LETTRE A MIREILLE

MAI 2015

Vendredi 1er mai 2015

Mireille,

En ce matin du 1er mai, j'ai envie d'évoquer mon vieil ami Paul Baudiquey.  Me revient en effet le souvenir d'un 1er mai - il y a plusieurs décennies de cela - que nous avons passé ensemble. Une journée de grande fraternité. Il faut donc que  je vous raconte un peu de ce vieux "Bézy " - c'était le surnom qu'on donnait à Paul dans sa famille et dans son village. Je n'ai jamais su ce qu'il signifiait, mais c'est ainsi qu'on l'appelait familièrement. Il y avait dans ce village trois frères Baudiquey qui travaillaient ensemble dans leur atelier d'ébénisterie. Les trois frères eurent chacun un garçon, et les trois cousins, dont Paul, devinrent prêtres. Tous trois totalement différents. Il y a plus de 60 ans que je connaissais Paul. Il était alors aumônier de lycée dans la petite ville proche du village où j'étais jeune curé. On est devenu copains, puis amis. Plus tard, il m'a raconté que lors de notre première rencontre, il s'était dit : " Celui-là, il ne sera jamais mon copain ! "  Heureusement, il a changé d'avis. Nous prenions alors nos repas ensemble, tous les jours, à la table de l'archiprêtre ; nous nous retrouvions pour des soirées passionnantes où, dans la fumée de nos pipes, nous refaisions le monde, à commencer par l'Église ; nous étions jeunes, et Paul m'enrichissait de ses connaissances en tous domaines, et notamment de ses connaissances poétiques. Il aimait citer les poètes contemporains, et particulièrement Saint John Perse. Puis la vie et nos ministères différents nous ont légèrement séparés, mais comme on aimait se retrouver ! Je l'invitais souvent à venir parler à Grand Charmont : il savait passionner son auditoire. Les paroissiens en redemandaient !

Plus tard est venue sa notoriété, grâce à Rembrandt. Plus exactement grâce au tableau du musée de l'Hermitage, "Le retour de l'enfant prodigue ". Ce jour-là, la caméra de la Télé nationale - qui l'avait invité - le suivait pas à pas,  et toute la France a vu Paul se mettre à pleurer devant ce tableau, tant son émotion était grande. Depuis, et jusqu'à sa mort, Paul a parcouru la France et l'étranger pour parler des peintres qu'il aimait, pour les " donner à voir ". Je me moquais gentiment de lui, je le provoquais en essayant de le persuader qu'il est impossible de dire avec des mots ce qu'un peintre (ou un musicien, comme tout artiste) a voulu dire dans sa peinture ou dans une quelconque œuvre d'art. Mais il parlait si bien ! Un magicien du verbe. Et avec quelle sensibilité ! Si vous n'avez pas ce bouquin, achetez donc " Un évangile selon Rembrandt ", de Paul Baudiquey.

Un jour, alors que je préparais les enfants à leur première confession, nous regardions ensemble la reproduction du "Retour de l'enfant prodigue." J'ai demandé aux enfants de me dire ce qu'ils voyaient. Au cours de cet échange, une petite fille m'a dit : "Regardez ! Les deux mains du père sont différentes. Il y a une main de papa et une main de maman."J'ai reconnu, à cette réflexion, une explication familière de Paul Baudiquey, retransmise, sans doute, par la catéchiste. A la suite de combien de relais ?

Paul aurait aujourd'hui 89 ans. Il est mort il y a quatorze ans. L'annonce de son décès et de ses obsèques était accompagnée d'une phrase de Bernanos, qu'il aimait citer :"Quand j'entrerai chez Dieu, c'est l'enfant que je fus qui me prendra par la main."  Pour Paul Baudiquey, plus d'anniversaires, mais l'éternité de la Lumière qu'il a tant célébrée !

 

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Samedi 2 mai 2015

Mireille,

Je regardais l'autre soir une séquence du journal télévisé qui nous présentait un centre de vacances en montagne qui accueille, en cette période de vacances scolaires, des enfants de la banlieue parisienne. Le projet est louable, certes : que les petits enfants des villes découvrent la nature est une chose excellente. Pourquoi alors, tout au long de ce petit reportage, a-t-on insisté lourdement sur les risques que cela comportait et sur les précautions que prenaient les éducateurs responsables pour protéger ces chers petits ? J'ai entendu, effaré, un de ces éducateurs déclarer : " S'il a plu et que le chemin en pente est couvert de feuilles mortes, on ne s'engage pas sur ce chemin, de peur qu'un enfant ne glisse et se fasse du mal. On fait venir le car pour reconduire les enfants au Centre ! "  Une nature aseptisée, comme le lait écrémé, les yaourts à 0° de matière grasse et tous les produits alimentaires édulcorés ! Et surtout, pas de risques !

On comprend les éducateurs, qui ne veulent pas courir le moindre risque, puisqu'à chaque accident, même bénin, on cherche des coupables ; puisqu'on en est venu à la manie procédurière des Américains qui déposent plainte contre tous les responsables, dès qu'arrive le moindre pépin. Sécurité : voilà le maître-mot de notre civilisation. On forme des enfants en leur évitant de prendre le moindre risque.

Je me souviens des colos dont j'étais directeur dans les années 50 ; je me souviens des camps scouts, dès la fin de la guerre. Rétrospectivement, je frémis au souvenir des aventures que nous avons vécues, qui n'étaient pas sans danger. Nous étions sans doute inconscients. Nous étions jeunes ! Mais, pour les enfants qui les ont vécues, que de grands souvenirs, qu'ils racontent sans cesse, aujourd'hui encore, à leur descendance. Eux, ils avaient appris, dès leur jeune âge, à prendre des risques. Ils sont devenus des hommes.

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Dimanche 3 mai 2015

Mireille,

" Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie pour qu’il en donne davantage. "

Il nous faut donc nous demander en quoi consiste concrètement le fait d'avoir à « porter du fruit ». De quel fruit s'agit-il ? Et quelle fécondité doit être la nôtre ? La stérilité c'est la mort. Il y a en tout homme un rêve d'immortalité. Les psychologues nous l'expliquent clairement : le fait de procréer, c'est comme la satisfaction d'un besoin inné de laisser quelque chose de soi dans le monde, de se perpétuer. Il y a bien des manières de perpétuer notre trace dans le monde, et pas seulement par la procréation. Or cette fécondité, toute fécondité ne vient pas de nous-mêmes, mais de plus loin. Je dis souvent aux jeunes couples qu'on ne donne pas la vie, mais qu'on ne fait que la transmettre. Eh bien c'est dans le même sens que Jésus nous demande de transmettre ce qu'il nous a transmis : la vie même de Dieu qu'il nous communique. Vie divine, vie d'amour. « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne », déclare-t-il. Il la donne, c'est-à-dire qu'il la transmet. C'est en lui que se trouve la source de notre propre fécondité.

Il nous faut prendre cette comparaison de la vigne et des sarments très au sérieux. « En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire », affirme Jésus. Ni personnellement ni collectivement.. L’Église n'est pas, comme on le pense trop souvent, une société. Elle est fondamentalement une réalité vivante et mystérieuse – un corps vivant, si vous voulez - création continue de l'Esprit de Jésus. En elle circule la sève, la vie même de Dieu. « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » : telle est l'expérience personnelle que l'apôtre Paul a vécue et dont il nous confie le secret.

C’est le printemps. Nous sommes en fleurs. L’été venu, saurons-nous donner du fruit ?

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Lundi 4 mai 2015

Mireille,

Hier, en fin d'après-midi, j'ai eu une agréable surprise. Profitant du "pont" du 1er mai pour quitter la Normandie et se rendre en Alsace, patrie de leurs ancêtres, où vivent encore quelques-uns de leurs cousins, au retour ce couple a fait un détour par Valentigney, pour rencontrer "l'abbé " (c'est l'expression du mari) avec lequel il correspond par Internet depuis plusieurs années. Nous avons passé ensemble quelques heures à bavarder, avant qu'ils ne reprennent la route pour d'autres rencontres.

C'est bon, ces conversations à bâtons rompus, avec des personnes dont on a tout à apprendre et dont, par des chemins plus ou moins sinueux, on arrive à découvrir les riches personnalités. Vraiment, on a parlé de tout et de rien, et c'était si simple, si dénué de tout apprêt, qu'on se parlait comme si on se connaissait depuis toujours. Et pourtant, nous nous sommes découverts si différents !

Le courrier électronique a ses avantages et ses inconvénients. Des avantages certains, et d'abord la possibilité qu'on a de communiquer avec des gens qui habitent à l'autre bout de la planète. C'est vrai : j'apprécie tous les jours que mon carnet d'adresses s'enrichisse de correspondants vivant sur tous les continents. Par ailleurs, écrire à autrui (du moins pour ceux qui aiment écrire, ou qui font l'effort d'écrire) nous oblige à être plus clairs, plus précis, et peut-être plus profonds dans nos propos. Pourtant, j'éprouve toujours le regret de ne pas voir les nombreux amis avec lesquels j'entretiens une correspondance assez régulière. J'ai envie d'aller voir l'un ou l'autre, aux quatre coins de la France comme en Italie, en Belgique ou en Suisse. Si je n'étais pas si âgé, j'aimerais aller en Afrique, au Canada, ou même au Japon. Mais je suis si casanier ! J'en resterai certainement à des vœux pieux.

Je sais aussi - parce que certains me l'écrivent - que ce désir de rencontre est partagé. Alors, qu'ils viennent donc, s'ils le peuvent, comme hier mes amis de Normandie. On aura bien toujours quelque chose à partager (pas seulement des propos plus ou moins sérieux) et il y aura toujours quelque chose pour trinquer. A votre santé !

