardin commun à plusieurs » Voir, par exemple, « cour de ferme, basse-cour. » Dans ce monde qui est notre jardin commun, comment vivre ensemble, en bonne harmonie, sans un minimum de savoir-vivre. Ce qu'on m'a appris tout au long de mon enfance et de mon adolescence. Autre manière de désigner la politesse, le respect qu'on doit à autrui. Pourquoi accuser les jeunes, si personne parmi nous, adultes, n'est là pour le leur apprendre, chaque jour ? Et pas par des leçons de morale, mais simplement par l'exemple. 

* * * * * * *

Mardi 7 avril 2015

Mireille,

Nos évêques, soucieux de leur clergé, conseillent aux prêtres âgés qui n'exercent plus de ministère actif, de continuer leur service presbytéral de multiples façons, et notamment par la prière. Ce qui est une bonne recommandation, particulièrement en cette Semaine, sainte entre toutes, qui vient de s'achever par les célébrations pascales. C'était mon projet, moi qui suis l'un des deux prêtres les plus âgés de notre diocèse. Mais le sort est venu contrecarrer, du moins  partiellement, cette décision, dès le Lundi saint.

Ce jour-là, alors que comme tous les lundis matin, je venais de vous adresser toutes les mises à jour de notre site Murmure, toute une série de malfaçons sont apparues. Plus rien ne fonctionnait comme je l'aurais voulu  et comme cela fonctionne habituellement à notre commune satisfaction. Et cela a duré toute la semaine, plus exactement jusqu'au Vendredi Saint, après l'office du chemin de croix. Et me voilà à chercher assidument quelle était la cause de tels désagréments. Il était devenu impossible d'accéder à "murmure". Tous les moteurs de recherche, à commencer par Google, le plus usuel, nous renvoyaient à d'antiques pages de ce site, mais refusaient obstinément de vous offrir la lecture des pages de la semaine, rédigées expressément pour vous aider à bien préparer Pâques. Si vous saviez le nombre d'heures que j'ai passées à cette investigation. Sans succès. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'une erreur de ma part ; puis j'ai incriminé Google, Internet Explorer et les autres... et enfin j'en suis venu à soupçonner Orange, le service qui héberge ce site. Comme je suis passablement incompétent en la matière, j'ai demandé conseil à plusieurs amis, avant de m'adresser directement aux services d'Orange. J'ai même fait appel à Christophe, un spécialiste que je connais depuis ses années de catéchisme. Il y a passé une heure sans trouver de solution. Et voilà qu'une demi-heure après son départ, alors que je tentais une ultime solution, tout s'est remis à fonctionner, sans que je sache ni pourquoi ni comment.

Les plus astucieux parmi nos lecteurs avaient trouvé une solution depuis plusieurs jours : ils avaient ouvert sur leur moteur de recherche la page intitulée "Lettre à Mireille" : elle fonctionnait et vous permettait d'accéder à la totalité des autres pages. Il parait également que d'autres lecteurs ont eu la bonne idée de taper "Léon Paillot" : ça marchait ! Mais nombreux, très nombreux sont celles et ceux qui m'ont téléphoné, ou m'ont adressé des mails, me demandant ce qui se passait. J'ai essayé de les orienter vers des solutions de fortune. Du coup, cela m'a permis de faire connaissance avec d'autres lecteurs d'un peu partout, en France, en Europe et même en Afrique.

Par contre, le temps consacré à la prière et au recueillement s'en est trouvé passablement écourté. Le Seigneur me le pardonnera, puisque ce temps "perdu" relevait de ce qui fait l'essentiel de mon "service" (je préfère ce mot à celui de "ministère" qui est son équivalent) : mon service essentiel, en effet, est un service de la Parole. Sans oublier, bien sûr, le service de la Louange divine. Le tout "pour la plus grande gloire de Dieu ! "

* * * * * * *

Mercredi 8 avril 2015

 

Mireille,

 

« Dans les premiers jours de l'Église, les croyants vivaient ensemble, ils mettaient tout en commun… partageaient selon les besoins de chacun… prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité ». Depuis toujours, ce passage des Actes des Apôtres m'a fait rêver. Et je ne suis pas le seul. Depuis les fondateurs d'ordres religieux jusqu'à Karl Marx ( paraît-il), tous y ont vu l'amorce de la cité idéale : la fraternité universelle et le partage des biens. Même si, depuis, les exégètes m'ont expliqué que ce texte décrit la primitive Église, non pas telle qu'elle était, mais telle qu'elle aurait dû être, j'y lis toujours un idéal qui, non seulement fait rêver - et il est bon de rêver - mais qu'on peut essayer de réaliser.

Je me souviens du premier jour de la paroisse que j'étais chargé de créer. Nous étions quatre, trois hommes qui venaient de m'aider à emménager dans un petit F2 et moi, à envisager les caractéristiques de cette « communauté » où tout était à faire, mais qui, heureusement, n'avait pas à supporter le poids et les contraintes du passé. Bien sûr, il y a loin du rêve premier à la réalité actuelle, et pourtant, des réalisations ont existé et existent. Pour ne prendre que l'aspect « partage », je pense à la démarche d'un paroissien anonyme qui avait ouvert à la banque un compte dans lequel j'étais seul à pouvoir puiser, à condition d'être au plus près des situations de précarité de plus en plus nombreuses dans le quartier et de travailler avec les services sociaux. Je pense à ces paroissiens qui se sont engagés un jour à verser 1% de leurs revenus pour le tiers-monde, et qui continuent de le faire. Je pense à ce responsable des finances paroissiales qui est venu un jour me trouver pour me dire : « Nous avons trop d'argent en caisse. Il faut redistribuer, sinon, je refuse d'assurer plus longtemps la gestion des comptes »  Et tant d'autres exemples que je pourrais vous citer, qui m'ont toujours aidés à vivre « dans l'allégresse et la simplicité. »

C'était il y a quelques années. Mais après mon départ, tout cela a continué et continue ; parfois sous d'autres formes, mais dans le même esprit de fraternité et de partage.

* * * * * *

Jeudi 9 avril 2015

 

Mireille,

Récemment, j'ai eu le plaisir de recevoir deux de mes plus anciennes paroissiennes : deux sœurs qui étaient des jeunes filles lorsque j'étais vicaire. Il y avait des années que nous ne nous étions pas revus, si bien qu'on avait des tas de choses à se dire, ce qui a nécessité une bonne partie de notre journée.

La cadette, après une longue carrière d'infirmière dans un service ultra spécialisé d'un hôpital parisien, a continué à œuvrer au service des malheureux, et particulièrement aux Restos du cœur. Elle raconte la misère qu'elle a rencontrée, sous tant de formes. Et voilà qu'elle ajoute : « Mais il y a quelques années, j'ai quitté les restos du cœur, parce que je n'étais plus d'accord avec cette forme de bénévolat. J'avais l'impression d'être devenue une dame patronnesse. »Et de m'expliquer qu'elle avait l'impression de perpétuer, grâce à ces dons sans cesse répétés, une forme néfaste d'assistanat. Elle a cherché, et finalement a trouvé une association où non seulement on ne donne rien, mais où l'on demande beaucoup à tous ceux qui viennent frapper à la porte. Ceci pour essayer de les restaurer dans leur dignité. Cette action, qui prend des formes différentes selon les personnes, ne réussit pas à tous les coups. Mais, discrètement, sans tapage, elle permet à des hommes, des femmes, des couples à la dérive, de refaire surface et de retrouver une certaine fierté. « Je ne veux pas opposer les deux services, a-t-elle ajouté, car tous deux sont nécessaires, mais personnellement je me sens plus à l'aise dans ma responsabilité actuelle. »

J'en ai fait souvent l'expérience : chez ceux à qui j'avais beaucoup donné, il y avait après coup comme une gêne. Je l'avais fait gratuitement, mais ils se sentaient redevables de quelque chose, comme des débiteurs ; par contre, souvent, si je demandais un service à quelqu'un, chaque fois il m'en était reconnaissant.

