LETTRE A MIREILLE

Décembre 2015

 

Mardi 1er Décembre 2015

Mireille

J'ai retrouvé dans mes archives quelques exemplaires du Bulletin Paroissial que rédigeait, il y a quelques dizaines d'années, un vieux curé lorrain. J'avais placé ces exemplaires dans un dossier "Mariage", et comme j'étais alors en train de travailler à la dernière séquence de la "Théologie pour les Nuls" consacrée cette année-là  au Mariage, c'est tout naturellement que j'avais lu et relu les considérations pleines de bon sens de ce prêtre. Il avait un don réel pour parler simplement à ses paroissiens, sans "langue de bois", disant tout ce qu'il pensait, avec franchise et simplicité.

Deux articles de ces bulletins étaient consacrés aux divorcés remariés. Ayant lu dans les journaux que ces divorcés expriment leur douleur de ne pas être admis à recevoir le sacrement de l'eucharistie, il écrivait : "Ceux que je rencontre habituellement ne souffrent pas beaucoup des lois de l'Eglise, ou plutôt, ils n'en tiennent aucun compte. Ils vont communier quand l'occasion se présente, sans demander de permission à personne. Il est vrai que de temps en temps j'apprends que dans telle paroisse, le curé a refusé la communion à une personne. Mais à ma connaissance, ces cas sont rares. Pour ma part, je ne pourrais jamais refuser la communion à personne. Renvoyer quelqu'un est une humiliation qui me semble contraire à la charité chrétienne... Pourquoi ces personnes viennent-elles communier ? Parce qu'elles se jugent innocentes... Ces personnes jugent ensuite que l'Eglise se montre sans cœur en n'acceptant pas que les divorcés se remarient. De fait, l'Eglise ne semble pas se soucier de l'avenir des partenaires séparés. "

Le brave vieux prêtre continuait en faisant une comparaison entre les divorcés qui se remarient, et donc qui cherchent à fonder un foyer stable, et les personnes qui, une fois divorcées, ne se remarient pas et vivent une "cohabitation" avec un nouveau partenaire. Aux premiers, on interdit la communion, alors qu'aux seconds, on n'impose aucune contrainte officielle : "Aucune loi de l'Eglise, explique-t-il, n'est dirigée contre les concubins. Aucune loi ne leur interdit d'approcher des sacrements. Les divorcés remariés ressentent cela comme une injustice." A juste titre.

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Mercredi 2 Décembre 2015

Mireille,

J'aime chanter. Souvent, je chante seul, pour moi. A mi voix ou à tue-tête. A la maison de préférence. Mais aussi en auto. Et quand je ne peux pas chanter à pleine voix, ça chante dans ma tête. Pourtant, ce que je préfère, c'est chanter avec un chœur, avec une assemblée. Je ne comprends pas celles et ceux qui, au sein d'une assemblée chrétienne, n'ouvrent pas la bouche.

Si je vous dis cela ce matin, c'est parce que je suis tombé, au hasard de mes lectures, sur une réflexion de Luther. Moine augustinien, il connaissait bien sûr la réflexion de Saint Augustin qui écrit : "Celui qui chante bien prie doublement", et il disait, dans son langage imagé, que "le diable ne doit pas garder pour lui les belles mélodies". Si chanter est une joie, "elle détruit l'œuvre du démon et met obstacle à bien des mauvais crimes", ajoutant : "C'est un des meilleurs, un des plus magnifiques dons de Dieu que la musique. Satan la déteste fort, car elle nous aide à chasser bien des tentations et des mauvaises pensées. Le diable ne peut pas supporter de l'entendre."

Cette réflexion de Luther est d'une criante actualité. Mon journal m'apprenait en effet, hier, que pour les islamistes, la musique est péché, œuvre de Satan : l'un des jeunes débiles qui ont perpétré les crimes du 13 novembre à Paris interdisait à ses sœurs de chanter et même d'écouter de la musique. Pas étonnant que ses complices et lui s'en soient pris en priorité au Bataclan !

Je ne résiste pas au plaisir de vous transmettre le petit poème que Luther composa un jour :

De toutes joies sur cette terre,
Personne ne peut trouver plus belle
Que celle que je donne par mes chants
Aux maints doux accents.
Il ne peut y avoir mauvaises mœurs
Là où compagnons chantent bien,
Là ne subsiste colère ni querelle, haine ni jalousie,
Toute affliction doit céder,
Avarice, souci, et tout ce qui d'ordinaire tourmente
S'en va avec toute tristesse."

Bonne journée, Mireille. En chantant.