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Mardi 5 mai 2015

Mireille,

Qu'allons-nous manger aujourd'hui ? Et demain? La question que se posent, à longueur d'années, à longueur de vie, toutes les cuisinières du monde, est en passe d'être résolue par la dernière mode qui, parait-il, commence à faire fureur aux USA et tend à s'implanter chez certains grands cuisiniers de ce côté-ci de l'Atlantique : le mouvement raw. Il préconise de manger cru (le mot raw signifie cru, brut, sauvage), de ne se nourrir que de nourriture vivante. Pour cela, zéro cuisson (car la cuisson tue les enzymes, qui sont des éléments nutritifs essentiels). Éliminés, poissons, légumes cuits, viandes et laitages. Tout cela, c'est de la mort, c'est mort. On ne mangera plus que fruits et légumes crus. Impératif : les mâcher consciencieusement. Déjà plusieurs restaurants se sont ouverts, qui vous servent, par exemple, des raviolis de navet cru ou des faux spaghettis faits avec des courgettes effilées ! Mieux encore : un tartare de sanglier sans gibier, soit "une déclinaison végétale avec tout ce que la bête mange : herbes, baies, pommes, truffes", mais sans la moindre once de viande

Peut-être qu'au pays des Mac Do', du ketchup et du Coca Cola, une telle manière de se nourrir aura du succès. Mais voilà que cette mode commence, parait-il, à franchir l'océan. Dans la ligne des campagnes offensives de tous les partisans d'une nourriture exclusivement végétarienne, voire végétalienne. J'ai connu autrefois une famille qui était ainsi " végétalienne " : non seulement on ne mangeait pas de viande, mais aucun produit laitier ne pénétrait dans la maison. Les deux jolies petites filles blondes de la famille étaient... diaphanes !

Le slogan en vogue à l'époque était : " Mangez de la santé ", d'où la mode des régimes les plus extravagants. Aujourd'hui, aux USA, on fait mieux : le pape du nouveau mouvement raw nous invite à manger cru, parce que c'est " Eating for Beauty " : manger pour la beauté !

Je crois que, pour mon repas de midi, je vais me faire un chateaubriand aux pommes (cuites).

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Mercredi 6 mai 2015

Mireille,

Quelle heureuse surprise ! Hier après-midi, j'étais dans mon grenier, cherchant un document que j'espérais trouver dans l'un des cartons qui encombrent le plancher. Et voilà que j'y ai découvert l'un des livres qui a marqué mon enfance : Poil de Carotte de Jules Renard. Sur le champ, j'ai abandonné mes investigations, je suis descendu dans mon bureau, et toutes affaires cessantes, je me suis plongé avec bonheur dans la lecture de ce vieux livre. Vous le connaissez probablement : Jules Renard, son auteur, nous fait part avec humour de ce qui fut sa propre enfance. Il était lui-même un de ces gosses aux cheveux d'un rouge flamboyant et au visage marqué d'innombrables taches de rousseur : un "rouquin". Victime de toute sa famille, persécuté par sa propre mère, moqué par son frère et sa sœur, humilié par tous, Jules Renard nous livre quelques-unes de ses idées personnelles, "des idées ainsi nommées parce qu'il faut les garder pour soi", écrit le petit rouquin.

Et voilà que soudain, en relisant quelques pages de Poil de Carotte, j'ai ressenti un certain sentiment de honte : est revenu à ma mémoire le souvenir d'une récréation dans la cour de l'école - je devais avoir 7 ou 8 ans - où avec quelques camarades, nous avons agressé dans un coin un petit camarade de notre classe. Je revois ses traits, mais j'ai oublié son nom. On le frappait en lui criant "Tu pues, sale rouquin." Mea culpa ! Depuis, bien sûr, j'ai grandi, et ma propre conscience s'est affinée. Non seulement je ne fais plus de discrimination ; mais je relis toujours avec plaisir dans la Bible (au premier livre de Samuel, chapitre 16, verset 12) la raison pour laquelle Dieu a choisi le jeune David comme roi. "Jessé  fit venir le petit David. Il était roux - littéralement rouge - , une jolie figure et une mine agréable." Autres figures célèbres : Esaü, Vivaldi le prêtre roux, Van Gogh et - ma préférée - Marlène Jobert que je revois dans certains films, avec délectation, toute michoulée. Ah oui, vous ignorez sans doute ce que signifie le mot michoulé. Sachez donc que c'est un mot de chez nous, en Franche-Comté ; un mot utilisé pour désigner ceux et celles qui ont  "une chevelure rousse et bien entendu des tâches de rousseur et donc des " Michoulures", comme l'expliquent pertinemment mes amis du site www.cancoillotte.net

Ségrégation, toujours à combattre. L'an dernier, à Bourg-Saint-Maurice, un collégien de 14 ans s'est pendu parce qu'il ne pouvait plus supporter le harcèlement auquel sa rousseur le vouait. Cela s'est passé dans le pays des droits de l'homme ! Frère de Poil de Carotte, frère de tous les petits rouquins. 2% de la population mondiale. C'est peu. Pour vous, petits rouquins, je vais répéter ce que je radote souvent : vous n'êtes pas nombreux, mais ce qui est rare est d'autant plus précieux. Comme les diamants.

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Jeudi 7 mai 2015

Mireille,

" Un châtiment douloureux attend les infidèles " : c'est ce qu'annonce le Coran dans sa 2e sourate. Il y a ceux qui prennent le texte à la lettre et qui s'en emparent pour faire régner la violence la plus imbécile, et ceux qui préconisent une lecture spirituelle ou "historico-critique" du texte "sacré". Ces derniers sont rares, hélas, parmi les musulmans. Nous vivons en effet une époque où règne, dans l'islam, un extraordinaire fondamentalisme. On a connu cela également dans le christianisme, il n'y a pas si longtemps ; mais une telle idéologie sectaire n'allait pas jusqu'à pousser à faire massacrer toutes celles et tous ceux qui n'observent pas les consignes de leur propre religion. Et cette époque de sectarisme chrétien est une époque révolue. Quand on pense qu'aujourd'hui une jeune femme pakistanaise, Asia Bibi est condamnée à mort pour avoir déclaré simplement, mais fermement, "je suis catholique" !

Le pire, dans l'affaire, c'est que ce sectarisme religieux n'est pas le fait de populations misérables et incultes mais bien souvent de musulmans cultivés. Voyez Ben Laden, qui était milliardaire, et Jihadi John, l'un des coupeurs de tête les plus enragés de Daech, qui est un diplômé d'une grande université anglaise. Et tant d'autres jeunes européens, fraîchement convertis à un Islam radical et qui ne rêvent que d'aller pratiquer la guerre sainte - le djihad - en Syrie, en Irak ou ailleurs. Ils sont un millier à combattre dans les rangs de l'Etat Islamique (EI). "Les Français ? Les pires", déclare un notable chrétien réfugié chez les Kurdes.

Les chrétiens sont parmi les premières victime de cette violence sectaire, exercée au nom de la religion. Ces chrétiens sont membres des Eglises les plus anciennes au monde. Bien avant l'invasion musulmane, leurs Eglises existaient. A Damas, à la Rue Droite, où saint Paul fut hébergé, on a encore le siège de la première communauté chrétienne au monde : cette communauté date des années 35 ou 40 de notre ère (Jésus a été crucifié en l'an 30) Aujourd'hui, les chrétiens sont en passe d'y être éliminés. Les islamistes qui effacent par le fer et le feu  toute trace d'une culture préislamique - églises, statues, croix, monuments - s'en prennent d'abord aux personnes. Un journaliste rapporte : "Un couple de réfugiés nous reçoit dans une pauvre pièce. Aïda et son mari sont des chrétiens de Bartella. Ils racontent leur fuite dans la plaine et brandissent le portrait d'un enfant : leur fille, Christina, a été enlevée par un émir très pieux, qui s'en revenait de La Mecque : Hadj Abou Ashouane. La petite avait quatre ans."

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Vendredi 8 mai 2015

Mireille,

C'était il y a 70 ans. L'une des grandes journées de ma vie, dont j'ai gardé un souvenir précis. Ce 8 mai marquait, pour nous européens, la fin de la guerre. Je me souviens. Nous venions d'apprendre que la veille, à Reims, l'Allemagne, représentée par le général Jodl, avait signé sa capitulation sans condition. Nous ne le savions pas ce jour-là, mais nous allions apprendre bientôt le suicide d'Hitler quelques jours plus tôt. Et le 8 mai, c'est à Berlin que la cessation des combats fut ratifiée au QG des forces soviétiques. Cessation de tous les combats, effective à 23h01. Voilà, c'est fini. Ah si vous aviez vu le monde qui s'est retrouvé dans les rues et sur les places de Belfort, où j'étais jeune vicaire depuis l'été précédent. Je me souviens. Il y avait eu, certes, la libération, le 21 novembre précédent, les cérémonies officielles, le bonheur communicatif des gens. Mais c'était novembre. Humide et froid. Le 8 mai, par contre, c'était le printemps dans toute sa plénitude, soleil et chaleur. Jamais comme ce jour-là je n'ai ressenti aussi fortement une fraternité communicative aussi expansive. Tard dans la soirée, nous étions des centaines de jeunes sur la Place des Trois Sièges, devant la Préfecture. Parfois assis, souvent dansant. On a chanté, on a partagé gâteaux et bouteilles : le bonheur, quoi ! Très tard dans la nuit, je suis rentré à la cure. Mais je n'avais pas envie de dormir, tant mon cœur était gonflé de joie.

Et pourtant ! je me suis mis à évoquer tous ceux qui ne verraient pas ce jour de fête. Amis d'enfance, comme Léon Maire, tué lors de la campagne de France en 1940 ; voisins arrêtés une nuit par la Gestapo et fusillés ; Robert Bourgeois, qui fut notre prof d'histoire au Grand Séminaire, déporté en 1943 ; Edmond Fesselet, camarade de classe, arrêté en septembre 44 et dont nous étions sans nouvelles ; les deux chefs de la troupe scoute de Saint Christophe, Charles Clavey et Louis Bertrand ; et tous leurs copains du scoutisme belfortain dont ce jour-là nous ne savions rien ( quelques semaines plus tard, nous allions apprendre leur mort, fusillés ou en déportation)  Le bonheur de cette soirée fraternelle, qu'il me fallait bien tempérer par cette évocation...