Demander, et pas seulement donner : n'est-ce pas le principe de toute éducation ? Si vous donnez à votre gosse tout ce qu'il demande, il ne grandira jamais. Si, au contraire, vous lui demandez de vous rendre de petits services, il deviendra un homme. Et, ce qui est aussi important, il vous en sera reconnaissant. 

 

* * * * * *

Vendredi 10 avril 2015

 

Mireille,

Il y a 60 ans aujourd'hui, le 10 avril 1955, mourait Pierre Teilhard de Chardin. Il est mort le jour de Pâques, à New York, d'une dernière  crise cardiaque, en disant à son hôtesse : "Cette fois, c'est terrible." Il avait toujours souhaité mourir le jour de Pâques. Son vœu a été exaucé. Il avait 74 ans. Connaissez-vous Teilhard ?

Sa vie est une aventure. Elève brillant, entré chez les Jésuites dès l'âge de 18 ans, il se révéla rapidement comme  un chercheur ouvert à plusieurs disciplines scientifiques, notamment la géologie et la paléontologie ; théoricien remarquable de l'évolution, en même temps que théologien novateur.  Une aventure : il n'est qu'un simple séminariste qui achève sa formation de jésuite lorsqu'il est embauché par un amateur de fossiles pour faire une recherche sur un site que ce dernier a découvert. Ce n'est que dix ans plus tard qu'il devient un paléontologue de renom international lorsqu'il soutient sa thèse de doctorat consacrée à des carnassiers du Tertiaire en 1922. Entre temps, il est mobilisé et fait la guerre, de 1915 à 1918, comme brancardier, prenant des risques impensables. Médaille militaire, Légion d'honneur. Deux de ses frères, eux, meurent dans cette guerre.

1923 : c'est sa première campagne de recherche en Chine, sur des gisements de fossiles du paléolithique. Il en revient avec un important matériel de fossiles, et avec un manuscrit : "La Messe sur le Monde". Il est nommé professeur de géologie à l'Institut catholique. Pour bien peu de temps : le Vatican condamne un texte que Teilhard a écrit mais qu'il n'a même pas publié, et l'oblige à abandonner l'enseignement. C'est le début de toute une série de malentendus avec Rome, si bien que toute son œuvre ne sera publiée qu'à partir de 1955, après sa mort. Aventure : de nombreuses campagnes fructueuses de fouilles en Chine vont suivre, ainsi que la rédaction de toute une œuvre, qui est celle d'un prêtre qui est tout à la fois un scientifique de haute puissance et  un théologien compétent. Aventure : celle d'un penseur qui écrivait un jour : "il n'y a qu'un seul ennemi contre lequel j'aimerais vraiment lutter jusqu'à donner ma vie : l'immobilité."

Mais je n'ai ni le temps ni l'espace de vous rapporter la biographie et de vous présenter l'œuvre de Pierre Teilhard de Chardin. Vous trouverez tout cela sur Internet. Si je vous parle de lui ce matin, c'est parce qu'il m'a beaucoup apporté aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan spirituel, depuis mes années de séminaire. Je le dois essentiellement à l'un de mes condisciples, André Leblanc. André, plus âge que nous, arrivait au Grand Séminaire après des études de droit à la fac' de Dijon. Il fut notre mentor, bien souvent plus important et plus efficace que beaucoup de nos profs'. C'est lui qui nous révéla Teilhard et l'importance qu'il représentait à ses yeux. Alors que le grand scientifique n'était pas encore édité (ce qui ne devait arriver que dix ans plus tard) on se contentait de textes dactylographiés sur de vieilles machines à écrire, avec chaque page reproduite grâce à un nombre impressionnant de carbones ; c'était parfois quasiment illisible. Il fallait déchiffrer. Et on dévorait. Ah, comme la théorie de l'évolution a pris alors, pour nous, son sens et sa valeur, non seulement scientifique, mais spirituelle. Avec un "point Oméga" comme pôle de convergence et d'aboutissement.

Ah, si les jeunes générations pouvaient, à leur tour, puiser à la source Teilhard !

* * * * * *

Samedi 11 avril 2015


 Mireille,
 

Je venais de célébrer, cette année-là, la messe de Pâques dans une paroisse voisine. A la sortie, une vieille dame m'a abordé. Elle n'était pas d'accord avec ce que je venais de prêcher. J'avais insisté sur ce qui me semble être le grand signe visible d'une vraie assemblée chrétienne : la joie qui doit frapper tous les regards. Elle m'a dit: « Mais regardez notre église : au centre, une croix. Sur la croix, un crucifié. Et comptez le nombre de croix qu'il y a, sur l'autel ; et, tout le long des murs, ce chemin de croix. Pour moi, il me paraît difficile de prêcher la joie alors qu'ici tout nous invite à penser, non seulement à la croix de Jésus, mais à toutes les croix que portent actuellement les hommes, les femmes, les enfants, un peu partout dans le monde. Ce que vous nous prêchez, c'est une évasion ! »

Je pense qu'il y a maldonne ! Ne croyez pas qu'arrivé au grand âge, je radote ! Simplement, j'insiste. J'ai déjà eu l'occasion de vous en entretenir : il ne faut pas confondre joie et bonheur. Pour moi, la joie est une attitude très profonde, qui vient du cœur même de ma vie personnelle. Et la joie que devrait rayonner toute assemblée chrétienne, comme chaque chrétien personnellement, ne signifie pas exubérance tapageuse, mais rayonnement d'une conviction. Disons, pour faire bref : la certitude que, par-delà tous les aléas de notre existence, plus profond que les souffrances et tous les malheurs, il y a quelqu'un qui nous aime. Saint Paul est en prison, quand il écrit à une des communautés qu'il a fondées : « Soyez dans la joie ! Votre sérénité dans la vie doit frapper tous les regards. »Or cette communauté est alors menacée par les premières persécutions qui, pendant deux siècles, ont sévi contre les chrétiens.

Personnellement, j'ai eu la chance de rencontrer de grands malades, des handicapés à vie, dont les yeux, malgré leurs souffrances, au cœur même de leurs souffrances, rayonnaient la joie ! C'est Bernanos qui, dans le Journal d'un curé de campagne, fait dire au vieux curé de Torcy, s'adressant à son jeune collègue: « Tiens, je vais te définir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d'un peuple chrétien, c'est un peuple triste. »

Au Moyen-Age, la tristesse était considérée comme un péché grave . Quelle régression depuis !

 

* * * * * *

Dimanche 12 avril 2015

Mireille,

"Le soir du premier jour de la semaine, les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs," nous dit l'évangile de ce jour. Je crois qu'il n'y a pas que la peur des Juifs qui les poussait à se cacher. Il y a, plus fort que la peur, la honte. La honte de ce qu'ils ont fait. Il y a encore plus fort que la honte : l'incompréhension totale du sens de l'événement. Ils croyaient à une réussite, à un triomphe : ils sont allés à la mort ignominieuse de la croix. Ils ne comprennent plus rien à toute cette histoire. Et ce ne doit pas être gai, j'aime autant vous le dire, cette première assemblée du soir de Pâques. Thomas a dû en avoir assez de cette atmosphère : il est sorti prendre l'air. Il a bien raison.