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Jeudi 3 Décembre 2015

Mireille,

C'est un homme "de passage", dans tous les sens du terme. Je n'en avais jamais entendu parler. Pourtant, c'est, parait-il, un écrivain célèbre. Il s'appelle Georges Steiner, Né en France de parents juifs originaires d'Autriche, cet octogénaire spécialiste de littérature comparée a enseigné dans les plus grandes universités, notamment en Angleterre et en Suisse. Il porte un regard lucide sur notre monde. Parlant de notre vieille Europe, par exemple, il dit : "Cent millions de victimes entre août 1914 et mai 1945, massacrées par les famines, les camps, les guerres : l'Europe mérite d'être morte. Le miracle, c'est qu'elle soit encore là."

Pourquoi "de passage"? Parce qu'en lisant l'interview qu'il donnait à un hebdomadaire, j'ai eu le sentiment de rencontrer un homme qui ne s'est jamais "installé". Toujours en route vers un ailleurs, vers un a-venir. L'éternel exilé. Son père, persuadé que "les Juifs sont des étrangers, en danger partout où ils vont", quitta l'Autriche avec sa petite famille dans les années 1920 : il pressentait le danger qui allait survenir avec le nazisme. IL arriva à Paris, et c'est là que naquit son fils Georges en 1929.  Il se chargea lui-même de son éducation, essentiellement en dotant ses enfants d'un extraordinaire bagage de langues. Le jeune Georges grandit donc avec trois langues maternelles, l'allemand, l'anglais et le français ; sa mère était polyglotte et avait l'habitude de « commencer une phrase dans une langue et de la terminer dans une autre ». À l'âge de six ans, son père, qui croyait qu'une éducation classique était nécessaire, lui apprit à lire L'Iliade dans l'original grec.

En 1940, nouvelle fuite de la famille, cette fois pour les USA. Une nouvelle fois l'intuition de son père avait sauvé sa famille, et cela donna à Steiner l'impression d'être une sorte de survivant, ce qui par la suite devait influencer profondément ses écrits. « Ma vie entière a été hantée par la mort, le souvenir et la Shoah». Il est devenu un « vagabond reconnaissant », disant que « les arbres ont des racines et moi j'ai des jambes, c'est à cela que je dois ma vie"

Il raconte qu'à ses fils, il a donné "deux ou trois leçons très simples : toujours vos bagages faits, toujours ! Pour un juif, ne pas avoir ses bagages prêts est une absurdité ! Deuxièmement : ne pas se plaindre si ça arrive. "Croyez-moi, si demain je devais quitter tout ce que j'adore et aller à Djakarta trouver un job, d'abord, j'apprendrais l'indonésien, ce qui me ferait un bien énorme - je suis devenu paresseux à un point affreux (lui qui enseigne en quatre langues, italien, français, anglais, allemand, plus le latin et le grec.) Jamais je ne hurlerais : Dieu, comment as-tu pu me faire cette vacherie-là ? Le malheur aussi est passionnant. Nous sommes les invités des hommes et de la vie, parfois les hôtes sont moches, parfois ils sont plus généreux... Mais j'en viens à la troisième leçon que j'ai inculquée à mes enfants : laissez l'hôtel un peu plus propre ou plus intéressant que vous ne l'avez trouvé".

C'est à moi, vieux sédentaire, de corps et d'esprit, que cet homme donne aujourd'hui la plus grande des leçons. Ah, si je pouvais me considérer toujours comme "de passage" sur cette terre, ne jamais me plaindre de mon sort ! Et si je pouvais laisser "l'hôtel" (que je quitterai un jour) plus propre et plus intéressant que je ne l'ai trouvé, il y a près de quatre-vingts quinze ans !

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Vendredi 4 Décembre 2015

Mireille,

Jusqu'où peut aller la crédulité humaine ! Je ms souviens d'un  livre écrit, il y a déjà quelques décennies, par un homme qui se faisait appeler Wilkomirski. Ce livre avait été traduit en treize langues, encensé par la critique internationale, couronné de prix littéraires, dont le prix "Mémoire de la Shoah". L'auteur y décrivait le meurtre de son père par les nazis, sa propre déportation à l'âge de 4 ans, d'abord à Maïdanek, où il vit mourir sa mère, puis à Auschwitz. Ce "rescapé de la Shoah" fut invité à des conférences, des émissions de télévision. Il  pleurait en racontant son témoignage. "Le Monde" souligna la "singularité" de ce livre "insoutenable". "Un pur chef d'œuvre jailli de l'indicible", écrivit le Nouvel Observateur.