Enfin libres, enfin débarrassés de ces années d'horreur, dont nous allions connaitre les épisodes successifs dans les mois et les années qui suivirent, et notamment la shoah. Le 8 mai 1945, je croyais un peu naïvement que c'était fini et que commençait enfin une ère de bonheur et de paix. Il n'en fut rien, hélas. Rappelez-vous : Sétif, Hiroshima, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, la guerre d'Algérie, la "guerre froide" et les guerres fratricides des Balkans, ainsi que tous les conflits liés a la décolonisation,  un génocide au Cambodge, au Rwanda et, plus près de nous, un 11 septembre 2001 aux USA, Boko Haram et l'Etat Islamique... Ne pas oublier.

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Samedi 9 mai 2015

Mireille,

Si le 8 mai nous célébrons l'anniversaire de l'armistice de 1945, par contre, à mes yeux, le 9 mai est une date tout aussi importante. On en a fait, pour les calendriers, la "Journée de l'Europe". A juste titre, certes, mais qui sait pourquoi ? Et quels sont ceux qui célèbrent cette fête ?

Le 9 mai 1950 - donc 5 ans après la fin de la guerre, Robert Schuman, alors ministre français des Affaires Etrangères, créait une énorme surprise dans un discours prononcé dans le salon de l'Horloge, vers 18 heures, devant une centaine de journalistes, dont beaucoup d'étrangers. Avec son accent lorrain rude, heurté, il commence : « Messieurs, il n’est plus question de vaines paroles, mais d’un acte, d’un acte hardi, d’un acte constructif... La France accomplit le premier acte décisif de la construction européenne et y associe l’Allemagne. » Et voici cette proposition concrète :  elle consiste à mettre en commun les productions de charbon et d’acier de la France et de l'Allemagne (harmonisation des politiques de prix, des règles commerciales, etc.), celles par qui la guerre est possible, sous l’égide d’une « Haute Autorité » supranationale, avec à ses côtés un Conseil des ministres et une Assemblée élue par les parlements nationaux.

Cette déclaration fait l'effet d'une bombe. À peine Robert Schuman a-t-il fini de parler que la tempête politique commence. À Londres, c’est la fureur. On récuse l’Europe fédérale. On craint un continent uni et une Angleterre isolée. En France, les gaullistes refusent la supranationalité, le tête-à-tête industriel avec les Allemands. Et les communistes éructent : « Nouvelle trahison, nouveau pas vers la guerre » écrit l’Humanité. Schuman a pourtant fait des heureux : en France le MRP et la SFIO , européens de la première heure ; et, hors de France, Bonn et Washington. Le chancelier d’Allemagne, le démocrate-chrétien Adenauer, est enthousiaste. Et le projet va faire son chemin, si bien que le 18 avril 1951, le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) est paraphé au Quai d’Orsay : le texte du traité a été imprimé par l’Imprimerie nationale française, sur du vélin de Hollande, relié en parchemin de Belgique, avec un ruban italien, de la colle luxembourgeoise et de l’encre allemande.

Voilà comment sont nées les institutions européennes, il y a aujourd'hui 65 ans. Vous le savez : je suis farouchement européen. Je connais aussi bien que quiconque les plus et les moins de ces institutions ; et souvent je regrette qu'une intuition aussi féconde que celle de Robert Schuman ne se trouve dégradée en minable politicaillerie. Je n'accepte pas les réflexes nationalistes de certains hommes politiques et de certains Etats. Ils ne sont que sordides réflexes égoïstes.

Robert Schuman, père de l'Europe, était un chrétien convaincu. Savez-vous que son procès en béatification a été ouvert par l'évêque de Metz en 1991. La procédure se poursuit à Rome. Si l'ouverture d'un procès en béatification lui permet de bénéficier déjà du titre de Serviteur de Dieu, à mes yeux, il est  aussi, et avant tout, un serviteur de l'humanité.

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Dimanche 10 mai 2015

Mireille,

C'était il y a quelques années. Notre évêque avait été invité à présenter son diocèse à la télé. L'une de ses remarques m'avait particulièrement frappé : il disait  comment il avait été agréablement surpris, en arrivant il y a une quinzaine d'années à la tête de notre diocèse, de constater combien nombreux étaient les chrétiens qui participaient activement à des actions au service des gens dans le besoin. Pas seuls, mais en lien avec des gens d'autres religions ou avec des gens qui n'étaient pas croyants. Il faisait allusion, sans les nommer, à des actions telles que le Secours Catholique ou le Secours Populaire aussi bien qu'aux Restos du Cœur, à Amnesty International ou à l'aumônerie des prisons, au service des handicapés comme à l'aumônerie des hôpitaux et des cliniques... Aussi, disait-il, il avait personnellement le souci de faire comprendre à tous les chrétiens si dévoués au service de leurs frères quelle était la source, le fondement et la justification de toute action de service : l'amour divin. 

J'ai apprécié que l'évêque invite ainsi les chrétiens engagés à revenir à la source, et à faire ainsi le lien entre ce qui risque de n'être que pur geste de    solidarité humaine et ce qui, d'un autre point de vue, pourrait n'être que vœu pieux et « parole verbale », comme disait l'autre. Souvent en effet, les chrétiens ont été accusés de se contenter de paroles – c'est facile de dire « il faut s'aimer » - et de ne pas passer à l'action. Le risque inverse étant, d’ailleurs, de se contenter de l'action en elle-même, sans faire référence à sa propre motivation. Je souhaite donc que de plus en plus, de mieux en mieux,  le peuple chrétien s'engage globalement au service des plus pauvres de leurs frères, et qu'ils le fassent en conformité avec le commandement essentiel que nous a laissé Jésus : « Mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

 Etre chrétien, ce n'est pas croire telle ou telle vérité, penser de telle ou telle manière, mais c'est se comporter à la manière de Jésus. Le christianisme est essentiellement une manière d'être. La Loi de l'Ancienne Alliance comportait essentiellement des commandements négatifs ; la Loi de Jésus est exclusivement condensée dans ce commandement de l'amour. Mais attention : pas de n'importe quelle sorte d'amour. On oublie trop souvent d'ajouter au commandement « aimez-vous les uns les autres » ce qui le précise essentiellement : « comme je vous ai aimés. » Et, ajoute Jésus, il s'agit de donner sa vie pour ses amis. L'amour dont il est question n'est pas un sentiment que l'on éprouve ou non, mais une attitude qui se traduit dans des actes concrets. En conséquence, je me demande si beaucoup de chrétiens ne sont pas déconnectés. Soit parce que leur service concret des pauvres gens n'est pas relié à sa source, qui est l'amour divin. Soit parce qu'ils négligent tout aussi concrètement ce qui est de leur devoir : le service des frères, se contentant d'être de purs consommateurs de religion.

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 Lundi 11 mai 2015

   Mireille,

Miséricorde ! Depuis hier matin, ce mot me poursuit. Hier, en effet, je lisais par hasard dans la lettre de saint Jacques : " Nous sommes des gens qui vont être jugés par une loi de liberté. Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n'a pas fait miséricorde, mais la miséricorde se moque du jugement. "

Miséricorde : le mot, certes, a vieilli. A tel point que des traductions récentes emploient le mot pitié. Hélas ! C'est réduire de moitié le sens originel du mot. Une fois de plus, hier, je regrettais de ne pas savoir l'hébreu, parce que des spécialistes m'expliquent la richesse concrète qu'Israël mettait sous le mot. Il dit, non seulement la pitié qu'on éprouve, mais également la fidélité. Le sens premier du mot hébreu exprime, m'apprend-on, l'attachement instinctif d'un être à un autre. Et ce sentiment, d'après les Sémites, a son siège dans le sein maternel, comme dans les entrailles du père. Ce n'est que plus tard que les Grecs et les Latins désigneront le cœur comme siège de ce sentiment (Miséricorde = cœur qui prend pitié.) Et ce sentiment, aussitôt, se traduit par des actes : compassion ou pardon.

Le mot s'applique d'abord à Dieu. Il se présente à Moïse, sur le Sinaï, comme " Le Seigneur, le miséricordieux, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté. " Et l'Islam a repris cette appellation pour "Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux." Un Dieu qui veut se lier avec les pauvres humains que nous sommes.

Pas étonnant, alors, qu'il nous soit demandé, à nous aussi, d'être (ou de devenir) des miséricordieux, et donc de manifester, non seulement par des sentiments, mais par des actes, cette miséricorde. Et c'est là que je m'interroge, depuis hier matin. Comment être miséricordieux dans notre monde d'aujourd'hui ? Quand je traduis le texte des Béatitudes selon saint Matthieu, pour "Heureux les miséricordieux", sachant que le mot ne dit pas grand chose à nos contemporains, je dis, d'abord : " Heureux ceux qui ouvrent leur cœur à la misère des autres ", et j'ajoute : "Heureux ceux qui pardonnent."

Facile à dire, alors que l'on nous a appris, depuis tout petits, à " ne pas nous laisser faire " et où l'on réclame justice pour tous les torts qu'on peut nous causer (quand on ne se fait pas justice soi-même). Il faudrait pouvoir faire un saut dans le monde de la miséricorde, pour que " la miséricorde se moque du jugement ". Facile à dire ! Et si on s'y risquait ? En effet, si le mot "miséricorde" a vieilli, c'est peut-être parce que la réalité est en train de régresser. Pourvu qu'il ne meure pas !

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Mardi 12 mai 2015

Mireille,

C'est un éducateur qui m'a rapporté ce fait : en rentrant de balade avec les gosses d'une classe de CM, ils passent devant un temple, dont la porte était grande ouverte. Les gosses demandent s'ils peuvent entrer, se précipitent… Le premier à avoir franchi le seuil et fait un pas à l'intérieur recule précipitamment en s'écriant : " Le diable ! " Il montrait la croix.