Or, c'est à ce moment-là, dans cette assemblée, que le Christ est présent. Et les disciples sont transformés. Vous avez entendu les mots qui disent cette transformation radicale : la paix, la joie, la réconciliation et l'envoi en mission. Tout cela, c'est ce que produit la présence assidue, comme celle des premiers disciples, à l'Assemblée du dimanche. Et pas seulement à l'assemblée du dimanche, où l'on peut être côte à côte et ne rien vivre ensemble. L'assemblée qui se prolonge dans la vie, par cette volonté d'être ensemble, de témoigner ensemble, non pas par des engagements politiques (on n'a pas d'engagements politiques à prendre ensemble). Mais la communauté en tant que signe visible, elle peut, elle doit exister, s'il y a entre nous une certaine simplicité, une joie manifeste, une volonté de partage. "Heureux ceux qui croient sans avoir vu", dit Jésus à Thomas qui vient de passer du doute à la foi la plus totale. Heureux !

Vaste programme, comme disait l'autre. Mais qui vaut le coup d'être vécu. Nous n'allons pas être transformés instantanément. Mais, à longueur de vie, il se produira dans nos vies et dans nos communautés ce passage de la peur à la foi, de la tristesse à la joie, je vous le promets.

 

* * * * * *

Lundi 13 avril 2015

Mireille,

Je me souviens : il y a quelques dizaines d'années est arrivée chez moi une maman qui venait me demander de baptiser sa fille. Je connaissais bien la maman : je lui avais fait le catéchisme, et j'avais célébré son mariage. Mais comme elle n'habitait plus sur la paroisse, j'ai commencé par refuser, lui expliquant qu'elle devait s'adresser au curé de sa nouvelle paroisse. Elle s'est mise à pleurer, me disant : « Oh non ! Pas çà, en plus ! » Interloqué, gêné, j'ai attendu qu'elle m'explique. « Vous ne savez pas ce que j'ai souffert pour avoir cette petite fille, m'a-t-elle dit. Comme nous ne pouvions pas avoir d'enfants, nous avons eu recours à la procréation médicalement assistée. » Et de me raconter les épreuves, les souffrances répétées, les espoirs et les échecs, les recommencements dans divers hôpitaux, jusqu'à Paris, puis Lyon. Et toujours les échecs, jusqu'à ce qu'un jour, une jeune interne lui fasse le coup de la dernière chance. La dernière tentative. Et ça a marché. Après l'avoir écoutée, je n'ai pas hésité un instant et je lui ai déclaré : « Ton bébé, je le baptiserai, bien sûr ! » Ce fut un beau baptême. Les parents avaient invité famille et amis : on était bien une centaine à cette célébration !

Je ne sais pas si l'Église, dans sa morale, était d'accord. Pour moi, je sais que je me suis profondément réjoui avec un papa et une maman de ce qu'un petit enfant soit venu au monde. A la fin, la grand'mère est venue m'embrasser. Ma conviction la plus intime, c'est que les techniques, quelles qu'elles soient, sont neutres. C'est l'usage qu'on en fait qui les rend bonnes ou mauvaises.

Ainsi je vous ai parlé, il y a bien longtemps déjà, de ces malheureux qui vendent un de leurs reins à un médecin, qui le réimplante à de riches patients venus d'outre-Atlantique. Eh bien, il y a pire. J'ai lu, depuis, qu'un journal californien publiait l'annonce suivante : « Payez vos études avec vos ovules. » Cela rapporte 5 600 euros, paraît-il ! L'âge, la taille, la couleur des yeux, les goûts, le niveau scolaire et même le casier judiciaire de ces jeunes femmes sont soigneusement notés. « Si ceux qui achètent un ovule aiment le piano ou l'art, ils sélectionnent une donneuse qui aime le piano ou l'art », raconte tranquillement la directrice d'une clinique spécialisée de Los Angeles !

« Ce n'est plus un lointain 'meilleur des mondes' . Nous y sommes », ajoute le chroniqueur.

* * * * * *

Mardi 14 avril 2015

Mireille,

Quel beau dimanche ce fut, avant-hier ! Après la messe - comme d'habitude célébrée dans ma maison en communion avec la messe télévisée à Orange (Vaucluse) - nous avons pu manger pour la première fois de l'année en plein air, protégés du soleil printanier par un simple parasol. Et surtout, en fin d'après-midi, il y eut le concert donné au temple protestant voisin. Chaque année l'association des amis de l'orgue (remarquable) du temple organise quatre ou cinq concerts de qualité pour lesquels ils invitent des groupes souvent renommés. Avant-hier, c'était la Manécanterie de Saint-Jean de Colmar.

Cette manécanterie a une spécialité : elle n'est composée que de petites filles, les plus jeunes (10 ans) sont au CM2, les plus âgées (15 ans) sont en 3e. Au collège Saint Jean des professeurs leur assurent une formation musicale de haute qualité, sous la direction d'un prof' spécialiste d'éducation musicale qui travaille au développement des enfants sur tous les plans : musical, humain et spirituel. Et c'est une réussite.

D'emblée, j'ai été séduit. Comment vous expliquer cela ? Il y a tout à la fois la tenue exemplaire de cette trentaine de petites filles, le sérieux avec lequel elles exécutent des morceaux souvent difficiles, la qualité vocale de l'ensemble et la manière expressive, jusque sur leurs visages, avec laquelle elles expriment ces chants en latin. Car, à part le Cantique de Jean Racine de Fauré, l'ensemble du programme était en latin, essentiellement des pièces religieuses. Ce qui a fait dire à l'une de mes voisines que "de nos jours, il fallait venir au temple pour entendre chanter en latin."

Le clou du programme, c'était le Stabat Mater de Pergolèse. Vous vous rendez compte ! Des gamines qui chantent - sans partitions  - l'ensemble de ce Stabat, ce chef d'œuvre du jeune Pergolèse (qui devait mourir à 26 ans), une œuvre qui inspira J.S. Bach quelques années plus tard. Avec comme seule orchestration une flûte et un violon (deux adolescentes) et le continuo joué par un professeur. Il fallait voir et entendre chanter ces fillettes dans le triomphal Amen de conclusion

En sortant de ce concert, je pensais à cette équipe éducative d'un collège alsacien : quelques professeurs, un animateur, Benoît Kiry, tous animés par un objectif. L'éducation musicale qu'ils donnent n'est qu'un moyen ; l'objectif, c'est de faire de ces gamines des femmes accomplies. Et surtout, je me disais que ces hommes devaient avoir un extraordinaire respect pour ces enfants, puisqu'ils pensent que pour elles, rien n'est assez grand ni assez beau pour les élever (au sens premier du terme) et les éduquer (également au sens premier de ce terme.)

* * * * * * *

Mercredi 15 avril 2015

Mireille,

Parlant des petites filles de la manécanterie de Saint Jean de Colmar, je terminais ma lettre d'hier par ces mots : "Rien n'est assez grand ni assez beau pour les élever (au sens premier du terme) et les éduquer (également au sens premier de ce terme.)"  Un correspondant m'a immédiatement fait remarquer, dans un mail sympathique, que l'expression "les élever", appliquée à des jeunes filles, pouvait sembler péjorative. Il précisait : "c'est pour les animaux qu'on parle d'élevage !". La remarque m'a poussé à réfléchir. J'avais pris la précaution de préciser que j'employais le mot élever en son sens premier. Un dictionnaire donne au mot élever un sens premier qui est "porter plus haut". Voilà un sens qui me plait : il désigne parfaitement le projet éducatif des professeurs du collège Saint Jean de Colmar. Il en est de même pour le verbe "éduquer" qui signifie, selon le même dictionnaire, "aider l'enfant à épanouir ses potentialités."