Or Wilkomirski s'appelait en réalité Bruno Grosjean. Il n'avait jamais quitté la Suisse, où il est né. Abandonné par sa mère, il fut adopté par une famille de Zürich, où il vit encore aujourd'hui. Il est de la race de tous ces affabulateurs qui jouent à longueur de vie les attrape-gogos. Tel cet homme qui jadis a joué pendant des mois le rôle de prêtre, sous quantité de noms d'emprunts, de paroisse en paroisse, à travers la France. "Il m'a suffi d'entrer dans l'église et de dire au vicaire que j'étais curé. A Tours, dit-il, j'ai célébré la messe devant 3 500 personnes. Avec la crise des vocations, j'étais accueilli à bras ouverts. Le plus important, c'est le ton de la voix et le chant. Un curé qui chante bien peut raconter ce qu'il veut". Il a dit la messe, fait des mariages et des enterrements, confessé, avant d'être un jour découvert comme un parfait imposteur. Tel encore ce journaliste déguisé en prince du pétrole : "J'avais le bon accoutrement, je parlais anglais avec un accent arabe. Personne n'a vérifié mon identité", raconte-t-il. Il avait réussi à acheter une partie du parc immobilier de la ville de Bordeaux, après avoir décroché cent cinquante rendez-vous, dîné chez le maire et s'être vu confier par de grands bijoutiers leurs pièces les plus précieuses.

Jusqu'où peut aller la crédulité humaine ? L'un de ces escrocs révèle peut-être la bonne recette : "J'ai trompé des financiers véreux et des petits génies de la Bourse qui se croyaient infaillibles, déclare-t-il. Tous ont une part de responsabilité. C'est leur vanité qui les a aveuglés."

Vanité ! Voir, comme toujours, La Fontaine (le corbeau et le renard) :

"Apprenez que tout flatteur
 vit aux dépens de celui qui l'écoute.
"Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute."

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Samedi 5 Décembre 2015

Mireille,

Le croiriez-vous ? On peut, parait-il, photographier et filmer mon âme ! Je lisais récemment dans une revue le compte-rendu des travaux étonnants que réalisent aujourd'hui neurobiologistes, psychiatres et psychologues, grâce aux IRMf (Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) TEP (tomographie par émission de positons) ou MEG (magnéto-électro-encéphalographie). Tout ce qui se passe dans ma conscience, parait-il, peut être ainsi dévoilé, grâce aux "neuro-imageurs".

Ainsi, on a fait passer dans la machine des volontaires qui juraient être passionnément amoureux de leur partenaire. Epreuve de vérité : si l'on présente au Roméo la photo de sa Juliette, son cerveau ne s'active pas de la même façon que si on lui présente la photo d'une amie quelconque. Autre test : si vous donnez intentionnellement un coup de parapluie à une passante, votre cerveau ne réagit pas de la même manière que si c'est à cause d'une bourrasque de vent que votre parapluie s'est abattu sur son crâne. Ce ne sont pas les mêmes groupes de neurones qui sont affectés. Les images en couleur enregistrées par les différents appareils en font foi.

Mon cerveau, siège de mon âme ? Et voilà que les biologistes veulent maintenant explorer même mon inconscient, jusqu'ici chasse gardée de la psychanalyse. On commence à analyser dans le cerveau humain dépressions, troubles obsessionnels, autisme... C'est donc là qu'est le siège de mes sentiments, de mes pensées, de ma personnalité propre ? Pourquoi pas ! Il y a belle lurette que je souris en chantant Malbrough, vous savez :

"Il fut porté en terre par quatre (z)officiers,
      (mais)
"On vit voler son âme au-dessus des lauriers."

Pour Platon, l'âme était la pauvre prisonnière du corps ! Je ne suis pas matérialiste, mais je récuse cette philosophie comme, d'ailleurs la vieille définition du catéchisme de mon enfance qui, à la question: "Qu'est-ce que l'homme ?", répondait : "L'homme est une créature raisonnable, composée d'une âme et d'un corps." Je ne suis pas un "composé", mais une unité, et mon âme (en latin anima) c'est, au sens littéral du terme, ce qui anime mon corps, ce qui lui donne vie. Un corps sans âme, c'est un cadavre, et une âme sans corps... je ne connais pas. La matière, le "matériau" dont je suis fait, extrêmement sophistiqué dans le cas de mon cerveau ("La chose la plus complexe de l'univers", dit un prix Nobel) n'est qu'un peu de matière corruptible s'il n'est pas "animé".

"La merveille que je suis", dit le psalmiste en s'adressant à son Créateur avec reconnaissance. Que les savants cherchent chaque jour à élucider davantage toute la part de mystère que comporte cette merveille qu'est chaque être humain, je m'en réjouis.

