LETTRE A MIREILLE

1er juin - 15 juillet 2015

 

Lundi 1er juin 2015

Mireille,

Hier, c'était la fête de la Sainte Trinité. Je ne sais pourquoi, me sont revenues en mémoire les querelles théologiques de l'époque de Constantin, au début du IVe siècle. Vous allez me dire que ce sont des sujets très éloignés de nos préoccupations actuelles. Erreur ! Il était question à l'époque, particulièrement, de l'arianisme. Pour faire simple, disons qu'Arius, un prêtre berbère, curé à Alexandrie, n'arrivait pas à admettre que Jésus soit Dieu. C'est encore le cas, de nos jours, de quelques sectes dites chrétiennes, les Témoins de Jéhovah par exemple, et surtout de l'Islam. L'arianisme a connu de beaux jours : toute une partie de la chrétienté fut arienne. Au moins quelques dizaines d'années. Pourtant, la réaction avait été quasi-immédiate, et elle fut coordonnée par l'empereur Constantin lui-même (car les empereurs se mêlaient de théologie) : au concile œcuménique de Nicée, on précisa que « Jésus Christ, fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles... est engendré, non pas créé, de même nature que le Père (consubstantiel au Père) » C'est encore notre profession de foi actuelle. Elle est importante : il s'agit de l'Incarnation, Dieu-fait-homme en la personne de l'homme Jésus. On n'en mesurera jamais assez les conséquences.

Ce qui m'a particulièrement frappé c'est qu'à l'époque, les discussions théologiques intéressaient, non pas quelques théologiens, mais le peuple chrétien tout entier. On en débattait dans les églises, avec passion (on parle encore de « querelles byzantines »), et cela menait parfois à des manifs' dans les rues, voire à des émeutes. C'est Constantin qui, avec force, empêcha les discussions théologiques sans fin en les confiant à des spécialistes, sans que le peuple chrétien puisse y prendre part. Le pouvoir quel qu'il soit est ainsi fait que, tout naturellement, il déteste le désordre. Aujourd'hui encore, n'est-ce pas. Ce qui arrange bien tous les hommes de pouvoir (« nos évêques aujourd'hui », ajoutait notre prof d'histoire ancienne).

Personnellement, je regrette que la « théologie » ne soit plus l'affaire que de spécialistes. Sans vouloir sans cesse « couper des cheveux en quatre » on s'apercevrait bien vite qu'avec un peu d'information (et donc de formation) tout baptisé peut avoir son mot à dire, d'une manière plus personnelle qu'en récitant, chaque dimanche, le Credo de Nicée.

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Mardi 2 juin 2015

Mireille,

C'est en octobre 1938 que j'ai fait sa connaissance. Le jour de mon entrée au grand séminaire de philosophie. J'y retrouvais mes copains du petit séminaire ; j'allais faire la connaissance des jeunes qui venaient des trois autres petits séminaires du diocèse ; et, grande nouveauté, on croisait dans les couloirs des élèves adultes : les vocations tardives. Une section de jeunes hommes qui, après avoir exercé un métier, aspiraient à devenir prêtres et, pour cela, suivaient un parcours spécial de formation accélérée. Parmi ces jeunes hommes, il y avait Justin.

Nous avions assez peu de relations avec ces hommes que nous considérions un peu comme des vieux, et qui nous le rendaient bien, nous prenant pour des gamins. Puis il y eut la guerre, et tous ces jeunes hommes furent mobilisés. Nous ne devions nous retrouver qu'en octobre 1940, après la débâcle et la fin des hostilités. Au Grand Séminaire de Besançon, ce furent donc les "vocations tardives" fraîchement démobilisées qui vinrent rejoindre la jeune bande de mes copains pour la première année de théologie. Et parmi eux, Justin.

Très rapidement, les deux groupes sympathisèrent, et on en vint à s'apprécier et à vivre une certaine solidarité. Et même une effective complicité. Pensez donc : ces hommes qui venaient de connaître la guerre et ses combats meurtriers,  on leur interdisait subitement de fumer ! Règlement, règlement ! Il fallait bien les aider. Bref, naquirent alors des amitiés qui devaient se prolonger bien longtemps, tout au long de nos longues années de ministère. Au début, pourtant, on voyait Justin assez réticent. Il nous trouvait sans doute un peu "légers", nous les plus jeunes de ses condisciples.

C'est ainsi qu'un jour il m'interpella - je ne sais plus dans quelles circonstances - en me demandant à brûle pourpoint : "Et d'abord, est-ce que tu sais qui était saint Justin ?" Sur le champ, je lui répondis : "C'est le premier philosophe chrétien. Originaire de Palestine, au IIe siècle, il est mort martyr à Rome." Ma réponse assez sommaire eut l'heur de plaire  à Justin. Et depuis ce jour-là, et jusqu'à sa mort, il y a quelques années, nos relations furent remarquables fraternelles. Hier, en ce premier jour de juin, qui est la fête de saint Justin, je n'ai pas manqué de prier pour Justin, mon ami, mon vieux condisciple.

Et vous, connaissez-vous saint Justin, le philosophe ?

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Mercredi 3 juin 2015

    Mireille,

             Je viens de terminer un gros bouquin sur la dernière guerre mondiale, un bouquin qu'un ami m'a prêté il y a quelques semaines. C'est un livre bien documenté  et passionnant. Une analyse lucide. On mesure, tout au long des chapitres, la sauvagerie des hommes en notre époque qu'on dit civilisée. Des chapitres qui nous font voyager de Pologne en France, d'Angleterre à l'URSS, de l'Europe à l'Afrique du nord et de l'Atlantique au Pacifique, des charniers de l'Ukraine aux camps de concentration d'Allemagne, des chevauchées victorieuses des premiers mois à la défaite des forces armées ennemies, qui se battirent férocement jusqu'aux derniers jours, jusqu'aux derniers hommes valides, jusqu'à Hiroshima. Tout au long de ces longues années de guerre, inimaginables sont les horreurs que nous rapporte mon livre. Je ne vous rapporte que l'une de ces horreurs : celle qui a donné naissance à la folie des "kamikases". Une folie qui, 70 ans après, n'a pas cessé. Hélas.  

Pendant la dernière guerre mondiale, trois mille quatre cent cinquante pilotes japonais périrent en précipitant leur avion contre des cibles ennemies. On les appela " kamikazes ". Le nom signifie « vent des dieux ». Cette tactique fut inventée par l'état-major nippon au milieu de l'année 1944, lorsque celui-ci considéra la situation comme désespérée. En aucun cas, ces jeunes pilotes ne furent des volontaires : ils étaient placés sous une telle pression psychologique qu'ils pouvaient difficilement se dérober. On a conservé d'émouvants témoignages sur les derniers jours de ces jeunes, notamment des messages envoyés secrètement à leurs parents. La plupart disent leur désarroi, leur peur, leur résignation. . A l'un d'eux qui n'avait laissé aucun message, une lycéenne avait demandé son adresse. « Ma demeure est en enfer », lui avait-il répondu.

 

Au début de l'année 1940, alors qu'un matin, je chantonnais, sans prêter autrement attention aux paroles : « Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie », mon père m'a repris sévèrement en disant : « Tais-toi ! Tu ne sais pas ce que tu chantes ! » Il avait appris, lui, cette chanson patriotique à l'école primaire, à une époque où toute la patrie parlait de revanche après le désastre de 1870, avant de savoir, dès les premiers jours d'août 1914, ce qu'était la guerre, avant de voir ses camarades « mourir pour la patrie ». Et il avait répété, combien de fois : « Plus jamais çà ! ». A l'endoctrinement officiel que sa génération avait subi, avait succédé la terrible désillusion d'une guerre atroce.

 

Finalement, j'aime mieux la chanson de Brassens : « Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente » !

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Jeudi 4 juin 2015

Mireille,

Françoise, ma sœur, est morte hier. Ainsi elle retrouve Robert Evrot, son mari, qui est mort le 1er février. Quatre mois se sont écoulés depuis ce premier départ, et trois mois depuis le jour où une radio lui a révélé un cancer dont l'évolution fut rapide. Depuis quinze jours, elle était au service des soins palliatifs de Montbéliard où nous avons pu apprécier l'humanité et la compétence  de tout le personnel.  Florence, Adeline et Pierre-Marie, ses enfants, ainsi que leurs conjoints et ses sept petits-enfants, sont dans la peine, vous l'imaginez bien. Et nous, ses frères, sa sœur, ses belles-sœurs,  vous devinez certainement combien nous avons été et combien nous sommes, comme ses enfants, très malheureux. Nous venons de vivre avec Françoise et comme elle  des mois de souffrance.

Vous comprendrez certainement que j'arrête un certain temps la rédaction de cette lettre quotidienne. Je n'aurais pas le courage nécessaire pour continuer maintenant. Je sais que chacun de vous prendra part à notre peine commune, chacun à se manière. Je vous en remercie au nom de nous tous et de nous toutes. 