J'ai lu avec grand intérêt, dans Le Point de cette semaine, un article consacré à "L'école belge où l'on parle le latin." L'auteur de ce reportage raconte comment un homme, professeur de piano au Conservatoire, scandalisé par la réduction des heures d'apprentissage du latin et du grec dans les collèges, décida un jour de fonder sa propre école pour ses deux garçons pour qu'ils fassent un peu "leurs humanités", comme autrefois. Donc "pas de technologie ni d'informatique, mais apprentissage chronologique de l'histoire, musique, dessin, théâtre, et surtout un grand nombre d'heures d'"humanités", avec cette particularité que tous les cours de langues anciennes - latin et grec - et certains cours d'histoire seront dispensés en latin vivant" ; le prof parle en latin et les élèves répondent de même. Les élèves affluent dans cette école (Schola Nova) qui fonctionne depuis une vingtaine d'années : ils sont actuellement une centaine, et les résultats sont concluants.

Vous allez sans doute vous demander "à quoi ça sert, cet enseignement latin ?" Justement, la prof' expliquait ce jour-là à ses élèves l'origine du verbe "servir"."Servire, c'est être esclave (servus), vivre dans la servitude... Ce que vous apprenez dans cette école ne vous servira pas, ne vous sera pas forcément utile à l'avenir, dit-elle. Et ça tombe bien : vous n'êtes pas des esclaves."

* * * * * *

Jeudi 16 avril 2015

Mireille,

"Je n'aurai pas le temps, pas le temps". Vous connaissez la chanson. Il parait que c'est la chanson usuelle des retraités. Plus qu'une chanson : une doléance. Comme si le temps passait trop vite ! Vous, les actifs, vous supposez peut-être que les retraités s'ennuient. J'en ai connus autrefois, effectivement, qui, arrivés à l'âge de la retraite, s'ennuyaient à longueur de vie. Mais ils étaient une minorité. Plus nombreux sont celles et ceux qui savent utiliser leur temps de manière efficace, et souvent agréable. Ce sont ceux-là qui, sans doute, peuvent parfois s'exclamer "Je n'ai pas le temps." Ils ont tant de choses à faire !

J'ai lu quelque part que, dans une petite ville française, il existe une rue qui s'appelle "Rue du temps perdu". Horreur : "le temps perdu ne se rattrape jamais." Et chacun de nous peut se l'avouer : que de temps perdu, bien souvent, pour des choses insignifiantes. Heureux sommes-nous, si nous savons apprécier ce qui est du temps bien utilisé et rejeter ce qui est inutile. "Apprends-nous à compter nos jours, et nous obtiendrons la sagesse du cœur" : c'est ce que demande à Dieu l'auteur du psaume 89.

Voulez-vous utiliser efficacement un peu de votre précieux temps ? Alors lisez dans votre Bible le chapitre 3 du livre de l'Ecclésiaste (Qohelet dans les nouvelles bibles) Ce chapitre est précisément intitulé, dans ma bible, "Les temps et la durée." Pour commencer, cette sentence : "Il y a un temps pour tout et un moment pour chaque chose sous le ciel." Lisez et relisez : vous allez réfléchir, rire ou sourire. Je cite : "Et puis, tout homme qui mange et boit et goûte au bonheur en tout son travail, cela c'est un don de Dieu."

J'arrête là ma prose quotidienne, car "il y a un temps pour tout...  un temps pour parler et un temps pour se taire."

* * * * * *

Vendredi 17 avril 2015

 

   Mireille

Je rencontre parfois des gens qui se passionnent pour la politique telle qu'elle est menée aujourd'hui. Ce n'est pas mon cas. Pourtant je me tiens au courant, davantage comme un devoir que par intérêt. Ainsi j'ai lu récemment quelques remarques intéressantes critiquant l'attitude de nos gouvernants, de quelque parti qu'ils soient. On y parlait d'arrogance, d'autosuffisance, de vanité, de narcissisme, d'autojustification. On expliquait que si une partie de la population rejette les hommes actuellement au pouvoir, c'est parce qu'ils se sont coupés de cette population, formant ainsi une caste déconnectée des vrais problèmes, ignorante de la réalité. Ce qui, comme tous les constats sommaires, est injuste. Parce qu'il ne faut pas généraliser, mettre tout le monde « dans le même sac ».

Il n'en demeure pas moins vrai que l'exercice du pouvoir est toujours dangereux. Nous avons tous des pouvoirs, plus ou moins. Et si nous nous analysons, nous sommes bien obligés de constater que, dans cet exercice du pouvoir, il y a des risques. Que ce soit le pouvoir d'un père, d'une mère de famille, d'un prêtre, d'un prof, de quiconque possède un certain savoir. Rappelez-vous la parole du Christ : « Les chefs gouvernent en maîtres, ils font sentir leur pouvoir. Pour vous, il n'en sera pas de même. » Et il demande à tous ses disciples, dès qu'ils exercent un pouvoir quelconque, de se considérer comme des serviteurs.

C'est facile de parler de « service ». Il y a des services publics, des services d'ordre, des médecins (ou des pompiers) de service, des services sociaux et des sociétés de service, etc. Si chacun se mettait réellement au service de tous, si nous étions tous du « personnel de service », ne croyez-vous pas que cela changerait quelque chose ?

« Je n'ai pas besoin d'user de la manière forte pour maintenir le bon ordre. La bonté vigilante, patiente et indulgente arrive à ce but bien mieux et plus rapidement que la rigueur et la cravache. Je ne souffre ni illusions ni doute à ce sujet », écrivait Jean XXIII.

 

* * * * * *

  Samedi 18 avril 2015

 

       Mireille,

C'était il y a quelques années :  la direction du journal suisse Le Temps décida un jour de taxer, pendant un mois, 5 francs suisses  chaque faute d'orthographe ou de syntaxe effectuée par les rédacteurs. Décision courageuse, vous en conviendrez, et qui, d'ailleurs souleva l'indignation des journalistes. Mais décision nécessaire, tant le laisser-aller en la matière devient envahissant. Le pire étant réservé à Internet. Je sais bien que « l'orthographe est la science des ânes » ; mais pour moi, un texte bien rédigé, et sans fautes, est une marque de respect pour les lecteurs. Mes parents, qui n'avaient été à l'école que jusqu'à 12 ans, se faisaient une fierté d'écrire sans fautes d'orthographe ou de grammaire. Et ils n'étaient pas une exception dans leur génération.

Autre heureux souvenir : un académicien lança - c'était, si j'ai bonne mémoire, il y a une bonne dizaine d'années - un « appel à la désobéissance » après avoir lu une directive du ministère de l'Éducation nationale qui recommandait de ne plus embêter les gosses avec la mémorisation. Elle le faisait en termes fumeux tels que : « indiquer que les règles d'engendrement des verbes varient » ou « mettre en jeu l'écriture » et « manipuler les déterminations ». Mais surtout pas de par cœur.