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Dimanche 6 Décembre 2015

Mireille,

Je pense à un prisonnier Vietnamien qui parvint un jour à faire passer clandestinement une suite de ses poèmes. Dans l'un de ceux-ci, il écrit :

"Le passage du singe à l'homme      
a demandé des millions d'années.
Hommes de la planète, je vous le donne en cent :
Combien d'années prendra-t-il,
le passage de l'homme au singe ?
Je vous le donne en mille...
Le passage du singe à l'homme
a demandé des millions d'années,
Alors que dans mon pays,
grâce aux hommes éminemment politiques,
Le passage de l'homme au singe
Ne demande que trois ans, ne demande que trois jours."
                                                    

            Il ne faut pas parler de progrès ni d'avenir heureux, quand on se trouve en face de régressions et de reculs. Et c'est vrai qu'on n'en finirait pas de décrire les "collines", les "montagnes" et les "ravins" qui retardent, qui empêchent notre humanité d'avancer. Des montagnes de cruauté, de bêtise, d'indifférence. Des ravins qui séparent, divisent, opposent, détruisent les hommes. On n'en finirait pas de décrire... Allez donc parler d'une route ouverte, d'un avenir radieux à tous ceux qui, "victimes du sort", comme on dit, n'entrevoient aucun avenir !

            Et pourtant ! Nous sommes victimes du matraquage des médias. Un journal télévisé est essentiellement composé de mauvaises nouvelles. D'où le pessimisme ambiant. Mais "le bien ne fait pas de bruit", et, si nous avons de bons yeux, de bonnes oreilles, nous verrons à l’œuvre les "prophètes d'aujourd'hui".  Car il y a des millions d'hommes, de femmes, de jeunes, d'enfants qui, aujourd'hui même, sont en train de faire la route droite, d'aplanir les montagnes et de combler les ravins. Hier et aujourd'hui, ils étaient des milliers à participer au Téléthon. Lundi dernier démarrait la 31e campagne des "Restos du cœur". Mais il y a aussi tout ce qui est moins spectaculaire (et plus quotidien) : tous ceux qui œuvrent, dans l'Eglise ou hors de l'Eglise, pour que "tout homme voie le Salut de Dieu", même s'ils sont eux-mêmes agnostiques  Ceux qui "servent" au Secours Catholique, à Emmaüs, au Secours Populaire, à ATD Quart-Monde ou dans les quartiers "sensibles". Je ne cite que quelques exemples, dont ne parlent ni les journaux, ni la télé. Ils sont les prophètes de notre temps.       

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Lundi 7 Décembre 2015

Mireille,

Il y a quelques semaines, je vous avais communiqué des recettes pour devenir (au moins) centenaire. Je crois que ces recettes sont aujourd'hui dépassées, du moins d'après ce que j'ai pu lire dernièrement. Désormais, un seul moyen d'éviter cancers, infarctus et autres maladies respiratoires, oculaires ou neuro-dégénératives de type Alzheimer : manger des fruits et des légumes. Les spécialistes de la nutrition vous diront que seule, une alimentation végétarienne permet de ralentir sérieusement le processus de vieillissement.

Aussi, chez les gens "branchés" (et aisés), c'est désormais la grande mode. Untel consomme chaque jour 2 à 3 kilos de végétaux, une autre en est à huit fruits ou légumes par jour. De préférence crus. L'un est fou d'asperges, l'autre craque pour les tomates. Et je ne parle pas des radis noirs, des pastèques, des mini-concombres et des carottes, râpées ou découpées en bâtonnets. Patates douces, betteraves, citrouilles et brocolis sont aussi de tous les repas bien-pensants de la bonne société.

Des légumes verts pour les yeux, l'ail et l'oignon pour le système cardio-vasculaire, les brocolis pour l'œsophage, la fraise et le melon pour le cerveau, le navet pour l'estomac, la pomme et la poire pour le côlon (chez les hommes) et l'utérus (chez les femmes), les lentilles pour la peau, l'aubergine pour la bouche, le pamplemousse pour les intestins, l'orange et le citron pour les os, ainsi que la tomate pour la prostate... pourquoi donc aller consulter votre médecin, alors que la nature vous offre tous les remèdes et tous les ingrédients d'une bonne médecine préventive ? De quoi boucher le "trou" de la Sécurité sociale. Et si ça ne marche pas, de quoi faire vivre tous les producteurs et marchands de fruits et légumes.

"Je mange de la santé" : c'était le titre d'un bouquin qui avait fait fureur il y a plus de cinquante ans et qui prônait déjà les régimes végétariens. Moi qui ne suis pas "tendance" (comme on dit aujourd'hui), je n'ai pas suivi ses conseils. Je me contente d'un dos de cabillaud, d'une tranche de gigot ou d'une saucisse de Morteau. Bref, de ce qui me fait plaisir. Avec un petit verre de Beaujolais (à consommer avec modération, bien sûr). Et tant pis si je ne deviens pas centenaire !