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Mardi 23 juin 2015

Mireille,

Nombreuses, nombreux sont, parmi les lecteurs de cette "Lettre", ceux et celles qui se font insistants pour que je reprenne ma chronique quotidienne. Ces témoignages d'amical intérêt me touchent, bien sûr, et je les en remercie vivement. Moi-même, je ressens depuis quelques jours un réel besoin de recommencer, comme pour combler un vide. Cette occupation régulière ne serait-elle qu'un dérivatif, un moyen artificiel pour masquer l'absence ? Je ne le crois pas.

Il y a quelques jours, je recevais une lettre de Micheline, que j'ai connue alors qu'elle était une toute petite fille. C'est l'une de ses amies  qui lui a annoncé la mort de Françoise, ma petite sœur. Aussi, elle a tenu à m'adresser un petit mot de sympathie. Le deuil, elle sait ce que c'est : elle a perdu son mari, Yves, qui l'a quittée après des mois de souffrance. Auparavant, c'étaient ses deux frères, Guy et André  qui étaient morts. Elle me dit « Lorsqu'on est inscrit depuis si longtemps dans une fratrie, on a tout-à-coup l'impression d'être déséquilibré quand l'un de ses membres vient à disparaître. »

Comme c'est juste. Le sentiment qu'elle exprime, c'est celui que j'ai ressenti depuis quelques semaines : une impression de déséquilibre. Comme lorsque, dans notre propre corps, l'un des membres vient à défaillir. On est « mal dans sa peau ». C'est un peu ce qu'on a tenté de se dire, mon frère, ma belle-sœur, ma sœur et moi. Comme un besoin de faire corps, de resserrer les liens de la fratrie. Il en fut de même pour mes nièces et mon neveu ; comme si, brusquement, ils avaient eu besoin de nous. J'éprouve une certaine difficulté à décrire ce que je ressens personnellement, mais c'est bien réel. On était une famille, on s'aimait bien, certes, mais on n'éprouvait pas le besoin de se retrouver sans cesse. Chacun sa vie, son propre destin, ses petites misères ou ses bonheurs qui surviennent à l'improviste. Aujourd'hui, c'est comme un besoin instinctif de resserrer les liens et de partager plus directement peines et joies de l'existence.

Je suis reconnaissant à Micheline de m'aider ainsi, par un simple petit mot d'amitié, à mieux analyser ce qui nous arrive, pour mieux l'intérioriser. Je vous suis reconnaissant, vous tous, amis.  Hier encore, j'ai été amené à citer, pour une jeune maman dans le malheur, ces vers de  Verlaine : "Allez, rien n'est meilleur à l'âme / Que de faire une âme moins triste."

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Mercredi 24 juin 2015

Mireille,

Nous voici parvenus aujourd'hui à la Saint Jean d'été, la fête de saint Jean Baptiste, le Précurseur. De toutes les bulles de canonisation qu'on connaît, celle que Jésus fit pour lui est la plus complète et la plus courte : "Parmi ceux qui sont nés de la femme, il n'y en eut jamais de plus grand que Jean Baptiste"(Matthieu 11, 11).  Lorsque l'ange, envoyé de Dieu, avait annoncé sa venue au prêtre Zacharie qui refusa d'y croire, il avait précisé sa mission future et précisé qu' " il sera rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère. "

Voilà qui m'intéresse.  Comme beaucoup de prophètes avant lui, Jean Baptiste, dès avant sa naissance, alors qu'il n'est encore qu'un fœtus, est déjà « repéré » par Dieu et choisi, sélectionné, pour accomplir une mission particulière. Isaïe, avant lui, avait déclaré : " J'étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom... Il a fait de moi sa flèche préférée, il m'a serré dans son carquois. "  Il en a été de même de Samson, de Jérémie.. Mais, au fait, n'en est-il pas de même pour tout être humain ? Aujourd'hui même, la liturgie nous fait chanter le psaume 138, et nous invite donc à faire nôtre les paroles qu'il adresse à Dieu : " C'est toi qui as créé mes reins, qui m'as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis »

C'est cet « être étonnant que je suis », vous, moi, chacun de nous, qui peut reconnaître en son propre destin le projet que Dieu a fait pour lui.  Voilà qui donne pleinement sens à notre propre vie. Chacun de nous a sa propre vocation, différente de celle de tous les autres. Une vocation, c'est-à-dire un appel, formulé par Dieu, et auquel nous avons à répondre. Quand je n'étais pas encore né, Dieu m'avait déjà « repéré » ; il avait formulé dans le secret de son cœur un désir : me voir réussir ma vie selon ses desseins, dans son projet d'amour. Oh non, je ne suis pas le fruit du hasard et de la nécessité ; je suis le fruit tout à la fois d'un amour humain et d'un désir divin. Et c'est en cela que je suis – que nous sommes – des êtres étonnants. Nous n'en finirons jamais de nous étonner nous-mêmes de ce que nous sommes.

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Jeudi 25 juin 2015

Mireille,

Dimanche dernier, c'était le traditionnel «Dimanche Léon » : une invention de mes jeunes amis de Grand-Charmont, invention qui date d'une bonne dizaine d'années. De quoi s'agit-il ? Ces « jeunes amis » sont des filles et des garçons nés entre 1960 et 1970, des actuels quinquagénaires (au moins) que j'ai connus alors qu'ils étaient enfants, puis comme jeunes paroissiens durant mes années de ministère. Avec eux, que d'activités en tous genres dont ils ont gardé un chaleureux souvenir durant leurs années d'adolescence, puis de jeunesse : catéchèse, retraites, chorale, soirées récréatives, sport en tous genre, notamment volley-ball, et grandes randonnées pédestres sur les GR de la région ! Toutes ces activités ont créé entre eux une véritable fraternité. Ils m'en attribuent la paternité. C'est pourquoi ils aiment se retrouver un dimanche par an, et j'aime les retrouver, bien sûr, moi l'ancêtre. Ils sont pleins de prévenance à mon égard ; avec chacune et chacun d'entre eux j'ai plaisir à entamer la conversation, à m'enquérir de ce qu'ils deviennent, eux qui, pour nombre d'entre eux, sont déjà grands-parents. J'apprends ainsi les projets, les joies et les peines de chacun, les réussites, les échecs, les espoirs des uns et des autres.

Ce ne sont pas seulement mes amis qui sont là ; chaque année, leurs enfants tiennent à venir avec eux, ces enfants que bien souvent j'ai baptisés, comme j'avais jadis baptisé leurs parents ; les voilà maintenant parvenus eux aussi à l'âge adulte. Que de réussites dont j'ai à cœur de me réjouir ! Dans la grande salle les tables sont mises, mais longtemps, longtemps, on reste debout, allant de l'un à l'autre ; l'apéritif se prolonge, tant on a tous besoin d'échanger et d'apprendre ce que chacun et chacune devient. Et quand enfin on se met à table pour le repas, c'est un peu par affinités qu'on se place. Ce qui n'empêche pas, tout au long de ce repas, les uns et les autres de venir s'asseoir quelques minutes près de moi pour « se confesser » (comme je le dis ; en fait pour se confier, me demander conseil, raconter l'une ou l'autre des confidences qu'ils désirent partager avec moi).

J'aurais bien voulu rester plus longtemps avec mes jeunes amis, mais tout a une fin. Il était 18 heures quand je suis rentré à la maison. Je me chantais cette belle chanson de ma propre jeunesse : « Qu'elle est pure et belle / Au matin des ans / L'amitié fidèle / Fleur de nos vingt ans."

Ah, ce dimanche 21 juin, fête des Pères ! C'était ma fête.

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Vendredi 26 juin 2015

Mireille,

Le 18 juin dernier, je recevais quelques amis, comme chaque année à la même époque. De vieux amis : certains ont 78 ans et nos relations amicales datent de l'époque où j'étais vicaire à Belfort. Lorsqu'ils sont arrivés, je leur ai annoncé que, cette année, nous avions deux anniversaires à fêter, en ce 18 juin. D'abord le 18 juin 1940, jour de l'appel du général de Gaulle. Ils étaient trop jeunes pour s'en souvenir, naturellement. Puis je leur ai demandé quel était l'autre événement dont nous avions à faire mémoire. Claude a eu une excellente réponse : il nous a annoncé que c'était le jour anniversaire de son mariage. Ce que j'ignorais. Et alors, le troisième ? J'ai précisé qu'il s'agissait d'un centenaire. Ils ont évoqué le célèbre 1515 – Marignan ! Évidemment : tout monde sait cela. Mais non : je pensais à un autre centenaire, celui de la bataille de Waterloo, qui eut lieu le 18 juin 1815.

Je le sais bien : l'événement est passé inaperçu pour le plus grand nombre de mes compatriotes. Et pourtant, sa commémoration, étalée sur trois jours, a attiré des foules importantes à Waterloo, en Belgique. Certes, pour nous Français, il ne s'agit que d'une défaite, qui a scellé la fin de la carrière napoléonienne. Mais pour moi, il s'agit plutôt de la fin d'une épopée, avec ses épisodes de grandeur et ses jours de malheur, comme toute épopée. Sans être farouchement bonapartiste, j'ai toujours été, depuis ma prime enfance, attiré par les récits de ces extraordinaires campagnes militaires, quand nous, Français, nous étions seuls à nous battre contre toute l'Europe.

