LETTRE A MIREILLE

Novembre 2015

 

 

Dimanche 1er novembre 2015

 

Mireille,

Je ne sais plus quel est l'auteur qui, un jour, a écrit cette phrase qui m'avait frappé : « Les saints sont des hommes et des femmes qui n'ont plus peur. » A première vue, je me suis dit que c'était logique : ceux qui sont arrivés dans le bonheur éternel n'ont plus de raisons d'avoir peur. Mais à la réflexion, cette parole s'applique d'abord à ceux et celles qui sont encore vivants sur cette terre, dans notre monde. Pour marcher sur les chemins de la sainteté, il faut vaincre la peur.

Nous vivons une époque où les peurs en tous genres envahissent notre humanité. Peur de l'avenir, proche ou lointain, et donc peur de la mort ; peur de tout ce qui menace notre présent le plus immédiat, peur de ce que nous mangeons, de ce que nous buvons, de l'air que nous respirons... peur de tout. D'où application stricte et quasi-universelle du « principe de précaution. » J'ai vu, personnellement, grandir ces peurs particulièrement depuis une quarantaine d'années. D'où les peurs exprimées lorsqu'on envisage n'importe quel aspect de l'avenir. De notre avenir personnel comme de l'avenir de nos sociétés. Or il n'en était pas de même lorsque j'étais jeune : on envisageait l'avenir avec confiance. Était-ce simple naïveté ? Utopie ?

Si je reprends à mon compte l'expression que je viens de vous citer - « Les saints sont des hommes et des femmes qui n'ont plus peur », c'est parce que je crois profondément que l'attitude fondamentale des saints, c'est la confiance. Une confiance inébranlable en un Dieu qui nous aime pleinement et qui nous invite au bonheur. Confiance : autre manière de dire la Foi. Croire, c'est tout simplement déplacer sa confiance. Confiance en Dieu plutôt que confiance en soi. Question essentielle qu'il faut donc nous poser : en qui, en quoi ai-je mis ma confiance ? Regardant mon passé, je me souviens de tous ces beaux visages de croyants à la sainteté paisible et sereine. Visages lumineux rencontrés tout eu long de ces années. Dans la paroisse dont je fus longtemps responsable, nous avions l'habitude de les énumérer en souriant, ces visages connus ; certains encore en vie, d'autres ayant déjà fait le passage. On les appelait « nos saints »

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Lundi 2 novembre 2015

 

Mireille,

 

Mercredi dernier, je vous expliquais que "j'ai pour habitude de présenter en opposition humour et ironie, en déclarant que, dans l'ironie, on se moque des autres, alors que dans l'humour, on se moque de soi-même " et que "c'est du moins ainsi que je pratique l'humour." Le jour même, Carine m'adressait un petit message pour me dire que ma réflexion lui avait fait penser à un très beau texte de Joseph Folliet, dont elle me communiquait une copie. Ce fut pour moi un rappel, comme une réminiscence : un retour à mes années de jeunesse. Mais connaissez-vous Joseph Folliet ?

Il fut l'un des maîtres à penser de notre jeunesse, ce lyonnais, fils de canut, qui se destinait à devenir comme son père tisserand de la soie. Reçu premier à l'école de tissage, sa vie bascula lorsqu'il rencontra un autre lyonnais, Marius Gonin, qui lui fit découvrir d'autres horizons : l'action sociale, l'apostolat et la politique. Militant à la Jeune République de Marc Sangnier, il est l'un des précurseurs des démocrates-chrétiens. Il y noua de fortes amitiés et y fit ses premiers pas de journaliste. Un voyage à Assise, et le voilà fan de saint François. En 1927, il lance les Compagnons de Saint François, un mouvement de jeunesse œuvrant pour la paix et l'amitié entre les peuples, toujours dans la ligne de Marc Sangnier. Tout à la fois journaliste, animateur et chansonnier, il se met au service des mouvements d'Action Catholique à leur naissance dans les années 30 : la JOC, la JAC, la JEC. Cet homme jovial, à la carrure imposante, toujours la pipe à la bouche, a profondément influence nos générations de jeunes chrétiens. Connaissez-vous son livre, La Spiritualité de Route", dans lequel il livre son expérience de la route et du plein air ? Ce fut à l'époque un grand succès de librairie. Je vous le redis : Joseph Folliet nous a profondément marqués, par son témoignage d'homme chrétien, engagé dans toutes les causes où il y avait à défendre l'Homme.

Et puis, il y eut la guerre. Fait prisonnier en 40, libéré en 42, il rejoint la Résistance, participe à la diffusion de Témoignage Chrétien... A la Libération, il fonde l'hebdomadaire La Vie catholique, coopère à la la naissance de "Pax Christi". Il est nommé expert auprès du Concile Vatican II. Et c'est enfin en 1968, à 65 ans, qu'il peut réaliser son souhait de devenir prêtre, membre de l'Institut du Prado, jusqu'à sa mort en 1972.

Et alors, ce texte que Carine m'envoya mercredi dernier ? Il commence par ces mots : " Bienheureux ceux qui savent rire d'eux-mêmes : ils n'ont pas fini de s'amuser." La suite ? Je vous invite à la lire sur notre site à la page intitulée La fleur des saints. A lire et à méditer sans modération (***)

 

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Mardi 3 novembre 2015

 

Mireille,

 

C'est Gérard qui m'a confié un bel article de journal de Lucetta Scaraffia, une italienne, historienne, professeur d'Université et journaliste, fervente féministe. Elle faisait partie des rares laïcs, et des femmes, encore plus rares, invitées à participer au récent synode sur la famille convoqué par le pape François. Gérard me faisait remarquer que l'article en question méritait une large diffusion. C'est pourquoi je me fais un devoir de vous en transcrire quelques passages significatifs. Ce qui me permettra, entre parenthèses, de prendre un peu de repos.
 

" Combien de fois me suis-je répété, au cours de ces trois semaines de synode, pour réfréner l’impatience rebelle qui m’assaillait : au bout du compte, ils m’ont invitée – et ils m’ont même laissée parler, moi, une « féministe historique », pas franchement diplomate ni patiente – ils l’ont sûrement remarqué. Pour une femme comme moi, qui a vécu Mai 68 et le féminisme, qui a enseigné dans une université d’Etat et participé à des comités et à des groupes de travail en tous genres, cette expérience-là fut vraiment inédite. Parce que, même s’il m’est arrivé, quand j’étais jeune et que les femmes étaient encore rares dans certains milieux culturels et académiques, de me retrouver la seule au milieu d’un groupe d’hommes, ces hommes-là au moins s’y connaissaient un peu : ils étaient mariés ou avaient des filles.

Ce qui m’a le plus frappée chez ces cardinaux, ces évêques et ces prêtres, était leur parfaite ignorance de la gent féminine, leur peu de savoir-faire à l’égard de ces femmes tenues pour inférieures, comme les sœurs, qui généralement leur servaient de domestiques. Pas tous évidemment – j’avais noué, avant même le synode, des liens d’amitié avec certains d’entre eux –, mais pour l’immense majorité, l’embarras éprouvé en présence d’une femme comme moi était palpable, surtout au début. En tout cas, aucun signe de cette galanterie habituelle que l’on rencontre encore, notamment chez les hommes d’un certain âge – dont ils font partie. Avec la plus grande désinvolture, ils me barraient la route dans les escaliers et me passaient allègrement devant au buffet durant les pauses-café. Jusqu’à ce qu’un serveur, ayant pitié de moi, me demande ce que je voulais boire Puis, quand nous avons commencé à mieux nous connaître, en particulier durant les sessions de travail en petits groupes, les autres ecclésiastiques m’ont peu à peu témoigné de la sympathie. A leur manière, bien sûr : j’étais considérée comme une mascotte, toujours traitée avec paternalisme, même s’il leur arrivait d’avoir mon âge, voire d’être plus jeunes que moi. Depuis mon arrivée, tout semblait avoir été conçu pour que je me sente comme une étrangère : malgré mes badges d’accréditation, j’étais soumise à des contrôles inflexibles. On tenta même de réquisitionner ma tablette et mon téléphone portable. A chaque fois, on me prenait pour une autre : pour une journaliste dans le meilleur des cas ou pour une femme de ménage. Puis ils ont appris à me connaître, et à me traiter avec respect et amabilité. Quand, après trois ou quatre jours, les gardes suisses en uniforme chargés de surveiller l’entrée se sont mis au garde-à-vous devant moi, j’étais au septième ciel ! Ma présence, pourtant, n’était que tolérée : je ne « pointais » pas avant chaque séance de travail comme les pères synodaux, je n’avais pas le droit d’intervenir, sinon à la fin, comme on le concédait aux auditeurs, et il ne m’était pas non plus permis de voter . Même dans les séances en petits groupes. Non seulement je n’avais pas le droit de voter, mais il m’était interdit de proposer des modifications au texte soumis au débat. En théorie, je n’aurais même pas dû parler. Mais de temps à autre, on daignait me demander mon avis ; il m’a fallu du courage, mais j’ai commencé à  lever la main et à me  faire entendre. A la dernière réunion, j’ai même réussi à suggérer des modifications !

Bref, tout contribuait à ce que je me sente inexistante. Chacune de mes interventions tombait à plat. Un jour, par exemple, j’ai voulu rappeler qu’au dix- neuvième chapitre de l’Evangile selon saint Matthieu, Jésus parlait de « répudiation » et non pas de « divorce » et que, dans le  contexte historique qui était le sien, cela signifiait « répudiation de la femme par le mari ». Aussi l’indissolubilité que défendait Jésus n’est-elle pas un dogme abstrait, mais une protection accordée aux plus faibles de la famille : les femmes. Mais ils ont continué à expliquer que Jésus était contre le divorce. J’aurais tout aussi bien pu ne rien dire ; je parlais dans le vide.