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Mardi 8 Décembre 2015

Mireille,

Vous avez certainement remarqué et, comme moi, déploré, que les gens, de plus en plus, jugent tout sur l'apparence, et non sur la réalité. Je pensais à cela, ces derniers jours, en lisant les commentaires d'un certain nombre de journalistes sur nos hommes politiques. Ils insistaient presque tous sur le "paraître", plus que sur les actes des gouvernants (actuels ou passés). Comme si tout était dans la manière, dans le style, dans l'aspect extérieur de certains de ces personnages.

Tiens ! J'emploie le mot "personnage". Savez-vous qu'étymologiquement, le mot "personne", en latin persona, est un mot emprunté à l'étrusque, qui signifie d'abord masque de théâtre, puis rôle, acteur. Certes, ceux qui nous gouvernent jouent un rôle, se créent un personnage, sont de bons ou de moins bons acteurs. Il faut savoir vendre sa marchandise. Il y a dans toute action politique une part de savoir-faire qui s'apprend : tout est dans la manière de présenter une décision. Les journalistes le savent bien, qui eux aussi, cherchent à déceler tel aspect négatif d'une démarche présentée sous son jour le plus favorable par son auteur. A chacun de nous le devoir de ne pas nous laisser leurrer, et de demeurer, là comme en toute chose, des "libres-penseurs". Avouez que c'est particulièrement important, ces jours-ci, dans notre cher pays !

Souvent, des amis me disent : "Vous ne paraissez pas votre âge". Je leur réponds toujours : "Vous êtes comme ces gens qui achètent une auto : ils l'apprécient d'après sa carrosserie, sans regarder le moteur". Nous sommes tous ainsi faits que nous jugeons trop souvent sur l'extérieur, et non sur ce qui est essentiel, ce qui est "invisible pour les yeux". Rappelez-vous la réplique de Dieu à Samuel, chargé de choisir un roi parmi les huit enfants du paysan Jessé, de Bethléem. Chaque fois qu'on lui présentait un des aînés, Samuel se disait : c'est certainement celui-là qui est l'élu de Dieu : il est beau, grand, fort. Et Dieu lui disait : "Laisse passer. L'homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur". Le petit dernier, David, était aux champs, à garder les bêtes, quand on le fit venir devant Samuel : c'est celui-là que Dieu avait choisi. "Il était roux, une jolie figure et une mine agréable", dit la Bible. Ce qui ne gâche rien. Je me demande même si, ce jour-là, Dieu ne s'est pas laissé séduire, lui aussi, par le visage de cet enfant.

Je voudrais bien, moi aussi, ne pas me laisser séduire par les apparences. Hélas. Ce n'est pas toujours le cas !

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Mercredi 9 Décembre 2015

Mireille,

"Merci pour vos lettres à Mireille ! Je suis catalan, catalan... né près de Barcelone. Ma langue maternelle et "vivante", c'est le catalan. Le castillan m'a été "imposé" à l'école... Oui, comme ça, durant le régime de Franco."

C'est la lettre que j'ai trouvée avant-hier au courrier. J'en ai été heureux. Ces catalans, je crois qu'ils sont tous ainsi : fiers de leur pays, de leur langue et de leur culture ; exaltés, épris de grandeur et de beauté. Avec une certaine admiration, je crois pouvoir dire que ceux que j'ai fréquentés étaient tous un peu fous, de la folie d'un Gaudi, l'architecte de la Sagrada Familia de Barcelone. Il se trouve que dans le petit village dont je fus le curé, dans ma jeunesse, vivaient plusieurs familles de catalans dont les hommes avaient combattu dans les rangs de l'armée républicaine pendant la guerre civile. Certains étaient devenus mes amis, si bien qu'un jour l'une de ces familles m'a invité à aller avec elle en vacances à Barcelone, en 1956 je crois. C'était la première fois qu'ils retournaient dans leur patrie.

La Costa Brava n'était pas encore victime de l'invasion des touristes déferlant, chaque été, de toute l'Europe du Nord, et le quartier populaire de Barcelone où j'étais hébergé dans la famille de mes amis avait des aspects de village. On allait au marché couvert où la tante vendait de minuscules morceaux de poulets ! Et les soirées où l'on se rendait en famille sur las Ramblas avaient bien du charme.

Mais je me souviens particulièrement de notre arrivée à la frontière, à la Jonquera : il était l'heure du déjeuner et nous sommes entrés dans un restaurant pour manger la première paella de ma vie. Une grande baie vitrée dominait le vallon. Et soudain, Rosine, dont j'étais l'invité, s'est mise à raconter, le regard fixé sur ce paysage. C'était comme si elle revoyait ce qu'elle avait vécu un jour de mars 1939, quand elle fuyait avec sa maman (son papa combattait dans les troupes républicaines), alors que Barcelone venait d'être prise par les nationalistes. Elle décrivait ces fuyards, dont elle faisait partie, hommes, femmes, enfants, combattants qui jetaient leurs armes aux pieds des gardes républicains français qui contrôlaient la frontière. Elle n'arrêtait pas de raconter, et nous étions tous là, très émus de l'entendre, très émus de sa propre émotion.