Et l'auteur de ce billet d'ajouter : " En cachette, avec quelques copains, récitez-vous les animaux malades de la peste ou les stances du Cid. La mémorisation n'est pas un crime. C'est sa condamnation sommaire qui en est un... La fin de la mémorisation, c'est la mort de l'apprentissage de la liberté…Les vrais progressistes sont les tenants du par cœur et des trésors pour tous. Entre en résistance, petit ! ».

On l'embrasserait bien, ce brave académicien.

* * * *

    Dimanche 19 avril 2015

 

    Mireille,

L'évangile de Luc souligne le fait que Jésus, le soir de Pâques, a " ouvert ses disciples à l'intelligence des Écritures ".

Jésus dit aux disciples rassemblés : l'Écriture, les Prophètes, les Psaumes, vous connaissez tout cela très bien. Vous avez été au " catéchisme ", c'est même dans le Livre que vous avez appris à lire ; c'est toute votre culture, c'est toute votre histoire. Eh bien, tout cela ne trouve son sens que dans ma personne, dans mon aventure humaine : ma vie, ma mort et ma résurrection.

Les apôtres ont compris, à ce moment-là, tout le sens de l'aventure qu'ils vivaient. Saint Paul, par exemple, qui était beaucoup plus cultivé que les autres, puisqu'il avait fait des études supérieures de théologie juive à Jérusalem, écrit en substance : Moi, je croyais avoir tout compris. En fait, je ne savais rien. Je n'avais rien compris. Mais par contre, tout s'est éclairé , tout s'est illuminé quand j'ai rencontré Jésus Christ. Pierre lui-même, le pêcheur du lac, l'homme plus ou moins illettré, en remontre aux autorités religieuses juives en matière de théologie.

Et nous ? Je me dis quelquefois : on a été au catéchisme (ça vaut ce que ça vaut !), mais cette "plaie ouverte au flanc de l'Eglise", l'ignorance religieuse des chrétiens que dénonçait déjà Pie XI avant la guerre, cette plaie ouverte ne fait que s'élargir. Alors qu'il est de plus en plus indispensable que les chrétiens, qui ne sont plus portés par un milieu croyant, puissent rendre compte de ce qu'ils croient et des motifs de leur foi chrétienne. Nous avons peut-être, chez nous, une Bible, ou tout au moins un Nouveau Testament. Qu'en faisons-nous ? Ne sommes-nous pas comme ce Noir dont les Actes des Apôtres racontent l'expérience, cet Éthiopien qui circulait sur la route de Gaza quand Philippe l'aborde, alors qu'il lit le prophète Isaïe, et lui demande s'il comprend ce qu'il lit. L'autre répond : " Et comment pourrais-je comprendre si personne ne m'explique ! "

Ne disons pas qu'il n'y a personne pour expliquer. Les rencontres bibliques, les groupes d'études, les partages d'Évangile, cela existe. Ce qui manque surtout, c'est l'appétit. Le désir de connaître et de rencontrer Jésus en vérité. Apprendre à lire la Bible, non par curiosité intellectuelle, mais comme le Livre de Vie. Alors, à ce moment-là, la personne du Christ sera pour nous autre chose qu'un vague personnage mythique. Elle sera une réalité présente dans notre vie quotidienne.

Et nous serons, pour notre monde, les témoins de la joie et de l'amour de Dieu.

    * * * * * *

Lundi 20 avril 2015

 

   Mireille,

Il vous est certainement arrivé d'être dérangée, spécialement à l'heure du repas, par un coup de téléphone d'une jeune personne, inconnue de vous, qui s'efforce de vous vendre une cuisine intégrée, un adoucisseur d'eau ou quelque autre objet ménager. J'ai connu quelques-unes de ces jeunes femmes qui m'ont raconté le métier éprouvant de gagne-petit qu'elles font. C'est pourquoi je suis toujours très prévenant, même lorsque le coup de téléphone me surprend en train de faire cuire des œufs au plat. Une seule fois mon interlocutrice m'a raccroché au nez alors que je commençais à lui expliquer l'inutilité des adoucisseurs d'eau. Je n'ai pas aimé.

Par contre, récemment, mon aimable correspondante, qui me proposait un abonnement à un grand quotidien national (à des prix défiant toute concurrence, naturellement), a pris le temps de dialoguer avec moi, et donc, de m'écouter. Nous avons parlé de nombre de sujets intéressants, avant qu'elle ne revienne à la charge pour m'inciter à m'abonner. Avec des arguments de plus en plus pressants. Et même lorsque je lui ai dit que j'étais abonné à un autre quotidien national et que je ne voulais pas changer,  elle a continué le dialogue.

Finalement, j'ai gagné, et elle s'est rendue à mes arguments. Je lui ai expliqué que mon quotidien, auquel je suis fidèle depuis longtemps, correspondait assez bien à mes idées, même si, au fil des ans, je me sens parfois en désaccord avec certaines de ses opinions. Ce qui, à mes yeux, est une bonne chose, puisque ces divergences prouvent que je garde ma propre liberté de penser et que je ne suis pas encore près de "ronronner".  Les opinions de mon journal sont comme un aiguillon qui m'oblige à réagir, parfois vivement. Mais au moins, elles m'empêchent de m'encroûter.

Je crois que mon interlocutrice, au bout du fil, m'a bien compris. Tous deux, nous aurions bien voulu continuer la conversation.

 

* * * * * * *

Mardi 21 avril 2015

Mireille,

Je viens de recevoir cet appel des évêques d'Alep (Syrie), précisant que, du 10 au 12 avril, de violents bombardements ont touché les quartiers chrétiens de cette ville du nord du pays, au moment de la Pâque orthodoxe. Le patriarche grec-catholique Grégoire III d’Antioche a dénoncé avec force ces bombardements, et en appelle à la communauté internationale. Je crois qu'il n'y a rien de plus urgent et de plus important ce matin que de vous le transmettre.

Communiqué des évêques d’Alep

Est-ce la Résurrection du Sauveur ou l’enterrement de ses disciples ?

Au milieu de la semaine sainte et de Pâques, notre ville ainsi que nos fidèles ont souffert douleur et tristesse et dépression profonde, dans la nuit où nos quartiers ont été bombardés par des grenades propulsées par des fusées.

Nous n’avions jamais vu ni entendu pareille destruction auparavant !

Nous sommes allés et avons vu, nous avons pleuré : des corps ont été retirés des décombres, des restes collés sur les murs et le sang qui mouillait le sol de la patrie !

Des dizaines de martyrs de toutes les religions et doctrines, des hommes blessés, des femmes, des enfants et des vieillards.

Nous avons entendu des pleurs et des lamentations des veuves et des enfants, la panique sur les visages des gens. 

Du profond de notre douleur et de notre chagrin, nous appelons les gens de conscience, s’il en existe encore, pour nous entendre :

Assez de désolation et de destruction ! Assez d’être un laboratoire d’armes de guerre dévastatrices ! Nous sommes fatigués !

Verrouillez les portes des armements et des munitions, arrêtez la fourniture des instruments de mort ! Nous sommes fatigués !

Que voulez-vous de nous ? Dites-nous ? Nous sommes fatigués !

Voulez-vous que nous restions : blessés et humiliés, des semblants d’êtres humains ? Ou allons-nous quitter de force, et être anéantis ?

Quant à nous, nous aimons vivre en paix, comme des citoyens honnêtes avec les autres citoyens de ce pays. Nous ne craignons pas le témoignage, mais nous refusons de mourir pour un prix très suspect et sinistre.