(à suivre)

 

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Mercredi 4 novembre 2015

 

Mireille,

 

( Suite du témoignage de Lucetta Scaraffia )
 

J’ai bien essayé de partager mes impressions avec les quelques autres femmes présentes au synode, mais elles me regardaient toujours avec étonnement : pour elles, ce traitement était tout à fait normal. La plupart n’étaient là qu’en tant que membre d’un couple – au moment des interventions de clôture, j’ai entendu d’improbables récits de mariages narrés de concert avec le mari. La seule à échapper à ce climat de démission était une jeune sœur combative qui avait découvert, au cours d’un échange avec le pape, que les quatre lettres que son association lui avait envoyées – pour réclamer plus d’espace pour les religieuses – n’étaient jamais parvenues au pontife. Je compris que les sœurs, étant nombreuses, bien plus nombreuses que les religieux, faisaient peur : si elles entrent, me disait-on, nous serons écrasés. Il valait donc mieux faire comme si elles n’existaient pas.

Sous mes yeux curieux et ébahis, l’Église mondiale a pris corps et identité. C’est certain, il y a des camps distincts, entre ceux qui veulent changer les choses et ceux qui veulent simplement défendre ce qui est. Et l’opposition est très nette. Entre les deux, une sorte de marais, où l’on s’aligne, où l’on dit des choses vagues et où l’on attend de voir comment va évoluer le débat. Le camp des conservateurs assure aux pauvres fidèles que suivre les normes n’est pas un fardeau inhumain parce que Dieu nous  aide par sa grâce. Ils ont un langage coloré pour parler des joies du mariage chrétien, du  « chant nuptial », de « l’Église domestique » , de « l’Évangile de la famille »– en somme, d’une famille parfaite qui n’existe pas, mais dont les couples invités devaient témoigner en racontant leur histoire . Peut-être qu’ils y croient. En tout cas, je ne voudrais pas être à leur place. Il y a plus de nuances dans le camp des progressistes. Les plus audacieux vont jusqu’à parler de femmes et de violence conjugale. On les distingue facilement parce qu’ils invoquent sans cesse la miséricorde. Naturellement, les familles parfaites n’ont pas besoin de miséricorde.  Miséricorde» a été le mot-clé du synode : dans les groupes de travail, les uns luttent pour le supprimer des textes, les autres le défendent avec vigueur et cherchent au contraire à le multiplier. Au fond, ce n’est pas très compliqué. Je m’étais imaginé une situation théologiquement plus complexe, plus difficile à déchiffrer de l’extérieur.

Mais peu à peu j’ai compris qu’un changement profond était à l’œuvre : accepter que le mariage soit une vocation, à l’image de la vie religieuse, est un grand pas en avant. Cela signifie que l’Église reconnaît le sens profond de l’Incarnation, qui a donné valeur spirituelle à ce qui vient du corps, et donc aussi à la sexualité considérée comme un moyen spirituel, que ce soit dans la chasteté ou dans la vie conjugale. L’insistance sur la vraie intention de la foi, sur la préparation au sacrement est également très importante : c’en est fini de l’adhésion de façade, sans un choix en conscience. Le grand précepte de Jésus, selon lequel seule compte l’intention du cœur, entre progressivement dans la vie pratique. Et cela veut  dire que nous avançons de façon significative dans la compréhension de sa parole. Dans les milliers de polémiques sur la doctrine ou sur la normativité, rien de tel ne semble  exister , mais à y  regarder de plus près, le changement est perceptible, et il est sans aucun doute positif.

(Demain, la conclusion)

 

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Jeudi 5 novembre 2015

 

Mireille,

 

(Fin du témoignage de Lucetta Scaraffia)

Durant les longues heures de débat de l’assemblée, j’ai observé, fascinée, l’élégance des ecclésiastiques : tous « en uniforme », avec leurs soutanes cousues de violet ou de rouge, leurs calottes aux mêmes couleurs, et pour certains leurs chapes élaborées avec de longs fils cousus de boutons colorés. Les Orientaux arborent des coiffes de velours brodées d’or ou d’argent, de hauts chapeaux noirs ou rouges. Le plus élégant de tous porte une longue tunique violette – je découvrirai à la fin qu’il s’agit d’un évêque anglican. Parfois, de loin, un dominicain en tunique blanche est pris pour le pape, qui, démocratiquement, se joint à nous à la pause-café.

C’est vrai qu’ils viennent de tous les coins du monde, c’est vrai aussi que l’Eglise est catholique ; en général, les évêques des pays anciennement colonisés parlent la langue de l’ancien conquérant : le français, l’anglais, le portugais. Ceux qui viennent d’Europe de l’Est parlent l’italien. Je réalise combien sont nombreux les évêques en  Inde et en Afrique . Chacun représente un morceau d’histoire et de réalité, qu’ils parlent de difficultés concrètes ou se contentent de tirades théoriques en faveur de la famille. Et je découvre ainsi que les défenseurs les plus rigides de la tradition sont ceux-là mêmes qui vivent dans les pays où la vie est la plus difficile pour les chrétiens, comme les Orientaux, les Slaves ou les Africains. Ceux qui ont connu les persécutions communistes proposent de résister avec la même rigueur et la même intransigeance aux charmes de la modernité ; ceux qui vivent dans des pays tourmentés et sanglants où l’identité chrétienne est menacée pensent que c’est seulement en étant ferme sur les règles que l’on peut défendre la religion contre les menaces dont elle fait l’objet. Hormis quelques rares exceptions, qui ont ma préférence, tous parlent un langage autoréférentiel, presque toujours incompréhensible pour qui n’appartient pas au petit cercle du clergé : « affectivité » pour dire «sexualité », « naturel » pour « non modifiable », « sexualité mature », « art de l’accompagnement » Presque tous sont convaincus qu’il suffit de bons cours de préparation au mariage pour surmonter toutes les difficultés et peut-être aussi un peu de catéchisme avant les noces.

Du monde réel pourtant, surgissent tant de situations diverses et complexes. En particulier la question des mariages mixtes qui se retrouve partout dans le monde . Les problèmes sont multiples et variés, mais il en est un qui surgit dans tous les cas : la religion catholique est la seule à poser l’indissolubilité du mariage. Et donc les pauvres catholiques se retrouvent souvent abandonnés et dans l’impossibilité de se remarier.

Combien d’ecclésiastiques défendent avec fierté leurs familles traditionnelles sans penser que dans la majorité des cas il s’agit de situations qui pénalisent les femmes. Mais les femmes sont quasi invisibles. Et quand je les évoque, avec force, dans mes interventions, me plaignant de leur absence alors même qu’il s’agit de débattre de la famille, on me trouve « très courageuse ». Me voilà applaudie, remerciée même parfois ; je suis un peu surprise, puis je comprends qu’en parlant clairement je les ai dispensés de le faire. Portée par ce flot de sensations contradictoires – entre la colère suscitée par une évidente exclusion et la satisfaction d’être là tout de même – je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était quand même extraordinaire, de nos jours, de participer à une assemblée qui s’ouvre avec le chant du Veni Creator Spiritus et se clôt sur le Te D e u m.

 Mais c’est précisément pour cette raison que je souffre encore plus de l’exclusion injuste que subissent les femmes d’une réflexion qui, en principe, porte sur le rapport de l’humanité dans son ensemble, et donc des hommes et des femmes, avec Dieu.


Lucetta Scaraffia

 

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Vendredi 6 novembre 2015

 

Mireille,

 

Depuis quelques semaines, je m'efforce de mettre un peu d'ordre dans mes affaires. A commencer par les livres qui encombrent jusqu'aux recoins les plus reculés de toutes les pièces de ma "modeste demeure". C'est une tâche intéressante : elle m'octroie d'agréables surprises, notamment lorsque je découvre un livre qui jadis m'avait bien intéressé. Il en fut ainsi, l'autre jour, lorsque j'ai retrouvé "L'histoire des curés" un livre rédigé par quatre spécialistes (deux hommes et deux femmes), il y a une bonne dizaine d'années.

 Quatre historiens : il fallait au moins cela pour ce vaste sujet, cette longue histoire. On y apprend quantité de choses. Et d'abord, que la réalité existait avant la dénomination. C'est lorsque l'Europe se couvre de paroisses, et donc lorsque l'épopée missionnaire des premiers siècles se mue en une stabilisation et en une occupation du terrain, que les prêtres deviennent davantage des pasteurs que des missionnaires et qu'ils se chargent de la " cura animarum " (le souci des personnes qui vivent sur le territoire de la paroisse). Ce n'est qu'au XIIIe siècle qu'on emploie le mot "curé", mais à cette époque, il y a déjà au moins deux siècles que l'Église demande aux prêtres de paroisse d'être hommes de prière, ministres des sacrements, voués au célibat. Un peu plus tard, on leur demande de " veiller à la confession et à la communion pascale " de leurs ouailles, d'assurer la prédication hebdomadaire, de faire observer le rythme des célébrations liturgiques. Pour cela, le curé doit connaître un peu de latin. Il devient ainsi le pivot du système de chrétienté, pasteur et notable, chargé également de publier les bans de mariage et de valider les testaments.

Ce modèle, remis en cause par la Réforme (pour qui tout baptisé est prêtre), sera restauré et enrichi par le concile de Trente : le curé doit avoir fait ses études dans un séminaire, il doit porter la soutane et la tonsure, il doit résider dans sa paroisse, y enseigner le catéchisme et participer à des recyclages périodiques appelés "conférences ecclésiastiques", ancêtre de la formation permanente aujourd'hui généralisée dans de nombreuses professions. J'ai encore connu personnellement cette pratique des "conférences" et des examens obligatoires pendant les dix premières années de ministère, pratique qui datait du concile de Trente.

