LETTRE A MIREILLE

(octobre 2015)

 

 Jeudi 1er octobre 2015

   Mireille,

 Thérèse, l'une de mes anciennes paroissiennes, est venue me voir. Elle avait besoin qu'on l'écoute et qu'on la conseille. Thérèse, d'origine rurale, s'est mariée avec un ouvrier dès qu'elle a eu terminé ses études et obtenu un diplôme de comptabilité. Elle n'a jamais exercé sa profession, car, sous la pression de son mari, elle s'est entièrement consacrée à l'éducation de ses quatre enfants. Elle est fière de leur réussite professionnelle : trois sont ingénieurs et la quatrième est technicienne supérieure. Tous sont informaticiens et ont des situations intéressantes. Tous, sauf Catherine, qui a été " racolée " il y a déjà plusieurs années par l'Église de scientologie, alors qu'elle venait de démarrer une carrière d'ingénieur dans une grande multinationale. De stages en stages (payants), elle en est venue à consacrer, comme bénévole, presque tout son temps à cette secte, ne travaillant que pour payer le loyer de son studio et les divers cycles de formation qu'elle doit obligatoirement suivre. C'est là qu'elle a rencontré son mari, brillant prof' de maths dans une classe de prépa, lui-même personnage important de cette Église. Car on ne recrute pas n'importe qui dans cette secte !

Quand Thérèse désire me rencontrer, je sais que les choses empirent. Cette fois, c'était parce qu'elle n'avait pas de nouvelles de sa fille depuis des mois, sauf quelques messages laconiques, le dernier, de Californie, où Catherine est partie pour suivre un stage de perfectionnement (payant, naturellement, mais indispensable, a-t-elle dit). Quelle détresse chez une maman, de sentir sa fille en danger, sans pouvoir la secourir. Elle sait que Catherine est fragile, psychologiquement, beaucoup trop influençable, et qu'elle manque d'esprit critique. Thérèse a tout essayé. Ses autres enfants également,

A sa demande, il y a quelques années, j'avais reçu le couple ici, à Valentigney, pendant de longues heures. J'avais été effaré par les élucubrations que me débitaient ces deux jeunes. Car ils cherchaient à me convaincre, avec une touchante simplicité. Et moi, je vous assure, je mettais beaucoup de bonne volonté à essayer de les comprendre. Mais les fariboles de Ron Hubbard, ex-auteur de romans de science-fiction, m'ont semblé particulièrement délirantes. Ce jour-là, je me suis dit qu'il ne suffisait pas d'être intelligent pour mener sa vie, mais que deux sous de jugeote étaient bien plus importants. Et surtout, beaucoup d'esprit critique, pour ne pas croire les racontars du premier venu.

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 Vendredi 2 octobre 2015

   Mireille,

Comme son nom l'indique (sans doute) Yves est breton. Ce vieil ami vient parfois me rendre visite. Sa conversation est toujours intéressante. Hier donc, il est venu, toujours aussi vif d'esprit, alors qu'il vient de fêter, m'a-t-il dit, ses 83 printemps. Et je ne sais comment, nous en sommes arrivés à nous raconter la formation religieuse que nous avons reçue dans notre enfance. Une formation assez semblable de la Bretagne à la Franche-Comté. J'ai été heureux de l'entendre me rappeler l'introduction à la prière du matin et à la prière du soir : "Mettons-nous en présence de Dieu et adorons-le". Il a simplement ajouté qu'aujourd'hui encore, c'est le commencement et la fin de toutes ses journées. Puis, continuant son évocation du "vieux temps" ("qui ne fut pas toujours un BON vieux temps", a-t-il ajouté) il m'a demandé si je connaissais la prière à notre ange gardien. Lui, il l'avait gardée, toute fraîche, en sa mémoire : "Bonsoir, mon bon ange, à vous et à Dieu je me recommande, etc." et il ne manquait jamais, m'a-t-il dit, de la dire avant de s'endormir.

C'est aujourd'hui la fête de nos anges gardiens ; et ce matin, en célébrant la messe, je me suis souvenu des propos d'Yves. Personnellement, j'ai aussi des relations régulières avec l'ange anonyme à qui Dieu a confié ma garde. Je le crois : il me conseille, il me protège. Et comme nous le rappelle Jésus dans l'évangile, lui et ses camarades (il y a au moins une douzaine de légions d'anges) "voient sans cesse la face de mon Père". Cette proximité ne peut que m'être favorable.

Je ne suis pas spécialiste en angélologie (c'est ainsi qu'on nomme la partie de la théologie consacrée aux anges). Il me suffit de me redire, bien souvent, ce passage du psaume 90 : "Dieu donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains, pour que ton pied ne heurte les pierres". Ce qui est bien réconfortant, pour moi qui, comme beaucoup de personnes parvenues au grand âge, suis parfois victime de chutes inopinées.

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Samedi 3 octobre2015

Mireille,

Samedi dernier, comme presque tous les samedis, il y avait de l'animation sous mes fenêtres : la procession des mariages qui se succèdent à la mairie voisine. Avertisseurs sonores, trompes, tambours marocains, pétarades des motards s'en donnent à cœur joie. Je regardais cette joyeuse animation, lorsque j'ai aperçu, dans un cortège de motards, une femme qui me faisait de grands signes amicaux. J'ai reconnu Josette, qui fut autrefois ma paroissienne. Il y a de cela bien longtemps. Perdue de vue, bien sûr. Mais cette rencontre fortuite, presque fugitive, a réveillé dans ma mémoire le souvenir d'un coup de téléphone, il y a bien longtemps.

C'était un dimanche matin. Le téléphone sonne à huit heures. C'était Jean-Claude, un homme d'une cinquantaine d'années, qui m'appelait : il avait besoin de se confier. Jean-Claude, je le connaissais depuis quarante ans. Il fut même mon premier paroissien à Grand Charmont : je le revois, alors qu'il avait dix ans, le premier dimanche où nous avons célébré la messe dans notre quartier tout neuf. Il n'y avait pas d'église : nous avons célébré la messe dans la baraque qui servait, la semaine, de cantine aux ouvriers du chantier. Jean-Claude était là. Je le revois, au premier rang.

Aujourd'hui, il a besoin de moi. Il me raconte que sa femme est partie pour le week-end avec des copains, le laissant seul. Lui, il vient d'être hospitalisé en ophtalmo, et le spécialiste qui l'a opéré ne lui a pas laissé beaucoup d'espoir : il risque de perdre un œil. Son garçon vit avec une copine, sa fille avec un copain. Ils ont quitté la maison. Jean-Claude est seul, affreusement seul, chez lui, ce dimanche matin. Et il souffre de cette solitude.

Je connais aussi sa femme. Elle est gentille, mais un peu « tête en l'air ». Elle n'accepte pas facilement son âge et veut jouer les jeunes femmes. Elle n'est pas satisfaite de sa condition de femme d'ouvrier. Elle rêve d'une autre vie, d'aventures peut-être. Et Jean-Claude est seul. Pas de famille proche, pas d'amis dans le voisinage, et pas de moyen de locomotion, ce dimanche matin. Solitude !

Je ne peux que l'écouter. Et il parle, pour dire son désarroi, ses craintes pour l'avenir, son malheur d'aujourd'hui. Que répondre ? Je pense à Job dans sa solitude, alors que tous les malheurs lui tombent sur la tête et que même sa femme se moque de lui ; alors que ses amis lui tiennent des discours tous plus moralisateurs les uns que les autres, lui, Job, au moins, n'est pas résigné et n'accepte pas son sort. Jean-Claude, lui, continue d'une voix triste, sans récriminer. Et pourtant, il y a de quoi ! Je connais toute son histoire, depuis tant d'années. J'ai envie de dire à Dieu, à sa place : « Mais pourquoi tout cela lui arrive-t-il, à lui ? » Il y a des gens, ainsi, dans la vie, qui ont plus que les autres leur lot de peines et de malheurs.

Jean-Claude continua ainsi longtemps à parler, sachant que je l'écoutais avec amitié. Que lui répondre, sinon lui manifester, par mon attention, toute l'affection que je lui porte ? A la fin, Jean-Claude m'a dit merci ! Et moi, je me sentais malheureux de son malheur, comme si, en l'écoutant, j'avais pris sur moi un peu du fardeau qu'il porte depuis si longtemps.

Et puis, quelques mois plus tard, j'ai appris la mort de Jean-Claude. Josette, elle, va à la noce, dans son cortège de motards.

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Dimanche 4 octobre 2015

Mireille,

Aujourd'hui 4 octobre : n'oubliez pas de fêter saint François d'Assise, pour qui j'ai une dévotion particulière. Ce qui me vient sans doute de notre professeur d'histoire, au Grand Séminaire, Robert Bourgeois, qui est mort en déportation en 1944 ; il parlait de François d'Assise avec une telle ferveur ! Quand il m'a été donné de construire une paroisse, en 1960, c'est tout naturellement que j'ai choisi comme saint patron François d'Assise. Je me souviens de l'étonnement, mêlé d'une certaine réticence, lorsque je fis cette proposition à l'archevêque. Rendez-vous compte, dans ce grand diocèse, il n'y avait alors pas une seule paroisse placée sous le patronage du petit pauvre d'Assise ! Affaire de mode ? Toujours est-il que saint François d'Assise devint le cher patron de notre jeune paroisse et que chaque année, nous lui faisons particulièrement fête le 4 octobre.