Nous refusons d’être « Alep des martyrs » mais nous voulons rester d’« Alep le joyau », le témoin d’amour et de paix, de pardon et de dialogue. Alep, joyau sur la couronne de notre pays la Syrie, et de toutes les catégories de la diversité culturelle et religieuse.

Pitié pour nos martyrs et guérison pour nos patients et tranquillité dans les âmes de nos enfants, la sécurité et la paix pour tous nos citoyens.

Alep, le 13 Avril 2015.

 * * * * * *

Mercredi 22 avril 2015

Mireille,

Chaque matin, quand je m'apprête à vous écrire, je me demande de quoi je vais vous parler. Et bien souvent je me dis que les sujets que j'aborde sont insignifiants. Vont-ils vous intéresser ? Répondent-il à vos préoccupations personnelles ? Parfois j'en doute. Et surtout, que représentent-ils, en comparaison de tous les drames que vivent nos contemporains. Rétrospectivement, je trouve un peu ridicule de disserter sur l'importance d'une orthographe correcte ou sur la perception du temps chez les personnes âgées, alors que des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards sont victimes, aujourd'hui même, de la bêtise, de la violence et de la haine de fanatiques imbéciles.

Victimes : ce ne sont pas 700, mais 800 personnes qui fuyaient la violence et la guerre, qui ont péri en Méditerranée dans la nuit de samedi à dimanche. Ce sont 28 chrétiens, coptes d'Ethiopie, qui ont été décapités en Libye par les fanatiques de l'Etat Islamique. Ce sont plusieurs embarcations qui menacent de sombrer entre la côte africaine et la Sicile. Ce sont des centaines de pauvres gens écrasés sous les bombes au Yémen. Nigéria, Somalie, Kenya, Irak, Syrie, Ukraine... et tant d'autres pays où des millions de gens vivent dans la peur, la misère, le dénuement le plus total ; tant d'hommes, de femmes qui crient sous la torture, tant de filles vendues comme esclaves; tant d'enfants qu'on oblige à devenir soldats... et pendant ce temps-là, je rumine mes propres petits soucis, infinitésiment petits en comparaison de toutes ces souffrances.

Mais qu'y faire, me direz-vous ? Je reconnais notre propre impuissance. Et cependant, Pascal nous le rappelle : "Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là."

* * * * * * *

Jeudi 23 avril 2015

 

Mireille,

Je ne suis pas prophète. Et je déteste ceux qui jouent au prophète (je parle de prophète au sens de celui qui prédit l'avenir). Quand on voit, tout simplement, les difficultés qu'ont les météorologues pour prévoir le temps du lendemain, on mesure les obstacles qui se dressent devant nous lorsqu'il s'agit d'envisager le futur avec sérieux. Regardez, de même, en période préélectorale où se multiplient les sondages d'opinion, comment les responsables des instituts spécialisés se défendent d'y voir des prédictions exactes. Et l'expérience des dernières décennies nous rappelle effectivement le nombre de fois où ces sondages, même parfaitement affinés, se sont révélés faux. Bref, je me moque de tous ceux qui prétendent annoncer ce que sera demain.

Or voici que plusieurs livres, dont j'ai lu récemment les recensions, sont consacrés à l'avenir d'Internet. Certains pour annoncer un univers catastrophique, en pleine régression intellectuelle, l'ère de la débilité, le monde sans livres et sans stylos. Ils jouent les Cassandre et dénoncent les méfaits présents et futurs occasionnés par ce phénomène planétaire qu'est la Toile. D'autres au contraire pour prédire que le réseau des réseaux va être à l'origine de la plus grande révolution de l'histoire de l'humanité : l'unification de la famille humaine, l'émergence d'un Etat universel « cyber-démocratique ». Nous voilà en pleine utopie !

Je me contenterai donc de vivre le mieux possible mon aujourd'hui, sachant qu'il me permet de communiquer comme jamais je n'aurais pu l'imaginer il y a vingt ans, avec des femmes et des hommes dans le monde entier, avec une facilité et une rapidité étonnantes : sachant également que je pourrai réaliser pleinement ma vocation de « serviteur de la Parole » avec une efficacité insoupçonnable il y a seulement quelques années. J'en suis pleinement heureux aujourd'hui. Et demain ? Eh bien demain est un autre jour !

* * * * * *

Vendredi 24 avril 2015

 

Mireille,

Dans la conjoncture actuelle, cet homme avait tout réussi. Ce n'est pas qu'il ait été plus doué que d'autres, ni qu'il ait fait des études plus brillantes. Non. Il était issu d'un milieu modeste, et à l'école, il figurait, me disait-il, "entre la tête et la queue du peloton." Mais il était travailleur, acharné, opiniâtre ; et il avait, à ses dires, "un certain flair. " Ce qui lui avait permis d'entreprendre et de réussir une entreprise industrielle florissante. Lorsque j'avais fait sa connaissance - il avait une trentaine d'années - il était déjà à la tête d'une petite usine d'une trentaine d'ouvriers. Quelques décennies plus tard, ils étaient une bonne centaine. Et il était fier de son succès. Mais il était resté aussi simple qu'au premier jour. Son entreprise, c'était sa raison d'être. Les vacances, les relations mondaines, les loisirs et les fêtes, tout ce "bling-bling" (comme il disait) l'intéressait peu. Il évitait ainsi de disperser ses centres d'intérêt. C'était là, à son avis, le secret de sa réussite.

Nous nous étions perdus de vue, jusqu'au jour où, sortant de l'enterrement d'un ami, je l'ai rencontré. Et j'ai eu grand plaisir à le revoir. Nous sommes allés au bistrot proche de l'église, ce qui nous a permis d'avoir une longue et bonne conversation. Il m'a raconté, naturellement, l'évolution de son affaire, les luttes qu'il devait mener pour la faire tourner, les aléas de son métier et les bonnes chances qui parfois surviennent... Il n'en finissait pas. Cependant, à la fin, il m'a demandé, avec un petit sourire ironique : "Et toi ? toujours dans ta religion ?" Comme je sais que pour lui, la "religion", comme il dit, n'est pas au cœur de ses centres d'intérêt, j'ai essayé d'en revenir à l'essentiel. C'est pourquoi je lui ai demandé à brûle pourpoint : "Mais toi, au fond, qu'est-ce qui te pousse à travailler toujours autant ?" Il a hésité quelques instants avant de me répondre : "Si tu veux tout savoir, je te dirai que je me pose souvent la question, mais que je n'ai pas de réponse."

N'en est-il pas ainsi pour beaucoup de nos contemporains ? Vivant leur vie, professionnelle ou affective, sans en déterminer le sens profond, ils deviennent pratiquement esclaves de leurs propres centres d'intérêt. En tout cas, c'est une bonne question, qu'il faut nous poser. Sans avoir, peut-être, une réponse aussi radicale que cette de saint Paul : "Bien plus, je tiens tout  désormais comme désavantageux au prix du gain infiniment supérieur qu'est la connaissance du Christ Jésus. Pour lui je regarde tout le reste comme déchet." (Lettre aux Philippiens 3, 8) "Déchet" : le terme est faible. Nos braves traducteurs français emploient équivalemment ordures, perte, déchets ; le latin stercora et le grec skubala sont plus directs. Saint Paul écrit : "Je regarde tout le reste comme des excréments." On ne peut pas être plus clair.