Endoctrinement de ce petit, fils d'immigré ? Simple expression enfantine d'un manichéisme qui se propage avec violence, d'un bout à l'autre du monde. Et pas seulement, comme vous pourriez le croire, dans l'Islam qui prêche le djihad. Il y a quelques années, le président des USA d'alors détermina ouvertement quelles étaient, pour lui, les puissances du mal (étant bien entendu que lui-même est le chef des " bons "). Aujourd'hui, c'est l'actuel président des USA qui est vivement critiqué par les gouvernants israéliens parce qu'il cherche à s'entendre avec les Iraniens. Le voilà désigné comme le symbole du mal. Pour Poutine, ce sont les Occidentaux qui sont les mauvais, alors qu'il est lui-même le mauvais pour le gouvernement ukrainien.

 

 "On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups." Finies, les vieilles traditions d'accueil et de respect de l'hôte ! Il est "ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal". C'est Oriana Fallaci, cette journaliste célèbre, dont j'ai tant admiré jadis le bouquin " Un homme ", qui publia, il y a une dizaine d'années, un pamphlet virulent et haineux contre l'Islam ; un livre qui contient, certes, des vérités, mais qui, par sa virulence même, perd toute pertinence. Toujours le même réflexe : je suis dans le camp des bons, tous les autres sont les mauvais ! Et c'est un psychanalyste qui lui répond qu' "en somme, l'Occident paye la facture du passé."

On n'en finira donc jamais avec cette vieille hérésie ? Bons et mauvais, tous les hommes, tous les peuples le sont. Je le suis. Vous aussi. Mais que de siècles faudra-t-il encore pour nous aider à sortir de l'animalité ?

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Mercredi 13 mai 2015

 

Mireille,

Comme je préférerais, aujourd'hui comme chaque matin, vous parler, plutôt que de vous écrire ! Vous parler " de vive voix ", comme on dit. Oui, la voix est vive, vivante ; l'écrit est figé, mort. J'aligne des mots sur cet écran d'ordinateur, et ces mots n'ont ni la saveur, ni le rythme, ni la couleur que je pourrais leur donner si je vous parlais directement. Il leur manque l'intonation. A un ancien paroissien qui, dernièrement, me disait regretter mes homélies, j'avais répondu : " Ouvrez mon site sur Internet, et vous y trouverez l'homélie de chaque dimanche ". Il m'a répondu : " Oui, c'est bien, mais ce n'est pas la même chose. Vos homélies avaient je ne sais quoi de vivant ! "

J'ai toujours aimé parler en public. Au début, quand j'étais jeune prêtre, cela m'obligeait constamment à me maîtriser, à vaincre l'appréhension, et donc à travailler. Dès les premiers mois, je me suis forcé à abandonner tout papier écrit, qui nécessairement réduit et ligote la parole vivante (pour me sécuriser un peu, je le mettais dans ma poche). Et même si le stress a toujours existé, jusqu'à ce jour, je m'en suis trouvé libéré. J'ai appris à regarder mon auditoire, à faire de l'homélie ce qu'elle signifie au sens premier du terme : une conversation familière. On ne parle pas de la même manière à un auditoire d'adultes et à un auditoire d'enfants, à des hommes ou à des femmes : toute parole vivante est sexuée (pas sexuelle !), alors que je crois bien que l'écrit est asexué (mais de cela je ne suis pas certain.)

" Au commencement était la parole ". Jésus n'a jamais écrit, et avant que ses propos ne soient consignés dans des livres, il y a eu des centaines de conteurs qui ont circulé de villes en villages, pour dire la Bonne Nouvelle et rapporter les paroles du Maître. Et comme à l'époque ils avaient tous une mémoire phénoménale, la Parole a été rapportée fidèlement jusqu'à ce qu'elle puisse nous être transmise, à nous aujourd'hui, par le Livre.

Mais ce matin, comme chaque matin, je n'ai qu'une seule ressource : vous écrire. Et même s'il manque la couleur, la chaleur de l'intonation, l'écrit a un avantage certain : vous pouvez me relire. " Verba volant", dit le proverbe latin. Les paroles s'envolent, les écrits demeurent.

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Jeudi 14 mai 2015 - L'Ascension du Seigneur

 

Mireille,

Je pense à Nicole, l'une de mes anciennes paroissiennes. Il y a une bonne trentaine d'années, elle a eu un gros malheur : Rachel, sa fille de vingt ans est morte dans un accident d'auto. C'était une veille de quatorze juillet. Des copains sont passés, le soir, pour inviter le frère de Rachel à aller faire un tour en auto. Celui-ci n'a pas voulu sortir, mais Rachel, immédiatement, a accepté. Une heure plus tard, on venait annoncer à la maman que sa fille était décédée.

Ce fut, pour Nicole, une douleur énorme. On a cru, pendant quelques mois, qu'elle ne pourrait jamais s'en remettre. Elle vivait prostrée, comme dans un autre monde. Elle avait conservé la chambre de sa fille telle que celle-ci l'avait quittée le soir de sa mort : elle ne voulait même pas qu'on ouvre la fenêtre, comme si elle avait eu peur qu'une présence s'efface définitivement.

Et puis, un jour, Nicole a terminé " son deuil " (comme on dit aujourd'hui). A chaque fois que je la rencontrais, j'étais surpris de la voir sereine, équilibrée, souriante. Et comme je lui demandais pourquoi, un jour, elle m'a répondu : " Mais Rachel est toujours près de moi. On se parle, je vis de sa présence, elle écoute toutes mes confidences. " Cela dure depuis plus de vingt ans.

Présence, absence ! Pour moi, vieux rationaliste, je ne vois dans l'attitude de Nicole que pure subjectivité. Si elle veut se persuader de la présence de sa fille et que cela lui fasse du bien, tant mieux. J'ai connu beaucoup de personnes, dans ma vie, qui vivaient ainsi de la présence d'un être cher, après qu'il eut disparu.

Et les disciples, au jour de l'Ascension ? Pourquoi disent-ils que l'absence physique de Jésus, disparu à leurs yeux de chair, s'est transformée en une présence effective ? Pure subjectivité ? Ils disent : d'abord, effectivement, on a cru à une hallucination collective. Mais il a bien fallu nous rendre à l'évidence : la présence du Ressuscité était beaucoup plus réelle, beaucoup plus efficace que lorsque nous pouvions le voir et l'entendre. C'est vrai: " on ne voit bien qu'avec le cœur !"  Mais lorsque dans votre vie personnelle comme dans la vie de toute une Église, l'Esprit de Jésus se manifeste, lorsqu'il bouscule beaucoup de choses, alors... !

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Vendredi 15 mai 2015

 

Mireille,

Arrogance ! Vous avez dit : arrogance ? Non ? Alors, c'est que vous n'êtes pas à la mode. Depuis quelques années en effet, je ne peux pas lire un article de journal, d'hebdomadaire ou de revue sans tomber sur le mot "arrogance". Il a totalement détrôné le vocable "surréaliste" qu'on mettait encore récemment à toutes les sauces (je crois vous en avoir parlé).

Ainsi vont les mots : ils ont une vie. Et même on les dévie de leur signification première. Aujourd'hui, on nous parle de l'arrogance du premier ministre, comme de tel ou tel homme politique, des Israéliens, des "carriéristes" issus de l'ENA, de ceux qui ne pensent pas comme vous,  de la France même, face aux autres nations. J'en passe. Le mot désigne une certaine vanité méprisante, une autosuffisance. "L'orgueil ne déplait tant que parce qu'il se donne, s'attribue et s'arroge tout : d'où est venu le mot arrogance", écrit Rivarol. Effectivement, le mot français vient du latin "rogare" qui signifie "demander". Savez-vous que la première utilisation de ce mot, avant même qu'on ne parle des trois jours des "Rogations" (les trois premiers jours de cette semaine qui précédaient l'Ascension), désignait chez les Romains le fait de soumettre une loi au vote populaire ! Etait donc "arrogant", au sens propre, celui qui méprisait le vote populaire. Est arrogant celui qui "s'arroge un droit" auquel il n'a pas droit. Ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, arrogants ? Interrogeons-nous ? Pas besoin, pour cela, d'une commission rogatoire, ni de subrogation personnelle. Il conviendrait plutôt de ne pas proroger trop longtemps cet état de fait. Sinon notre pays risque de devenir un pauvre rogaton dans un monde en développement.

Veuillez excuser la brièveté de ma lettre d'aujourd'hui, mais c'est le "pont" de l'Ascension, que jamais personne (du moins je l'espère), n'osera abroger.

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Samedi 16 mai 2015

 

Mireille,

Récemment, j'ai rencontré un conteur. C'est une espèce rare, de nos jours. Cet homme, qui fut un excellent prof' d'enseignement technique, consacre une bonne part de son temps, depuis qu'il est en retraite, à conter. Pas à raconter. Non. Simplement à conter. Il est invité, auprès des enfants des classes primaires ou des maternelles comme dans les associations culturelles, pour des jeunes comme pour des anciens, et il conte. C'est tout un art, qu'il a appris à maîtriser. Car il n'y a pas que la parole. Tout le corps entre en action ; les gestes comme les mimiques sont importants. Il paraît que la race des conteurs est en voie de disparition. C'est bien dommage.

J'étais très jeune, j'avais moins de vingt ans quand j'ai commencé à apprendre, moi aussi, à conter. J'avais lu des bouquins sur l'art du conteur. Je crois que l'une de mes premières expériences fut avec ma petite sœur, à qui, un jour, alors qu'elle devait avoir cinq ou six ans, je racontai " la chèvre de Monsieur Seguin ". Je ne me suis jamais spécialisé dans le conte, mais j'ai toujours aimé raconter. En colo, par exemple, chaque soir, à la veillée, je racontais un épisode d'une histoire qui commençait le premier jour et se terminait le dernier soir. Et la seule punition, quand les gosses étaient par trop désagréables, était de les priver d'histoire. L'un de mes moniteurs, qui est aujourd'hui décédé, avait repris cette habitude avec ses propres enfants, et tous les soirs, il leur racontait une histoire. Ses deux garçons étaient déjà en 3e qu'ils lui réclamaient encore leur moment d'histoire, chaque soir. La tradition se continua, puisque, parait-il, l'un de ses fils racontait, chaque soir, une histoire à épisodes à ses deux enfants.