Je me souviens : c'était en 1936. A la fin de mon année de 3e, lors de la distribution des prix, j'avais reçu en cadeau un livre intitulé « Napoléon par les écrivains », aux Éditions Hachette. Un livre que j'ai dévoré dès les premiers jours des vacances. Au bout de quelques dizaines de pages – étais-je naïf , - j'étais scandalisé de lire combien d'écrivains s'étaient farouchement opposés à celui que je considérais comme un de plus grands hommes de l'histoire de l'humanité, au même niveau sinon plus haut que César ou Alexandre le Grand. Je tombais de haut ! Depuis, bien sûr, mon admiration s'est bien tempérée et j'ai su reconnaître les torts et les faiblesses de mon grand homme ; je sais bien quelle somme de malheurs, de misère et de morts été causée par la volonté de puissance et par l'orgueil d'un homme.

Je vous ai souvent parlé de mon ami Vénuste, un prêtre rwandais qui, à la suite du génocide qui a ravagé son pays, est arrivé comme réfugié politique en Belgique et qui est actuellement curé de Waterloo. Voici ce qu'il m'écrivait la semaine dernière :
« Grand frère Léon,
C'est de la folie ce qui se passe à Waterloo ces trois jours. On s'attend à l'arrivée de 150.000 personnes (certains disent même 200.000). L’ASBL Bataille de Waterloo 1815 a planifié "la plus grande reconstitution jamais réalisée en Europe" : 5000 figurants, 300 chevaux et 100 canons. On voit déjà partout dans les rues de nombreux figurants dans leurs costumes d'époque (dans la journée, un des figurants est mort foudroyé par une crise cardiaque). Je viens juste d'une prière œcuménique et multilingue parce que les communautés chrétiennes ont tenu à donner un cachet religieux à l'événement : pour ne pas parler uniquement de guerre, de machinerie militaire et de stratégie de combat. Quelques initiatives ont été prises dans ce sens... »

Il y a quelques décennies, pour cultiver ma mémoire, j'ai appris un certain nombre de poèmes ; de Villon à Verlaine, de Clément Marot à Rimbaud, de Racine à Victor Hugo. Depuis, et faute d'entraînement, j'ai oublié une onne partie de ces textes. Demeure cependant en ma mémoire le célèbre « Waterloo morne plaine », vous savez :
« Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerre
Portant le noir colback ou le casque poli
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. 
Leur bouche, d'un seul cri, dit « vive l'empereur !
Puis, à pas lent, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise
La garde impériale entra dans la fournaise. »

A la fin du repas avec mes amis, je ne suis permis de rappeler que la devise de la garde impériale était : « La garde meurt mais ne se rend pas », et qu'au soir de la bataille de Waterloo, alors qu'un général anglais lui criait « Rendez-vous », un général français répondit « M... » J'ai demandé à mes hôtes quel était le nom de ce général. C'est Mimma, d'origine italienne, qui répondit immédiatement : « Cambronne » Pour les historiens, ce récit est pure invention. Savez-vous qui en est l'inventeur ? Victor Hugo. Je viens de découvrir la vérité historique : Victor Hugo, dans « les Misérables », osa écrire en toutes lettres qu’au général anglais qui cria « Braves Français, rendez-vous ! » Cambronne répondit : « Merde !»   Et il ajoute :  « Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c’est mourir que de le vouloir, et ce n’est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. (…) L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. »

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Samedi 27 juin 2015

Mireille,

Trois semaines déjà depuis le jour où nous avons enterré ma jeune sœur Françoise ! L'absence demeure douloureuse. Tiens, à ce propos j'ignorais que le mot deuil est ce que les spécialistes nomment un « substantif verbal » : avant d'être un nom, c'est un verbe. En vieux français, on disait « je deuil », du verbe douloir issu du latin dolorem, la douleur. Eh bien nous continuons à douloir ; dans la famille, on ne se le dit qu'avec réserve, mais je devine que frère, sœur, nièces et neveux sont toujours en deuil.

Personnellement, je m'étonne de constater que ma pensée se porte vers Françoise quantité de fois chaque jour. Depuis la prière matinale bien sûr jusqu'à celle du soir, non seulement au cours de la messe ; mais à chaque instant durant mon travail, et bien souvent dans nos rencontres quotidiennes, telle ou telle personne que je croise, qui s'arrête pour me parler de Françoise ou entre nous, ses proches. Hier encore, au téléphone : une ancienne amie de Françoise. Et chaque fois, je me retrouve « en deuil »

Samedi dernier c'était la Fête de la Musique. A cette occasion, l'une de mes chaînes musicales de télévision retransmettait un concert consacré entièrement à Fauré, et en conclusion, son Requiem. Ce n'était pas l'interprétation que je préfère : l'orchestre et les chœurs étaient à mon gré trop volumineux et trop puissants, mais enfin... ! Je me suis mis à faire attention aux paroles de la liturgie latine, et j'ai été heureusement surpris de remarquer combien ces paroles étaient toutes des paroles de réconfort. Depuis le mot « Requiem », ce repos éternel qu'on demande pour celle qui nous a quittés, jusqu'à la « lux perpetua », la lumière perpétuelle dans laquelle ma sœur doit baigner aujourd'hui. Cette lumière jadis promise à Abraham et à ses descendants, qu'elle l'illumine pour toujours.

Ce soir-là, je me suis endormi dans cette paix que donne la confiance en l'Amour divin.

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Dimanche 28 juin 2015

Mireille,
 

Que de fois n’avons-nous pas lu, dans les faire-part des journaux, cette expression : « Il a plu au Seigneur de rappeler à lui », ou encore « Dieu a permis que… » Que de fois n’avons-nous pas entendu des expressions telles que celle-ci : « Il faut se résigner…c’est la volonté de Dieu ». Je regrette, mais Dieu n’a rien permis du tout. La mort d’un homme, d’une femme, d’un enfant ne lui fait pas plaisir du tout. Comment se fait-il qu’après vingt siècles de christianisme, la majorité des chrétiens en soient encore là de leur foi !

 

De notre foi de chrétiens, Jésus nous donne une description  précise à travers le récit des deux miracles que nous rapporte, totalement imbriqués l’un dans l’autre, l'évangile de ce dimanche (Marc 5; 21-43) : la guérison de la femme qui avait des hémorragies depuis douze ans et la résurrection de la fille de Jaïre, le chef de la synagogue. Dans les deux cas, il s’agit de femmes, et les évangiles ont bien noté que le Christ apporte le salut aux femmes qui, à l’époque étaient considérées comme quantité négligeable. Une jeune enfant, qui va se réveiller jeune fille, et une femme plus âgée, qui est atteinte dans les sources vives de sa fécondité. Dans les deux cas, Jésus va faire faire des « passages » aux personnages impliqués dans ce récit. Et cela, je crois, essentiellement, parce qu’ils ne se sont pas résignés. Parce qu’ils n’ont jamais pensé, qu’ils n’ont jamais dit : « C’est comme ça ! Qu’est-ce qu’on y peut ! Il faut se résigner ! » Il y a des « morts » naturelles, nous dit-il, mais elles ne sont que des « passages ».

 

Pour chacun de nous, il peut y avoir dans ce récit deux séries de réflexions.  Premièrement, à propos de la guérison de la femme, l’évangile nous dit qu’il y avait une foule et que les disciples disent à Jésus « Tu vois bien la foule qui t’écrase ! » Tout le monde touchait Jésus. Une seule est guérie. Nous sommes des foules à toucher le Christ dans l'eucharistie, mais peut-être ne savons-nous pas à quel point nous avons besoin d’être guéris. Ce n’est pas le fait de toucher le Christ qui compte, mais la foi que nous mettons dans ce contact. Deuxièmement : dans le cas de Jaïre, il ne s’agit pas de la foi de sa petite fille : elle est morte. Il nous est dit là que la foi des autres peut quelque chose pour chacun de nous. Voilà qui nous fait prendre conscience de notre solidarité. Souvent, quand la mort est proche, on voit des gens, croyants jusque là, perdre pied et avoir du mal à croire à la vie éternelle, au Dieu de la vie. Je pense qu’on peut compter alors sur la foi des autres, des proches, sur la foi de l’Eglise.