Depuis… ! Des mutations considérables se sont produites sous mes yeux. Le bouquin en question les analyse avec pertinence : départ de nombreux prêtres, effondrement du nombre des ordinations, raréfaction des fidèles, regroupement de paroisses. Et le fait que certains "fidèles" préfèrent fréquenter des églises dont les cérémonies s'accordent à leur propre sensibilité religieuse. L'ancienne visibilité du curé de paroisse se dilue. Quant à l'avenir, il n'est du ressort ni de l'historien, ni de ma propre compétence. Le curé a sans doute toujours un avenir, mais pas comme avant. Ce qui restera toujours, ce qui fait et fera sa grandeur et sa dignité, c'est la "cura animarum", le souci des personnes, le soin des âmes. Je crois vous avoir déjà dit que c'est pour cela que j'étais fier de mon titre de curé.

 

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Samedi 7 novembre 2015

 

Mireille,

 

Je vous le racontais hier : j'ai connu, lors de mes premières années de ministère, la tradition des "Conférences ecclésiastiques" : une formation permanente des prêtres inaugurée par le Concile de Trente au XVIe siècle. Cette tradition, un peu sclérosée, fut remplacée par d'autres formations, notamment pour les trois premières années de ministère : ce furent les JP1, 2 3 (pour les jeunes prêtres). Dans le diocèse de Besançon, les professeurs du Grand Séminaire instaurèrent des journées de formation pour tout le clergé. J'en fus un des nombreux bénéficiaires.

C'est lors d'une de ces journée que, pendant une pause, Louis Mauvais - un remarquable théologien - me parla pour la première fois de René Girard. Venait de paraître de cet auteur, après "La violence et le sacré", un livre que Louis me présenta comme "l'un des plus grand événements de la pensée contemporaine". Le titre : "Des choses cachées depuis la fondation du monde." Un livre que je m'empressai d'acheter et que je lus avec grand intérêt. C'était en novembre 1978, il y a 37 ans. Depuis, le pensée de René Girard a continué d'alimenter ma propre réflexion. Merci, Louis.

René Girard est mort mercredi dernier 4 novembre, à l'âge de 91 ans. Il vivait - et il est mort - à Stanford, l'université des USA où il longtemps enseignant. Car ce penseur, né à Avignon, fut longtemps méconnu en France. Ce n'est qu'à l'âge de 82 ans qu'il fut élu à l'Académie française. Penseur chrétien, compétent aussi bien en philosophie, en littérature et en anthropologie qu'en théologie ou en psychologie, il était resté incompris tout autant par les spécialistes laïcs que par quantité d'auteurs chrétiens.

Il m'est difficile de résumer pour vous en quelques lignes l'essentiel de sa pensée. René Girard part d'un fait universel : la rivalité entre les hommes. Chacun jalouse ses semblables et désire ce que désirent ou ce que possèdent déjà d'autres hommes. C'est là l'origine de la violence. Le violent, lui, est d'abord un offensé. Du moins le croit-il. Il cherche à se venger. Toute vengeance est une revanche. Depuis qu'il y a des hommes, ils ont cherché à supprimer les causes de la violence, génératrice des guerres et de tous les malheurs. Seul, nous dit René Girard, le religieux, par l'instauration du sacrifice, peut rompre ce processus de vengeance appelant sans cesse une riposte, ce cercle infernal. Les plus évolués ont inventé le rite du "bouc émissaire" : une victime, chargée de tous les péchés du peuple, est sacrifiée pour tout le peuple. La réconciliation s'opère donc sur le dos d'un autre. Or, le christianisme, dans un souci de vérité, retire à l'homme ses «béquilles sacrificielles» en reconnaissant la pleine et entière innocence de la victime. Le Christ, donnant sa vie sur la croix, est l'ultime victime. Le Christ, dit et reconnu innocent, n'endosse plus la culpabilité sociale bien commode pour justifier des sacrifices. «Le religieux» dit René Girard «invente le sacrifice ; le christianisme l'en prive». Cette privation est un pari éthique, une invitation à sortir du cycle de la violence par le haut (les Béatitudes). Et si les hommes s'accordaient entre eux au diapason de la bienveillance ! Telle est le sens de l'invitation chrétienne.

Voilà, brièvement (et maladroitement) résumé, le centre de la pensée de René Girard. Je lui dois beaucoup. Et je lui en dis merci.

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Dimanche 8 novembre 2015

 

Mireille,

 

"Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait la foule déposer de l’argent dans le tronc. Beaucoup de gens riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes. Jésus s’adressa à ses disciples : « Oui, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »
 

On dit souvent : «La manière de donner vaut mieux que ce qu'on donne». On le dit, mais est-ce vrai ? Parce que nous sommes tous des riches. Tous, nous donnons de notre superflu. Encore faut-il que ce ne soit pas ridicule. Encore faut-il que cela nous coûte. Quand on gagne trois mille euros par mois, c'est facile de donner cent euros. C'est plus facile que lorsqu'on gagne mille euros. C'est évident. Mais on se satisfait à bon compte, on se donne facilement bonne conscience. Il y a un slogan qu'on entend aujourd'hui, à tout propos, dans la bouche des jeunes...et des moins jeunes : «J'ai donné». Eh bien non ! On ne peut pas dire ça, si on est disciple du Christ. Il nous le rappelle aujourd'hui. Il s'agit, non seulement de donner de ce qu'on possède, mais de SE donner. Il nous le répète : on n'a rien donné quand on n'a pas tout donné.

            A chacun de nous de poursuivre personnellement cet examen de conscience.

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Lundi 9 novembre 2015

 

Mireille,

 

Les parents d'une jeune collégienne d'une quinzaine d'années ont été mis en examen pour "complicité de viol", m'apprenait la radio, il y a quelques semaines. Pourquoi ? Parce que ces parents, d'origine africaine, ont arrangé un mariage traditionnel pour leur fille. C'est-à-dire que, moyennant une " dot " de 610 euros, ils ont marié leur enfant à un homme de 32 ans. Immédiatement après la cérémonie coutumière, l'"époux" a violé l'adolescente. Comme elle n'avait que quinze ans, et donc qu'elle devait aller à l'école, elle est restée chez ses parents, ne voyant le "monsieur" (comme elle dit) que le week-end. Cela se passait ainsi depuis presque un an. Récemment, l'adolescente, n'en pouvant plus d'être "violée", selon ses propres termes, en a parlé à une assistance sociale qui l'a aidée à quitter le domicile familial pour un foyer, où elle vit actuellement.

J'ai téléphoné à un ami africain, très cultivé, qui m'a dit n'être pas étonné de ce que je venais de lui apprendre. Il y voit simplement une confrontation des cultures. Ce qui est naturel, ordinaire, en de nombreuses régions d'Afrique noire, est tout simplement une horreur pour les Occidentaux et un délit aux yeux de la loi française. " Votre jeune adolescente, m'a-t-il expliqué, se révolte contre une pratique qui lui paraît barbare, parce qu'elle a toujours vécu en France. Si elle vivait en Afrique, il y a bien des chances qu'elle ne pourrait que se résigner. En tout cas, sa révolte ne serait qu'intérieure. "

Il y a quelques années, j'avais travaillé - pour vous - sur l'histoire du mariage. Vous pouvez consulter ce travail dans les archives de ce site : il y est toujours. En faisant ce travail, je me suis aperçu que le combat majeur de l'Église, en ce qui concerne le mariage, a été pour que l'union de l'homme et de la femme soit un geste libre, de part et d'autre. C'est pourquoi on demande toujours aux jeunes mariés, avant qu'ils ne s'engagent, de déclarer publiquement qu'ils sont entièrement libres. Le mariage serait nul, s'il n'y avait pas ce consentement libre. Le combat de l'Eglise a commencé avant le Moyen Age. Il n'a pas été facile ; il n'est même pas toujours gagné, puisqu'il y a encore des régions où les parents marient leurs enfants (ce qui était encore le cas en France, il y a moins d'un siècle, au moins dans certaines circonstances). En tout cas, le combat mené par l'Église est gagné dans les mentalités, puisque tout en nous se révolte à la pensée qu'une jeune adolescente puisse être " vendue ", de nos jours, pour 610 euros.

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Mardi 10 novembre 2015

 

Mireille,

 

Le courriel d'une correspondante amie, reçu il y a déjà quelques jours, me fait souvenir qu'aujourd'hui, c'est la Saint Léon. S'il n'y avait pas ces gentils messages pour me le rappeler, j'oublierais facilement. Dans ma famille, comme d'ailleurs dans notre région aux racines protestantes, on n'avait pas l'habitude de souhaiter les fêtes. On en restait aux anniversaires. Il m'en est resté quelque chose, sans doute. C'est dommage, je le reconnais, car le saint dont je me recommande fut un grand personnage de l'histoire de l'Eglise. De l'histoire tout court. Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle Léon le Grand. 

Contrairement à beaucoup d'autres grands personnages, il détestait parler de lui. Si bien qu'on ne sait rien, ni de ses origines, ni de ses jeunes années, ni de sa vie personnelle. Par contre, on connaît bien, par l'histoire, quelle fut son influence dans une des périodes les plus troublées de l'histoire de l'Eglise. D'abord parce que c'est la période des grandes invasions. Et les Francs, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Vandales, les Burgondes, tous plus ou moins poussés par les Huns, déferlent alors sur ce qui reste de l'empire romain. Certains sont païens, d'autres ariens. Quant à l'Orient, la moitié des évêques y était alors  hérétique. L'Eglise risque, soit de sombrer, soit de devenir hérétique. Ce qui revient à peu près au même. Il faut de la lucidité, du courage et du sang-froid quand on est responsable de l'Eglise en une telle période. Léon le Grand arrêtera Attila devant Rome : cela tout le monde le sait. Mais trois ans plus tard, il ne pourra pas empêcher les Vandales de piller et saccager Rome pendant quinze jours. Le pape réussira pourtant, par la négociations, à ce que les Vandales ne s'en prennent qu'aux biens et ne fassent pas de mal aux personnes. 