* * * * * *

Samedi 25 avril 2015

 

Mireille,

Vous me demandez si je regarde les matchs de foot à la télé. Au risque de vous décevoir, je suis obligé de vous répondre « non ». Pourtant, j'aime le foot. J'ai aimé jouer au foot dans ma jeunesse (encore que je préférais le basket, parce que le terrain et la durée du match sont plus courts et donc exigent un effort moins soutenu). J'ai aimé l'ambiance du stade, du temps où j'étais un bon spectateur. A l'époque, j'allais encourager le FC Sochaux (encore que j'aie toujours été un mauvais supporter : assidu lorsque l'équipe gagnait, absent lorsque l'équipe était en perte de vitesse.) J'ai toujours préféré le direct à sa retransmission télévisuelle. Mais on fait avec ce qu'on a.

Cependant, autrefois, je regardais avec plaisir les matchs de foot à la télé. Il y avait du spectacle, parce qu'il y avait du jeu construit avec intelligence, des passes en profondeur, des débordements par les ailes, que sais-je encore ? Et puis, progressivement, le jeu est devenu haché, décousu et donc, pour moi, sans intérêt. On bétonnait. Je vais caricaturer, mais je crois bien qu'on en est venu à jouer un jeu dont l'objectif est de ne pas prendre de buts, plutôt que de marquer des buts. D'où trop souvent des scores étriqués. Et une absence presque totale de jeu aéré, léger, plaisant. Cela ressemble même parfois à une bande de « chiffonniers » qui se disputent un ballon.

Et puis il y a les commentaires ! Je ne les supporte absolument plus. Alors, j'ai essayé de couper le son du téléviseur, mais il me manquait l'ambiance du stade. Et puis il y a l'antijeu : les coups bas, les joueurs dont on coupe l'élan en les retenant par le maillot ou par le bras, la violence, sans parler de toutes les incivilités des spectateurs, soi-disant supporters.

Et, pour moi, le pire : ces joueurs qui, sans cesse, sont filmés en gros plan en train de cracher par terre. Quel bon exemple pour tous ces jeunes d'aujourd'hui qui couvrent sans cesse les trottoirs de nos villes et les arrêts de bus de leurs infâmes crachats ! Il paraît qu'en Italie, on porte au crédit du sinistre dictateur Mussolini deux mesures efficaces : l'assainissement des marais Pontins et l'interdiction de cracher par terre. Bravo.

* * * * * *

Dimanche 26 avril 2015

 

Mireille,

L’image du berger qu'utilise Jésus pour se définir n’est pas propre à la Bible. Les empereurs romains se faisaient appeler « bon pasteur », et notre époque a connu, hélas, führer, duce, caudillo, conducator, petit père des peuples, pour le malheur des masses dont ils avaient la prétention d’être les conducteurs et les guides. Disons, pour faire simple, que toutes les idéologies totalitaires ont eu la prétention de diriger les peuples qui leur étaient soumis et de les conduire ...vers quel avenir ! C’est pourquoi l’image du berger risque d’être, particulièrement de nos jours, une image terriblement négative. D’abord parce qu’elle désigne une personne  qui émet la prétention de diriger d’autres hommes, et ensuite parce que ces hommes risquent d’être réduits à l’image d’un troupeau de moutons.

 

      Jésus, pourtant, emploie - parmi d’autres images - cette image du berger, du pasteur, pour nous dire des choses essentielles. Mais, parce qu’il sait l’ambiguïté du terme, il va mettre « les points sur les i. » D’abord en précisant qu’il n’est pas comme le berger mercenaire, pour qui les brebis ne comptent pas. Ensuite, il va dire pourquoi lui, et lui seul, est un bon berger : premièrement parce qu’il donne sa vie pour ses brebis ; deuxièmement parce qu’il connaît ses brebis et que ses brebis le connaissent ; troisièmement parce qu’il rassemble dans l’unité ses brebis dispersées.

          .Remarquez-le bien : nulle part il n’est question de commander ni de dominer. Mais dans ces trois expressions, Jésus se présente comme l’anti-dictateur. Il n’est pas le « big brother » Cela nous rassure. Pas question, pour les chrétiens, de se comporter en moutons bêtes et disciplinés. Ils ont, simplement, à accueillir l’Amour, à « connaître » ce Dieu-Amour et, par conséquent, à vivre concrètement de cette vie divine dans toute sa grandeur.

On désigne aujourd'hui encore par cette image du berger tous les « pasteurs de l’Église », pape, évêques, prêtres, aussi bien que les « pasteurs » de l’Église protestante. Mais le titre n’est pas réservé aux ministères ordonnés. On parle de « pastorale de la santé », de « Conseils Pastoraux » : tout le peuple de Dieu est donc convoqué pour participer activement à l’œuvre pastorale du Christ. En effet, par le baptême, chacun de nous est devenu « membre du Christ, prêtre, prophète et roi. » Serons-nous de « bons pasteurs » ?

* * * * * *

Lundi 27 avril 2015

 

Mireille,

Récemment, j'ai eu la visite d'Armand.  Armand a perdu sa femme l'année dernière. Elle est morte brutalement, en quelques secondes, sous ses yeux, alors que rien ne laissait présager une mort aussi prompte. Armand en reste blessé, d'une blessure que rien, jusqu'ici, n'a pu cicatriser. Ce couple de chrétiens, que j'ai bien connu et que j'estimais profondément, s'apprêtait à fêter ses cinquante ans de mariage ! Ils faisaient des tas de projets et voilà qu'en un instant, tous les beaux projets tombent à l'eau. Ils avaient affronté quantité d'ennuis de santé, pendant près de vingt ans. Enfin ils en étaient sortis. Ils vivaient. Dans de telles circonstances, que de « pourquoi? », que de « pourquoi nous ? », formulés à haute voix ou restés inexprimés, parce qu'il n'y a personne pour les entendre !

Dans tout deuil, on pleure l'autre, certes, mais on pleure aussi (surtout ?) sur soi-même. Et c'est vrai que les déchirures brutales sont causes de grandes douleurs. Dans un couple qui avait appris l'art de la confidence, des complicités, des confrontations d'idées, de goûts, de sentiments, la rupture est cause de souffrance. Armand, lui, souffre particulièrement de la solitude. De cette forme particulière de solitude où l'on est obligé de refouler chaque jour tous ces réflexes instinctifs qui se traduisent par des pensées qui émergent encore : « Tiens, il faudra que je lui dise… il faudra que je lui demande ce qu'elle en pense… je lui demanderai de faire telle chose. »

Solitude encore aggravée par le fait que les enfants sont loin et que, passés les premiers jours d'émotion où l'on vous promet de ne pas vous laisser tomber, les belles promesses s'envolent. Et même quand les proches sont tout proches, rien ne remplace l'absence de l'être aimé. Je pense à ma mère qui pleurait l'absence de papa et à qui je disais : « Tu ne devrais pas te plaindre : tu as tes enfants tout près de toi, tous les jours ! » Elle m'avait répondu : « C'est vrai, mais ça ne remplace pas ! »

Le célibataire endurci que je suis ne comprend pas toujours très bien ces réactions. Mais j'ai écouté longtemps Armand, tant il avait besoin de parler. J'ai été simplement, comme dit le livre de la Sagesse, « une oreille qui écoute. »  C'est tout ce que je pouvais faire.