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Lundi 29 juin 2015

Mireille,

Elysé nous quitte. Elysé Mayanga Pangu, c'est le pasteur de l'Eglise protestante de notre village. C'est aussi mon voisin et mon ami. J'habite en effet à moins de cent mètres du presbytère protestant. Et depuis que je réside ici, nous entretenons, Elysé et moi, des relations fraternelles. C'est e que j'appelle l'œcuménisme de bon voisinage. On se rencontre fréquemment, le plus souvent dans la rue, car Elysé est un homme qui se déplace. Il ne reste pas enfermé dans son presbytère : aussi il connaît tout le monde. Pas seulement ses paroissiens, mais également les gens d'autres religions aussi bien que ceux qui se disent sans religion. Chaque fois qu'il passe devant ma maison, il me crie "Salut, Léon", avec un grand sourire. Et s'il n'est pas trop pressé, il s'arrête pour quelques minutes de conversation. C'est pourquoi Elysé fait l'unanimité : tous - et pas seulement ses paroissiens - regrettent son prochain départ. Il a su mettre aux service de tous ses dons, qui sont nombreux. Je crois me souvenir qu'un jour il m'a raconté qu'étant étudiant en Sorbonne, son patron de thèse en doctorat de sociologie lui avait offert une place de maître de conférence dans cette discipline ; offre qu'il déclina, tant il ne désirait qu'une chose : devenir pasteur.

Elysé, d'origine congolaise, est également membre du nouveau Conseil national de l'Eglise Protestante unie de France. Il quitte Valentigney, mais reste dans la région : il est nommé pasteur de Sochaux, c'est-à-dire à un quart d'heure d'ici ; donc, il restera proche de nous, ce qui est réconfortant, d'autant plus qu'il n'y aura personne pour le remplacer pendant un an. Mais à Sochaux, je crois qu'il aura une charge de travail encore plus lourde qu'ici, où il ne desservait que deux paroisses. Il sera par exemple responsable de Grand-Charmont, de Bethoncourt, de Vieux Charmont, de Nommay, etc... 

Hier après-midi, Elysé Mayanga célébrait un culte d'au-revoir au temple voisin. Très nombreux étaient ceux qui avaient tenu à participer à cette action de grâces, pour tant d'années de service et de dévouement. Et les témoignages d'amitié se sont succédés au cours de cette célébration.  Tout aussi nombreux furent ceux et celles qui prolongèrent le culte par le pot de l'amitié, afin de dire personnellement à leur pasteur toute leur reconnaissance. Mais, comme le dit volontiers Elysé, "on se reverra". Au revoir, Elysé.

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Mardi 30 juin 2015

Mireille,

Droit du sol ou droit du sang ? Tel est l'un des débats qui anime les Français depuis quelques semaines. Autrement dit : "Comment devient-on français ? Est-ce parce que notre père était français, ou parce que nous sommes nés en France ? " Cette semaine, l'hebdomadaire Le Point intitule son numéro "Comment peut-on être français ?" et publie les réponses de 40 personnalités. Comme vous vous en doutez, ces réponses sont diverses et même divergentes, mais toujours très personnelles. Comme on ne m'a pas demandé mon opinion, je me permets de vous la communiquer, à vous et à mes fidèles lecteurs de chaque jour, en espérant qu'elle suscitera en vous des réactions vraiment constructives.

Pour moi, si je suis français, c'est la conséquence d'un héritage. Vous le savez bien, un héritage nous vient de tout un passé ; c'est donc un acquis. Toute la question est de savoir ce qu'on fait de cet acquis. Et d'abord, il y a le passé dont j'ai hérité, dont je suis cohéritier avec tous mes compatriotes. Avec de très anciennes racines grecques et judéo-chrétiennes, puis toute une multiséculaire histoire, de Vercingétorix à Jeanne d'Arc, du Grand Ferré à Jeanne Hachette, de sainte Geneviève à saint Bernard, de Villon à Victor Hugo, de saint Louis à Pascal, des Lumières à Napoléon, de combien d'autres encore ! Et, plus proches de nous, de Péguy à de Gaulle. En un mot, de tous ces hommes et de toutes ces femmes que nos maîtres de l'école primaire nous ont appris à admirer, écrivains, hommes d'Etat, savants, soldats. Nous sommes tous héritiers de cette longue histoire, avec ses jours de peine et ses jours de gloire. Héritiers, non seulement de celles et ceux qui ont laissé leur nom dans les livres, mais de tous ces anonymes, ouvriers et paysans, marins et bâtisseurs, qui ont façonné notre pays. Nos ancêtres.

Un héritage que nous avons à mettre sans cesse en valeur. Vous connaissez la belle fable de La Fontaine : Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine, / Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins./ Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage : Que nous ont laissé nos parents. / Un trésor est caché dedans./  Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage / Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout....  Le père mort, les fils vous retournent le champ  / Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an / Il en rapporta davantage. D’argent, point de caché. Mais le père fut sage / De leur montrer avant sa mort / Que le travail est un trésor.

Cette fable que nos maîtres d'école nous ont fait apprendre jadis, je me la répète bien souvent. De l'héritage reçu, nous sommes responsables, pour nous aujourd'hui et pour nos héritiers demain. Un peu de courage, un peu d'esprit d'initiative, et à notre tour, nous ferons fructifier l'héritage. Chacun de nous selon ses propres capacités. Et notre trésor commun - la France - s'en trouvera durablement enrichi.

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Mercredi 1er juillet 2015

Mireille,

Bienfaits de l'informatique : le 18 juin, j'ai reçu sur iPad, d'un seul clic, dans l'après-midi, le texte intégral de l'encyclique Laudato si', que le pape François avait rendue publique le même jour à midi. Curieux comme je le suis, j'ai entrepris immédiatement sa lecture. Et je n'ai pas été déçu, loin de là.

Je ne suis pas un lecteur assidu des textes ecclésiastiques officiels, qu'ils soient pontificaux ou épiscopaux, sachez-le bien. Des encycliques, mises à part Pacem in terris, de Jean XXIII, et, par devoir professionnel, Humanae vitae, de Paul VI, je ne me souviens pas d'en avoir lu. Voilà un genre littéraire qui ne m'attire pas particulièrement. Mais cette fois-ci, il en va tout autrement. J'ai commencé la lecture de Laudato si' le jour même de sa parution, j'ai continué les jours suivants, et j'ai l'intention de poursuivre sa lecture lentement, tranquillement, jusqu'à la fin. Il me faudra beaucoup de temps pour parvenir à la conclusion du message que le pape François adresse à l'humanité entière. Message qui se présente comme un appel urgent à une véritable conversion : il s'agit de sauver la planète.

Et je crois bien que ma propre conversion est en train de se faire. Pourtant, l'écologie, telle que je la perçois, particulièrement dans la version des partis politiques qui s'en réclament, ce n'est pas ma « tasse de thé », loin de là. Et quand j'analyse ce qui fait le fondement de presque toutes les campagnes écologiques, je trouve le plus souvent la peur. Et comme remède universel, le fameux « principe de précaution »

Me voilà sans doute en train de caricaturer, moi qui ai été élevé dès l'école primaire dans le culte du progrès. Je le répète sans cesse : ce culte du progrès, qui avait pour fondement aussi bien l'idéologie des « Lumières » du XVIIIe siècle que l'essor des sciences et des technologiques du XIXe et du XXe siècle, nos maîtres de l'école laïque nous l'ont prêché ; je leur en suis reconnaissant. Je m'en suis inspiré, d'autant plus qu'il ne faisait que conforter ma foi de chrétien en un Dieu Créateur. En moi, pas de peur pour l'avenir, puisque Dieu veille sur sa création.

Je commence donc, le 18 juin, la lecture de l'encyclique du pape François et, au paragraphe 19, je lis ceci : « Après un temps de confiance irrationnelle dans le progrès et dans la capacité humaine, une partie de la société est en train d'entrer dans une phase de plus grande prise de conscience. » Serait-ce donc que ma confiance dans le progrès est irrationnelle ? Et me voilà en train de m'interroger : est-ce qu'il va me falloir changer totalement d'optique, pour une nouvelle " prise de conscience " ? Depuis quinze jours, cette interrogation me poursuit. François va-t-il me convaincre ? Je vous tiendrai au courant.

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Jeudi 2 juillet 2015

Mireille,

Je lisais récemment le reportage d'un journaliste qui avait assisté, il y a quelques mois, à des exécutions publiques au Pakistan, au milieu d'une foule de jeunes talibans. Il parlait, horrifié, de « cette troupe insolente, ces hooligans de la vertu devant lesquels les habitués du virage sud du Parc des Princes sont des enfants de chœur ». Enfants de chœur : on emploie couramment l'expression pour parler de gens timides, voire peureux, tout prêts à se faire exploiter. Encore une idée reçue !

Connaissez-vous le « Dictionnaire des idées reçues », de Flaubert. C'est un tout petit bouquin qui vaut son pesant d'ironie et de bonne humeur. Ainsi, au mot « pucelle », il propose cette définition : « Ne s'emploie que pour Jeanne d'Arc, et avec 'd'Orléans' » Lisez-le, quand vous avez envie de vous changer l'humeur.