" Si Peau d'âne m'était conté… " Le conte, qui était autrefois destiné exclusivement aux adultes, est devenu ensuite une manière d'éduquer les enfants. Bruno Bettelheim a publié jadis une " psychanalyse des contes de fées " où il montre combien le conte est une manière efficace d'apprendre aux petits à affronter le réel. Personnellement, j'y vois un autre avantage. Dans ce monde où les enfants sont saturés d'images, aussi bien dans les B.D que par la télé, ils risquent de ne plus faire fonctionner leurs capacités imaginatives. Le conte, lui, est un puissant outil pour les aider à mettre dans leur tête " l'imagination au pouvoir. "

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Dimanche 17 mai 2015

Mireille,

"Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde." C'est au cours du dernier repas que Jésus a pris avec ses amis qu'il a adressé cette prière à son Père, pour eux, qui étaient là, autour de la table, et pour nous aujourd'hui, qui sommes  « dans le monde », certes, mais pas « de ce monde »

Je vais prendre un exemple pour que nous puissions bien comprendre la prière que fait Jésus pour nous. Notre monde vit actuellement une crise dont nous pouvons mesurer, au moins partiellement, les effets. Cela commence par une crise financière, et précisément par une crise de la confiance. On présuppose que la finance d'une banque, ou d'une institution gouvernementale va mal. Aussitôt, on fait comme si cela était le cas, réellement. On vend. Puis effet boule de neige : celui-ci vend, c'est donc qu'il y a danger, et on fait de même. Mon analyse est peut-être sommaire ; je suis d’ailleurs incompétent en la matière. Mais je constate les résultats : la misère et la ruine possible des États les plus fragiles. Un économiste célèbre, lui-même prix Nobel, écrivait que « la confiance  est une institution invisible qui régit le développement économique. » et un autre de ses confrères ajoutait récemment : « La France est une société de défiance. Qui se défie d'elle-même, de ses élites, du marché, de la concurrence, de la mondialisation, de tout » Comment restaurer la confiance, à tous les niveaux : aussi bien international que régional, familial ou inter-personnelle ? Nous qui vivons dans ce monde, si nous voulons rompre avec l'esprit de ce monde, serons-nous les hommes de la confiance ?

Confiance : étymologiquement, le mot est un dérivé du mot foi. Confiance en Dieu, c'est croire que Dieu est Amour et qu'il veut la réussite de ce monde qu'il a créé par amour. Et c'est parce que le chrétien manifeste cette confiance en Dieu qu'il fait confiance, par principe, à tout et à tous. Ce faisant, il n'est pas du monde, mais par sa différence d'attitudes, il participe à la re-création du monde nouveau. A chacun de nous de trouver le chemin actuel d'une vraie contestation du monde. Tout cela pour sauver le monde.

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Lundi 18 mai 2015

 

Mireille,

Pascal, je le connais depuis son enfance. Je le revois, au catéchisme, quand il avait dix ou douze ans : vif d'esprit, passablement chahuteur, riche de qualités de cœur. Un de ces gosses attachants dont on se demande toujours : que deviendront-ils ? Et qu'est-ce que la vie leur réserve ?

La première fois que je l'ai retrouvé, il avait une bonne vingtaine d'années. Tout feu tout flamme, il militait dans un parti politique. Enthousiaste, il y avait trouvé, me disait-il, plus qu'une camaraderie, une véritable fraternité. Puis, pendant de nombreuses années, plus de nouvelles, jusqu'à ce qu'un jour, il débarque dans mon bureau. Il venait de perdre l'un de ses frères et tenait à participer à la célébration des obsèques. Très vite, d'après ses propos, j'ai compris qu'après avoir abandonné la politique, il faisait partie d'une de ces Églises qui pullulent dans notre région : si je l'avais laissé faire, il aurait fait tout le service funèbre, à grand renfort de textes bibliques et de commentaires, ces longs commentaires qu'il ne m'épargna pas, d'ailleurs, ce jour-là. Si bien que j'eus toutes les peines du monde pour rectifier le tir, à la demande, d'ailleurs, du reste de sa famille. C'était il y a vingt-cinq ans.

Je viens de rencontrer Pascal, à la sortie du supermarché. Toujours aussi volubile, mais par contre, bien désabusé. Il est " revenu de tout ", comme on dit. Ne lui parlez plus de politique ni de religion : il doute de tout. Pire, il s'est replié sur lui-même et même, me dit-il, sa famille l'a déçu. Sa femme est partie, ses enfants sont mariés, il est seul et, je crois, se complait dans sa solitude. Une forme de misanthropie ! J'ai essayé de lui remonter le moral. Peine perdue. " Je vous aime bien, m'a-t-il dit, mais je ne crois plus en rien de ce que vous pourrez me dire. Au fond, vous faites votre métier, c'est normal !" Et comme j'essayais de lui expliquer que c'est parce que je l'aime, lui personnellement, et que j'ai de la peine en le voyant dans un tel état de désillusion, il m'a simplement dit, en me mettant la main sur l'épaule : " Ne vous fatiguez pas, l'abbé, c'est mon destin ! "

" Voyant les foules, Jésus fut pris de pitié pour elles, parce qu'elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n'ont pas de berger." Le destin de Pascal, n'est-ce pas un peu le destin des "foules solitaires " de notre temps ?

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Mardi 19 mai 2015

 

Mireille,

Aujourd'hui, c'est la Saint Yves. Je fais mémoire d'Yves qui était l'un de mes vieux amis : il avait 97 ans lorsqu'il est mort, il y a 13 ans, le 17 mai 2002. Il faut que je vous raconte Yves. Oh je sais bien : quand on évoque cet homme, on ne peut que sourire, tant sa personnalité était attachante ; mais c'est justement pour cela qu'on a de la peine parce qu'on perd, littéralement, quelqu'un à qui on tenait beaucoup. C'est comme une déchirure, comme un manque, désormais, dans nos vies. Une blessure qui ne se cicatrice jamais totalement. Bien sûr, les dernières années, on n'allait pas le voir très souvent, mais il était là, on le savait, assis à sa table de cuisine, en train de faire des mots croisés. Il était là !

Yves était un Breton, un vrai, de la région de Carhaix, parlant breton, sa langue maternelle. Un tempérament de breton et un cœur de breton. Pourtant, il a vécu toute sa vie active, dès la fin de ses études, loin de sa Bretagne natale, dans notre Pays de Montbéliard. Jeune ingénieur, il avait été embauché à Sochaux, par amour du foot. Il joua au foot, avant qu'il n'y ait une équipe professionnelle, avec ces " amateurs " de Valentigney, mon village, qui venaient d'aller en finale de la coupe de France (1926) contre Marseille. Passionné de foot, pas pour regarder, mais pour jouer, il était passionné de tout. Catholique fervent, dès son arrivée, il avait participé à la vie paroissiale. A la chorale de Montbéliard notamment, qui à l'époque avait une réputation de qualité. Il avait une voix de ténor éclatante, et il aimait tellement chanter ! C'est plus tard, alors qu'il était déjà en retraite, que je l'ai connu : il était un des membres les plus solides d'une des chorales de Grand Charmont. On l'adorait, tellement il aimait rire, faire rire, chanter, faire des compliments aux dames. Un passionné, on vous dit ! Quand il me demandait de célébrer une messe pour sa famille, il me glissait dans la main un gros billet. Et comme je lui disais que c'était trop, il répondait invariablement : "Une messe, ça n'a pas de prix !"

Il a fait toute sa carrière d'ingénieur à l'emboutissage. Quand il est arrivé, on faisait encore des carrosseries d'automobiles en bois. Il a participé aux premières modernisations, avec des carrosseries en tôle emboutie. Ce fut la 201.  Comme il n'a jamais cherché à " grader ", il est toujours resté en fabrication. Ce qui l'intéressait en premier, ce n'était pas l'automobile, c'étaient les hommes qui la fabriquaient. Ce qui lui importait par-dessus tout, c'était de faire régner la justice et le respect des personnes. Ne vous étonnez pas, après cela, d'apprendre qu'il fut toujours un syndicaliste fidèle et respecté de tous. Toute une époque !

Encore un de mes amis qui a dû trouver facilement sa place dans la grande chorale du Bon Dieu !

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Mercredi 20 mai 2015

 

Mireille,

L'autre jour, des amis sont passés me voir : ils allaient en vacances en Alsace, ils en ont profité pour faire un léger détour par Valentigney. En fait, ils souhaitaient également que je leur fasse visiter une des églises modernes de la région, l'église du Sacré-Cœur d'Audincourt. Je m'y attendais : nous avons trouvé l'église toutes portes fermées ! Une déception de plus.

Je le sais bien : de nos jours, c'est risqué de laisser les églises ouvertes. Tant de pillards, tant de vandales sévissent. Et quand les églises renferment des objets précieux, c'est d'autant plus risqué. Et pourtant ! A quoi servent nos églises, si elles sont perpétuellement fermées ? Encore heureux si l'on y célèbre l'eucharistie chaque dimanche, ce qui devient de plus en plus rare ! Il y a tant de belles églises qui, il n'y a pas si longtemps, accueillaient des assemblées nombreuses et ferventes chaque dimanche et qui, aujourd'hui, ne servent plus qu'épisodiquement ! Mais les églises ouvertes et accueillantes servaient à d'autres usages. En particulier, lieux de silence, de paix, de fraîcheur en temps de canicule, de recueillement au cœur des villes agitées, elles pouvaient accueillir en tout temps les hommes et les femmes qui ressentent le besoin de ce silence et de cette paix, et même les gens qui y venaient pour prier. Sans parler des visiteurs curieux ou simplement épris de la beauté de tant de nos lieux de prière chrétiens. Pendant de nombreuses années, j'ai passé mes vacances à faire cette quête de beauté, de simplicité et de paix : je connais les églises romanes du Quercy, du Roussillon, du Périgord, de Touraine, de Bourgogne, de Toscane, entre autres. Que de fois n'ai-je pas été terriblement déçu de trouver porte fermée, sans aucune indication de la personne chez qui on pourrait trouver la clé !