* * * * * *

Mardi 28 avril 2015

 

Mireille

 

Je crois vous avoir déjà cité à plusieurs reprises les propos du philosophe Michel Serres (dans son livre "Petites Poucettes"). Partant de l'histoire de saint Denis qui, alors qu'il venait d'être décapité, prit sa tête dans ses mains et marcha jusqu'à... ce qui est devenu la basilique Saint Denis, il déclare qu'aujourd'hui nos "petites poucettes" - entendez par là les étudiants - portent tous, de même, leur tête entre leurs mains. Plus besoin de livres, pas  besoin d'apprendre par cœur : toutes nos connaissances sont stockées dans notre ordinateur, notre tablette ou notre Smartphone. Fini le temps où notre instituteur nous poussait à mémoriser quantité de données ; nous sommes en train de passer d'une "érudition de stock" à une "érudition de flux". Pas besoin de retenir : il suffit d'apprendre à découvrir. Pour cela, on a des outils merveilleux, notamment Google ou Wikipedia. Pourquoi retenir des dates d'histoire : il suffit d'un simple clic et tout m'est offert. Pas besoin d'acheter tel livre ou tel DVD coûteux : tout est à ma portée, dans le disque dur de ma machine ! Vous l'avouerai-je ? Il ne se passe pas une seule journée sans que j'utilise Google. D'ailleurs, je le nomme "Google pour les Nuls", tant il est simple et d'un usage facile, accessible à tous.

Vous allez peut-être qualifier de simplistes les propos que je vous tiens. Alors dites-moi pourquoi Google connaît-il un tel succès ? Et pourquoi est-il attaqué de toutes parts. J'apprends ainsi que la Chine a mené un combat victorieux contre Google en créant Baidu. Le pot de fer contre le pot de terre. David et Goliath. C'est sans doute que Google est une affaire rentable, sur le plan économique. Deux étudiants inventent Google le 4 septembre 1998. Dans un garage ! Le Goliath chinois, lui, dispose d'une force incomparable, aussi bien financière que culturelle. Et voilà qu'aujourd'hui c'est la Commission européenne qui lance une offensive antitrust contre le moteur de recherche le plus utilisé au monde. Elle s'attaque à Google. Mais que peut-elle lui opposer ? "Ce que Google apporte, aucune bureaucratie nationale n'a été en mesure de le faire. Il comble le vide abyssal laissé par l'incompétence, la division et le peu d'agilité des Etats européens", écrit un éditorialiste.

C'est encore Michel Serres qui présente l'histoire en plusieurs grandes périodes : on est passé de l'époque où la communication n'était qu'orale (avant la découverte de l'écriture), aux époques successives de l'écrit : papyrus, manuscrits et enfin l'imprimerie - ce qui fait dire à Montaigne que "mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine" , et nous voici dans une nouvelle époque : pour faire simple, on est en train de connaître une libération sans précédent. Personnellement, je m'en réjouis : elle me permet de communiquer avec vous.

* * * * * *

Mercredi 29 avril 2015

 

Mireille,

Je me souviens avoir entendu parler, il y a bien longtemps,  d'un certain Rûmi, qui vivait en Turquie au XIIIe siècle, qui est le fondateur des derviches tourneurs.. Pour lui, les beaux visages témoignent de la beauté de Dieu. Il écrit que « Dieu est le calligraphe sans pareil qui a donné aux traits du visage humain la forme des lettres de l'alphabet arabe. » Je partage fondamentalement cette opinion. Pour moi, la lumière divine imprègne tous les visages, qui sont « le miroir de l'âme. »

Un souvenir : c'était au cours d'une journée du Centre de Préparation au Mariage auquel je collaborais, il y a une bonne quarantaine d'années. Au cours du repas de midi, j'étais à une table, en face d'un couple de jeunes, bien sympathiques, ma foi. Et voilà que vers la fin du repas, la jeune fille s'est penchée vers son fiancé et a posé sa tête sur sa poitrine. Au moment où leurs regards se sont joints, leurs deux visages se sont illuminés. La jeune fille, jolie sans plus, est devenue très belle. En sortant, elle m'a dit simplement : « Nous, on veut être toujours clairs. »

J'aime regarder (et entendre, naturellement) la Flûte Enchantée de Mozart filmée par Ingmar Bergman. Tout au long de la longue introduction de cet opéra, il a filmé les visages des spectateurs, hommes et femmes, jeunes et vieux.  Souvent, aussi bien dans ce prélude qu'ensuite tout au long de l'action la caméra revient en gros plan sur le visage d'une petite fille, assise au premier rang des spectateurs, visage sur lequel se reflètent les sentiments provoqués par l'action : sourires, peurs, inquiétudes, joie triomphante à la fin. Les enfants ne cachent rien, eux. Nous, les adultes, nous avons l'art de nous masquer, de nous grimer. « Qui ne se grime pas ? », écrit Rouault sous une litho représentant un clown. Visages d'enfants, visages de jeunes filles riant aux éclats, visages de vieillards exprimant sagesse et sérénité ou visages ridés, marqués par la dureté de la vie, visages défigurés par la souffrance ou transfigurés par l'amour… « Nous, on veut être toujours clairs. »

C'est Olivier Clément, théologien orthodoxe, qui écrit : « Le christianisme est la religion des visages. »

* * * * * *

 

Jeudi 30 avril 2015

 

Mireille,

J'ai pensé bien souvent, ces derniers mois, à un passage de l'Evangile que vous connaissez certainement  C'est, dans la bouche de Jésus, une violente critique des autorités religieuses de son temps, qui « enseignent dans la chaire de Moïse », c'est-à-dire qui s'appuient, pour leur enseignement, sur l'autorité de la Bible. Or, dit Jésus, « ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. »

Je me demande si cette critique ne vise pas, aujourd'hui, nos Églises. Voilà qu'en préparation au synode sur la famille qui se réunira l'automne prochain, certaines prises de positions publiée dans les médias par d'éminents cardinaux me scandalisent. Pour lier des fardeaux sur les épaules des gens, elles s'y entendent, ces éminences. Rien n'aurait donc changé depuis ce matin de juillet 1968 où nous avons pris connaissance de l'encyclique « Humanae Vitae » qui interdisait formellement aux chrétiens l'usage de procédés « artificiels », donc de la pilule, comme moyens de contraception. Je me souviens des réactions indignées de certains, de réactions douloureuses de couples chrétiens. Depuis le début de mon ministère, j'en avais reçu, des confidences, de nombreux couples affrontés à cette question ; j'en avais vu également, des couples qui s'étaient désunis, déchirés même, à cause de ce problème : comment vivre en chrétiens et limiter les naissances dans notre foyer ? J'ai vu ensuite le résultat de cette prise de position du pape : une désaffection globale, un manque de crédibilité, une prise de distance vis-à-vis de tout l'enseignement moral de l'Église. Comme si les gens s'étaient dit : « Cause toujours. » J'en ai souffert. J'en souffre. Alors, rien n'a donc changé depuis ?

Pourquoi des célibataires se permettent-ils de « charger les épaules des gens » ? Pouvons-nous ensuite parler du christianisme comme de la religion qui vient libérer les hommes ? Je relis l'Évangile et je suis fier d'être disciple de Jésus, homme libre (regardez son extraordinaire liberté vis-à-vis de tous les pouvoirs en place à son époque) et homme libérateur. Car toute sa prédication, si elle est appel à un dépassement (c'est cela, la vraie morale : l'appel à un « plus »), est également remise en route de tous ceux, de toutes celles qui peinent sous le poids de la vie. Entre une morale qui enferme et une morale qui redresse et qui ouvre sur la vie, j'ai choisi. Comme je le répète souvent, « Tu peux plus que tu ne fais, mais tu vaux plus que tu ne le crois. » Alors, « lève-toi et marche ! »

Retour au sommaire