C'est d'ailleurs pourquoi je tiens à vous offrir, ce matin, un beau texte qu'un auteur contemporain met  dans la bouche de saint François, "petit frère de tout au monde" :

"O vous tous, gens de la terre, qui cheminez si douloureusement, ayez d'abord la charité.
Aimez-vous les uns les autres, consolez-vous les uns les autres, soutenez-vous les uns les autres.
Fût-on brûlé d'amour à en mourir, on n'aime pas encore assez. On n'aime jamais assez.
L'amour est tout, qui est Dieu même.
A Dieu, pour chacun d'entre vous, je demande la grâce de force, pour renoncer le mal
La grâce de sérénité dans l'oblation, la grâce de Joie dans l'épreuve.
Et que, par la vertu de la Croix acceptée, par la Parole et par le Sang de Jésus-Christ
La terre enfin soit délivrée du mal."

Avec, pour conclure, la Bénédiction que vous adresse Saint François :

Que le Seigneur te bénisse et te garde. Qu'il te montre son visage et qu'il ait pitié de toi.
Que le Seigneur tourne son regard vers toi et te donne la paix.

Frère François

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Lundi 5 octobre 2015

Mireille,

Vous qui êtes fine psychologue, vous connaissez certainement ce phénomène, décrit dans tous les bons manuels. Personnellement, je l'appelle le phénomène de la générosité envahissante, faute d'autre appellation. J'y pense ce matin, parce que je viens d'apprendre la mort d'un de mes bons amis, du temps où j'étais curé de campagne, dans les années 50. Il y avait, dans mon petit village, quelques familles vraiment chrétiennes, au milieu d'une population plus indifférente. Et parmi ces familles, un jeune couple, avec quatre enfants. Tous étaient non seulement assidus aux offices, mais d'un dévouement incroyable. Ils s'occupaient de l'église, sonnaient l'angélus matin, midi et soir, ouvraient et fermaient les portes, préparaient la kermesse ; elle tenait les comptes, lui s'occupait de l'entretien. Les gosses venaient servir la messe, non seulement en semaine et le dimanche, mais pour tous les mariages et les enterrements. Bref, la générosité totale, la bonne volonté idéale, « au service du prêtre », comme ils disaient. A tel point que, lorsque je suis arrivé dans cette paroisse, tous deux s'inquiétaient de me trouver une aide au prêtre, pour que je n'aie pas à faire la cuisine et le ménage.

Progressivement, je me suis aperçu du danger. A force de bonne volonté, ce couple avait fait le désert autour de lui. Ils étaient seuls à travailler au service de la paroisse. Au début, m'a-t-on dit, plusieurs familles travaillaient ensemble, chacune prenant sa part des responsabilités. Mais progressivement, la bonne volonté de mes amis est devenue tellement envahissante que chacun s'est reposé sur eux. Au bout de quelques années, ils étaient seuls à se dévouer. Ils le déploraient ouvertement, regrettant d'avoir tout à faire sans que personne ne les aide. Et les autres les critiquaient en les accusant de monopoliser tous les pouvoirs entre leurs mains. Je me souviens d'un jour où, excédé d'entendre des critiques, je me suis écrié : « Ne tirez pas sur le pianiste » !

Maurice, mon ami d'autrefois, est mort quelques années après sa femme Je ne sais pas si, aujourd'hui, il y a des couples pour assurer les mêmes services à sa suite. Cette expérience, que tous les psychologues connaissent bien, je l'ai vécue plusieurs fois au cours de mes années de ministère. Comment faire pour que chacun, dans une paroisse ou dans une quelconque association, prenne conscience du danger ?

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Mardi 6 octobre 2015

Mireille,

Il y a parfois des phrases de la Bible que j'ai du mal à accepter. Par exemple cette phrase du livre de la Sagesse : « Ils sont foncièrement insensés, tous ces hommes qui en sont venus à ignorer Dieu ; à partir de ce qu'ils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître Celui qui est. » (Saint Paul reprend d'ailleurs la même idée dans sa lettre aux Romains.) Suit une description de toutes les merveilles de la nature : quatre fois dans ce petit texte, le mot « beauté ». Donc, pour l'auteur, il suffit de contempler la beauté du monde pour connaître Dieu. Et même, ils sont inexcusables, « s'ils ont poussé la science à un degré tel qu'ils sont capables d'avoir une idée sur le cours éternel des choses » sans avoir pu découvrir Celui qui en est le Maître.

« Les cieux chantent la gloire de Dieu », dit le psaume. Et c'est vrai que devant les merveilles de la nature, devant un beau paysage, ou simplement devant une fleur, je me tourne vers Dieu pour le remercier et le louer. La beauté est un chemin qui peut me conduire à la prière et à la contemplation. François d'Assise était tellement imprégné de cet amour de la nature qu'il parlait à son frère le soleil et à ses sœurs, lune, étoiles, plantes… « La beauté sauvera le monde », dit un philosophe russe. Ce serait bien, s'il n'y avait à regarder que « ce monde immense et beau. » Oui, mais voilà ! Il y a l'envers du décor. Non seulement les cataclysmes et toutes les défaillances de la nature, mais dans cette création où, nous dit la Bible, « Dieu vit que cela était très bon », la souffrance, la misère, la famine, la maladie, les larmes, la mort. N'y aurait-il au monde qu'un seul enfant qui pleure de misère, de souffrance ou de faim que l'argument du livre de la Sagesse ne tiendrait plus.

Mystère du mal et de la souffrance, contre lequel je bute sans cesse. Contre lequel butent et ont buté tant d'hommes, des grands penseurs aux plus simples humains. Il nous faudra donc trouver d'autres chemins pour aller à Dieu. Me revient en mémoire une phrase de Camus : "Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l'entreprise, je voudrais n'être jamais infidèle ni à l'une ni aux autres."

 

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Mercredi 7 octobre 2015 

Mireille,

Que de bonnes rencontres, presque chaque jour de ma vie ! Hier, c'était Cécile, qui vit et travaille au Togo. Et avant-hier, c'étaient de vieux amis, que j'avais un peu perdu de vue. Il fait bon se retrouver et poursuivre une conversation, comme si on s'était vus la veille, alors que des années ont passé depuis nos échanges précédents. Ils ont une fille qui est religieuse : elle vient de prononcer ses vœux perpétuels. La maman me raconte la cérémonie et poursuit : « Figurez-vous qu'à la fin de la cérémonie, l'aumônier est venu vers moi et m'a dit : 'Je vous remercie de nous avoir donné votre fille'. Interloquée, je n'ai pas eu la présence d'esprit de lui répondre sur-le-champ. Mais ensuite, je me suis dit : il est nul, ce curé ! Comme si ma fille était ma propriété ! Elle ne l'a jamais été. Un enfant n'est la propriété de personne. C'est comme ces mamans qui pleurent lorsque leur gosse entre pour la première fois à la maternelle, comme si on leur arrachait une part d'elles-mêmes. » J'ai apprécié cette réflexion maternelle à sa juste valeur.

Effectivement ! Le mot « éduquer » vient du latin « educare », qui veut dire « faire sortir de… » Dès le jour de sa naissance commence l'éducation de l'enfant. Sorti du ventre maternel, il lui faudra apprendre progressivement à se débrouiller par lui-même, à sortir du cocon familial, à tenir debout seul, à devenir adulte. En cela consiste la responsabilité des parents. Mais, à votre avis, qui a le plus besoin d'être « éduqué » : l'enfant ? ou les parents ?

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Jeudi 8 octobre 2015

Mireille,

Je vous le disais hier : j'ai eu la visite de Cécile. Cécile est une ancienne paroissienne qui est maintenant membre de la communauté charismatique du Puits de Jacob. Avec l'un des fondateurs de cette communauté strasbourgeoise, elle est partie au Togo où ils ont créé un important centre de soins. Elle-même, qui est médecin, dirige le laboratoire d'analyses qui fonctionne sous sa responsabilité depuis plusieurs années. Pour son anniversaire (Cécile fête cette année ses cinquante ans), on lui offre un pèlerinage en Terre Sainte. Elle va partir dans quelques jours. Je lui ai souhaité de pouvoir vivre intensément, et comme un vrai pèlerinage, son premier contact avec le pays de Jésus. Mais je ne lui ai pas fait part de mes propres appréhensions. Car des réticences, j'en ai, hélas !

Je place côte à côte le journal d'hier matin et le passage d'Isaïe que je lisais ce même matin. Sur mon journal : " Le Secrétaire général de l'ONU se dit "profondément alarmé par le nombre croissant d'incidents meurtriers en Cisjordanie et à Jérusalem. "  Et le texte d'Isaïe : « Quand le Seigneur aura nettoyé les saletés des filles de Sion et lavé Jérusalem du sang qu'on y a répandu… ». Suit, dans Isaïe, une promesse : le Seigneur viendra alors  habiter cette ville et protéger ses habitants.