Dans la paroisse dont je fus longtemps le pasteur, en plein quartier à majorité immigrée, l'église est restée ouverte jour et nuit pendant des années. Il y a eu quelques petites alertes, de légères dégradations, et une fois d'assez gros dommages de la part de jeunes vandales qui croyaient que le tabernacle est un coffre-fort. Pourtant, nous avons continué à laisser l'église ouverte (sauf la nuit). Un paroissien l'ouvre chaque matin, un autre la ferme le soir, après avoir fait l'inspection des lieux. Et ça marche ! Si vous saviez le nombre de personnes qui, chaque jour, viennent s'y recueillir et prier !

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Jeudi 21 mai 2015

 

Mireille,

" Mon père, je m'accuse d'avoir eu des distractions pendant la messe ! " A l'époque où l'on se confessait, que de fois n'ai-je pas entendu cette accusation, formulée par des hommes ou des femmes de tous âges. Peccadille (mot importé d'Espagne, diminutif de " péché "), certes. Mais aujourd'hui, c'est moi qui m'accuse d'avoir eu des distractions, une fois de plus, l'autre jour, en célébrant la messe. Le passage d'évangile m'interpellait (comme on dit aujourd'hui) : " Aimez vos ennemis. " Et voilà que remontait à ma mémoire le rêve de la nuit précédente : je me trouvais en conflit aigu avec un certain nombre de gens, je ne dirais pas " ennemis ", mais que je ne porte pas dans mon cœur. Ainsi est fait le cœur de l'homme que même lorsqu'il croit avoir oublié, des souvenirs d'événements lointains ressurgissent dans le rêve.

 Bon. Je me dis : tout cela, c'est du passé. Aujourd'hui est un autre jour. De toutes façons, j'évite désormais de rencontrer de telles personnes, donc, plus de problèmes : je retrouverai la paix et la sérénité. Oui, mais voilà ! Dans le missel que j'utilise, à la suite de l'évangile, il y a chaque jour une " pensée " tirée d'un auteur plus ou moins célèbre. Je vous cite la pensée d'hier : " Toute ma vertu - piètre stratégie - consiste à ne pas rencontrer ceux qui me déplaisent, et parce que, ne les voyant pas, je ne leur ai rien dit de désagréable, j'estime que ma conscience ne me reproche rien et que ma conduite est bien chrétienne."  Décidément, long est encore le chemin pour parvenir à être vraiment chrétien, ne le pensez-vous pas ?

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Vendredi 22 mai 2015

 

Mireille, 

Il exprimait son bonheur et sa joie de vivre, ce merle qui, l'autre jour, dans mon petit jardin, exécutait un merveilleux solo. Ce fut pour moi un moment de bonheur intense, à tel point qu'immédiatement je coupai la radio. C'était pendant l'heure de midi : j'arrêtai même mon repas pour écouter.

Moment exceptionnel ? Non, pour qui sait prendre le temps de faire silence et d'écouter. Comme je comprends tous les musiciens qui notaient dans leurs carnets ces chants d'oiseaux ; qui aujourd'hui, les enregistrent, pour ensuite s'en inspirer. Je pense, bien sûr, à Vivaldi, mais aussi à Janacek et surtout à Messiaen. Tous, remplis d'une profonde humilité devant ce qui, à leurs yeux, est " le chant le plus parfait de toute la création. "

Chez moi, il n'y a pas que les merles. On entend parfois, rarement, un rossignol. On entend par contre, tous les jours, les " piaillements " incessants des moineaux. Le mot piaillement est peut-être impropre et légèrement péjoratif, car il y a beaucoup de joie, parfois, dans le langage des moineaux : j'aime y faire attention. Le matin, au lever, je vois régulièrement mes deux tourterelles perchées silencieuses sur les fils du téléphone, après avoir bien roucoulé. Les merles ont fait leur nid dans la haie de lauriers, les moineaux, eux, ont élu domicile dans le pommier du Japon, et j'ai deux nids d'hirondelles (ou de martinets, je ne sais) juste au-dessus de la fenêtre du bureau : quand elles rentrent le soir, je me demande toujours comment elles font pour freiner leur vol rapide, juste au ras du mur. Puis elles échangent leurs impressions. Bientôt, les petits vont éclore. Ceux-là, du moins pour l'instant, seront bien protégés. Car il y a les chats du voisinage. J'en vois un, souvent, qui fait semblant de dormir étendu sur un branche de pommier et qui ne manquera pas son merle, si l'occasion se présente. Il n'y a pas que les chats. Hier encore, ma sœur me disait qu'elle avait aperçu un méchant corbeau qui venait d'agresser un pauvre petit oiseau innocent et d'un coup de son bec acéré, l'avait mis à mort.

Précarité de l'existence ! Et pourtant, ils chantent, tous mes oiseaux. Savent-ils que " pas un d'entre eux ne tombe à terre sans l'accord de notre Père " ?

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Samedi 23 mai 2015

 

Mireille,

Une aimable correspondante m'écrivait hier pour me dire combien elle regrettait, comme moi, que de nombreuses églises restent toujours fermées."Combien de fois suis-je entrée dans une Eglise pour confier un souci , remercier d’une joie ou simplement m’asseoir en silence ! j’en suis souvent ressortie apaisée , pleine à poursuivre le chemin malgré les cailloux …Et je peste lorsque parfois je me heurte à la porte close", écrit-elle. Par contre, un ami prêtre, dans son message, tient à me dire, pour les déplorer et s'en irriter, les multiples dégradations qu'ont à subir les églises de son secteur : ici, des vitres cassées, ailleurs, même, des vitraux, et un peu partout des tags sur les murs et sur les portes.

Les tags ! Signes illisibles ou graffiti obscènes, c'est de plus en plus répandu. Pas seulement sur les églises, mais sur toute surface propice. Au feutre ou à la bombe, fleurissent partout de telles " décorations " de monuments publics ou d'habitations privées, et même sur les containers de verre, de papiers ou de cartons qui sont dans un coin de la place voisine. Les " artistes " nocturnes ne respectent rien : la plupart du temps, ils commencent dans les escaliers ou les entrées des immeubles où ils habitent. S'ils s'en contentaient ! Mais non. Ils tiennent à faire profiter de leurs prouesses graphiques tous leurs concitoyens.

Alors, que faire ? On efface. On recherche les produits les plus adéquats pour cela, on se refile les recettes les plus appropriées… en attendant le retour des vandales. Il y a quelques jours, je voyais à la télé un reportage sur ces entreprises, florissantes dans certaines villes, qui ont pour tâche de faire disparaître graffiti et autres tags. Pour que les murs, et particulièrement les entrées de magasins, soient propres. Sans illusions d'ailleurs : le lendemain, parait-il, c'est à recommencer.

" Tags " : le mot n'est pas encore dans mon dictionnaire. En anglais, il signifie une "marque". Si nous avons hérité de cette appellation anglo-saxonne, cela signifie que les jeunes tagueurs veulent, comme certains animaux, marquer leur territoire. Ce qui, vous l'avouerez, est assez primitif. Mais il ne faut jurer de rien. En 1930, un critique d'art décrivait ainsi la peinture de Miro : "Sur ces sinuosités grouillantes comme des poissons luisants, des arabesques plus courtes tracent les profils lâchés de tous les objets dont les formes curvilignes peuvent s'insérer dans cette mêlée ondoyante de graffiti."  Pourtant, même si, comme moi, on aime Miro, et même si, comme je l'ai lu quelque part, on organise actuellement à Paris une exposition d'un des plus célèbres auteurs de graffiti, on a le droit de ne pas aimer. Quelle régression ! Mais déjà, en 1969, la faculté de Nanterre était considérée comme le " musée du graffiti ". Depuis, la mode s'est bien répandue !

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Dimanche 24 mai 2015

 

Mireille,

Mais qui est cet Esprit, promis de nombreuses fois par Jésus avant sa mort et sa résurrection ? il est « le Défenseur ». Le Défenseur – en grec le Paraclet – c'est l'avocat dans un procès ; mais dans le sens premier, c'est beaucoup plus qu'un avocat. C'est celui qu'on appelle au secours. Voilà le premier sens du mot dans le dictionnaire grec. Un secouriste. Mais le mot grec désigne beaucoup plus que cela, puisqu'il signifie également celui qu'on prie, qu'on invoque ; et également celui qu'on invite, et même celui qui provoque, qui excite. Vous voyez donc que celui que Jésus promet à ses amis avant de les quitter a une activité multiforme et qu'il est donc particulièrement efficace.

Le mot « esprit » lui-même nous permet de mieux le connaître, tant sa signification est riche. Au point de départ, le mot des langues sémitiques qui parlent de l'esprit désigne l'atmosphère, l'éther. Quelque chose d'impalpable, de volatile, dans lequel on est baigné, sans pouvoir ni le voir ni le toucher. D'où l'idée de souffle, de respiration, souffle vital, et de vent. Impression de légèreté, de fluidité, et également de fécondité. Toujours sous le mot « esprit », on pense à une omniprésence : l'air, le vent est partout et pénètre partout. Autre image évoquée par l'esprit : une image de liberté ; le vent souffle où il veut. Enfin, cet esprit, c'est le souffle vital. Rappelez-vous le deuxième récit de la Création, au livre de la Genèse. Quand Dieu créa l'homme en façonnant une statue avec la glaise, pour lui donner vie, « il souffla dans ses narines un souffle de vie. » Et aujourd'hui encore, quand on parle de quelqu'un qui meurt, on dit qu'il « rend l'esprit »

A ces images si parlantes, le récit de la venue de l'Esprit Saint sur les disciples au jour de la Pentecôte ajoute deux autres images, !e feu et le miracle des langues. Bien sûr, il ne faudrait pas prendre au premier degré ce récit, qui nous parle de vent violent, de langues de feu, de communication intégrale malgré la barrière des langues et des cultures. Tout est symbolique en ce récit. Bien plus, il se nourrit de réminiscences bibliques, comme la remise à Moïse, sur le Sinaï, des Tables de la Loi, lors d'une théophanie impressionnante, au milieu de l'ouragan et d'un déluge de feu. Ce que l'auteur du livre des Actes des Apôtres veut nous transmettre, c'est qu'à ce moment-là, une nouvelle Alliance survient, remplaçant l'Alliance du Sinaï ; et que cette nouvelle Alliance n'est plus seulement entre Dieu et un peuple, le peuple hébreu, mais entre Dieu et l'humanité entière, symbolisée par ces gens de toutes les régions du monde connu de l'époque : non seulement le pourtour du bassin méditerranéen, mais plus loin à l'Est, de l'Arabie à l'Iran actuels, qui se trouvent là, à Jérusalem, pour une nouvelle Pentecôte. Grâce à l’irruption de l'Esprit Saint, la communication pleine et entière est établie.