Les dangers venant de l'extérieur ne sont rien par rapport aux dangers qui menacent l'Eglise de l'intérieur : elle risque à tout moment d'imploser. Il a fallu toute l'intelligence et toute la ténacité de Léon le Grand pour que le concile de Chalcédoine, en 451, remette de l'ordre dans la maison et fasse prévaloir la vraie foi en Jésus Christ, l'homme-Dieu. 

C'est la fête de Léon le Grand. Mais il y a eu d'autres grands papes (sans parler d'autres grands hommes) qui s'appelaient Léon. L'un de mes préférés est un Alsacien (les Lorrains disent qu'il était né en Lorraine) : Léon IX d'Eguisheim. Lui aussi, au XIe siècle, s'est trouvé à la tête de l'Eglise dans une période critique de son histoire. Grand voyageur (il a parcouru notre région), il a entrepris la réforme des institutions, mis au pas les évêques et tout le clergé dont la conduite laissait à désirer (c'est un euphémisme), mais il ne put empêcher la rupture avec l'Eglise d'Orient qui survint trois mois après sa mort. Il y eut aussi Léon XIII, à la fin du XIXe siècle. Il eut la lucidité de demander instamment aux catholiques français leur ralliement à la République, ce qui était fortement contesté par toute une partie du haut clergé demeuré royaliste jusque aux années d'après la guerre de 14-18. 

Grands papes, grands hommes : autant de motifs pour ne pas jeter aux oubliettes mon prénom. Je sais : il n'est plus à la mode. Mais les modes, ça va, ça vient. Au fond, je préfère avoir pour modèles des hommes, des chrétiens, des saints qui ont marqué leur époque, que ce qui n'est plus aujourd'hui qu'une triste mode : des prénoms qui n'ont aucune référence, ni historique, ni religieuse, mais dont on fait le choix simplement pour une quelconque assonance, quand ce n'est pas en référence à telle vedette de feuilleton télévisé.

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Mercredi 11 novembre 2015

 

Mireille,

 

Je me demande si on va continuer encore longtemps de célébrer, le 11 novembre, l'anniversaire de la fin de la guerre 14-18. Il y a déjà quelques années qu'on nous a annoncé la disparition du dernier combattant de cette guerre. Alors, pourquoi continuer à célébrer l'armistice du 11 novembre, de préférence à d'autres armistices ?

Si vous saviez combien cette guerre a marqué les esprits de ma génération, la génération de l'immédiat après-guerre. Moi qui suis né moins de trois ans seulement après cet armistice, je me souviens de ces 11 novembre de mon enfance, des rassemblements au monument aux morts, du canon qui tonnait chaque année à 11 heures du matin et des cloches qui sonnaient à toute volée. On savait tous que la tuerie avait pris fin le 11 du 11e mois, à 11 heures ; le clairon Sellier, qui avait sonné l'armistice sur le front des troupes, habitait un village voisin. Tous mes copains d'école avaient récupéré quelques effets de leur père de retour des tranchées, qui un calot, qui un ceinturon, un casque ou une gourde. Moi, je n'avais pas cette chance, mon père ayant été blessé devant Mulhouse dès les premiers jours de la guerre. Mais j'étais fier d'avoir mon nom (ou plus exactement celui de l'oncle dont je porte le prénom, "mort pour la France" en 1916) gravé sur le monument aux morts.

Ce matin, dans la lumière d'un jour de novembre (l'été de la Saint Martin ?), je me souviens que mon père racontait ce premier 11 novembre 1918, où il y avait, parait-il, du soleil, et où son premier geste, apprenant l'armistice, avait été d'aller voir sa mère, qui pleurait un fils qui ne reviendrait pas, alors qu'une joie bruyante éclatait partout dans les rues. Mais combien de mamans, ce jour-là, comme ma grand-mère, pleuraient le fils qu'elles ne reverraient jamais plus, disparu dans une guerre absurde !

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Jeudi 12 novembre 2015

 

Mireille,

 

Il y a parfois des jours comme cela, où je fais une cure de silence. C'est arrivé la semaine dernière. Je ne suis sorti que pour faire le tour de la place et ainsi m'aérer un peu.  Le reste du temps, je suis resté chez moi. Pas un coup de téléphone, pas une visite. C'est rare. Et comme tout ce qui est rare, ce peut être précieux. J'ai même cessé ce jour-là d'écouter de la musique. Et j'en ai profité pour ne pas lire le journal.

Une cure de silence. De même qu'on fait une cure de désintoxication ou une cure thermale, il s'agit d'un moyen de remise en forme, où l'on prend soin de son âme. De même qu'en musique les silences sont très importants, parce qu'ils ponctuent le langage musical ; de même qu'en édition, on laisse des blancs pour mieux faire ressortir le texte imprimé, le silence, pour quiconque, et d'abord pour l'homme d'action, est le moyen de valoriser ses actes, de souligner ses propos, de donner toute son efficacité à ce qu'on entreprend. J'ai connu un type génial, plein d'idées, entreprenant et dynamique. Son malheur, c'est qu'il était victime d'une véritable "diarrhée verbale". Son activisme, en gestes et particulièrement en paroles, ruinait une grande partie de ce qu'il entreprenait.

Cure de silence pour éviter le "divertissement", cette manie qu'ont nos pensées de papillonner, d'aller et venir dans tous les sens, de n'être jamais approfondies. Cure de silence, aussi, pour écouter l'Autre. Il y a un silence qui est vide, et un silence qui est plénitude. Comme si une journée entière, passée dans le silence et la solitude, permettait de recharger les batteries. En tout cas, il est purification, grand nettoyage. Intensification privilégiée de la présence à soi, au monde et à Dieu. On est tellement stressé devant toutes les tâches à accomplir, toutes les rencontres qui nous sont imposées, qu'il est bon, parfois, de se retirer dans la solitude et le silence. Les tâches futures n'en seront que plus fructueuses. On reprendra le rythme habituel avec plus de plaisir, et tout nous semblera neuf.

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Vendredi 13 novembre 2015

 

Mireille,

 

C'est une vieille amie : elle vient de temps en temps me rendre visite et chaque fois, la conversation prend la même tournure. Après avoir échangé quelques banalités sur nos santés respectives ou sur le temps qu'il fait, qu'il a fait et qu'il fera, la conversation prend un ton badin. Elle a besoin d'évacuer ses soucis, de penser à autre chose, de sourire et même de rire. Mais bien vite, comme je le pressens, la discussion prend un tour plus sérieux. Elle est venue aussi pour çà. Si bien qu'à la fin, nous voilà de nouveau en train de philosopher, de refaire le monde, de nous poser les questions essentielles de l'existence, comme au temps de notre jeunesse. Lors de sa dernière visite, j'étais en train de lui expliquer qu'à mon sens, la problématique du temps de la Réforme ("Comment être sauvé ?")  me semblait bien dépassée aujourd'hui dans l'esprit des gens ; et que l'un des théologiens que j'aime se demandait si, de nos jours, il ne vaudrait pas mieux se demander "comment trouver un voisin aimable" ! Elle a terminé le dialogue en me disant : "Vous, alors, vous m'étonnerez toujours !". Je lui ai répondu : " Moi aussi, je m'étonne moi-même. "

Tant de réflexions qui surgissent inopinément, tant de démarches non préméditées qui se révèlent utiles, tant de gestes imprévisibles, instinctifs, qui après coup se révèlent être bénéfiques : oh oui, souvent, je m'étonne moi-même. Et cela depuis ma jeunesse. Mes gestes impulsifs n'étaient pas toujours efficaces, mais ils n'étaient jamais calculés. Et chaque fois, je me suis dit : " Mais qui suis-je ? " Socrate avait une devise : "Connais-toi toi-même !" Bien sûr, chacun cherche à mieux se connaître. Personnellement, j'en suis toujours à m'étonner moi-même, et souvent à sourire de ce que je découvre dans " ce cœur sans repos " dont parle saint Augustin. Aussi, j'aime relire la traduction " officielle " du psaume 138, où je m'adresse à Dieu pour lui dire : " Je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis". Saint Jérôme, lui, avait traduit : " Tu m'as fait terriblement grand ". Je n'aurai quand même pas cette prétention. Mais " étonnant ", certes, je le suis. Objet continuel d'étonnement pour moi même : j'en souris bien souvent.

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Samedi 14 novembre 2015

 

Mireille,

 

C'est avec un regard plein de condescendance que Robert, un vieux camarade du petit séminaire, m'a interpellé l'autre jour. Nous venions de nous rencontrer chez des amis, et lorsqu'il me demanda comment j'occupais mes journées de vieux retraité, je lui ai expliqué que j'étais devenu " webmaster " et que j'alimentais un site Internet, ce qui m'occupait à plein temps. Lui, par contre, continuait à être le bricoleur que j'avais connu autrefois. Mais pour lui, mon travail n'était qu'une occupation de loisir, et certainement pas du travail. Je le soupçonne d'avoir estimé qu'il ne s'agissait que d'un nouveau gadget pour m'amuser et passer agréablement mes années de retraite. En l'écoutant, je mesurais une fois de plus quelle chance j'avais eue de rencontrer, un soir, chez des amis, un jeune lycéen qui travaillait sur son ordinateur. Ce soir-là, j'avais eu le même réflexe qui est encore aujourd'hui celui de quantité de gens de ma génération (et combien de plus jeunes) : " Un truc comme çà, jamais je ne m'en servirai ! " Je pensais en effet qu'un ordinateur était fait pour des scientifiques, des matheux, et donc que je serais toujours totalement incapable de m'en servir. Sentiments mélangés : à la fois respect et jalousie vis-à-vis de l'utilisateur, peur d'être incapable et sourd désir d'apprendre. Mon jeune interlocuteur, ce soir-là, a eu vite fait de me convertir : " Si vous avez une machine à écrire et que vous faites une faute de frappe, que faites-vous ? ", me dit-il. Et alors il m'a montré comment une correction était infiniment plus facile avec le traitement de texte de l'ordinateur.