Enfants de chœur : idée reçue. Mais pour moi personnellement, ces mots évoquent d'autres images. Celles de mon enfance d'abord. Nous étions toute une troupe, avec un chef et une hiérarchie : des acolytes, des céroféraire, des thuriféraires, que sais-je encore ? Et on pouvait grader, à condition de se tenir bien droits et de bien savoir manœuvrer. Ce n'est pas facile de bien savoir manœuvrer un encensoir, et nous, les petits, nous étions pleins d'admiration pour les grands qui faisaient avec cet objet de grands moulinets, au risque de voir, comme c'est arrivé un jour, les chaînes casser et l'engin partir dans la fenêtre de la sacristie. Autre souvenir : les copains de la Maîtrise qui avaient été enfants de chœur à la cathédrale menaient de beaux chahuts en attendant l'heure. Un jour de « Pontifical » (célébration présidée par l'archevêque), ils se battaient avec la crosse épiscopale, et celle-ci s'est cassée. Ils l'ont rafistolée tant bien que mal, mais c'était branlant. L'archevêque d'alors, un « pontife » particulièrement irascible, voyant que la tête de la crosse bougeait, dit au porte-crosse : « Revisse-la ! » L'autre eût été bien en peine de le faire. Et l'archevêque, une deuxième fois, de maugréer : « Revisse-la, nom de D. » 

Un jour, un vieux monsieur, de passage dans notre paroisse, est venu me féliciter à la sortie de la messe parce qu'il y avait des servants ; pas des petits, des grands, et qu'ils se tenaient bien. Mais ils n'étaient pas tous des « enfants de chœur ». Bien sûr, toute ma vie, j'ai entendu des adultes me dire : « Moi, quand j'étais gosse, j'étais servant. » , et ajouter, presque chaque fois : « On buvait le vin de messe ». Personnellement, je n'ai jamais vu le contenu des bouteilles diminuer considérablement. Par contre, j'ai vu, que de fois, des servants qui piquaient de l'argent dans les paniers de la quête. Mais un de mes meilleurs souvenirs, c'est celui de la grève des enfants de chœur qui a eu lieu au début des années 70. L'épiscopat venait de donner aux filles la permission de devenir enfants de chœur, et naturellement, quantité de filles s'étaient présentées. Le dimanche suivant, pas un garçon ! Réaction machiste s'il en est : ils n'acceptaient pas facilement cette incursion féminine dans ce qu'ils considéraient comme une prérogative. Il m'a fallu beaucoup de persuasion pour mettre fin à la grève et opérer la réconciliation des sexes. Enfants de chœur ? Oui, mais pas des mauviettes.

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Vendredi 3 juillet 2015

Mireille

J’ai reçu hier un billet d’humeur d’une de mes sympathiques correspondantes. Je vous le transmets, espérant qu’il vous fera sourire, comme il m’a fait sourire personnellement :

    Ça va ! 
 

Comme toujours en arrivant, sa question laconique : Ça va ?    Réponse habituelle : Ça va !


Petit manège de petites misères qui voudraient s'imposer :
 

             * Je me suis habituée à un cor sous le pied et ma jambe droite plus longue m'occasionne une sciatique de la fesse gauche, 

mais si je reste tranquille...(haussement d'épaule)... Ça va 

* La peau de mes jambes est en papier à cigarettes, il ne faut ni les gratter, ni les effleurer, le sang perle... alors gant de velours et... Ça va 

* Pantalon et slip provoquent un échauffement désagréable : allégement vestimentaire et.. Ça va 

* Ancienne insuffisante respiratoire, je peine à marcher ; avec Ventoline... Ça va 

* Les allergies et autres démons me harcèlent : quand j'ai gratté dans ( ou derrière) les oreilles, quand j'ai mouillé de grands mouchoirs à tamponner les yeux et éponger le nez, j'attends une accalmie.... alors   Ça va 

En gros qu'est ce que je vais aller raconter à mon médecin ? Que j'ai la nuit un halo lumineux devant les yeux ? Il ne me croira pas ; alors.... 

    *C'est la canicule, j'ai froid aux pieds.... Alors Ça va ! Il y a pire.

 

 Et demain, question laconique : Ça va ? Réponse habituelle : Ça va
 

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Samedi 4 juillet 2015

Mireille,

Chaque dimanche matin, pendant toutes mes années de ministère en paroisse, quand je me réveillais, je me disais : « Quel bonheur ! C'est dimanche et je vais rencontrer les « fidèles », mes amis, pour notre assemblée dominicale » Et alors, je chantais, dès que j'étais sous la douche. Mais demain, comme il en est depuis une dizaine d'années, je ne célébrerai pas l'Eucharistie au milieu de l'assemblée chrétienne. Je serai seul, dans mon bureau, avec pour unique compagnonnage, la messe télévisée. Impression bizarre. Sentiment de vide. Et pourtant, je chanterai en me levant. Je chanterai un passage du psaume 42, dans la belle traduction de Clément Marot :

«  Je regrette la saison

Où j'allais dans ta maison

Chanter avec les fidèles

         Tes louanges immortelles. »
 

Assemblée. Je préfère utiliser ce mot plutôt que celui de « communauté ». C'est plus honnête. Bien souvent hélas, en effet,  l'assemblée n'a rien de communautaire. On ne se parle ni en entrant ni en sortant. Heureusement, pour ceux qui tiennent à concrétiser dans des attitudes pleinement humaines la signification de la messe dominicale, il y a Celui qui nous rassemble, grands et petits, tous différents. Et nous tous, convoqués, rassemblés, invités à sa table. Il nous nourrit de sa Parole et de son Corps. Chose merveilleuse, chacun mange à sa faim. Celui qui a un petit appétit va grignoter une simple petite Parole - et elle le nourrira amplement. Et celui qui a très faim trouvera là une table bien garnie. « C'était copieux », comme disent les gens. Il y a même les apéritifs (on s'efforce de se parler, en arrivant) et, pour le digestif, rien ne manque, à condition de ne pas se sauver comme des voleurs dès que c'est fini.

Dimanche. Jour du Seigneur et jour des fidèles du Seigneur. Jour de fête et de joie. Alléluia.

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Dimanche 5 juillet 2015

Mireille,

C'est tout au long de l’Evangile de Marc, depuis la première page, que se pose la question de tous ceux qui ont approché Jésus : « Qui est-il ? » Progressivement, très lentement, les disciples, les fidèles vont commencer à donner un semblant de réponse. Il faudra arriver au milieu de l’Evangile pour que Pierre puisse répondre à Jésus : « Tu es le Messie », ce qui est un début de bonne réponse. Mais il faudra arriver à la dernière page de l’Evangile de Marc pour que soit donnée la bonne réponse à notre question. Et c’est un païen, le centurion romain, qui dira au pied de la croix : « Celui-ci est vraiment Fils de Dieu ». Par contre, dans l'évangile de ce dimanche (Marc 6, 1-6) d’un seul coup, opposé au cheminement de la foi, on trouve la « non-foi ». Et elle vient des gens du village de Nazareth. Alors que les autres se sont posés une question ouverte : « Qui est-il ? C’est formidable ! Il dit des choses merveilleuses, il fait des miracles, il est même capable de commander aux forces de la nature...Qui est-il ? », les habitants de Nazareth, eux, commencent par dire : « Nous, on connaît ». C’est une réponse fermée. On connaît. Et ils sont capables de décrire le Jésus qu’ils connaissent : c’est le charpentier du village, on connaît bien toute sa famille. Ils pourraient ajouter : « C’est lui qui a refait mon toit, j’ai été à l’école avec lui... » Cette soi-disant "connaissance" les enferme dans un refus total. Les gens de Nazareth, à commencer par les membres de la propre famille de Jésus ! A la question : « Qui est Jésus ? », sa propre famille répondra : « C’est un illuminé, une moitié de fou. Il faut l’enfermer ». C’est dans l’Evangile.

 

Alors, quel peut être le cheminement de la foi ? Je crois que c’est le contraire de : « Moi, je sais ». Nous avons tous un peu cette tentation de dire : « Moi, je sais. Jésus, je connais. Je sais tout de lui. J’ai été au catéchisme. J’ai tout appris. Je sais où il est né. Je sais même la date de sa mort. Je sais tout... et ça ne me sert à rien ». Par contre, la foi, c'est un questionnement perpétuel en nous (« mais qui est-il, ce Jésus ? »), un questionnement qui ne peut être qu’une affaire d’amour, de désir. Si j’aime quelqu’un, je suis porté à lui dire sans cesse : « Je veux tout connaître de toi. Et tu me surprendras toujours. Et j’aurai toujours quelque chose à découvrir de toi ». C’est cela, l’amour. C’est cela, le chemin de la foi.

 

Je vous laisse ces quelques réflexions. En priant pour que votre attitude de chrétien consiste à ne jamais avoir de certitudes trop enracinées. Elles empêchent de connaître et de rencontrer. Elles empêchent d’aimer.

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Lundi 6 juillet 2015

Mireille,

J'avais l'intention de vous parler ce matin des Eurockéennes, ce grand festival musical qui se tient chaque année, le premier week-end de juillet, dans le Territoire de Belfort voisin. Chaque année, il attire des foules considérables de jeunes, venant de toute la France et même, je crois, de bien des régions de l'Europe. Les photos des journaux et leurs reportages en font foi. C'est que les groupes musicaux invités sont mondialement célèbres. La belle fête ! Oui, mais...