Je suis retourné plusieurs fois depuis en Catalogne. Je n'ai jamais retrouvé l'intensité ni la chaleur expressive de ce premier séjour. Pourtant, j'aime ce pays, pas tellement la côte et ses plages, mais les villes et les villages de l'intérieur, les églises romanes et tous les monuments comme les paysages de la campagne catalane. J'aurais envie d'y retourner... mais, à mon âge, sera-ce encore possible ? J'en doute.

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Jeudi 10 Décembre 2015

Mireille,

Le croiriez-vous ? Depuis le début de la semaine, je suis plongé dans la lecture des "Sermons de Carême" donnés au Louvre par Bossuet, devant le roi, en 1662 ! Celui qui m'aurait dit qu'à mon âge je m'intéresserais encore aux sermons bien passés de mode de celui qu'on surnomma "l'aigle de Meaux", qui fut, bien plus qu'évêque de Meaux, l'illustre prédicateur de la cour de Louis XIV, je ne l'aurais pas cru. J'en étais resté au jugement de ma jeunesse, quand on nous fit étudier quelques textes célèbres de celui qui déclarait qu'il n'était pas un grand écrivain, mais simplement un prédicateur. Nous sont restées, peut-être, de ces années d'études classiques, seulement quelques phrases : "Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, etc. etc." ou encore :"Madame se meurt, Madame est morte " ! Mais de là à se plonger de nouveau avec attention dans la lecture de ces textes, il y a une distance. Et pourtant !  
 

L'occasion ? Un courrier d'une jeune correspondante, actuellement en Sorbonne pour préparer une agrégation de lettres modernes. L'un des sujets, cette année, est consacré à Bossuet. Se souvenant de ses années de catéchisme et des homélies qu'elle entendit pendant ses années d'enfance et d'adolescence, elle s'adresse à moi pour obtenir des précisions, non pas d'ordre littéraire ( ses profs sont là pour çà), mais d'ordre théologique, notamment sur le péché et la grâce, Dieu de justice ou Dieu d'amour.  

 

Eh bien, je relis Bossuet. Premier de ces sermons : Lazare et le mauvais riche. Et moi qui croyais lire un texte ampoulé et ennuyeux, voilà que je découvre une homélie extraordinairement actuelle. Il faut lire ces phrases où il se moque de ces gens qui, courant sans cesse de rendez-vous en visites, n'ont pas le temps de s'occuper des pauvres. Bossuet avait 35 ans quand il se permettait, devant le roi, d'agresser les riches de son auditoire en ces termes (la famine régnait cette année-là) : "Ils meurent de faim dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide... Il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres...l'aise, le bonheur, la joie, l'abondance remplissent votre âme de telle sorte qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres..." Et de conclure, après avoir balayé en quelques mots toutes les arguties, que "si l'on n'aide pas le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort : on rendra compte à Dieu de son sang." N'est-ce pas toujours d'actualité ?  

 

La jeune Louise de La Vallière était alors depuis peu la maîtresse de Louis XIV (elle n'avait pas dix-huit ans), lorsqu'elle entendit les sermons de Bossuet. Elle fut tellement émue par ses fortes paroles qu'elle s'échappa de la cour, pendant ce Carême 1662, pour se réfugier dans un couvent. Le jeune roi (il avait 24 ans) se chargea bien de la faire revenir dans ses bras. Ce qui prouve, entre autres choses, que les sermons les plus vigoureux, même s'ils font de l'effet sur le moment, ne sont pas toujours très efficaces à long terme.

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Vendredi 11 Décembre 2015

Mireille,

"Après avoir créé l'homme, Dieu demanda aux anges ce qu'ils en pensaient. "Il manque quelque chose", répondirent les anges. Alors Dieu créa la musique : le chant des anges, le murmure du vent et le gazouillis des oiseaux." C'est par cette citation, entendue hier matin à la radio, que commença ma journée. C'est vrai que, sans la musique, il manquerait quelque chose d'essentiel à nos existences.  