Quand ?

La première fois que j'ai contemplé Jérusalem, c'était un soir de printemps. Depuis le Mont des Oliviers, la vue est extraordinaire. On a envie de chanter : « Quelle joie quand on m'a dit : nous irons à la maison du Seigneur. Jérusalem, te voici dans tes murs, ville où tout ensemble ne fait qu'un ! » La séduction opère pleinement. Il faudrait pouvoir en rester là. Hélas ! Lors de mon deuxième pèlerinage au pays de Jésus, quelques années plus tard, les deux jours passés à Jérusalem ont été pénibles. A tel point que je me suis juré de ne jamais y retourner. Pourquoi ? Parce que la « ville de la paix » est la cité la plus divisée du monde, celle où l'on sent presque physiquement une atmosphère de mépris, de violence rentrée, de haine. Les circonstances historiques, politiques, ethniques, religieuses ont fait de la ville sainte le lieu où sont concentrées toutes les divisions de l'humanité, toujours prêtes à exploser. Car Israéliens et Palestiniens, chrétiens, juifs et musulmans se disputent chaque pouce de terrain. Notre guide, un arabe chrétien, résumait ainsi la situation : « Les juifs nous méprisent et les musulmans nous haïssent. Comment voulez-vous qu'on vive en paix ! » Divisions, non seulement entre juifs, musulmans et chrétiens, mais même entre chrétiens. Et c'est le plus douloureux. Allez à la basilique du Saint Sépulcre et vous comprendrez vite : l'immense édifice est partagé - divisé ! - entre catholiques latins, coptes, orthodoxes… et chacun défend âprement son petit bout de territoire !

J'aspire à voir se réaliser un jour la parole d'Isaïe : le grand nettoyage promis. Alors, et alors seulement, nous pourrons chanter : « Que la paix règne dans tes murs, la prospérité dans tes maisons. » Pour le moment, il n'y a pas de quoi pavoiser. Et ce n'est pas nous, qui nous disons chrétiens, qui pouvons donner des leçons, hélas !

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Vendredi 9 octobre 2015

Mireille

Vous connaissez sans doute Christian Bobin. Personnellement, je me souviens de l'émerveillement qui fut le mien lorsque je découvris "Le Très-bas", son premier livre qu'une paroissienne m'offrit une nuit de Noël, il y a bien longtemps.  Quand vous commencez à lire la première page, vous ne pouvez plus vous arrêter.

Bref. Je lisais récemment dans une revue une « Conversation avec Christian Bobin ». Je suis tombé en arrêt sur une réflexion que je vous livre : « Pour être bon, il faut découvrir que nous ne serons pas détruits si nous sommes sans défense… La bonté du Christ, la bonté que nous surprenons sur le visage des hommes et des femmes que, parfois, nous côtoyons, est comme une preuve, très indirecte, de l'existence de Dieu. Sur cette terre, nous n'aurons pas d'autres « preuves ». La bonté est surnaturelle car il y a quelque chose de surnaturel à exister humainement. La bonté n'est pas évidente pour l'homme. Elle ne peut que lui être donnée de façon surnaturelle. La seule évidence de l'humanité, c'est son irrésistible propension à se battre comme chiens et loups. »

La bonté n'est pas évidente. Oh, que non ! Nous vivons dans un monde dur, et nos parents nous appris, dès notre petite enfance, à ne pas nous laisser faire. « Défends-toi », nous disaient-ils. Notre irrésistible propension à nous battre ! Voir la tête que font les gens ! « La vie est un combat. » Oui, certes, mais un combat en nous-mêmes, contre nous-mêmes, pour apprendre la bienveillance (littéralement : vouloir le bien). J'ai rencontré parfois dans mon existence des hommes, des femmes, qui manifestaient ainsi sur leurs visages la bonté « surnaturelle » qu'ils vivaient en toute circonstance. Effectivement, elle n'était pas « naturelle », leur bonté, mais chaque fois, elle m'a indiqué des chemins qui m'ont invité à me dépasser moi-même et à croire en l'homme.

 

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Samedi 10 octobre 2015

Mireille

Un des nombreux avantages de la « retraite », c'est de pouvoir entreprendre et mener à bien un travail quelconque, pendant plusieurs heures, sans être dérangé. Quand j'avais la responsabilité d'une paroisse, il m'était toujours difficile de travailler quelques heures de suite, et donc de trouver la concentration nécessaire. Je commençais, et voilà que se succédaient coups de téléphone, visites, démarches à entreprendre, réunions indispensables. Impossible de prendre le recul nécessaire, à moins d'y sacrifier les rares soirées libres et, souvent, une partie de la nuit. Maintenant, c'est tout différent. Ainsi, hier, j'ai pu me consacrer quatre heures de suite, sans être dérangé, à  la préparation des deux rencontres bibliques que je dois animer la semaine prochaine. Le sujet : les deux lettres de saint Paul aux Corinthiens.  Recherche de documents, prise de notes et de références, canevas, lecture réfléchie du texte biblique : voilà un travail fait avec plaisir. J'y trouve même une certaine jouissance. A mon âge, le corps n'obéit plus aussi facilement qu'à vingt ans ; mais quand on sent que l'esprit demeure un outil qui fonctionne assez bien pour communiquer les fruits de la recherche, quel bonheur ! Ensuite, mais ensuite seulement, quand le travail est fait, je peux sortir, rencontrer les amis, échanger avec eux, « recharger les batteries ». Pourvu que ça dure !

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Dimanche 11 octobre 2015 

Mireille

"Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi."  Comme je comprends le jeune homme qui recule devant une telle exigence et s'en va, tout triste. "Mais alors, qui peut être sauvé ?" demandent les disciples. Est-ce que cela ne réclame pas, de notre part, un certain héroïsme ? Les théologiens s'en étaient tiré en expliquant qu'il y avait, dans l'Evangile, d'une part les " préceptes " (ce sont les commandements, la loi des chrétiens ordinaires) et d'autre part les " conseils " destinés à ceux qui embrassent la vie religieuse et font vœu de pauvreté. Une religion à deux vitesses. Mais ce n'est pas cela que dit Jésus. Il dit les conditions pour entrer dans le Royaume, et cela s'adresse à tous. A chacun de nous. L'appel du Christ nous concerne tous.

Vous avez peut-être vu un jour, au ciné ou à la télé, un beau film de Claude Autan-Lara intitulé " Le Franciscain de Bourges ". Il s'agit de faits réels, qui se sont déroulés pendant la dernière guerre mondiale. C'est l'histoire d'un frère franciscain, infirmier dans l'armée allemande et affecté à la prison de Bourges. Là, dans cette antichambre de l'enfer, il soigne les résistants torturés par la Gestapo, il console les jeunes condamnés à mort, il se fait messager clandestin de la résistance ; regardé avec méfiance par les prisonniers, surveillé étroitement par les nazis, il va devenir le frère de tous les humiliés, de tous les torturés, avec des moyens extrêmement pauvres, certes, mais avec un amour qui le rend extraordinairement inventif. En regardant un jour ce film, je pensais à la parole de Jésus : "Nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions." Et il précise : "Aux hommes, c'est impossible, mais pas à Dieu." Personnellement, je n'y arriverai peut-être pas. Mais il y a l'amour de Dieu. Je n'aimerai peut-être pas assez pour entrer dans le Royaume par mes propres moyens, mais Dieu m'aime assez pour m'y introduire. A Dieu, tout est possible.

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Lundi 12 octobre 2015

Mireille

Que de fois, dans ma vie, n'ai-je pas rêvé de voir un jour l'Église ordonner prêtres de braves pères (ou mères) de famille. Y aura-t-il quelqu'un qui en parlera, ces jours-ci, à Rome, dans le cadre du Synode sur la famille. Ce n'est pas le sujet, me direz-vous, et cependant ! L'un de mes amis m'écrivait récemment :  « L'Église a fait un pas en avant en ordonnant des diacres permanents, qui sont souvent des hommes mariés ; alors, pourquoi pas des prêtres ? »

Je voudrais m'expliquer là-dessus, parce que cela me parait important. Je ne pense pas, d'ailleurs, que l'Église, au dernier concile, a restauré le diaconat permanent pour remédier à la pénurie de prêtres. Les uns ne remplacent pas les autres. On pourrait avoir dix mille diacres, cela ne remplacerait pas un seul curé, parce que lui seul, le prêtre, peut célébrer l'Eucharistie. C'est comme çà ! C'est même, avec l'administration du sacrement de pénitence, la seule chose où le prêtre est irremplaçable. Pas besoin d'être prêtre pour toutes les tâches annexes dont le prêtre avait, jusqu'à une époque récente et bien souvent encore aujourd'hui, un quasi-monopole. Pas besoin d'être prêtre pour administrer les finances d'une paroisse ou d'un diocèse, ni pour animer la chorale, ni même pour être aumônier : je connais des femmes qui actuellement, sont aumôniers (ou aumônières ?) de lycée, d'hôpital, de prison, et qui remplissent parfaitement leur mission, souvent mieux qu'un prêtre. Et je connais tant de braves « laïcs » qui animent les mouvements d'Action Catholique, le scoutisme, les mouvements de jeunes ou d'adultes, sans parler de la catéchèse. Avec quelle générosité ! Si bien qu'on a actuellement bon nombre de « permanents », indemnisés ou bénévoles, pour des tâches qui, il n'y a pas si longtemps, étaient l'apanage du prêtre. Pour tout cela, contrairement aux idées reçues, le prêtre n'est pas irremplaçable. Par contre, personne ne peut dire la messe à sa place. Et ne croyez pas que c'est parce qu'il y a moins de prêtres que s'est opéré cette mutation importante. Toute une conception de l'Église a été changée avec Vatican II. On est passé de l'Église pyramidale, hiérarchique, gouvernée par le pape et les évêques unis au pape, à une Église peuple de Dieu, dans laquelle existent des « ministères » - j'aime mieux dire : des « services » - spécifiques et nécessaires à son bon fonctionnement.