Des foules tout aussi considérables, c'étaient celles des citoyens grecs qui, la semaine dernière, manifestaient pour ou contre le sort réservé à leur pays au sein de l'Europe. Les résultats du référendum qui s'est tenu hier sont concluants : le "NON" l'emporte largement. A mes yeux, c'est une blessure grave qui est faite à l'Europe. Pas de quoi faire le fête ! L'autre jour, je voyais de vieux retraités en larmes devant un distribanque : pour eux, peut-être, la ruine, la misère !

Et puis la Syrie, l'Irak, tout le Moyen Orient, la Lybie et la Tunisie, l'Etat Islamique et Boko Aram, Alep et Palmyre... Je pense à ces millions de pauvres gens pour qui ce dimanche ne fut pas jour de fête. Pour qui il n'y a jamais d'Eurockéennes, ni aucun concert, sinon le "concert" des kalachnikovs, des bombes et des exécutions barbares présentées comme un spectacle macabre. 

 En écoutant les informations, hier soir, je n'avais plus le cœur à vous parler de fête : je suis triste. Suis-je un incorrigible optimiste ? Je n'y croyais pas, à ces blessures, ni à ce déferlement de violence. Des hommes, des femmes, des enfants peut-être, sont morts hier comme les jours précédents. Leurs cadavres sont là, dans les rues....

Quand j'étais enfant, nos pères nous racontaient leur guerre, celle de 14-18, la « Grande Guerre ». Et ils nous disaient : « Plus jamais çà ! » Et ils pensaient que c'était « la der des der ». Puis j'ai vécu la seconde guerre mondiale, et ensuite la guerre froide, la guerre d'Indochine, suivie de la guerre du Vietnam, la guerre d'Algérie, dont on cachait le nom (mais j'ai vu revenir les jeunes abîmés par cette sale guerre et j'ai entendu leurs confidences). Un moment, on a cru que cela pourrait finir, et le pape s'écriait à l'ONU : « Plus jamais la guerre ». Hélas ! Cela continue. Je suis malheureux. J'aurai vu tout cela en une vie !

Ce matin même, je relisais le beau texte d'Isaïe, chapitre 2 : « Le Seigneur sera l'arbitre des nations…De leurs épées ils forgeront des socs de charrue et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l'épée : ils n'apprendront plus la guerre. » Et j'ai fait mienne la demande du psaume: « Fais-nous vivre dans la concorde et la paix, ainsi que tous les habitants de la terre ». Ah, si nous avions tous le « culot » du prophète Habacuc qui, lui s'écriait un jour : « Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas ! »

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Mardi 7 juillet 2015

Mireille,

         Est-ce vrai ? Je ne sais. Mais je me souviens avoir lu, quelques mois après l'attentat terroriste du 11 septembre 2001 à New-York, une information selon laquelle  "Après l'attentat, le célibat n'a plus la cote." On expliquait dans  l'article en question qu'avant le 11 septembre, la vie à deux était légèrement moquée (la ville compte 3 millions de célibataires), mais que tout a changé après les attentats. « On s'est identifié à ceux qui travaillaient dans les tours et qui sont morts, et ça a déclenché quelque chose, l'envie d'apprécier l'instant, de vivre comme si ce jour était le dernier ». Alors qu'on avait auparavant l'image valorisante du célibataire de Manhattan, jeune, actif, bien dans son indépendance, depuis l'attentat, ça a changé parce que les célibataires se sont retrouvés tout seuls le soir. « Beaucoup de gens sont en train de réévaluer leur façon de vivre…Aujourd'hui les gens mettent à nouveau l'affectif, qu'il s'agisse d'amitié ou d'amour, en tête de leurs priorités…Quand les gens prennent conscience de manière très concrète qu'ils sont mortels, ils se rendent compte que les plus grandes gratifications dans la vie ne viennent pas du travail ou des choses matérielles, mais des relations humaines. »

Je me souviens d'une réunion de prêtres au cours de laquelle le plus jeune d'entre nous disait combien, pour les jeunes prêtres, le célibat était un problème. Je me suis permis de questionner: « Le célibat ? Ou la chasteté ? » (Vous le savez certainement, les prêtres ne font pas vœu de chasteté, mais seulement promesse de célibat : quand j'expliquais cela aux jeunes, je voyais parfois sur leur visage certains sourires narquois.) Bref. A la suite de ma remarque, un collègue a rappelé la boutade d'un de nos vieux amis qui disait en souriant : « Avant cinquante ans, c'est la chasteté qui fait problème ; mais après cinquante ans, c'est plutôt le célibat ! »

Et c'est vrai que la solitude devient avec l'âge, pour certains d'entre nous, quelque chose de difficile à supporter. Ce n'est pas mon cas, Dieu merci. Après avoir vécu sous le même toit, pendant près de 50 ans, avec des prêtres, j'apprécie un certain degré de solitude, avec, certes, ses inconvénients, mais aussi avec cet incomparable privilège : la liberté.

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Mercredi 8 juillet 2015

Mireille,

Avez-vous souffert de la canicule, ces derniers jours ? Moi, j'ai mal supporté cette semaine de fortes chaleurs sans un brin d'air. Il faisait jusqu'à 29° dans mon bureau. Je me suis donc réfugié dans la pièce du rez-de-chaussée où, tous volets fermés, il ne faisait que 24°.  Et je n'ai fait que lire. J'ai relu Kim, le roman de Kipling. C'est, avec « Les silences du colonel Bramble » d'André Maurois et « Tom Sawyer » de Mark Twain, l'un des trois livres que, depuis mon adolescence, je relis régulièrement avec grand plaisir. Je me souviens avoir demandé, il y a une bonne trentaine d'années, à mon ami Edmond (vieux camarade de séminaire qui, jusqu'à sa mort, est demeuré l'un de mes plus chers amis), quel était le livre qu'il relisait le plus fréquemment. A ma grande surprise, il m'avouait ce jour-là que c'était, pour lui aussi, le Kim de Kipling. Pourtant, ce n'était pas au séminaire qu'on nous avait invités à lire ce livre.

C'est, d'abord pour le plaisir, mais aussi par curiosité et désir de mieux comprendre, que j'ai repris cette lecture en ces temps de sang et de larmes que nous vivons actuellement. En effet, plusieurs journalistes, évoquant la guerre que mènent les Occidentaux contre l'Etat Islamique et les autres groupes de terroristes, ont parlé du « grand jeu », expression empruntée à Kipling pour dire la guerre de l'ombre que mènent, dans cette partie du monde, les services de renseignements de toutes les puissances qui sont impliquées, de plus ou moins près, dans le conflit. A l'époque de l'Empire des Indes, Kim, enfant errant, est recruté et formé par les Anglais pour devenir un des acteurs de ce « grand jeu ». Mais je ne vais pas vous raconter ses aventures. Lisez plutôt le bouquin : vous apprendrez à mieux connaître, grâce à Kim, les personnages les plus hauts en couleurs, du vieux moine bouddhiste qui cherche une rivière au marchand de chevaux musulman, des pauvres et des mendiants sur les routes aux vieilles dames riches, veuves de roitelets du Népal, sans oublier le marchand de perles, formateur de futurs espions. Et vous aurez envie d'ouvrir un atlas pour situer Katmandou, Peshawar, Lahore et bien d'autres régions du sous-continent indien.

Le « grand jeu » continue aujourd'hui, pour des raisons que l'on ne soupçonne certainement pas entièrement, avec des moyens plus sophistiqués et plus cruels. Si vous essayez d'y comprendre quelque chose, lisez Kim. Comme moi, vous aimerez le « petit ami de tout au monde » : ainsi l'appelait le vieux moine bouddhiste qui cherchait une rivière.

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Jeudi 9 juillet 2015

Mireille,       

Ils sont de plus en plus rares, les jeunes hommes qui désirent devenir prêtres. Et comme tout ce qui est rare, ils sont précieux à mes yeux. C'est pourquoi j'ai toujours plaisir à rencontrer l'un ou l'autre de ces jeunes. Avant-hier encore, c'était un garçon âgé de 25 ans qui a entrepris le long cheminement qui le conduira - du moins je l'espère - à la prêtrise. J'ai fait sa connaissance il y a un an, et lorsqu'il me rend visite, c'est un plaisir pour moi que d'échanger avec lui. Il m'a raconté se première année de formation - la philosophie - au sein d'une petite équipe de jeunes qui, comme lui, se préparent dans un séminaire à répondre un jour à l'appel et à devenir prêtres. Quelle distance entre nous ! Et quel plaisir, pour moi, de pouvoir malgré cette distance faire un échange fécond.

Je ne sais pas si un jour mon jeune visiteur sera prêtre. En tout cas, ce sera certainement dans un style et dans des conditions radicalement différentes de celles qui furent les miennes. Le monde a tellement changé ! Et l'Eglise, de même. Pourtant, à ce jeune qui me disait appréhender d'être un jour responsable d'une paroisse, j'ai manifesté mon étonnement devant cette réflexion. Certes les structures de l'Eglise sont en train d'évoluer : qu'en sera-t-il des paroisses actuelles dans une dizaine d'années ? Mais je crois qu'il demeurera toujours la nécessité pour l'Eglise d'avoir des "curés".