Certains en sont encore à la bonne vieille machine à écrire (le temps des diligences et de la marine à voile, quoi !) L'un d'eux a raconté que, manquant de carbones pour faire des doubles, il était entré dans une papeterie. A sa demande, la jeune vendeuse, interloquée, lui avait répondu : " C'est quoi, çà, des carbones ? " Je crois que mes explications ont laissé mon ancien camarade  pour le moins sceptique, sinon incrédule. Pour lui, Internet, c'est un autre monde, dans lequel il ne voit pas l'intérêt de pénétrer. Et comme je m'efforçais de le persuader que " la Toile ", le réseau des réseaux, est un extraordinaire moyen de communication, dont je me sers quotidiennement, parce que j'y travaille beaucoup, a la fin il m'a demandé : " Tu es payé, pour faire cela ? Cela te rapporte beaucoup ? "

Je crois qu'il faudra nous battre, avec opiniâtreté, pour qu'Internet ne soit ni victime de la mondialisation marchande, ni instrument véhiculant la barbarie, et qu'il reste, au moins pour une part (la plus grande possible), le monde de la gratuité et de la fraternité.

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Dimanche 15 novembre 2015

 

Mireille,

 

Quelle tragédie ! 129 morts à Paris, dans la nuit de vendredi à samedi ! Toutes et tous victimes innocentes de l'incroyable et méchante bêtise de fanatiques. Et cela au nom de leur religion ! Les mots me manquent pour dire ce que je ressens. Qui sont donc ces jeunes hommes qui sont ainsi capables de se donner la mort, après l'avoir donnée à des dizaines de nos concitoyens, souvent des jeunes comme eux, des jeunes qu'ils ne connaissent même pas. Les médias nous relatent ainsi des scènes d'apocalypse : terreur, affolement, panique et effroi. Je pense à tous ceux et toutes celles qui commençaient vendredi soir un week-end qu'ils envisageaient comme un temps de détente et de bonheur paisible, et qui sont morts brutalement, assassinés par une bande d'imbéciles. L'apocalypse !

 

En ce dimanche, dans toutes les églises, à toutes les messes, on lit, dans l'évangile selon saint Marc, l'annonce que fit un jour Jésus de la fin des temps. Marc nous le rapporte dans un style apocalyptique qui était courant à son époque. Certes, dans ces évocations, Jésus parle de "grande détresse", de catastrophes en tous genres, de guerres fratricides, de génocides, de conflits plus ou moins sanglants, mais, après ces évocations, il nous invite à ne pas dramatiser ; au contraire, à garder l'espérance.

Message d’espérance : la fin de ce passage d’évangile est remplie de la fraîcheur de la vie nouvelle. Elle décrit le monde à venir sous la figure d’un figuier au printemps. Au moment où ses branches deviennent tendres et où ses feuilles commencent à sortir. Mais ce message d’espérance comporte aussi une mission. Il ne s’agit nullement d’aller prêchant que la fin du monde est pour bientôt  ; il ne s’agit nullement de susciter des peurs irraisonnées chez nos contemporains, ces peurs qui paralysent ; il ne s’agit pas non plus de s’en moquer en proclamant « après moi le déluge ». La perspective de la fin des temps et du retour du Fils de l’homme doit au contraire nous mobiliser pour hâter cet avènement, cette pleine humanisation de nos sociétés. Pour nous, ne restera que la tendresse. Le jour du "jugement" sera le jour de notre libération définitive. La fin de l'humanité n'est pas une disparition, mais un achèvement. Il ne s'agit pas d'une extinction, mais d'une transfiguration. C'est difficile à croire ? Oui, mais c'est l'enjeu de notre foi. "Redressez-vous, levez la tête, votre délivrance approche". La perspective du Christ est celle d’un jour – nul ne sait quand, pas même lui – où seront réunifiés tous les hommes de la terre dans un même amour fraternel. La seule crainte que nous pouvons avoir, dans cette perspective, c’est de ne pas avoir aimé suffisamment. "Seigneur, fais de nous les artisans de ta paix."

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Lundi 16 novembre 2015,

 

Mireille,

 

Aujourd'hui, à midi, tous les Français sont invités à faire une minute de silence en mémoire des victimes des attentats de vendredi dernier.

La veille de ce vendredi sinistre, dans ma lettre quotidienne, je vous parlais justement du silence. Pas du silence qui ne durera qu'une minute, mais du silence qui est comme une cure : "Cure de silence pour éviter le "divertissement", cette manie qu'ont nos pensées de papillonner, d'aller et venir dans tous les sens, de n'être jamais approfondies. Cure de silence, aussi, pour écouter l'Autre. Il y a un silence qui est vide, et un silence qui est plénitude". Nous en avons tous besoin.

Depuis samedi matin, sur tous les médias, ce n'est qu'un flot de paroles : relation des faits, interviews des témoins, commentaires des personnalités, gloses en tous genres. Hier matin, sur ma radio préférée, c'étaient des personnalités religieuses. Sans arrêt. Parole, parole... Est-ce une manière de traduire notre émotion, de faire part de nos sentiments ?

Une minute de silence ? Je crois que chacun de nous se doit de consacrer plus d'une minute, mais un bon moment de silence, aujourd'hui même, à la réflexion. "Un silence qui soit plénitude. Pour rencontrer l'Autre", dans la prière.

 

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Mardi 17 novembre 2015

 

Mireille,

 

" C'est un morceau de la troisième guerre mondiale. Il n'y a pas de justification pour ces choses, ni religieuse, ni humaine. Cela n'est pas humain. C'est pourquoi je suis proche de tous ceux qui souffrent, de toute la France, que j'aime tant." C'est ce qu'a répondu samedi dernier notre pape François à un journaliste qui l'interrogeait sur la justification religieuse des attentats de vendredi dernier à Paris.

Une troisième guerre mondiale en morceaux : ce n'est pas la première fois que le pape utilise la même expression. La première fois, c'était dans le vol de retour de sa visite en Corée. Il citait alors quelqu'un qui lui avait parlé de "troisième guerre mondiale". Une deuxième fois, c'était l'année dernière, le 13 septembre, dans une cérémonie en hommage aux victimes de la guerre de 1914-1918. Il déclarait : « Aujourd'hui encore, après le deuxième échec d'une autre guerre mondiale, on peut, peut-être, parler d'une troisième guerre mondiale combattue "par morceaux", avec des crimes, des massacres, des destructions » Puis, le 28 octobre 2014, rencontrant des mouvements populaires, il développe sa pensée : « J’ai dit il n’y a pas longtemps, et je le répète, que nous vivons la troisième guerre mondiale, mais fragmentée. Il existe des systèmes économiques qui doivent faire la guerre pour survivre. Alors on fabrique et on vend des armes et ainsi les bilans des économies qui sacrifient l’homme sur l’autel de l’idole de l’argent réussissent évidemment à se rétablir. Et l’on ne pense pas aux enfants affamés dans les camps de réfugiés, on ne pense pas aux séparations forcées, on ne pense pas aux maisons détruites, on ne pense même pas aux nombreuses vies détruites. »

Au mois de juin dernier, à Sarajevo, il emploie de nouveau l'expression « troisième guerre mondiale livrée par morceaux » et ajoute que « dans le contexte de la communication globale, on perçoit un climat de guerre. » Cette fois, il va plus loin encore et fustige ceux qui veulent « créer et attiser délibérément » le climat de guerre, en particulier « ceux qui cherchent l’affrontement entre différentes cultures et civilisations, et aussi ceux qui spéculent sur les guerres pour vendre des armes et s’enrichir. »

Faut-il encore préciser davantage la pensée du pape ? Hier, c'était le cardinal Parolin, le numéro 2 de l'Eglise, qui répondait à un journaliste : « En morceaux » signifie qu’il s’agit d’une guerre non déclarée, asymétrique. Une guerre hors des champs de bataille, où les victimes sont les gens innocents, jeunes, adultes, anciens. Troisième guerre mondiale en morceaux veut dire aussi qu’on ignore où se produira le prochain épisode. Daech a prévenu après Paris, de manière effroyable, que ce n’était qu’un début. Il s’agit partout de manifestations du terrorisme liées à du fondamentalisme islamiste."

 Seigneur, fais de nous des artisans de ta paix.

 

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Mercredi 18 novembre 2015

 

Mireille,

 

On m'a demandé, hier, ce qui pouvait motiver les jeunes assassins qui ont semé la mort dans les rues de Paris vendredi dernier. Etait-ce un quelconque sentiment religieux ? J'ai répondu que c'était effectivement possible. Mais de quelle religion peut-il s'agir ?

 

Ma réponse m'a été dictée par un livre que j'ai lu il y a de nombreuses années. Il s'agit d'Alamut, un livre écrit en 1938 par un romancier Slovène, Vladimir Bartol. Un roman qui n'a connu à l'époque qu'un faible succès. Et pourtant ! Cette fiction, qui a une base historique, peut nous faire réfléchir, aujourd'hui comme hier, sur ce qui nous arrive : il démasque les promesses frauduleuses des despotes d'hier comme d'aujourd'hui. Qui a dit que faire croire à des vivants, pour en faire des fanatiques, qu'ils rejoindraient le paradis s'ils mouraient en martyr était une notion contemporaine propre à Al-Qaïda ? Non ! C'est beaucoup plus ancien.