 

J'ai été baigné dans la musique. Quand j'étais enfant, mes parents tenaient un café. Tout petit, on me faisait monter sur une table et je chantais. Tout le monde chantait au café, à l'époque. Je me souviens du temps où le père Pée, quand il avait bu un petit coup, se mettait à chanter la Berceuse de Jocelyn ; et quand j'entends aujourd'hui encore certains airs de la Tosca ou de Rigoletto, je suis reporté quatre-vingts ans en arrière, quand les ouvriers italiens chantaient ces airs célèbres. Mon père ne chantait pas très juste, mais il chantait toujours ; ma mère avait un beau filet de voix et elle se souvenait de l'époque où le vicaire de son village faisait chanter l'assistance à quatre voix lors des fêtes solennelles. (Ce vicaire, que j'ai connu sur ses vieux jours, était devenu l'ami d'Albert Alain, le père de Jehan et de Marie-Claire Alain).  

 

J'ai commencé à apprendre le violon en même temps que le solfège, mais je n'étais pas très doué, si bien qu'en entrant en 6e, je me suis inscrit dans la fanfare du petit séminaire comme tambour. J'y ai fait ensuite du saxo, mais en même temps, j'apprenais le piano et je chantais dans la chorale. Quelle bonne formation ! Ce n'est que plus tard que je me suis mis à l'orgue. Et lorsque j'ai été nommé vicaire, j'ai été chargé de la chorale paroissiale. Des chorales, j'en ai formé, dirigé je ne sais combien, depuis "Amitié, Liberté", la chorale des scouts de Belfort, des "chanteries", jusqu'à "Bandoléon", un groupe de jeunes qui savaient présenter chaque chanson contemporaine de leur répertoire dans une mise en scène originale.  

 

"De la musique avant toute chose" (Verlaine) : c'est un peu ma devise. Chaque matin je chante. De tout, mais, de préférence, du grégorien. C'est bon pour la voix, autant que pour l'âme. Je vous ai déjà dit que je ne travaille bien qu'avec un environnement musical, et que Jean-Sébastien Bach, Mozart, Schubert, Messiaen, Stravinski aussi bien que Duke Ellington ou Louis Armstrong sont mes compagnons habituels. Lorsque j'arriverai dans l'éternité, j'espère rencontrer Jean-Sébastien et entrer dans sa céleste chorale. Encore que... C'est un célèbre théologien protestant qui disait : "Dans le ciel, les anges jouent du Bach devant le Père céleste, mais quand il a tourné le dos, entre eux, ils jouent du Mozart".

 

En attendant, je me redis la prière de Rabindranath Tagore : "Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique."

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Samedi 12 Décembre 2015

Mireille,

Ils sont venus frapper à ma porte, il y a quelques jours, alors que nous buvions un petit café, Maurice, un ancien paroissien, et moi. A leur habillement, très correct, j'ai cru que ces deux jeunes étaient des Mormons (car nous avons de jeunes missionnaires mormons dans la région). Non, c'étaient des Témoins de Jéhovah.  

 

Autrefois, je prenais un malin plaisir à les embarrasser par mes questions insidieuses. C'est facile... et c'est méchant. Si bien que je me suis sermonné, depuis longtemps déjà, et que je reçois ces prédicateurs ambulants avec cordialité et même avec respect. Après tout, faut le faire, n'est-ce pas, de parcourir nos rues, de frapper à toutes les portes, d'essayer d'entamer la conversation, d'annoncer, quand ils trouvent une oreille attentive, ce qui est la base de leurs convictions ! Donc, j'ai reçu ces jeunes - ils ne devaient guère avoir plus de 25 ans - en leur expliquant gentiment que leur revue ne m'intéressait pas. Je ne développe jamais la conversation, de peur de me laisser entraîner à des controverses interminables et inutiles. 

 

Et nous avons repris notre conversation, Maurice et moi. Comme il avait entendu mes propos, souriant, il me dit : "On en voit souvent, des Témoins de Jéhovah, dans l'immeuble où j'habite. Figurez-vous qu'ils disent que Jésus n'est pas né le 25 décembre. Vous vous rendez compte ! " Stupéfaction de Maurice quand je lui ai répondu : "Mais c'est vrai : on ne sait pas le jour où Jésus est né. On a choisi de fêter sa naissance à cette date pour remplacer les fêtes païennes du début de l'hiver".

 

Il m'a fallu lui expliquer, comme je l'avais fait bien souvent aux enfants, comme je le fais depuis tant d'années à tous les chrétiens, enfants, jeunes et adultes, ces rudiments d'une connaissance "éclairée" : on ne peut fixer ni le jour ni même l'année de la naissance de Jésus. Ce n'est qu'au quatrième siècle qu'on a décidé de fêter la nativité le 25 décembre, et au sixième siècle que Denys le Petit, après de savants calculs qui, depuis, se sont révélés faux, détermina l'année de la naissance de Jésus. Si bien qu'on estime, actuellement, que Jésus est né en -4 ou -5... avant Jésus Christ ! 