Jésus avait dit à ses amis, avant de les quitter : « Vous serez mes témoins ». Eh bien ça y est : grâce à l'Esprit de Vérité qu'ils viennent de recevoir, ils peuvent entrer en communication avec ces gens si divers et leur transmettre la Vérité. Tout au long de l'histoire, des témoins seront là, animés par l'Esprit de Vérité. Aujourd'hui encore. Vous et moi, si nous nous laissons inspirer par cet Esprit. Ce n'est certes pas une mission de tout repos. Le monde dans lequel nous vivons vit tellement à partir de nombreuses contre-valeurs ! Et les chrétiens sont particulièrement contestés, moqués, mis en accusation. Heureusement, et selon la promesse de Jésus, le "secouriste" est à l’œuvre comme au premier jour. A nous de l’accueillir et d'en vivre.

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Lundi 25 mai 2015

 

Mireille,

Je me souviens être tombé par hasard, il y a bien longtemps, sur une émission de télé intitulée : " Portraits de séducteurs. " Ils se donnaient à voir, ces hommes qui font profession de séduire, par leur allure, leurs formes physiques et leur bagou, toutes les jeunes femmes qui passent à proximité. Sans trop de difficultés d'ailleurs, disaient-ils. A croire que Don Juan lui-même, avec ses " mil e tre " conquêtes, n'était qu'un petit amateur. Pour ce faire, ces séducteurs d'aujourd'hui ne négligent rien, ni l'élégance des costumes (quand c'est nécessaire : parfois, le " négligé " est plus attirant), ni les séances prolongées de musculation. Seule, une jeune femme est venue porter la contradiction à ces beaux mâles : faisant elle-même profession de séductrice, elle n'admettait pas qu'on inverse les rôles.

Un vainqueur de la Coupe du meilleur vendeur à la foire de Paris expliquait un jour : " 80% de mes clients sont des femmes. La séduction est une des clés de mon succès professionnel ". Et l'auteur de l'article poursuivait : " Les entreprises, de même, ont un faible pour les gens jeunes et beaux. L'apparence physique fait partie du kit de la réussite professionnelle, et cela dès la maternelle… Inconsciemment, l'enseignant privilégie l'enfant beau. Parce que le beau, c'est aussi le bon, et l'intelligent ". Des études sérieuses démontrent qu'à compétence équivalente les recruteurs choisissent les candidats les plus grands : " A la sortie de l'université de Pittsburg, les étudiants dépassant 1,80 mètre ont un salaire 12,4% plus élevé que les autres ".

J'énonce là des évidences. Rappelez-vous, dans la Bible, le récit de l'arrivée de Samuel à Bethléem, où il vient choisir un roi pour Israël parmi les fils de Jessé. Chaque fois que passe devant lui l'un des aînés, tous beaux, grands et forts, le prophète se dit : c'est celui-là, sans doute, que Dieu choisit. Mais Dieu lui dit : " Laisse passer. L'homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur ". Arrive le petit dernier, David, qu'on est allé chercher aux champs où il garde le troupeau. Dieu dit à Samuel : "C'est celui-là que je choisis ". L'homme regarde le visage, certes, mais le Seigneur regarde le cœur.

Ce qui n'empêche pas la Bible, d'ailleurs, de poursuivre le récit en déclarant : " David avait le teint clair, une jolie figure et une mine agréable ". Ce qui, vous en conviendrez, ne gâche rien !

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Mardi 26 mai 2015

 

Mireille,

Un courrier reçu la semaine dernière me parlait de "la grisaille de ce mois de mai". Avez-vous la même impression ? Pour moi, le "joli mois de mai", cette année, persiste effectivement "entre gris clair et gris foncé", comme le chantait Jean-Jacques Goldman en 1987. Plutôt gris foncé d'ailleurs, tant je reçois douloureusement certains événements. Hier il faisait un temps agréable, mais ce matin, ma météo personnelle me prédit le retour de la pluie. J'avais arrêté le chauffage, j'ai été obligé plusieurs fois ces derniers temps de le relancer. Je croyais que cette impression de froid provenait de mon grand âge, mais l'autre soir, deux jeunes femmes me disaient elles aussi qu'elles souffraient du froid.

 

Grisaille du temps, mais ce n'est pas seulement le temps qu'il fait qui me désole. J'ouvre le journal, j'écoute la radio : tout est malheur, récriminations, conflits, récession voire régression, violence, terrorisme, rumeurs calomnieuses, ennui généralisé... De quoi faire toute la journée une "tête de cent pieds de long". Pas étonnant que souvent les personnes rencontrées portent sur leur visage ce sentiment d'ennui, voire de misère ou de malheur. Mais sommes-nous réellement si malheureux ?

 

Je lisais hier soir la réflexion d'un penseur : "De toutes les habitudes de l'homme moderne, disait-il, la lecture des quotidiens est l'une des pires. Le matin, au moment où l'âme est grande ouverte, cette lecture déverse sur l'individu tout le mal que le monde a produit le jour précédent". A son époque, il suffisait de ne pas lire les journaux pour se protéger. Aujourd'hui ce n'est plus possible. Avec la radio, la télé et un ordinateur, il suffit de les allumer une seconde pour que le mal nous rattrape, pour qu'il entre en nous.

 

Alors ? Pour moi, rien ne sert de se boucher les yeux et les oreilles. Bien au contraire. Il faut vivre pleinement ce temps qui est le nôtre, avec ses contradictions, ses peines  et ses conflits. L'essentiel est de prendre assez de recul et de ne pas dramatiser. Dans la même chanson "Entre gris clair et gris foncé", Jean-Jacques Goldman parlait de "la sérénité des gens qui croient / Ce repos d'âme que donnait la foi". Que donnait ? Non : que donne. Aujourd'hui comme hier. Bonne journée.

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Mercredi 27 mai 2015

 

Mireille

Nous venions de lire les textes bibliques que nous proposait la liturgie ce jour-là. Plus de vingt fois nous avions entendu l'Ecriture nous parler de l'amour fraternel, j'avais essayé d'expliquer aux paroissiens en quoi consiste cet amour fraternel, qui est LE commandement de Jésus. Et je me disais  en sortant : depuis le temps qu'on répète cela aux peuples chrétiens - depuis deux mille ans - comment se fait-il que ce ne soit pas passé dans les mœurs. Il suffit de regarder ce qui se vit, aussi bien dans les relations internationales que dans les relations interpersonnelles, que ce soit dans la famille ou entre voisins, peut-on dire que ce soit l'amour qui ait triomphé ? Je me demande si Jésus n'aurait pas mieux fait de recommander à ses disciples, avant le devoir de s'aimer, celui de se respecter, ou plus simplement encore, celui de se supporter mutuellement ! L'apôtre Paul était plus réaliste, qui, à plusieurs reprises dans ses lettres, recommandait à ses correspondants de se "supporter mutuellement". Même entre maris et femmes !

 

Il y a quelques jours, déjeunant avec des amis, tous m'ont dit les difficultés qu'ils éprouvaient à vivre en paix dans leur voisinage. Ils ont raconté les querelles mesquines, les banales petites histoires qui enveniment le climat, les conflits mal gérés qui, au fil des ans, se transforment en haine, voire en actes violents. Tous en souffraient. Alors, que faire ? Se retirer "dans sa tour d'ivoire" ?

 

J'avoue que je n'ai pas de recette, et que souvent, j'ai mal pour celles et ceux qui viennent me confier leur propre souffrance. Je souffre de ma propre impuissance. Car c'est facile de donner des conseils, mais cela ne résout rien, en règle générale.

 

J'en étais là dans mes réflexions assez pessimistes quand je me suis souvenu de ce qui est arrivé dans le quartier où j'habitais il y a quelques dizaines d'années. Il y avait, dans ce quartier, une jeune femme qui était très belle. Elle suscitait la jalousie d'une de ses voisines qui s'est mise à lui envoyer des lettres anonymes, de plus en plus méchantes. Tout le monde savait quelle était la personne qui envoyait ces lettres. Certains conseillaient à la victime de déposer plainte, mais celle-ci s'y refusait catégoriquement. Cette situation a duré des mois, jusqu'à ce qu'un jour, l'auteur des lettres si malveillantes ne tombe gravement malade. Eh bien, la première à aller lui rendre visite à l'hôpital, ce fut sa victime.

 

Ce n'est pas un conte de fées que je vous raconte là. Ce fut, simplement, un geste intelligent. Car c'est toujours le plus intelligent qui fait des gestes de réconciliation. C'est toujours le plus intelligent qui gagne.

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Jeudi 28 mai 2015

 

Mireille,

Nous avons un nouvel évêque. Depuis une semaine. C'est jeudi dernier, 21 mai, qu'a été annoncée sa nomination. Et il n'a pas perdu de temps : hier, nous étions invités à le rencontrer, nous les prêtres "retraités" du diocèse. Et la veille, il faisait la connaissance des prêtres en activité. Donc, nous étions une bonne vingtaine, hier matin ; et chacun d'entre nous se présenta, racontant  quel fut son parcours, les services et les paroisses qu'il a desservies, son style de vie actuel. J'étais le premier à m'exprimer ; en effet, je suis le plus âgé de tous les prêtres de ce diocèse. L'ancêtre  !