Un jour, dans une conversation, j'ai dit que je me sentais plus « curé » que jamais, ce qui a fait ricaner l'un de mes  amis. C'est vrai que dans la bouche et dans l'esprit de certains, le mot « curé » peut avoir le sens d'une moquerie, ou même d'une injure. Et pourtant, quel beau mot ! Le mot latin est « cura », qui signifie soin, souci. Est curé celui qui prend soin des personnes de sa paroisse, qui en porte le souci. Donc, en premier, qui s'intéresse à chacun d'eux, personnellement, et qui les aime. Si je vous racontais ma vie, il faudrait vous dire en détail combien de fois j'ai été confident, conseiller, consolateur ; que de fois j'ai porté le souci de tel ou tel, malade, drogué, embarqué dans une aventure sans espoir. Il faudrait vous raconter les enfants à qui j'ai servi de père… ou de grand-père, les jeunes et les adultes qui ont appelé au secours, les hommes, les femmes, les couples qui m'ont honoré de leur amitié. Il y a longtemps, un vieux curé pour qui j'avais beaucoup de respect a écrit un livre intitulé « L'amour des gens ». Il résume ainsi toute mon expérience, toute l'expérience de tant de prêtres qui, comme moi, n'ont jamais voulu être que curés. Ce qui n'est pas une sinécure !

Et aujourd'hui, me direz-vous ? Aujourd'hui, ça continue. Non seulement vis-à-vis des anciens paroissiens (car l'amitié ne se dément pas), mais aussi vis-à-vis de vous, tous mes correspondants sur Internet. Je suis un peu votre « curé », en ce sens que je m'intéresse à vous (je demande souvent à ceux qui m'adressent des messages qui ils sont, ce qu'ils font, où ils habitent). Je suis « un curé curieux », selon le mot d'un journaliste qui m'interviewait à la veille de mon départ en « retraite ». Le mot « curieux », qui a la même origine étymologique que curé, signifiait primitivement « celui qui prend soin de… ». Je m'intéresse à vous, et j'ai souci de vous, de votre santé, de la santé de vos proches, de la progression de votre démarche spirituelle même. Parfois, vous me donnez bien du souci !

Et surtout, vous, mes amis, n'oubliez jamais d'employer le mot « curé » dans son sens étymologique. Que les autres se moquent, je n'en ai cure !

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Vendredi 10 juillet 2015

Mireille,

Etes-vous sans mémoire, vous aussi ? Je rencontre tellement de gens qui se désolent de n'avoir plus de mémoire. Ainsi hier, une amie me déclarait : « Que de fois dans une journée, je commence une action, puis je m'arrête en me demandant ce que j'avais l'intention de faire ! Je n'ai plus de mémoire. J'oublie tout, je perds tout, et je passe mon temps à chercher. Heureusement mon mari a gardé toute sa mémoire. Il est comme mon pense-bête. Nous sommes tellement complémentaires! »

Je n'ai rien dit, mais en moi-même, quand elle a prononcé ces mots : « Nous sommes tellement complémentaires », j'ai pensé « solution de facilité. » Attention, danger ! « Nous sommes complémentaires », cela veut dire : je n'ai pas de mémoire, mais mon mari est ma mémoire ; je suis paresseux, mais ma femme est courageuse ; je suis douce est patiente : heureusement, car je tempère ce que mon mari peut avoir de dur et de violent ; Je suis dépensier, mais cela n'a pas d'importance, ma femme est tellement économe, etc.

J'ai toujours fortement contesté cette idée de complémentarité dans le couple. Elle est la porte ouverte à toutes les déviances, à tous les laisser-aller, à toutes les paresses. Qu'on se partage le travail, dans un couple, d'accord. Mais qu'on ne se laisse jamais aller à s'en remettre à l'autre pour tout ce qui nous demande personnellement un effort. Ou alors, on prête le flanc à la critique du capitaine Gadsby, des Hussards roses, un personnage du roman d'André Maurois, « Les silences du colonel Bramble », qui déclarait péremptoirement qu' « un homme marié n'est plus qu'une moitié d'homme. »

La preuve ? C'est que beaucoup d'entre eux - ou d'entre elles - avant de prendre une décision, annoncent : « Il va falloir que je demande l'avis de ma moitié ». Décidément, je remercie le ciel d'être encore célibataire. Il y a certes des inconvénients, mais aussi beaucoup d'avantages.

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Samedi 11 juillet 2015

Mireille,

C'était, récemment,  au cours d'une conversation à bâtons rompus entre quelques amis. On parlait des derniers accidents survenus dans la région, et notamment le cas d'un jeune qui conduisait avec 2gr3 d'alcool et qui a tué un gosse de 7 ans qui était devant chez lui, au bord de la route. Chacun y allait de son commentaire sur les dangers de l'alcool au volant, quand l'un de nous a posé cette question : « Qui d'entre nous n'a jamais causé d'accident, même sans avoir bu ? » Grand silence, puis une amie a pris la parole : « Pas besoin d'avoir bu pour causer des accidents. Vous le savez, je ne bois jamais une goutte d'alcool, et pourtant, ce soir là… ! C'était un soir d'automne, au crépuscule : un instant de distraction (je regardais pour voir s'il y avait de la lumière chez une amie), et voilà mon pare-brise qui vole en éclats. Je stoppe : je venais de percuter un jeune homme qui marchait au bord de la route. Il était étendu sur le capot, la tête en sang, sans connaissance. Les voisins accourent, l'un téléphone, l'autre propose d'aller chercher sa fille qui, disait-elle, « suit des cours de secourisme ». Tu parles ! Je faisais partie de l'équipe qui donnait ces cours de secourisme. Et j'étais là, malheureuse, paralysée par la peur. J'ai suivi les pompiers qui conduisaient le jeune homme à l'hôpital, avec ma voiture au pare-brise en miettes. Que les heures sont longues, quand on est aux urgences à attendre un diagnostic ! Le médecin est arrivé enfin, m'a rassuré à moitié, m'a parlé de traumatisme crânien et de délais avant de pouvoir se prononcer définitivement. Autant vous dire que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit-là. Le lendemain, après avoir téléphoné à l'hôpital où l'on m'a rassurée, je me suis dépêchée d'aller le voir, sachant qu'il avait rapidement repris connaissance. J'étais dans le couloir quand sa mère est venue au-devant de moi. Je m'attendais à des reproches. Elle m'a dit simplement : « Ma pauvre ! Comme vous avez dû être malheureuse depuis hier soir ! »

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Dimanche 12 juillet 2015

Mireille,

Commençons par relire l'évangile de Jésus pour ce dimanche, en Marc 6, 7-13. Dimanche dernier, nous lisions l'épisode du refus des gens de son propre village, qui n'ont pas voulu l'entendre, qui n'ont pas voulu le considérer comme le Messie. Aujourd'hui, Jésus envoie ses disciples à sa place pour des "travaux pratiques". Mais, avant de les envoyer, il dit aux Douze : «Je vais vous donner quelques conseils pour que ça marche le mieux possible». Et il leur donne trois conseils. Premièrement : "Rien dans les mains, rien dans les poches". Il faut être légers sur vous voulez être efficaces. Ne vous encombrez de rien. Deuxièmement : Si on vous accueille, très bien. Vous annoncerez la Bonne Nouvelle et vous resterez là. Troisièmement : Si on refuse de vous accueillir, allez ailleurs, ne vous en faites pas.

Cette parole du Christ a séduit, tout au long de l'histoire, un certain nombre de jeunes hommes et de femmes, qui ont suivi plus ou moins à la lettre les conseils du Maître. Je pense à certains de mes camarades de jeunesse qui sont partis comme missionnaires. Je pense à François d'Assise qui a pris à la lettre la parole de l'Evangile. Cependant, vous le devinez,  il est difficile d'appliquer à la lettre ce que disait Jésus, dans un autre contexte culturel que celui d'aujourd'hui. Au temps de Jésus, par exemple, l'accueil de l'étranger qui passait était une habitude universelle. Cela existe encore aujourd'hui en Orient. Mais on ne trouve plus cela dans les civilisations industrielles. Donc il ne s'agit pas d'appliquer à la lettre les paroles de Jésus, mais de comprendre ce qu'il nous dit, à nous, aujourd'hui, en ce début de XXIe siècle.

Il nous dit trois choses. La première, c'est qu'envoyés en mission, ce n'est pas la peine d'aller loin. C'est ici dans notre quartier, c'est là où vous travaillez, c'est là où vous êtes en vacances que doit se faire la Mission, c'est-à-dire le combat contre les forces du mal. Pas la peine de faire une longue énumération : il suffit d'ouvrir sa radio ou sa télé pour voir les forces du mal à l’œuvre aujourd'hui  Le chrétien est un combattant. S'il se «coule dans le moule», s'il vit comme tout le monde, l'Evangile ne passera jamais. Il n'y aura pas de bonne nouvelle. Jésus nous dit : «Je vous donne un pouvoir» sur les forces du mal.