Et les diacres, dans tout cela, me direz-vous ? Eh bien, j'en parlerai un de ces jours, car ce serait trop long de vous expliquer cela aujourd'hui. Bonne journée.

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Mardi 13 octobre 2015

Mireille

Parlons donc des diacres, si vous le voulez bien. Et selon mes bonnes vieilles manies, commençons par faire de l'étymologie. Le mot diacre est un mot grec qui signifie serviteur. De même, le mot ministre est un mot latin qui signifie également serviteur. Le diaconat permanent institué par le concile Vatican II est un « ministère ordonné ». Il y a donc comme un pléonasme, car tout ministère est un service. Mais passons. Les fonctions du diacre sont de deux ordres : liturgique et service des frères. Service liturgique : les diacres ont non seulement leur place dans la liturgie de l'eucharistie (place minime il est vrai !) mais ils sont ordonnés à célébrer baptêmes et mariages. Quant au service des frères, il est aussi varié que possible : de l'accueil des étrangers, des malades et des exclus à d'autres tâches plus spécifiques, en fonction de leurs compétences et de leur place dans la société.

Tout cela est bel et bon, me direz-vous ! Certes. Mais, si les fonctions liturgiques nécessitent une ordination, est-il nécessaire d'avoir reçu une ordination diaconale pour ces services des frères ? J'ai beaucoup d'admiration pour des diacres que je connais et avec qui j'ai travaillé. La plupart d'entre eux avant d'être diacres avaient la même place, les mêmes disponibilités, un même génie (le mot n'est pas trop fort) employé à mettre leurs compétences au service des exclus et à lancer sur les chantiers qu'ils ouvraient tous ceux qu'ils sollicitaient. Dans ce domaine, je ne vois pas ce que l'ordination diaconale a pu changer.

Autre exemple : j'ai parmi mes amis un prof' de fac' que les responsables de son diocèse ont un jour invité à entreprendre une formation en vue du diaconat. Comme il était hésitant, il est venu m'en parler et m'a raconté qu'au bout de quelques mois il avait demandé au responsable : « Mais pourquoi tenez-vous à ce que je devienne diacre ? » On lui a répondu : « Pour qu'il y ait une présence d'Église dans l'Université » ! Alors là, je ne marche plus (lui non plus, d'ailleurs, n'a pas marché ! ) Car, jusqu'à preuve du contraire, l'Église, ce ne sont pas les « ministres ordonnés », mais tout le peuple de Dieu. Vous comme moi, vous êtes l'Église. Et tous, personnellement et collectivement, nous avons à être « présence d'Église » dans notre monde. Etonnez-vous, après cela, que les gens soient démobilisés, si on fait de la sélection, au lieu de rappeler, à temps et à contre temps, que nous sommes l'Église, et que, collectivement, nous avons à assurer un ministère : le service des frères. Ce que je dis là est grave : prenez-en bien conscience. C'est à chacun et à chacune d'entre nous, et pas seulement aux diacres, qu'au dernier jour le Seigneur demandera : « J'ai eu faim, froid, j'étais malade ou en prison… Qu'avez-vous fait pour moi ? »

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Mercredi 14 octobre 2015

Mireille,

J'ai eu grand plaisir à recevoir, hier matin, une réponse à mes réflexions sur la nécessité du diaconat dans l'Eglise d'aujourd'hui. Une réponse bien personnelle et remarquablement pertinente, à mes yeux. Aussi, je me permets de vous la transmettre, pour éclairer le débat. En remerciant vivement l'aimable correspondante belge qui me l'a adressée.
 

"Je ne sais pas si je vais faire passer clairement ce que j’ai en tête mais voici ma pensée (tout à fait personnelle) : Il est vrai que, comme les diacres, nous sommes tous appelés à être au service de nos frères et même au service liturgique avancé : des laïcs célèbrent déjà des funérailles...

De même, sans être diplômés, les pères et mères de famille comme les gens seuls sont, à l’occasion ou quotidiennement, cuisiniers, personnes d’entretien, chauffeurs, infirmiers, éducateurs, enseignants, guides, maçons, jardiniers, peintres, secrétaires... (j’en passe des flopées) ! Mais il y en a qui ont la fonction officielle de cuisinier, jardinier, enseignant etc... Moyen d’être rémunéré pour gagner sa vie mais aussi signe d’un service nécessaire à la société. Combien de fois d’ailleurs le mot “service” n’est-il pas attribué pour les métiers de la vie courante : “station service, service à domicile, service incendie, service social, services communaux, service clientèle etc.” ? 

Ainsi le diacre, pour moi, est le signe officiel d’une “fonction chrétienne” que tous nous devrions avoir aussi. Voilà, pour moi, ce que l’ordination diaconale apporte : le “serviteur” qui existait déjà devient témoin officiel pour le monde d’aujourd’hui et en reçoit la force.

Ils ne sont pourtant pas encore vraiment reconnus, ni par les prêtres, ni par les laïcs. Ils n’ont pas vraiment le poids qu’ils pourraient avoir et donc le signe de ce qu’ils sont et de ce à quoi ils nous appellent ne se communique pas vraiment dans la société d’aujourd’hui. C’est dommage.

Mais moi, j’y crois et j’apprécie beaucoup les diacres qui évoluent autour de moi.
CQFD

 

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Jeudi 15 octobre 2015

 

Mireille

Je me souviens de ce matin d'hiver où je me suis précipité à la banque pour acheter des euros. Il y aura bientôt, si je m'en souviens bien, une quinzaine d'années de cela. J'étais revenu, tout heureux de contempler ces jolies pièces toutes neuves, capables désormais de remplacer francs, deutschemarks, lires, drachmes ou pesetas. Symboles de l'Europe en marche.

Pourquoi me suis-je ainsi empressé d'aller changer cent francs contre un sachet de pièces ? D'abord, je l'avoue, par curiosité. Je suis un incorrigible curieux. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! Mais dans ma démarche, il y avait autre chose que de la curiosité. Comme une volonté de montrer combien je crois à cette Europe née de la volonté de quelques-uns, il y a près de 70 ans, et qui est toujours en construction, trop lentement à mon gré. Que des hommes, des chrétiens et des humanistes, aient eu la volonté, à la sortie de la plus meurtrière des guerres, de tout faire pour dépasser nos nationalismes étroits, voilà qui mérite plus qu'une attention polie. Et Dieu sait si, au cours de ces soixante-dix années, beaucoup ont mis - et mettent de plus en plus - sur la route, quantité d'embûches, de traquenards, de freins puissants ! Que des chrétiens se permettent aujourd'hui de voter pour des partis politiques antieuropéens, voilà qui me désole !

 Malgré tout cela « la caravane passe ». Oh, bien sûr, ce n'est pas parfait. Chacun tire la couverture à soi, certains y ont vu un moyen de s'enrichir ; d'autres n'ont vu que l'aspect économique de l'affaire. « La mystique se dégrade toujours en politique », disait Péguy.  Notre bon vieux franc a disparu un jour d'hiver,  après six siècles de bons et loyaux services. Disparaître ? La réalité certes, mais pas l'appellation. La preuve, c'est qu'on réclame encore souvent « des sous », alors que le « sou », qui datait de 1283, avait cédé la place au franc depuis bien longtemps. Qui d'entre nous, à part les vieux de ma génération, sait encore que cent sous valaient cinq francs ?

Mais revenons à nos moutons. Je ne sais pas si l'initiative monétaire de l'Europe restera comme une date historique, marquant une avancée considérable dans l'histoire de l'Europe. Et pourtant ! Elle est comme une matérialisation bienvenue de phrases que je me répète souvent avec bonheur lorsque je dis la Préface pour la messe de la Réconciliation : « Ton Esprit travaille au cœur des hommes : et les ennemis enfin se parlent, les adversaires se tendent la main, des peuples qui s'opposaient acceptent de faire ensemble une partie du chemin.»  Je prie pour que l'exemple de l'Europe s'amplifie, devienne contagieux et se communique au monde entier.