Intéressant, ce tour de table : nous sommes si différents, et nos cheminements furent tellement variés. Certes, les origines des uns et des autres, souvent rurales, ont beaucoup de traits communs, mais l'aventure pastorale, avec ses bonheurs et ses déceptions, nous a tous marqués. Et puis, il y a eu nos choix personnels : plusieurs ont été prêtres ouvriers pendant la plus grande partie de leur vie active ; quelques-uns ont fait quelques années d'enseignement dans les séminaires ; l'engagement dans les mouvements, d'Action Catholique ou autres, a déterminé des orientations bien spécifiques. Notre expérience, en ce qu'elle a de commun, est le reflet d'une époque : les cinquante dernières années de la vie de l'Eglise en France, et particulièrement les trente-cinq années d'existence de notre diocèse de Belfort-Montbéliard, le plus jeune diocèse de France. Et nous voilà gratifiés d'un des plus jeunes, si ce n'est le plus jeune évêque de France. Pensez donc : il a quarante-neuf ans !

Il s'appelle Dominique Blanchet. Né à Cholet, il a dû être un brillant élève, puisqu'il a une maîtrise de maths, un DEA en génie des matériaux ; il est ingénieur de l'Ecole Centrale de Paris et, une fois entré au séminaire, il a fait une maîtrise en théologie. Donc, hier, après nous avoir écoutés, il s'est présenté. Non pas avec ses titres universitaires, mais bien plus simplement - et en profondeur - en précisant quelques étapes de son itinéraire spirituel : les étapes qui l'ont marqué et qui ont orienté sa vie. Homme de l'Ouest, il n'a pas manqué de souligner combien l'Ouest et l'Est de la France sont différents et plus ou moins ignorants l'un de l'autre. Il a beaucoup à apprendre, dit-il.

En sortant, hier à midi, un copain m'a demandé : "Qu'est-ce que tu en penses ?" Je lui ai répondu : "Toi qui es du Haut-Doubs, tu connais certainement l'adage des vieux paysans franc-comtois selon lequel on ne peut se faire une opinion valable de quelqu'un avant d'avoir mangé un sac de sel avec lui."

Il m'a quitté en souriant. Mais moi, qui ne suis pas du Haut-Doubs, je suis rentré à la maison en chantant. Heureuse coïncidence : la radio retransmettait "Zadok the Priest", de Haendel où il est dit : "Et tout le peuple, tout le peuple se réjouissait et chantait : Amen Alléluia."

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Vendredi 29 mai 2015

 

Mireille,

Le 29 mai est une date historique importante, le savez-vous ? C'est en effet le 29 mai 1453 que les Turcs se sont emparés de Constantinople. Vous me direz peut-être que vous ne voyez pas la nécessité de marquer cet évènement comme une date historique importante. Et pourtant ! Pour les historiens, cette date marque la fin du Moyen-Age et l'entrée dans l'ère de la Renaissance. Un réel tournant. Il faut se rappeler que jusqu'à  cette date, Constantinople était la capitale de l'Empire Romain d'Orient Ce jour-là le dernier rempart de la chrétienté tombait sous les coups d'une irrésistible poussée de l'Islam.  Nil novi : "Rien de nouveau sous le soleil", dit la Bible. L'Etat Islamique d'aujourd'hui ne fait que reproduire ces guerres et ces massacres du XVe siècle.

Deux fois déjà, les musulmans avaient assiégé Constantonople, mais à  chaque fois les Arabes avaient été repoussés grâce à une arme secrète, le "feu grégeois" (un mélange mystérieux de salpêtre, de soufre et de bitume qui avait la particularité de brûler même sur l'eau) qui incendiait régulièrement les navires ennemis. Mais au fil des siècles, Constantinople avait perdu sa supériorité en matière d'armement. Aussi, quand le sultan Mohamed II déclara la guerre à l'empereur chrétien, la chute de la "Nouvelle Rome" devint inéluctable. Les musulmans firent le siège de la ville par le Bosphore, mais ils ne pouvaient pas entrer dans le chenal qui fermait la ville par l'Est, car celui-ci était protégé par une chaîne qui en interdisait l'accès. Il leur fallut aménager une glissière en bois de plus de 4 kilomètres, pour faire hisser par des milliers d'hommes, le long de cette glissière, 72 galères qui purent ainsi s'approcher de la ville. Le 28 mai au soir, les hérauts du sultan annonçaient la bataille décisive. Toute la ville chrétienne priait, alors que dans le camp turc, des religieux musulmans excitaient les soldats en vue du combat. A l'aube du 29 mai, des milliers d'hommes pénètrent dans Constantinople. Dans la basilique Sainte Sophie, l'empereur chrétien mourut avec courage, les armes à la main, au milieu de ses derniers soldats. A midi le sultan faisait son entrée dans la ville qui s'appelle désormais Istanbul.

 

Est-ce une légende, inventée plus tard par des auteurs malveillants ? On raconte que ce jour-là, alors que la bataille faisait rage, des théologiens orthodoxes réunis au palais impérial continuaient, sans parvenir à se mettre d'accord,  de discuter... du sexe des anges. D'où l'expression de "querelles byzantines" qui sert à désigner des disputes sans fin et totalement disproportionnées par rapport à leur enjeu. Je me demande s'il n'en est pas ainsi, de nos jours encore, tant certaines querelles idéologiques paraissent mesquines, alors que sur toute la planète, des hommes, des femmes, des enfants sont les victimes innocentes de la bêtise et de la violence humaine.

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Samedi 30 mai 2015

 

Mireille,

Depuis quelques jours, je pense fréquemment à Dominique,  mon nouvel évêque. Je n'aurai certainement pas besoin de lui adresser la recommandation que l'apôtre Paul faisait à son jeune ami Timothée, qu'il venait de choisir comme responsable de communauté : « Que personne n'ait lieu de te mépriser parce que tu es jeune », lui écrivait-il. (1 Timothée 4, 12)  De nos jours, le fait d'être jeune est une valeur sûre et enviable. Mon remplaçant à Grand Charmont avait 30 ans de moins que moi, et tous mes amis s'en réjouissaient ; ils pensaient - et ils disaient : cela nous fera du bien d'avoir un peu de sang neuf !

Par contre, on a tendance à considérer les personnes d'un certain âge comme des gens qui « ont fait leur temps », qui sont dépassés, voire inutiles. Ou encore comme des gens d'une autre époque, aujourd'hui révolue. Il y a déjà longtemps, mes jeunes confrères considéraient les prêtres de notre génération comme les acteurs d'une pastorale dépassée ; mais moi-même, à trente ans, je pensais que les prêtres sexagénaires n'apportaient plus rien de neuf à l'Église. Les gens qui veulent aujourd'hui me faire un compliment me disent : « Vous ne faites pas votre âge », ou encore : « Vous êtes jeune d'esprit et de cœur ». Au temps de saint Paul, ils m'auraient dit sans doute : « Vous êtes un respectable vieillard » !

On vit une époque que j'appelle « le temps du prêt-à-jeter. » Elle a commencé, je crois, avec le stylo Bic (nous, enfants, on taillait nos crayons jusqu'au bout), avec les rasoirs jetables, et avec tous les objets qu'on ne répare plus, qu'on ne fait que remplacer quand ils tombent en panne. Pour les hommes, c'est la même chose. J'ai dit souvent que la retraite précoce, si elle est nécessaire pour certains métiers pénibles, est une catastrophe quand elle interrompt la transmission de savoirs et de savoir-faire et quand des métiers qui avaient leur noblesse se perdent définitivement. Elle est parfois une catastrophe, si des hommes et des femmes qui avaient des responsabilités plus ou moins importantes se sentent devenir inutiles, « bons à jeter », du jour au lendemain. Bref, de nos jours, le « grand âge » n'est pas toujours facile à vivre.

Il en était autrement au temps de saint Paul et dans toute l'antiquité. On parle de « société patriarcale ». Jadis la grande famille hiérarchisée était le modèle et la norme. Sous l'autorité de son chef, ordinairement l'ancêtre, elle rassemblait les fils mariés, leurs femmes et leurs enfants; l'accent était mis sur les liens de la lignée, la transmission des biens et des traditions: les valeurs étaient donc celles du passé. Dans ce type de société, le petit jeune (même s'il est responsable de communauté) n'a qu'à écouter, apprendre, obéir. Mais ce type de société est totalement révolu - du moins dans notre monde occidental. Et c'est tant mieux. C'est même l'inverse qui commence à exister : que de choses les « petits jeunes » d'aujourd'hui ne m'ont-ils pas appris (y compris à travailler à votre service sur un ordinateur). Si saint Paul nous écrivait aujourd'hui, il nous dirait : « Que personne n'ait lieu de te mépriser parce que tu es vieux ! » Je crois, en effet, que, dans une relation d'échanges, nous avons tous, jeunes et vieux, à nous apporter beaucoup de choses. Que de richesses à mettre en valeur !

 

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Dimanche 31 mai - la sainte Trinité

Mireille,

Qui est Dieu ? Depuis le début les hommes se sont posés la question. A cette question, ils ont apporté quantité de réponses. Réponses des philosophes et des penseurs, ou réponses des mystiques de toutes religions. La Bible, quant à elle, dans son langage très concret, a apporté une réponse progressive, fruit de l'expérience d'hommes ou de peuples. Depuis Moïse et le peuple d'Israël pour qui Dieu, c'est essentiellement « Dieu avec nous », jusqu'au Nouveau Testament qui nous révèle un Dieu tellement proche – en Jésus - qu'il veut épouser la condition humaine... jusque dans la mort.. Et enfin « Dieu en nous » lorsque Jésus, avant de quitter ses amis, leur livre la suprême révélation : Dieu est à la fois Père, Fils et Esprit.

Qui peut connaître Dieu ? Seul, celui qui peut faire l'expérience d'une présence intime dans sa vie. Il en est ainsi de toute personne : on ne peut pas la connaître de l'intérieur si on ne fait pas sa rencontre dans une relation intime, amoureuse. Et même dans une telle rencontre, on sait bien que l'autre reste un mystère. Lorsque je dis que je crois en Dieu Père, Fils et Esprit, ce peut n'être qu'une simple déclaration qui nous laisse bien loin de la proximité avec lui. Aussi la vraie question n'est pas « Qui est Dieu ? », mais « Qui est Dieu pour moi ? »

Pour vous, qui est Dieu ?

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