Deuxième chose que Jésus nous dit : «Pour ce combat, il faut être léger», c'est-à-dire ne pas s'encombrer d'un tas de choses. On pourrait - et l'Eglise l'a fait - employer les moyens de la puissance. Rappelez-vous certaines périodes de l'histoire de l'Eglise, Aujourd'hui on pourrait employer les moyens de la publicité moderne. On a essayé cela. Mais je ne crois pas que c'est cela que le Christ désire. Il nous dit de ne pas nous encombrer. Notre témoignage, ça suffit. Vivre en hommes déjà libérés : c'est cela qui nous permettra de témoigner devant les autres. Il s'agit  de ne pas forcer les gens.

Jésus nous dit une troisième chose, importante : «Il y a des risques». Si vous êtes, vous, des hommes de l'Evangile, vous risquez, au minimum, de passer pour des êtres bizarres. Mais vous risquez davantage. Vous risquez de scandaliser, d'être mal vus. «N'ayez pas peur, nous dit Jésus : c'est tout-à-fait normal». Si vous vous «coulez dans le moule», on ne vous repérera pas, c'est sûr. On dira des chrétiens qu'ils sont comme tout le monde. Et ça ne changera jamais rien. Faire choc, au contraire. Etre différents. Dans nos manières de penser, dans nos paroles, dans nos comportements familiaux, dans nos manières d'être. C'est cela que Jésus nous dit aujourd'hui. N'ayez pas peur si cela choque.

            A nous de nous mettre au travail.

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Lundi 13 juillet 2015

Mireille,

Il nous étonnera toujours - plus précisément, il nous émerveillera toujours - notre pape François. Avant-hier, il était au Paraguay. C'est un peu comme chez lui - le Paraguay est voisin de l'Argentine - et c'est en voisin qu'il a rencontré familièrement Ana Maria et Mabel, deux des trois filles d'Esther Ballestrino, une femme pour laquelle il témoigne la plus grande admiration et le plus grand respect.

C'était en 1953 : François avait 17 ans. Son père a décidé de l'envoyer travailler. "Ce travail est l'une des meilleures choses que j'aie faites dans la vie", écrit François. Et il ajoute : "En particulier dans le laboratoire j'ai appris le bon et le mauvais de toutes les tâches humaines. Dans ce lieu j'ai eu un patron extraordinaire, Ester Ballestrino de Careaga, appelée Teresa, sympathisante du communisme, dont la fille et le gendre ont été arrêtés pendant la dernière dictature. Puis elle-même, avec les religieuses Alice Domon et Léonie Duquet, a été enlevée et assassinée. Je l'aimais. Je me souviens, quand je lui remettais une analyse elle disait : "Comme vous l'avez fait rapidement !" Et je lui répondais que d'après les dosages cela devait être plus ou moins comme cela. "Non, me reprenait-elle, il faut faire les choses bien." En définitive, elle m'enseignait le sérieux du travail.  Réellement, je dois beaucoup à cette grande dame."

Ana Maria et Mabel ont offert au pape une vieille photo de l'adolescent qu'il était alors, Jorge Maria avec certains de ses camarades dans le laboratoire où ils ont travaillé sous la direction d'Ester Ballestrino. "Je ne peux pas croire, ici, ici c'est votre mère et moi ! " s'est-il exclamé en voyant la photo. Ensuite, racontent Ana Maria et Mabel, il a nommé toutes les personnes présentes sur la photo.

Ana Maria avait été arrêtée avec son mari Carlos ; seule Ana Maria fut libérée, mais quatre mois plus tard, c'était sa mère Ester, (qui était l'une des fondatrices des "Mères de la Place de Mai"),  qui était enlevée et n'est jamais revenue. Elle a été inhumée clandestinement, et une partie de son corps a été identifiée en 2005 seulement.. Quant aux deux religieuses assassinées en même temps qu'elle et dont le pape François rapporte les noms, ce sont deux franc-comtoises : Léonie Duquet, de Longemaison, avait 61 ans, et Alice Domon, de Charquemont, avait 40 ans.

Hugues, l'un de mes anciens paroissiens-amis, proche parent d'Alice Domon, sera heureux d'apprendre que le pape François a évoqué sa mémoire lors de sa visite dans les pays pauvres d'Amérique du Sud.

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Mardi 14 juillet 2015

 

Mireille,

 

Nous étions invités chez des amis. En arrivant, je trouve la joyeuse bande en train de boire l'apéritif et, après avoir dit bonjour à tous, je demande à la maîtresse de maison : « Tiens ! Vous n'avez pas invité vos enfants ? » (Les enfants en question sont mariés et parents de quatre gosses). Elle me répond : « Impossible : Jacques est là, et il ne supporte pas les enfants dès qu'ils font du bruit ! » Insupportables ? Je connais les gosses en question : pas plus turbulents que bien d'autres.

« Il ne peut pas supporter… ! » Que de fois n'ai-je pas entendu pareille remarque. Tenez : récemment, à un feu rouge, j'ai vu un automobiliste sortir furieux de sa voiture pour insulter celui qui le suivait et avait eu le malheur de lui faire un appel de phares. Cela devient banal de rencontrer ainsi des gens qui ne peuvent plus rien supporter. Querelles entre voisins, conflits aux caisses des supermarchés, bagarres à l'école, adultes chassant les gamins ou les jeunes qui font du bruit… Et, en ce 14 juillet, pétards, fusées et autres "crapouillots, de jour comme de nuit. On n'en finirait pas d'énumérer les petits faits quotidiens qui dénotent des manques de patience de nos contemporains, aussi bien sur le plan des relations personnelles (et même familiales) que sur le plan international. Ainsi croît le monde du « chacun pour soi », de la violence, de l'intolérance (littéralement : ne rien supporter.)

Cela ne date pas d'aujourd'hui, puisque saint Paul, par deux fois dans ses lettres (aux chrétiens d'Ephèse et aux chrétiens de Colosses), écrit : « Supportez-vous les uns les autres ». Si entre chrétiens ce n'est pas tellement évident, à plus forte raison dans notre monde pluriel. Raison de plus, pour les chrétiens, de se manifester comme des gens capables de supporter les autres, en toutes circonstances. Mais cela, c'est facile à écrire ; pas toujours facile à vivre !

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Mercredi 15 juillet 2015

 

Mireille,

 

" Le septième jour, Dieu se reposa de tout son ouvrage." Eh bien, moi aussi, à partir de demain, je vais imiter mon illustre Créateur et me reposer de tout l'ouvrage que j'ai fait en vous écrivant le plus fidèlement possible, (avec seulement quelques interruptions nécessaires), tout au long de cette année.   Et de même que le randonneur marque une pause au cours de sa longue marche, pour regarder le chemin parcouru et estimer ce qu'il lui reste à faire, je vais marquer une pause de quelques semaines, avant de reprendre mes bonnes habitudes.

Oh, rassurez-vous : je vais continuer, pendant ces semaines d'été, à alimenter ce site pour ses pages hebdomadaires (notamment le commentaire de l'évangile du dimanche) et mensuelles.  Mais pour mes billets quotidiens, j'ai besoin de me reposer, de souffler un peu. Vous imaginez facilement combien il en coûte, à certains jours, de se retrouver devant un écran d'ordinateur, sans aucune inspiration. Aussi, certaines de ces lettres sont d'une effrayante banalité. Par contre, je suis heureux quand elles trouvent un écho chez l'un ou l'autre de mes lecteurs et qu'ils me l'écrivent.

      Regardant le chemin parcouru, je suis particulièrement heureux de constater, grâce aux statistiques, que la moyenne des lecteurs est actuellement de 700 par semaine.  Fidèles lecteurs, très nombreux correspondants, merci. Merci de votre fidélité et merci de vos encouragements. Je n'aurai pas l'outrecuidance de trouver, comme le Créateur, que " cela est très bon ", mais, en pleine modestie, je me surprends quelquefois à trouver que ce n'est pas si mal que çà ! Ce qui est dû notamment à la participation active d'une équipe : Catherine et ses "Etonnements", Gérard et ses billets "à contresens", Kristo et ses commentaires versifiés, Gilles, la profondeur spirituelle de ses homélies et de sa présentation mensuelle du Credo...  En ce qui concerne l'avenir ? Ce soir, nous allons nous retrouver en équipe, Catherine, Gérard et moi, pour faire le point, élaborer des projets. A la rentrée, je vous en ferai part.

     Mes " vacances " ? D'abord, quelques bouquins qui m'attendent. Ils s'empilent, sans que je trouve le temps de les lire (bon retraité, je n'ai même pas le temps de lire régulièrement le journal !). Et puis, avec le "grand âge" qui est le mien, il n'est plus question d'aller bien loin. Je resterai donc chez moi. Il y a tant de choses à faire, ne serait-ce qu'un peu de rangement. Je ne sais pas ce que c'est que l'ennui, tant les projets sont nombreux.  Ensuite, j'espère être en pleine forme, et je serai heureux de vous retrouver chaque matin et de papoter un peu. Ce sera pour le mardi 1er septembre. 

En attendant, je vous souhaite, à vous aussi, de belles vacances.

 

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