 

C'est l'histoire du "Vieux de la montagne", qui a fondé la citadelle d'Alamut, au cœur des montagnes du nord de l'Iran. Nous sommes au XIe siècle. Alamut est  un nid d' aigle perché sur d'inexpugnables rochers. Ce bunker sert de quartier général à un bataillon de fanatiques manipulés par le diabolique Hassan ibn Sabbah qui porte la barbe et la tunique, les Haschichins (cf.haschich) ou Assassins. Le doigt tendu vers le ciel, il a décidé de mener une impitoyable guerre sainte contre les mécréants en organisant des opérations suicides où ses fidèles fédayins s'immoleront corps et âme, afin de gagner leur salut

 

Ce chef de guerre veut être sur terre ce qu'Allah est au ciel : omnipotent, invisible, maître de la vie et de la mort. Son plan, en recréant le paradis sur terre dans des jardins secrets où vivent de superbes jeunes femmes, est de faire croire qu'il détient lui aussi les clefs du ciel et peut y envoyer, en remerciements des services rendus, ses meilleurs fédayins. Subjugués, ces jeunes soldats de Dieu seront prêts à mourir au combat pour rejoindre ces lieux merveilleux qui les accueillent comme des rois…

 

De ce maître tout-puissant, Vladimir Bartol brosse un portrait effrayant. Et les méthodes qu'il décrit sont, à la lettre , celles que pratiquent les djihadistes contemporains . "J'ai frappé à la porte de la bêtise et de la crédulité des gens, de leur concupiscence et de leur égoïsme. Les portes se sont ouvertes en grand", lance Hassan ibn Sabbah. Sa doctrine ? "Rien n'est vrai, tout est permis."  Son secret ? La peur des uns, la folie sanguinaire des autres, et l'art d'ériger le Coran sur l'autel du crime. Sa tactique ? La ruse et la mystification. Son arme ? Une intelligence perfide fondée sur la connaissance minutieuse des faiblesses humaines. 

 

Les adolescents qui s'enrôleront sous la bannière blanche d'Hassan ibn Sabbah devront "être littéralement amoureux de la mort". Et s'ils viennent à douter ou à baisser la garde , le tyran saura leur offrir un avant-goût du paradis, dans sa forteresse d'Alamut. Il leur montrera ses jardins , les gavera de vin et de haschich, leur ouvrira les portes langoureuses de son harem. Et ils repartiront l' arme au poing , fous d' Allah et ivres de sang.  

 

Nil novi sub sole ! Décidément, rien de nouveau sous le soleil (L'Ecclésiaste)

 

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Jeudi 19 novembre 2015

 

Mireille,

 

La routine ! Elle nous guette, et avec elle, son enfant, la sclérose. Si je n'y prends garde, une grande partie de mes activités journalières risque de devenir routinière. Une grande partie de mes choix également. J'ai mes habitudes : je me lève à telle heure, ni plus tôt ni plus tard. Je déjeune avec telle marque de thé, telle qualité de yaourts, tel jus de fruits, et depuis des années, avec telle sorte de pain grillé ! J'ai ma marque de dentifrice comme mon type de rasoirs, etc. A telle heure, je m'arrête dans mon travail pour une pause-café, et je ne supporte guère d'être en retard pour préparer mes repas. Ponctualité, manque de fantaisie. Ainsi de suite, au long des journées, au long des mois, au long des années. Peut-être, un jour, m'arrivera-t-il de pester contre celui ou celle qui viendra me déranger dans mes habitudes !

 

Certes, je n'en suis encore pas là. D'abord parce qu'il y a la vie quotidienne, avec ses aléas et tous ses imprévus, qui se charge bien de me réveiller. Il ne se passe guère de jours sans qu'un événement quelconque ne vienne bousculer plus ou moins un emploi du temps trop bien réglé. Il y a surtout la peur que j'ai depuis longtemps de cette sclérose, physique, mentale, affective, spirituelle, qui guette tout être humain lorsqu'il vieillit (et même, hélas, beaucoup plus tôt). J'ai cité il y a quelque temps déjà cette phrase : " L'aïeule ne voulait pas mourir, qui toujours apprenait. " Exercices physiques pour lutter contre le train-train de ma vie sédentaire, recherche intellectuelle pour éviter de ronronner avec mes vieilles manières de penser, accueil curieux et bienveillant de tous ceux que je rencontre : toutes manières concrètes de lutter contre la routine, à commencer par le choix d'un autre dentifrice ou d'une autre marque de yaourts.

 

" Il n'y a rien de pire que d'avoir une âme habituée ", disait Péguy. A nous d'y remédier.

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Vendredi 20 novembre 2015

 

Mireille,

"Volontaires de la mort", le siècle des attentats-suicides. C'est le titre d'une des pages du Point de cette semaine. La dernière en date de ces volontaires, c'est cette jeune femme qui, avant-hier, a déclenché la ceinture d'explosifs qui l'a volatilisée (sa tête, parait-il, a volé par la fenêtre jusque dans la rue), alors qu'elle allait être arrêtée par les hommes du Raid.

Cette pratique ne date pas d'aujourd'hui. Ouvrez donc votre Bible, au livre des Juges (chapitre 16), et vous y lirez l'histoire de Samson et Dalila. Ca se passe dans la bande de Gaza (vous connaissez ! ) Samson, le prestigieux héros hébreu qui est la terreur des ennemis philistins, a été trahi par Dalila, la femme qu'il aime. Fait prisonnier, on lui crève les yeux, on lui coupe son abondante chevelure qui fait toute sa force. Il devient l'objet de la dérision de ses ennemis.  "Alors Samson invoqua Yahvé et dit : “Je t’en prie, Seigneur Yahvé ! Souviens-toi de moi et rends-moi fort une dernière fois. Je voudrais d’un seul coup faire payer aux Philistins mes deux yeux !” Samson toucha les deux colonnes du milieu, sur lesquelles le temple était construit, et il s’appuya sur elles : sur l’une de son bras droit, et sur l’autre de son bras gauche.  Alors Samson s’écria : “Que je meure avec les Philistins !” Puis de toute sa force il se raidit, et le temple s’effondra sur les chefs et sur tout le peuple qui s’y trouvait. Ceux qu’il entraîna avec lui dans la mort furent plus nombreux que ceux qu’il avait fait mourir durant toute sa vie."

Depuis... ! Rappelez-vous. D'abord ces jeunes pilotes japonais qui, en 1944, fonçaient tête la première avec leurs avions sur les cuirassiers américains : des bombes humaines.  Ce furent les premiers "kamikases" ( vent divin en japonais) des temps modernes. D'autres, nombreux, les ont imités, avec des méthodes de plus en plus perfectionnées. Le pire est arrivé le 11 septembre 2001 lorsqu'à 9h03, un avion de ligne piloté par cinq terroristes d'Al-Qaeda vint percuter l'un des deux tours du World Trade Center. Ils seront suivis, dans les minutes qui suivent, par plusieurs autres avions pilotés par des "volontaires de la mort".

On a peut-être oublié les centaines de volontaires vietnamiens  qui se jetaient avec des cyclopousses chargés d'explosifs à la terrasse des cafés, les anarchistes russes au XIXe siècle, regroupés dans une secte nommée l'Enfer. Et avant-hier, je vous racontais les "haschischins" eux aussi "volontaires de la mort" dans l'espoir d'un paradis, récompense de leur sacrifice... Il y a les volontaires conscients et lucides, et tous ceux qui sont désignés, choisis, plus ou moins contraints ou conditionnés. Savez-vous qu'en 1979, en Iran, on recruta des milliers de gosses âgés d'une douzaine d'années, les bassidges, pour aller combattre l'Irak. On leur avait promis le paradis et, avant de les envoyer au combat - à la mort - on leur avait remis autour du cou une clé censée leur ouvrir la porte du paradis. Une clé fabriquée à Taïwan ! Ils se sont fait tuer par dizaines de milliers. "Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie" : c'est ce qu'on m'a fait chanter dans mon enfance. Quelle horreur !

Je me demande comment on peut en arriver là. Dans la plupart des cas, on trouve une connotation religieuse : l'islamisme radical et la glorification du martyre ! Incompréhensible, pour moi. Je ne sais pas si le Dieu de l'Islam réclame de tels sacrifices. En tout cas, le Dieu que je sers et qui m'aime avec tendresse ne peut que les condamner.

 

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Samedi 21 novembre 2015

 

Mireille,

 

C'est le chef du Raid qui, rapportant l'assaut qu'il a dirigé mercredi dernier contre les terroristes cachés dans un appartement à Saint-Denis, déclare : "Nous avons choisi d'ouvrir la porte blindée à l'explosif pour profiter de l'effet de sidération. Cela n'a pas marché. Visiblement les explosifs n'ont pas fait leur effet. La porte a résisté et nous avons perdu notre effet de surprise qui nous est bien utile dans ces affaires-là."

 

Mercredi dernier également, le pape François, lors de l'audience hebdomadaire place Saint-Pierre, déclarait : "En de nombreux endroits, des portes blindées sont devenues normales.  Nous ne devons pas nous résigner à l’idée d’appliquer ce système à toute notre vie, à celle de la famille, de la Cité, de la société et encore moins à celle de l’Église. La porte dit beaucoup de choses d'une maison comme de l’Église. L’Église est encouragée à ouvrir ses portes en ces temps difficiles. Dans l’Eglise tout doit être ouvert."

 

Portes blindées ! Le même mercredi, à la même heure ! Pure coïncidence ? Sans doute. Mais bonne coïncidence. Dans nos société modernes, urbaines particulièrement, on a tendance à faire de nos demeures des refuges surprotégés, où il faut toujours montrer patte blanche pour y avoir accès. Et combien d'églises où l'on ne peut pas pénétrer, verrouillées qu'elles sont par crainte des vandales. Portes blindées, attitudes de méfiance surmultipliées... Ce ne sont pas seulement nos portes qui sont blindées, mais d'abord et surtout nos esprits et nos cœurs.