 

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Vendredi 16 octobre 2015 

Mireille,

Lorsque j'étais encore en activité, j'animais dans ma paroisse les réunions d'un groupe de jeunes de plus de 18 ans. Ils avaient fréquenté des groupes pendant leurs années d'adolescence et, depuis qu'ils étaient en fac' en prépa' ou en apprentissage, ils éprouvaient le besoin de se retrouver, tous les deux mois, pour passer entre copains et copines une soirée amicale : on mangeait ensemble, on échangeait des informations, et on prenait le temps de discuter d'un sujet choisi à l'avance. Ce soir-là, la discussion était venue sur le bonheur. Très vite, je me suis aperçu qu'on ne parlait pas de la même chose, eux et moi. Nous en étions venus à distinguer le bonheur et la joie. Pour moi, la joie, c'était quelque chose de plus profond et de plus durable que le bonheur. On parle couramment de « petits bonheurs » et de « grande joie ». Pour eux, au contraire, le bonheur était quelque chose de durable, d'étalé dans le temps, alors que la joie était essentiellement passagère. Nous n'avons pas pu accorder nos violons. Comme quoi il faut faire attention à ce qu'on dit quand on a la tâche redoutable de parler en public.

Joie passagère ou joie durable ? Faudrait s'entendre. Je reste persuadé que la joie dont parlent bien souvent les Ecritures est une disposition d'esprit qui n'est pas altérée par les circonstances de la vie, par les aléas de l'existence. L'apôtre Paul était en prison quand il écrivait à ses amis de Philippe, en Macédoine : « Soyez dans la joie dans le Seigneur en tout temps. Je le répète, soyez dans la joie… Ne soyez inquiets de rien… La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence gardera vos cœurs et vos pensées. » Les destinataires de cette lettre étaient eux aussi victimes des premières persécutions. Quand on ne les maltraitait pas, ils étaient au moins victimes des railleries, du mépris ou de la haine de leurs concitoyens. N'en est-il pas de même de nos jours ? Je pense à tous les chrétiens, un peu partout dans le monde, victimes de la haine violente des pouvoirs en place ou des groupes sectaires. Asia Bibi dans sa cellule d'une prison pakistanaise, toutes les paroisses d'Irak ou de Syrie, menacées de disparition par l'Etat islamique... et tant d'autres !

C'est pourquoi je persiste et signe : Jésus, que ma joie demeure.

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Samedi 17 octobre 2015 

Mireille, 

Etes-vous intéressée par votre généalogie ? Je crois qu'un jour ou l'autre, chacun de nous éprouve le besoin de savoir d'où il vient, quelles sont ses origines, ses racines. Beaucoup ne passent jamais à l'acte : leur désir reste à l'état de vœu pieux. D'autres se mettent courageusement à faire leur généalogie ; et si certains s'arrêtent en route, faute de moyens ou d'informations, je connais des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, qui sont heureux de remonter ainsi les siècles et de découvrir les noms de leurs lointains ancêtres. Personnellement, j'ai entrepris il y a longtemps ma généalogie familiale. Elle est d'ailleurs toujours en chantier.  Mais je me dis souvent que la vraie recherche ne devrait pas s'arrêter à une collection de noms, mais devrait nous permettre de re-situer chacun des ancêtres dans son environnement de village, de famille, dans l'histoire de sa région ou de son pays. Essayer de le faire revivre. A moins que…

Un jour, j'ai rencontré un paroissien qui m'expliquait que lui aussi avait entrepris une recherche généalogique et que celle-ci avait tourné court, très rapidement. Sachant le lieu et la date de la naissance de son grand père, il s'était rendu dans son village, avait rendu visite au curé, cherché, cherché, sans trouver dans les registres de baptême mention de son grand père. Il s'est ensuite rendu à la mairie, poursuivant cette recherche. C'est là qu'il s'est aperçu que son grand père était bien né dans ce village, et à la date qu'il connaissait, mais qu'il ne s'appelait pas du nom que lui-même et sa descendance portent encore aujourd'hui : l'arrière grand mère avait eu ce petit avec le fils du gros paysan chez qui elle était placée comme bonne, et il n'était pas question de le reconnaître comme fils légitime. C'est seulement quelques années plus tard qu'un brave homme a épousé l'arrière grand'mère et a donné son nom à cet enfant.

 Nom d'emprunt ? Chaque année, à la messe, on lit - souvent en plusieurs circonstances -  la généalogie de Jésus (Matthieu 1, 1-17), depuis Abraham jusqu'à Joseph qui, lui aussi, a donné un nom à l'enfant de Marie. Dans cette généalogie, on fait seulement mention de quatre femmes : Thamar, qui a eu des jumeaux en couchant avec son beau-père, Rahab, la prostituée de Jéricho, Bethsabée, enlevée par David à son mari, et Ruth, une étrangère, une immigrée, qui devint l'épouse de Booz. Et puis, bien sûr, une cinquième, Marie. 

Ainsi sont constituées toutes nos familles humaines. La richesse et la pauvreté, le péché et la grâce, des chutes et des relèvements ; et les bienheureuses fautes d'où naîtra, un jour, des siècles plus tard, un Sauveur.

 

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Dimanche 18 octobre 2015 

Mireille,

On dit qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Alors que Jésus annonce son destin : son arrestation, son procès, sa mort ignominieuse sur la croix, voilà que ses proches, ceux qui le suivent depuis les premiers jours, poursuivent leur rêve éveillé. Un rêve de pouvoir, de grandeur et de puissance.  La folie des grandeurs. A quelques jours de la passion, ils pensent tous honneurs, pouvoir, révolution et bonnes places. Quel malentendu ! Jésus va essayer de les détromper. « Êtes-vous capables de faire le « plongeon » que je vais faire ? » Il s’agit du plongeon dans la mort.

Et à partir de cet incident de parcours, il va tirer une leçon générale concernant le pouvoir. Il oppose le pouvoir dominateur et oppresseur des autorités et le pouvoir qui s’accomplit comme un service, cette dernière forme de pouvoir étant celle que doivent vivre ses disciples. C’est une évidence : de tous temps, la course aux honneurs, la recherche du pouvoir par tous les moyens ont été des moteurs extraordinaires de l’activité humaine. Vouloir dominer, physiquement, intellectuellement, politiquement, financièrement, etc., c’est plus ou moins instinctif chez tout être humain. On cherche à se hisser le plus haut possible sur les degrés de l’échelle humaine. A nous les premières places, même s’il faut, pour cela, écraser les autres. Jésus, lui, inverse radicalement l’échelle des valeurs. Le premier sera le dernier de tous et le serviteur de tous. Il peut, lui, se permettre de nous donner cette consigne : c’est ce qu’il a fait toute sa vie. « Lui qui était de condition divine, écrit saint Paul, il s’est abaissé, prenant la condition de serviteur. » Ouvrez n’importe quelle page des évangiles et vous le verrez se placer au ras de la misère humaine, au service de tous les humiliés de son temps

Il a le droit de nous demander d’être, nous aussi, serviteurs de nos frères, si nous voulons le suivre. Il s’agit d’une part, de renverser la vapeur et, concrètement, humblement, de nous mettre au service des autres. Il s’agit également – et cela est peut-être plus difficile encore – de ne pas nous leurrer nous-mêmes. Car, sous prétexte de « servir », on peut rechercher des manières plus insidieuses encore de dominer l’autre et d’en faire notre propre esclave. Soyons lucides. Dans notre vie familiale comme dans notre vie professionnelle, il faut faire attention à rendre la qualité de notre service des autres aussi humble et désintéressée que possible. Quant à« siéger dans la gloire à la droite et à la gauche » du Maître, sachons que ces places sont déjà prises : les deux malfaiteurs qui seront crucifiés aux côtés de Jésus seront là pour « juger le monde » avec lui et condamner la domination, les violences, les injustices cruelles qui sont faites chaque jour à tous les pauvres de la terre.

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Lundi 19 octobre 2015 

Mireille, 

Rachel est venue me voir, mercredi dernier. Elle avait besoin de parler. Au cours de notre longue conversation, je lui ai demandé comment allait son travail. Rachel est institutrice, dans un petit village. Trois classes, vingt-six gosses par classe, trois institutrices. Rachel a des enfants de CP et CE1. Naïvement, je pensais que c'était facile et agréable. Et bien souvent, j'ai critiqué en mon for intérieur "ces enseignants qui ne sont jamais contents et se plaignent tout le temps."  Par manière de boutade, que de fois j'ai déclaré que, dans une deuxième vie, je voudrais être instituteur de CP, pour apprendre à lire aux enfants, et parce qu'à cet âge-là, ils sont encore malléables. Et voilà que Rachel m'a désillusionné. Sans se plaindre, sans gémir, elle m'a raconté que si, cette année, c'est relativement facile, l'an passé il n'en allait pas de même. Il suffit d'un gosse pour détruire l'atmosphère d'une classe et gâcher le travail d'une année. C'était le cas : un enfant caractériel, qui prenait de subites crises, où il aurait tout cassé, tout détruit. Où il s'en prenait aux autres, ou à lui-même, pour les blesser ou même se blesser, avec une pointe de compas par exemple. Il fallait rapidement fermer la porte à clé, essayer de ceinturer l'enfant, garder son sang-froid, veiller à ce que les autres enfants ne s'affolent pas. Quelle vie ! Et Rachel d'ajouter : « Tous les jours, aller en classe en se demandant ce qui va arriver, c'est angoissant. Ce peut être culpabilisant, si on est une débutante. D'autant plus que les gens vous disent que c'est vous qui n'avez pas assez d'autorité, ou encore que si c'était un homme à votre place, ça ne se passerait pas comme cela » Dieu merci, cette année, le gosse en question n'est plus là : Rachel va en classe avec davantage de plaisir. Elle aime son métier. Elle aime les gosses, tous. Même les plus difficiles. Elle revoit celui qui lui a donné tant de mal l'an dernier. Il est calmé maintenant et lui dit parfois : « Vous vous rappelez, maîtresse, l'an dernier... ! »

Elle a ajouté : « Le pire, c'est qu'on ne peut en parler à personne. Les éducateurs spécialisés, les infirmières, et combien d'autres, ont des réunions de groupe pour faire des évaluations, des mises en commun régulières. Nous, on n'a rien de semblable. On se sent terriblement seule ! »

Quand elle est partie, je me suis dit que je ferais bien de m'informer, avant de juger trop vite. « J'ai parlé inconsidérément de choses que je ne connaissais pas », disait le pauvre Job !