 

Ouvrez.

 

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Dimanche 22 novembre 2015

Mireille,

La seule fois où Jésus a accepté de dire qu'il était roi, c'est quand il a été livré, ligoté, à Pilate. Etonnant, n'est-ce pas !

            Il y a dans l'homme une aspiration à commander, à diriger, à être puissant. Mais en même temps, nous éprouvons une certaine gêne, devant cette possibilité donnée à certains de peser sur la liberté des autres, de les dominer. Pourtant, je crois que l'exercice du pouvoir par quelques-uns est une nécessité. Sinon, c'est l'anarchie. Le mot "anarchie" signifie justement "absence d'autorité, de commandement." S'il n'existe aucun pouvoir, comment maîtriser les risques de violence, tout ce qui naît d'une compétition sauvage ? On se retrouve dans la jungle. Il faut donc que quelques-uns exercent le pouvoir.

            Regardons en nous. Chacun de nous désire exercer un certain pouvoir. C'est inscrit dans nos mentalités les plus profondes. Etre leader, être "le meilleur", imposer, plus ou moins discrètement, ses propres idées, diriger, orienter... tous ces désirs, nous les discernons bien en nous. Le père de famille, la maman, comme "le meneur" dans une bande, le prêtre ou l'animateur, tous, nous exerçons des pouvoirs, même si nous les déguisons sous les beaux mots de "service" ou de "responsabilité". C'est normal. Le pouvoir en lui-même est une réalité. Elle peut être bonne ou perverse, selon l'usage qu'on en fait. Mais on ne peut pas la nier. Chacun aspire à quelque pouvoir. Un grand homme politique français disait qu'une fois qu'on a goûté au pouvoir on ne peut plus s'en passer. C'est une drogue qui nous fait oublier notre petitesse.    

            Qu'en est-il du pouvoir du Christ ? Son "royaume", dit-il, n'est pas comme les royaumes de la terre. Il n'a ni gardes, ni armée. Il ne fait pas "sentir son pouvoir". Son pouvoir s'exerce en supprimant dans l'univers la racine de la violence. Comment ? "Je suis venu rendre témoignage à la vérité", dit-il. Jésus n'impose pas la vérité, mais "tous ceux qui sont de la vérité entendent sa voix" et deviennent disciples. Il s'agit, non d'une contrainte, mais d'une attirance.

"Les chefs des nations gouvernent en maîtres et font sentir leur pouvoir. Chez vous, il n'en sera pas ainsi : celui qui veut être le plus grand doit se faire le plus petit. Celui qui veut gouverner sera serviteur", dit Jésus. Jésus s'est fait serviteur. Ne peut être seigneur que celui qui se fait serviteur.

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lundi matin : en panne

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Mardi 24 novembre 2015

Mireille,

    Je vous l'ai dit bien souvent : je ne suis pas de ceux qui regrettent leur passé. Bien au contraire : j'envisage toujours mon avenir avec confiance. Ce qui ne m'empêche pas de faire parfois appel à des souvenirs d'autrefois. ces souvenirs sont souvent bien instructifs. Il en fut ainsi l'autre jour ; et je tiens à vous le raconter.

Ce soir-là (il y a bien longtemps), chez des amis, j'avais rencontré Nadia. Nadia, je l'avais connue toute petite ; souvent, rentrant de l'école, elle s'arrêtait pour me dire bonjour. J'étais donc heureux de la revoir, après plusieurs années d'interruption. Elle avait alors dix-huit ans. Toujours aussi jolie, mais tout ce qu'elle avait d'enjoué, de primesautier, avait disparu. J'ai eu l'impression qu'elle était triste. Elle venait souvent, me dit-elle, chez mes amis, parce que, malgré la différence d'âge, Sonia était la seule personne adulte à qui elle pouvait se confier ; bien plus même, exprimer son amertume. Ce qu'elle raconta ce soir-là, je l'ai entendu bien des fois, depuis une trentaine d'années. Née en France, dans une famille maghrébine. Cinq enfants (elle est la troisième), dont une sœur qui est déjà mariée (au Maroc). Au début, quand elle était petite, elle jouissait d'une parfaite liberté. Elle sortait, allait jouer avec ses copines dans la rue, fréquentait aussi bien des françaises que des immigrées, allant chez l'une ou chez l'autre. Et puis, "c'est comme si une chape de plomb était tombée sur moi, à partir du jour où mon père a commencé à fréquenter d'autres maghrébins. L'ont-ils endoctriné ? En tout cas, mon père (et mon frère aîné) m'ont imposé depuis une discipline étroite, contre laquelle je me révolte tout le temps : interdiction de sortir le soir, de rester en compagnie de tel ou tel garçon que je considère comme un copain, de porter tel ou tel vêtement qui me plait et que les hommes considèrent comme "indécent". Ils voulaient même me contraindre à ne sortir que voilée ! "

Nadia a raconté, raconté. La dégradation de l'ambiance dans son quartier peuplé à majorité d'immigrés, l'influence occulte de ceux qu'elle appelle "les barbus", un moralisme étroit et cet horrible sentiment de supériorité qu'expriment tous les mâles vis-à-vis des femmes. Brimades, injures, menaces de coups, ou pire ; comme toutes les filles de son âge, dit-elle, elle a peur. Et en même temps, elle exprime sa volonté de ne pas se laisser faire. Et son besoin de continuer courageusement ses études (elle était alors en terminale) : pour elle, c'est la seule chance d'obtenir un jour son indépendance. Elle a conclu en me disant : "Après tout, la femme est bien l'égale de l'homme, n'est-ce pas ?" J'ai répondu : "Certainement pas !" Et comme elle manifestait étonnement et réprobation, j'ai ajouté : "Elle lui est bien supérieure !"

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Mercredi 25 novembre 2015

 

Mireille,

Il était vraiment de mauvaise humeur quand je suis passé chez lui, l'autre jour. Cela lui arrive assez souvent, maintenant qu'il se sent vieillir et qu'il se sait malade. C'est arrivé à un tel point qu'il supporte difficilement le moindre dérangement et qu'on se demande même si une visite lui fait plaisir. Ce jour-là, ses rares remarques étaient toutes négatives : sur le temps qu'il fait, sur les gens qui passent, et même sur les faits-divers de son quotidien, qu'il lit chaque jour d'un bout à l'autre. C'est à tel point que personne ne trouve plus grâce à ses yeux. Je ne parle pas des immigrés, des noirs et des juifs, ni même, hier, d'un jeune garçon qui a été victime d'un chauffard : il avait un drôle de nom, ce garçon, m'a-t-il dit ; pas un nom de chez nous ; ce devait être un Turc ! Comme je lui faisais remarquer qu'on l'enterrait à l'église catholique, il m'a montré la photo du journal en déclarant que ce jeune n'avait pas une tête de Français !

Malveillance ! Bien excusable, peut-être, chez quelqu'un qui souffre en silence. Mais tellement inexcusable, chez beaucoup de mes compatriotes, aujourd'hui. Pas seulement vis-à-vis des étrangers, mais même vis-à-vis des proches, et même au sein de leur proche famille. Malveillance des journalistes, toujours en train de souligner le négatif dans les actes de ceux qui ne leur plaisent pas. Malveillance en politique, où chacun se plaît à mettre en relief ce qui sépare, ce qui divise, ce qui est au désavantage de l'autre camp.

Mon ami, hier, manifestait dans ses propos une certaine malveillance, mais lui, au moins, il l'exprimait. Par contre, il m'arrive trop souvent de souffrir devant les coups bas, les non-dits, les allusions blessantes, les propos méchants qu'on tient "derrière le dos" des gens à qui on vient de faire de beaux sourires et même des flatteries ! Un peu de bienveillance ferait tellement plaisir à tous !

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Jeudi 26 novembre 2015

 

Mireille,

 

S'il est un métier qui se porte bien, c'est celui de croque-mort. Aucun risque de chômage : les entreprises de pompes funèbres prospèrent et se multiplient. Avec le vieillissement de la population, elles ont même toutes les chances de voir augmenter leur clientèle. Ainsi, dans ma petite ville s'est ouvert il y a quelques années un deuxième funérarium concurrent du premier. Et je connais un chef de chantier dans une entreprise de travaux publics qui forme le projet de se mettre à son compte et d'installer un crématorium. Aucun risque de chômage donc, mais concurrence acharnée. Il faut faire preuve d'imagination pour attirer le client. Ainsi je lis qu'à Paris, une société, intitulée "l'Autre Rive", propose comme corbillard un élégant fourgon tracté par une 2 CV noire ; et que, dans la même entreprise, on vous propose des urnes funéraires de toutes formes et à tous prix, notamment une urne-sablier pour réunir un couple.

Toujours la même entreprise, décidément riche d'initiatives, encourage les proches du défunt à prendre la parole, à porter la bière ou même à la décorer soi-même. Le fin du fin, c'est quand même cette "levée du corps" où un verre de vin rouge a été servi à la mémoire du défunt, qui en avait émis le souhait. On peut même vous fournir une bouteille correspondant au millésime de l'année de naissance du disparu.