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Mardi 20 octobre 2015 

Mireille, 

 Je crois vous avoir déjà dit combien je me méfie du mot "Communauté" et de la réalité qu'il exprime. Si je vous en parle de nouveau ce matin, c'est que je viens de retrouver dans le tas de bouquins qui encombrent mon bureau (et les pièces adjacentes), un livre intitulé « La tentation communautaire ». Je ne l'ai pas ouvert : le titre, seul,  m'a renvoyé à mon expérience de curé de paroisse.

 Je m'en explique. On emploie dans l'Église, à tort et à travers, le mot « communauté ». Ne serait-ce que pour parler de la « communauté paroissiale ». Mais si on regarde d'un peu près ce que recouvre l'expression, on peut légitimement se demander s'il n'y a pas quelque chose de dangereux dans cette expression. Elle peut, en effet, vouloir dire un « être ensemble » qui nous différencie des autres : il y a notre communauté, et les communautés voisines (sous-entendu : la nôtre est la meilleure). Elle peut facilement devenir un ghetto, un petit groupe fermé ; ou un véritable panier de crabes où jouent toutes les rivalités, toutes les divisions. Elle peut aussi être un groupe élitiste où l'on n'entre pas facilement, tant il fait bon être « entre soi ». Elle peut également être le lieu de la « rivalité mimétique », pour employer l'expression de René Girard : entendez par là le groupe travaillé par l'envie, la jalousie ; on est jaloux de la « communauté » voisine, on ira jusqu'à la dénigrer ou simplement l'envier, parfois en la copiant. Rivalités malsaines, qui n'ont plus rien de chrétien.

Une fois de plus, ayons recours à l'étymologie. Communauté, dérivé de « commun », se rattache au nom latin « munia », au pluriel , qui signifie les charges. Commune, dit mon dictionnaire étymologique, signifie proprement l'ensemble de ceux qui ont part aux charges. Cela change tout. Il s'agit de prendre part, ensemble, aux mêmes charges, aux mêmes fonctions, à la même mission. Ce qui donne au mot un caractère dynamique. Plus question de rivalité ni de jalousies, plus question de particularismes désuets. Mais bien plutôt de « porter les fardeaux les uns des autres », comme l'écrit saint Paul aux Galates.

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Mercredi 21 octobre 2015 

Mireille, 

Avant-hier, je vous rapportais la conversation que j'avais eue avec Rachel, une jeune institutrice. Dans la journée, j'ai reçu trois e-mails de sympathiques correspondants, eux aussi membres du corps enseignant, pour me dire le plaisir qu'ils avaient eu à lire ces quelques lignes. L'un d'eux ajoutait : « Rachel a de la chance. Elle n'a eu dans sa classe qu'un enfant difficile, et cela pendant une année. Moi, cela fait neuftous  ans que je suis prof dans un collège ; pas un collège difficile, car j'habite et je travaille dans un petit bourg au milieu d'une région rurale. Et pourtant, j'ai vu se dégrader, d'année en année, le climat de ce collège, si bien que je passe souvent plus de temps à faire la discipline qu'à enseigner. J'ai des quatrièmes et des troisièmes. Eh bien, ce n'est pas un garçon qui sème la pagaïe, ce sont souvent plusieurs adolescents, qui forment une petite bande, et qui s'acharnent à détériorer l'ambiance des classes. On en sort épuisé ». Et un autre correspondant ajoutait : « Bousculades, bagarres, racket : ils entrent en classe sans dire bonjour, ne disent pas au revoir. Ils ne tiennent pas en place, parlent entre eux quand ils en ont envie, et ne font que ce qui leur plaît. On se sent démunis, seuls à être un peu exigeants. Comment voulez-vous vous faire respecter, alors que partout ailleurs, il n'y a plus de barrières ! »

On comprend facilement que tant d'enseignants craquent. Bien sûr, instinctivement, on commence en se disant : « C'est la faute à… » Mais au juste, la faute à qui ? Difficile à dire. Société trop permissive, démission parentale, familles monoparentales, conditions économiques ? Je serais bien embarrassé pour porter un jugement. Et d'ailleurs, peut-on porter un jugement ? Moi aussi, dans les dernières années où je faisais le catéchisme, je déplorais, non seulement le manque d'attention, mais même le manque d'intérêt des gosses. Pourtant j'avais eu, pendant toute ma vie, un slogan-directeur, que j'avais lu sous la plume d'un éducateur spécialisé en 1946 : « S’abstenir de les punir t'obligera à les intéresser ». Et voilà que, prenant du recul, je me souviens d'une conversation que j'ai eue au début des années 60 avec un groupe d'enseignants du primaire. Ils m'expliquaient qu'en 1940, on pouvait encore tenir l'attention d'une classe plus d'une demi-heure sur le même sujet. En 1950, on en était à vingt minutes au maximum, et en 1960, le grand maximum était d'un quart d'heure. Plus grave que le manque d'attention, il y a le manque d'intérêt. Peut-être aussi le manque de courage ? Il faudra bien pourtant qu'un jour, nos enfants affrontent la réalité. Que se passera-t-il, si on a balayé devant leur route toutes les difficultés de l'existence ?

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Jeudi 22 octobre 2015 

Mireille, 

Il y a quelques jours, j'étais invité chez de vieux amis. Ils me parlaient d'un article de revue qui les avait intéressés. « Je l'ai gardé pour vous, me dit la maîtresse de maison, et je vais vous le chercher ». Elle part, revient au bout de quelques minutes, s'adresse à son mari : « Je ne retrouve plus ce numéro de la revue. Qu'est-ce que tu en as fait ? » Naturellement, il n'y avait pas touché. «  Elle range tout, me dit-il, mais elle ne retrouve plus rien. Et c'est toujours de ma faute ! » 

Nous avons cette manie d'accuser l'autre quand un désagrément quelconque nous arrive. « C'est la faute à… » Une des expressions les plus employées, sans doute, par nos contemporains. Quand je vivais avec des confrères et que je cherchais quelque chose, instinctivement, je pensais que c'était l'autre qui l'avait pris, ou rangé, ou simplement déplacé. Maintenant que je suis seul, il m'arrive encore de me demander, lorsque j'ai perdu quelque chose, qui peut être responsable  « Je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau », chantait Gavroche. 

Mais dans tous les domaines, il en est ainsi. On cherche toujours des responsables. C'est la faute à Poutine, c'est la faute aux USA.... L'opposition accuse les partis au gouvernement, et ceux-ci répondent que c'est la faute à ceux qui ont gouverné avant eux. C'est toujours l'autre qui est responsable. Croyez-vous qu'un jour, sur notre planète, il y aura un homme suffisamment responsable pour dire, après avoir commis une erreur : « C'est ma faute, c'est ma propre faute » ?

 

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Vendredi 23 octobre 2015 

Mireille, 

Qu'il est difficile de se lever, lorsque les jours sont si courts qu'en ouvrant un œil, il fait encore nuit. On sent le corps engourdi qui réclame encore sa part de repos, alors que l'esprit s'éveille lentement. Conflit. Progressivement, l'esprit qui émerge à un jour nouveau m'incite à la curiosité qui renaît : ce jour nouveau qui m'est offert, que m'apportera-t-il de neuf ? Et le corps répond : on a le temps, rien ne presse. Il a raison, bien sûr, pour moi qui suis retraité. Les premiers temps de ma retraite, je traînais au lit, en me disant chaque jour que je ne faisais que récupérer les années de petit séminaire où on nous a obligés à nous lever chaque matin à 5h30. Depuis, ça m'a passé. Mais il reste que je souhaiterais vivre plus pleinement au rythme des saisons. Le psaume ne dit-il pas : « Vanum est vobis ante lucem surgere » ( il est inutile de se lever avant le soleil ). Notre système de congés, très longs en été et très courts en hiver, est une erreur. C'est l'hiver que le corps a besoin d'hiverner, et donc de se reposer. Pauvres petits enfants qui s'en vont actuellement à l'école alors qu'il fait encore presque nuit ! Heureusement, après-demain, nous allons passer à l'heure d'hiver. Une heure de plus à dormir. Je m'en réjouis.

La règle de saint Benoît était intelligente (il est vrai qu'elle avait été rédigée dans une civilisation rurale) : ses moines se levaient très tôt l'été, mais plus tard l'hiver. C'était logique, me semble-t-il ! Le corps et l'esprit y trouvaient leur compte.

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Samedi 24 octobre 2015 

Mireille, 

Hier après-midi, j'ai eu la visite de Malou. Elle a quitté la région depuis plusieurs années ; mais, à l'approche de la Toussaint, elle est venue passer quelques jours chez des amis, et ainsi être proche de la tombe de son mari. Malou est veuve de Jean-Claude depuis sept ans. Elle et son mari étaient mes amis depuis de très nombreuses années, et lorsque Jean-Claude est mort, emporté en quelques mois par un méchant cancer, alors qu'il n'était en retraite que depuis moins de deux ans, j'ai eu beaucoup de peine. Malou, elle, ne s'en est pas consolée. Chaque fois que nous nous rencontrons, elle ne fait que parler de son mari, d'évoquer les bons moments vécus ensemble, de rappeler aussi les heures difficiles, bref, ce qui constitue le lot commun de presque tous les couples.

Hier, malgré les années écoulées, ce fut plus fort que jamais. Je crois que les circonstances y sont pour quelque chose, que les « fêtes » ravivent la douleur de l'absence. C'est bien naturel. Hier, c'était comme si Jean-Claude avait été tout proche et, en même temps, si lointain, si totalement absent ! Moi, personnellement, je ne savais plus que dire : et au fond, à quoi servent les paroles vaines ? Malou a eu cette réflexion en forme de conclusion : «  Vous ne savez pas ce que c'est, de ne plus avoir près de vous quelqu'un qui puisse vous dire chaque jour 'Je t'aime' » 

Lorsque j'étais membre d'une équipe de préparation au mariage, je me souviens que le couple chargé de présenter la psychologie comparée de l'homme et de la femme insistait sur le fait que la femme a besoin d'entendre celui qui l'aime lui dire souvent ces mots : « Je t'aime », alors que l'homme n'a pas besoin d'entendre ces mots prononcés à son oreille. Aujourd'hui, j'en suis moins sûr. Heureux celles et ceux qui peuvent entendre, chaque jour, un « je t'aime » prononcé à leur oreille.

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Dimanche 25 octobre 2015 

Mireille, 

Bartimée, le mendiant aveugle de Jéricho, demandait à la foule qui passait devant lui qui donc pouvait être l'homme capable de mobiliser une telle affluence.  Une foule excitée. Pensez donc : on montait vers Jérusalem à la suite de Jésus, et tous imaginaient une entrée triomphale dans la ville sainte, tous envisageaient une rapide prise de pouvoir. « Vous allez voir ce que vous allez voir », pensaient-ils tous. On était en marche pour une révolution.

 Une foule en marche... et un mendiant aveugle assis au bord de la route. Un marginalisé, un marginal. Il n'a qu'à se taire. Une révolution, cela ne le concerne pas. Le fils de Timée, c'est plus qu'un marginal, c'est un pécheur, l'objet du mépris de tous les bien-pensants. Car s'il est aveugle, c'est qu'il a commis des péchés. Ainsi s'exprime la mentalité commune de l'époque.  Eux, ils marchent, ils avancent, et surtout, que le marginal ne les ennuie pas de ses cris. Car l'aveugle n'arrête pas de crier, depuis qu'il a appris que c'était Jésus de Nazareth qui passait. Le cri du fils de Timée ? « Fils de David ».  Mais pourquoi donc veulent-ils le faire taire, ceux qui, le lendemain, se joindront à la foule de Jérusalem pour acclamer Jésus « Fils de David » ? « Fils de David », n'est-ce pas l'expression d'une espérance revendicatrice : voilà qu'on a découvert un descendant de David, le roi prestigieux dont le souvenir est demeuré bien vivant depuis un millénaire, celui qui avait établi un royaume fort et prospère. Qu'il se taise, le mendiant ! On a des choses plus importantes à entreprendre. On va vers une victoire, on accompagne le « Fils de David ».

Et voilà que Jésus, lui, s'arrête. Et du coup, tout le monde s'arrête. Pour Jésus, il n'y a rien de plus important que le fils de Timée. Pour lui, il n'est pas un mendiant aveugle, un proscrit, un pécheur ; il est l'un de ces pauvres dont parle Jérémie : « il y a parmi eux l'aveugle et le boiteux... », tous ceux dont Dieu est le père. Le Fils de David s'arrête devant le fils de Timée, ce frère en humanité. Alors que ceux qui accompagnent Jésus veulent faire taire l'aveugle, Jésus s’arrête.  Ce mot est important.  Alors que Jésus est constamment en marche pour annoncer la bonne nouvelle, et surtout alors qu’il monte résolument vers Jérusalem, la seule chose qui puisse l’arrêter dans sa marche est le spectacle de la misère humaine et un appel à la miséricorde.  Jésus fait appeler cet aveugle qui crie vers lui, et voilà ce pauvre mendiant aveugle qui ne désirait rien d’autre que de « voir », qui, dès qu’il aura retrouvé la vue, se mettra à suivre Jésus sur le chemin qui le mène à Jérusalem et à la Croix, alors même que Jésus lui a dit de s’en aller :  « Va, ta foi t’a sauvé » Car il ne suffit pas de voir ; il faut encore « suivre » Jésus sur le chemin. Sans la foi, nous ne pouvons pas marcher, nous demeurerons comme l'aveugle, assis au bord de la route. Une foi qui ne nous met pas en route est une foi morte. Tout se joue sur la confiance. « Confiance, lève-toi : il t'appelle. » Toutes nos relations reposent sur la foi : vie conjugale, éducation des enfants, amitiés, collaboration au travail. Dès qu’on n'a plus confiance les uns dans les autres, les relations s’effondrent. Le cri de Bar Timée est le cri de la confiance. Il faudrait que ce cri soit plus fort que toutes les voix – extérieures et intérieures – qui proclament que l’homme du troisième millénaire n’a pas besoin de la « pitié » d’un Dieu, qu’il marche debout, la tête haute, et n’a à s’abaisser devant personne. Jésus lui, entend l’humble supplication de Bar Timée ; à nous d'en faire autant, et de ne jamais passer sans nous arrêter lorsque nous entendons le cri de tout malheureux. Après avoir appelé Jésus « Fils de David », voilà que Bar Timée l'appelle « Rabbouni » Un mot hébreu qui veut dire « Mon Maître ». Un mot qu'on retrouve une autre fois, dans la bouche de Marie de Magdala, lorsqu'elle retrouve Jésus au matin de la résurrection. Rabbouni, le mot de la foi la plus personnelle, la plus intime, la plus chargée d'amour. Puissions-nous faire de ce mot l'expression de notre propre foi.

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Lundi 26 octobre 2015 

Mireille, 

J'ai retrouvé dans mes archives une interview de Suzy Delair. Suzy Delair, vous connaissez ? Les jeunes générations ont dû oublier ce nom. Pensez donc : elle est plus âgée que moi. Toujours vivante ? Je l'espère et je le souhaite. Tout le monde connaît, entre autres,  « C'est si bon ! », la chanson qu'elle a créée dans les années 40. Elle était donc interviewée, ce jour-là, à la radio, et j'écoutais avec plaisir cette vieille dame s'exprimer avec une rare jeunesse de cœur et d'esprit. Elle parlait naturellement de sa carrière, des chances et des malchances qu'elle avait connues, et surtout de son travail. Car tout, pour elle, est affaire de travail. De travail bien fait. Et de travail fait avec amour. Elle se disait elle-même proche de l'artisan qui soigne son travail. Et elle a ajouté : « Faire ce qu'on a à faire le mieux possible, c'est l'essentiel. Faire la vaisselle avec joie, c'est pas drôle tous les jours, mais faut le faire et le faire bien ! »

Sans être nostalgique du « bon vieux temps », je regrette l'époque où les artistes, chanteurs ou comédiens, apprenaient à parler clairement, à suivre des cours de diction, à ouvrir la bouche. On comprend tous les mots prononcés par une chanteuse ou un artiste des années 40, enregistrés avec des moyens rudimentaires. Par contre, je ne comprends pas la moitié des mots que prononce la vedette d'un film d'aujourd'hui, enregistrée avec des techniques ultra-perfectionnés.

Même si on est lancé par le show-biz, on ne s'improvise pas chanteur ou acteur. Cela s'apprend, comme tout dans la vie. Rien ne s'improvise. Il y faut du travail, et du travail bien fait, avec amour. Comme la vaisselle.