Et la cérémonie religieuse ? Il y a longtemps que nous avons insisté pour que les proches, non seulement fassent preuve d'initiative, mais même - dans la mesure du possible - participent activement à la célébration. Que de fois la famille demande qu'on chante tel chant, qu'on passe tel morceau de musique (que le défunt aimait bien). Parfois c'est convenable, mais parfois, c'est plus discutable. De jeunes amis ont ainsi chanté à l'église, il y a quelques mois, "le temps des cerises" que leur mamie chantait si bien ! Pourquoi pas "le chant du départ" ou "le chiffon rouge" (çà s'est vu) ? Mais le comble a été atteint un jour, dans une église de la région. Le défunt, un homme encore jeune, avait demandé qu'on passe trois chansons de Jacques Brel, dont celle-ci : "Adieu l'Émile"... vous savez : "Adieu l'Émile, je t'aimais bien... je sais qu'tu prendras soin d'ma femme..." !

"Mais où sont les funérailles d'antan", chantait Brassens !

 

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Vendredi 27 novembre 2015

 

Mireille,

 

Je crois bien que l'un des symptômes les plus évidents du bouleversement que vit notre époque concerne la perception de l'avenir. Là encore, la fin de la décennie 70 et le début des années 80 ont marqué plus qu'un tournant : un véritable séisme.
       Je dis souvent que j'ai été élevé dans le culte du progrès. L'école de mon enfance véhiculait ce culte et l'implantait dans nos jeunes esprits, mais l'école n'était elle-même que le reflet de la pensée commune. Grâce à la science, un progrès continu de l'humanité était, non seulement souhaitable, mais possible. Et même la première guerre mondiale n'avait pas apporté le moindre bémol à cette foi dans le progrès. On a cru à "l'extinction du paupérisme", aux "lendemains qui chantent", à un monde possible de Justice et de Liberté. Et même après un deuxième conflit mondial, infiniment plus meurtrier que le premier, je croyais (naïvement ?) à un avenir de bonheur pour l'humanité, avec la paix enfin retrouvée. "Le Progrès fait le grand voyage humain et terrestre vers le céleste et le divin", avait écrit Victor Hugo. Et nous lisions Teilhard de Chardin avec enthousiasme et espérance, lui qui nous décrivait une trajectoire inéluctable vers le "point Oméga". Après tout, il ne faisait que reprendre les promesses des prophètes et de l'Apocalypse.
       Mais voilà qu'aujourd'hui, lorsque mes contemporains envisagent l'avenir, ils ne font plus qu'évoquer des peurs. Qui oserait parler, aujourd'hui, de "lendemain qui chantent", alors qu'on est en plein "désenchantement du monde" ? Le terrorisme de masse jusque dans nos capitales, mais aussi le péril nucléaire, les désastres écologiques, Tchernobyl, le grand dérangement mondialiste viennent nous enlever toutes nos illusions de jeunesse. Peur de ce qu'on respire, de ce qu'on mange, de ce qu'on boit, je n'en finirais pas d'énumérer et de décrire les peurs d'aujourd'hui.
      Il faut avoir vécu assez longtemps, comme moi par exemple, pour se rendre compte du bouleversement auquel nous assistons. L'avant et l'après ! Alors, que penser ? Optimisme, pessimisme ? "L'optimisme fait des imbéciles heureux. Le pessimisme, des imbéciles malheureux", écrivait Bernanos. Deux mots me viennent à l'esprit, pour décrire mon attitude présente : fidélité et confiance. Deux mots qui, d'ailleurs, ont la même racine étymologique. "Fides", en latin, s'est "se fier à..." Confiance en l'avenir, parce que j'ai confiance en une Parole, en une Promesse. Et fidélité, envers et contre tout. Ce qui nécessite, je crois, un certain réalisme, une grande lucidité. "Tiens ta lampe allumée, chantait le Père Duval, pour qu'il n'ait pas de peine à te trouver."


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Samedi 28 novembre 2015

 

Mireille,

 

Mon sang n'a fait qu'un tour, ce soir-là, en entendant, à la télévision, le présentateur annoncer, comme le scoop de l'année, que "Adam et Ève n'avaient jamais croqué la pomme, que l'histoire de Noé était une légende, de même que le passage de la Mer Rouge, avec les flots qui se retiraient devant la troupe des Hébreux avant de se refermer sur l'armée égyptienne, et que même, pour Jésus, beaucoup d'épisodes de sa vie n'avaient rien d'historique, à commencer par la date de sa naissance le 25 décembre". Le commentaire se poursuivait par quelques brèves phrases d'interviews de personnalités, dont un cardinal, En effet, disait cette information, c'est l'Église catholique qui fait ces révélations. Conclusion : une petite moue (dubitative ? appréciative ? inexpressive ?) du présentateur.

Un scoop ? Il y a plus de soixante ans que j'explique tout cela, non seulement aux adultes des nombreux cours bibliques qu'il m'a été donné d'animer, mais également à tous les enfants à qui j'ai fait le catéchisme. Je l'ai répété des centaines de fois, que les premières pages de la Bible étaient ce qu'on appelle "des mythes fondateurs", des histoires destinées à enraciner dans l'esprit des gens des réalités essentielles ; dans le cas de l'homme et de la femme tentés par un serpent qui parle, pour expliquer l'origine du mal dans le monde. Le cardinal faisait remarquer, à juste titre, que "Adam et Ève ne sont pas des noms propres, mais des noms communs, Adam signifiant simplement "l'homme" et Ève, "la mère des vivants". Il aurait pu ajouter que dans le récit légendaire, il n'est pas question de pomme et qu'aujourd'hui, c'est moi, c'est vous, cet homme, tenté de se faire Dieu. La Tour de Babel, le déluge font partie de ces récits légendaires, que chacun peut lire et actualiser aujourd'hui encore. Quant au récit du passage de la Mer Rouge, il y a belle lurette que j'expliquais aux gosses qu'il s'agissait d'un récit de style épique, un peu comme la Chanson de Roland, l'Iliade ou l'Odyssée : un fond historique, sur lequel on a brodé tout un récit plein de merveilleux.

Mais l'ignorance des chrétiens et, à plus forte raison, des non-croyants, en matière religieuse, est incommensurable. Je m'en désole. Comment, en effet, aider les chrétiens à parvenir à une foi adulte, si on ne leur apprend pas à faire usage de leur intelligence et de leur curiosité ? Si, au moindre "scoop" journalistique, ils sont désarçonnés, pas étonnant qu'ils virent au scepticisme le plus primaire !

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Dimanche 29 novembre 2015

 

Mireille,

Dans le passage d'évangile que nous lisons aujourd'hui, Jésus nous décrit les signes avant-coureurs de cet événement qui verra son Avènement, puis il nous donne deux consignes : d'abord « redressez-vous », c'est-à-dire n'ayez pas peur, et, deuxième recommandation tout aussi essentielle, « restez éveillés » Ce mot a une double signification. Être éveillé, c'est le contraire que d'être endormi. Vérité de La Palisse, me direz-vous, mais à la réflexion, demandons-nous donc si, bien souvent, nous ne nous laissons pas endormir par toutes les propagandes, toutes les pubs, toutes les sollicitations possibles. Demandons-nous donc si nous ne pensons pas, si nous ne réagissons pas en conformité avec toutes les « idées reçues » de notre temps. Sommes-nous des esprits suffisamment critiques ? Des penseurs libres ? Il y a tant de risques de nous laisser endormir !

Autre chose. On dit parfois d'un petit garçon, d'une petite fille : « Ce qu'il peut – ce qu'elle peut – être éveillé(e) ! Ils s'intéressent à tout, à tous, ils posent des questions souvent pertinentes. » C'est dans le même sens que Jésus nous recommande de « rester éveillés »

Et éveillés dans la prière ? Une prière qui va se faire l'expression d'une attente, d'un désir. Car jamais nous ne nous résignerons à accepter le monde tel qu'il est, avec toutes ses malfaçons. Dès les premiers jours de l’Église, les disciples de Jésus ont vécu cette attente en priant « Marana tha », « viens, Seigneur Jésus ».  Que ce soit notre ardente prière, dès ce premier jour de l'Avent, tendus vers le Jour de sa Venue dans la gloire, le Jour de son Avènement.

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Lundi 30 novembre 2015

 

Mireille,

 

Nous étions en grande conversation quand il m'a dit : "Voyez-vous, cela fait dix-huit ans que je suis marié. Eh bien, tous les jours, je m'aperçois que je ne connais pas ma femme. Chaque jour, j'apprends à la connaître. Elle m'étonnera toujours !"

Je lui ai répondu : "Je vous félicite. Ce que vous venez de me dire, c'est l'expression du véritable amour." Il m'a regardé, d'un regard interrogateur. Non, je ne me moquais pas de lui. Bien au contraire. J'étais dans l'admiration. Il exprimait, en effet, une réalité que peu de gens, hélas, sont capables de vivre pleinement : le véritable amour. Il disait, en quelques mots, ce que les penseurs, philosophes et psychologues notamment, essaient de décrire en termes savants : l'amour comme rencontre de l'autre, l'opposé de tout sentiment de possession ou de fusion, l'amour comme respect intégral de la personne aimée dans sa différence.

Il y a tant de couples, hélas, où domine un désir de possession. On dit "MA femme, MON mari" comme s'ils étaient des objets. Ma propriété personnelle. Mon bien le plus intime. Objet de désir, moyen nécessaire pour s'épanouir ou se réaliser soi-même. A la limite, on aime l'autre, certes, mais pour soi-même, et non pour lui-même, pour elle-même.

"Accueillir, découvrir, promouvoir" : tels étaient les trois mots, employés par je ne sais quel conférencier entendu autrefois, pour dire l'amour humain. C'est assez juste. Respecter l'autre dans ce qu'il a, dans ce qu'elle a de singulier, de personnel : telle est la recette, tel est le signe du véritable amour. Ne jamais s'habituer à l'être aimé. L'habitude, c'est ce qui tue l'amour.

Mais n'est-il pas superflu de poursuivre ces profondes considérations ? Mon ami m'a tout dit en quelques mots. A chacun et à chacune d'entre nous de l'expérimenter.

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