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Mardi 27 octobre 2015

Mireille, 

Tout au long de la semaine dernière, j'ai lu et relu le psaume 90 (91 dans la Bible hébraïque) qui est le psaume de la confiance en Dieu. Autrefois il était lu dans les églises le premier dimanche de Carême. Je le connais par cœur, depuis le temps ! Mais je ne sais pourquoi, cette année, il m'a frappé davantage. Pensez donc : voici comment il débute :

« Toi qui habites là où se cache le Très-Haut

« Toi qui passes la nuit à l'ombre du Puissant

« Dis au Seigneur : « Tu es mon abri, mon rempart,

« Mon Dieu, sur qui je peux compter. »

Ensuite, plein d'images, il décrit toutes les embûches dont Dieu me protège. Mais c'est surtout la conclusion qui a retenu mon attention :
        « S'il m'appelle
(dit Dieu) je lui répondrai.
        « J'allongerai ses jours autant qu'il le désire. »

Eh bien, voilà une chose qui m'intéresse : voir mes jours s'allonger autant que je le désire. Car moi qui suis vieux, je désire vivre encore longtemps. Dieu merci (oui : Dieu, merci) je n'en suis pas à dire comme le pauvre Job : « Ma vie est une corvée ». Certes, les handicaps du grand âge, je connais ! On essaie de "faire-avec...".  Mais l'esprit fonctionne bien ; et je continue de l'entretenir, notamment à votre service.  Quant à l'âme, je la soigne. Et je demande à Dieu, « sur qui je peux compter », que cela puisse continuer ainsi encore de longs jours. Disant cela, je pense à saint Martin qui, au moment de mourir à l'âge de 81 ans, faisait cette prière : « Seigneur, si je peux encore être utile à ton peuple, je ne refuse pas de travailler. »  

Comme je le comprends ! La vie terrestre est si belle !

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Mercredi 28 octobre 2015 

Mireille, 

Je crois qu'il faut avoir une bonne dose d'humour pour bien vivre sa vie quotidienne, avec tous ses aléas. Mais, d'abord, il faut s'entendre sur le sens du mot « humour », car tout le monde l'emploie dans des sens différents, tout le monde met n'importe quoi sous cette appellation. Ainsi, le « Robert », que je consultais ce matin, donne une définition trop vague à mon gré quand il écrit: « Forme d'esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites. »

Personnellement, j'ai pour habitude de présenter en opposition humour et ironie, en déclarant que, dans l'ironie, on se moque des autres, alors que dans l'humour, on se moque de soi-même. C'est du moins ainsi que je pratique l'humour. Quant à l'ironie, je m'efforce de ne jamais la pratiquer, tant elle peut être cruelle et blessante. Elle peut tuer. Par contre, j'ai pris l'habitude de me traiter personnellement avec humour. C'est salutaire. Quand j'ai de gros ennuis, l'humour me permet de relativiser, et quand j'aurais tendance à me gonfler d'orgueil, la pratique constante de l'humour permet de tout dégonfler rapidement, de ne pas « attraper la grosse tête. ». Ne pas dramatiser, sourire de ses propres travers, se moquer de soi quand on a tendance à se prendre pour le nombril du monde, s'accepter avec ses propres déficiences, je vous assure que c'est appréciable. On reste les pieds sur terre, on accepte mieux la critique, on ne remâche pas les contrariétés. On vit. Et, mieux encore, on vit heureux.

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Jeudi 29 octobre 2015 

Mireille, 

Il y a, dans l'église Saint Sulpice à Paris une peinture de Delacroix qui est sur le mur de la chapelle des Saints-Anges de cette église. Elle est intitulée La Lutte de Jacob avec l'Ange.  Je n'aime pas beaucoup cette peinture : le visage de l'ange me paraît totalement inexpressif. Si c'était comparable - mais Rembrandt, c'est tout de même une autre pointure - je vous dirais que la même scène, peinte par Rembrandt, est autrement vivante et suggestive.

Vous connaissez l'épisode, qui se trouve au livre de la Genèse, chapitre 32. Jacob, après avoir trompé son père, son frère, son beau-père, après s'être fait rouler par ce dernier, décide de rentrer au pays, quitte à affronter son frère Esaü. Mais voilà qu'au gué du Yabboq (un affluent du Jourdain), alors qu'il est resté seul, un mystérieux personnage (les bibles traduisent par « un homme » ou « quelqu'un ») l'agresse. Ils vont se battre toute la nuit, sans qu'aucun d'eux ne puisse l'emporter sur l'autre. Au petit matin, ce « quelqu'un » dit à Jacob : « Lâche-moi. » A Jacob qui le lui demande, il refuse de dire son nom, mais dit à son adversaire : « Désormais, tu t'appelleras Israël », un mot qui signifie « fort contre Dieu. » C'est clair, n'est-ce pas !

Nombreux sont ceux qui, au cours des siècles, ont médité sur ce mystérieux passage de la Bible, depuis le prophète Osée jusqu'à certains de nos contemporains qui en font une lecture parfaitement ésotérique. C'est Osée qui parle d'un « ange », alors qu'il n'en est absolument pas question dans le texte. Le peintre Delacroix avait sa propre interprétation, et tous les critiques se sont demandé ce que signifie ce « combat avec l'ange. » Personnellement, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures. Ce passage me dit une chose importante pour ma vie : je pense que Dieu n'aime pas « ceux qui s'écrasent », ceux qui se résignent, ceux qui disent toujours « Amen ». Il préfère les « têtes de bois » à tous les « béni-oui-oui. »

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Vendredi 30 octobre 2015 

Mireille, 

Non, je ne veux pas me laisser dichotomiser. Même si je ne sais pas si le verbe existe, par contre, le nom correspond à une réalité. Mon dictionnaire parle de la dichotomie comme d'une « division binaire entre deux éléments qu'on sépare nettement et qu'on oppose. » En cette période électorale qui commence - mais y a-t-il des périodes non-électorales ? - mon pays est dichotomisé. Du moins dans l'esprit de tous ceux qui sont concernés, de près ou de loin, par la chose politique. Les sondages d'opinion m'apprennent qu'ils sont loin d'être la moitié du pays, que l'immense majorité de mes concitoyens ne s'y intéresse pas ; il n'empêche que je ne peux pas lire un journal, regarder la télé ou écouter la radio, sans que je ne sois agressé par les commentaires, les gloses de toutes sortes, sans que je ne sois, plus ou moins insidieusement, pressé de choisir mon camp. Gauche, droite ou extrême-droite, quel hémisphère va bien pouvoir me récupérer ? Blanc ou noir, bleu ou rouge, entre le yin et le yang, comment me situer ? Or, je suis sommé de me situer. Pour ou contre ? De toute façon, je serai toujours le bon et le mauvais de l'un ou de l'autre. Quand j'étais curé de paroisse, les gens de gauche me prenaient pour un homme de droite, et les gens de droite me situaient à gauche. J'avais envie de leur répondre, aux uns et aux autres, avec la parole du Christ : « Que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche » (ou l'inverse). Mais je suis ainsi fait qu'en face d'une opinion trop tranchée, ou trop sommaire, je réponds immédiatement par un « oui, mais. » Pour moi, rien n'est jamais totalement noir, ou totalement blanc.

« L'action est manichéenne », écrivait Jean-Marie Domenach, qui fut jadis directeur de la revue Esprit. Mais moi, je n'ai absolument pas envie de choisir un camp. Le bien et le mal, le juste et l'injuste, le vrai et le faux, le bon et le mauvais cohabitent en moi comme en chacun de nous. Sans vouloir faire de l'angélisme, je rêve d'un pays où tout ne serait pas systématiquement dénigré par les adversaires de ceux qui œuvrent pour la chose publique, qu'ils soient de droite ou de gauche. Mais être adhérent ou sympathisant d'un parti sans être partisan, est-ce possible ?

Personnellement, je ne tiens pas à devenir hémiplégique. Je ne me laisserai pas « dichotomiser. »

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Samedi 31 octobre 2015

Mireille,

Que je voudrais être plus clairvoyant ! Sans cesse, je me surprends en flagrant délit d'aveuglement. Quel rude combat ne faut-il pas mener sans cesse pour ne pas tomber dans les idées toutes faites, pour ne pas juger sur les apparences, pour ne pas céder aux pulsions irraisonnées. L'amour est aveugle, dit-on. Certes, il peut rendre aveugle. Mais il n'y a pas que l'amour qui rende aveugle. Toute idéologie, par exemple, me pousse à m'aveugler et à passer la réalité au prisme de mes propres idées ou des idées des autres. Et alors, tout est déformé. Les médias eux-mêmes, dont la noble mission est d'éclairer les gens, peuvent, au contraire, m'aveugler, si je n'y prends garde. Séduction des brillants esprits qui font miroiter leurs pauvres pensées sous le clinquant de phrases bien tournées ! Comment garder la tête froide, le cœur et l'esprit lucides, sous l'avalanche des informations, des prises de positions, des commentaires orientés.

« On ne voit bien qu'avec le cœur. » Encore faut-il avoir du cœur pour regarder les personnes et les respecter, évaluer l'importance des événements et ne pas tomber dans le pessimisme. Encore faut-il avoir du cœur pour ne pas condamner à tort et à travers. Devenir clairvoyant, c'est purifier son regard. Avoir une bonne vue, cela permet de savoir où on va et ne pas se tromper de chemin à chaque carrefour. C'est regarder avec lucidité. C'est aussi « voir plus loin que le bout de son nez. » Dieu merci, le grand âge ne perturbe pas le regard intérieur. Il ne rend ni presbyte ni myope. A tout âge, on peut apprendre à regarder les hommes et le monde avec beaucoup d'amour.

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