 

Et alors ? Deux conclusions : la première, c'est que je me désolerai toujours de l'ignorance des chrétiens en matière religieuse ; elle est comme une porte ouverte à l'accueil du premier bonimenteur qui, justement, "enfonce des portes ouvertes". La deuxième : n'est-ce pas merveilleux, la discrétion de la venue de Dieu dans notre humanité, puisqu'on n'a rien remarqué et qu'on n'a pas modifié pour cela le calcul du temps ?

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Dimanche 13 Décembre 2015

Mireille,

"Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie. Que votre sérénité dans la vie soit connue de tous les hommes." C'est ce que saint Paul nous recommande ce matin.  Cette invitation pressante peut provoquer en nous, d'abord, un sentiment de malaise. La joie, ça ne se commande pas. Elle surgit spontanément. Et elle n'est pas essentielle. Que tu sois joyeux ou non, la vie reste ce qu'elle est. C'est cela qui compte. D'ailleurs, l'invitation à être joyeux a quelque chose de paradoxal, dans un monde où l'homme opprime l'homme, où règnent la misère, la souffrance, et où la mort a le dernier mot. Et vous qui me lisez aujourd'hui, vous avez peut-être quantité de raisons de n'être pas joyeux. Alors, est-ce que ce n'est pas totalement irréaliste et même choquant de prêcher la joie, de demander aux chrétiens d'être, en toute circonstance, des gens joyeux ?

Or, il se trouve que, relisant  l'Evangile, je m'aperçois que "la joie, comme disait Claudel, est le commencement et la fin de la Bonne Nouvelle". Depuis les anges qui, à Bethléem, disent aux bergers "Je vous annonce une grande joie", jusqu'aux disciples qui, lorsqu'ils ont reconnu Jésus ressuscité, "furent remplis d'une grande joie." C'est d'ailleurs la consigne de Jésus lui-même. Sachant qu'il va être trahi, abandonné, livré à ses ennemis, jugé, torturé ; sachant qu'il va vers la mort,  au cours du dernier repas, il dit à ses amis : "Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie demeure." Qu'est-ce que c'est que cette joie à laquelle il nous invite ?

 Je crois que c'est quelque chose de très profond en nous, quelque chose qui ne dépend pas des circonstances et des aléas de l'existence. C'est un sentiment basé sur une certitude, une certitude qu'on a accueillie dans sa pensée. La joie, au fond, c'est la conséquence de la foi. C'est la confiance en une parole entendue un jour, une parole sur laquelle on a basé toute son existence : "Le Seigneur est avec nous.". C'est le contraire de la peur, de l'inquiétude, de l'angoisse. Dieu m'aime, et c'est pour cela qu'au plus profond de moi-même, au cœur de mon existence, je peux être joyeux. La joie, c'est donc quelque chose qu'on choisit, avec tous les risques que cela comporte ; c'est quelquefois irraisonnable, quand on connaît les malheurs de l'existence, quand on s'approche de la mort, et pourtant, ce choix complètement fou,  c'est celui que la Bible nous invite à faire aujourd'hui. Choix d'une certitude, la certitude de pouvoir compter sur Dieu qui m'aime, de pouvoir tenir debout dans toutes les circonstances.

Il faudrait que le peuple chrétien manifeste cette joie. D'abord en reflétant sur nos visages nos sentiments intérieurs, cette "sérénité dans la vie" dont parle saint Paul.  Mais, en outre, en étant fraternels ; vivre une présence amicale, la volonté de ne pas fuir celui qui est dans le malheur, une présence silencieuse auprès de celui qui souffre. C'est la présence de Dieu parmi les hommes. Cette présence, nous pouvons sans cesse la manifester au monde d'aujourd'hui.

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Lundi 14 Décembre 2015

Mireille,

C'est Rudolf Noureev, le célèbre danseur, qui répétait sans cesse aux danseurs ce conseil : "ne mentez jamais". L'un de ses anciens "disciples", aujourd'hui assez âgé, rappelait cela avec insistance, l'autre jour, dans une conversation à la télé. J'ai aimé entendre ce conseil à propos d'un art qui - du moins je le croyais - est artifice. Je sais combien il demande de travail. On évoque parfois des traitements "inhumains" qui seraient, parait-il, le lot quotidien des enfants qu'on nomme les "petits rats de l'Opéra" : on leur apprend un dur métier qui les oblige souvent à vaincre leur propre souffrance. C'est le même Noureev qui disait, un jour, que "la danse se perpétue par l'immolation". Mais enfin, je croyais naïvement que la danse est l'art du "paraître", donc du spectaculaire, de l'éphémère et de la frivolité.

 

"Ne mentez pas" : voilà qui vient me détromper fort à propos. Car si le danseur, comme l'acteur, doit particulièrement être vrai, le temps d'une représentation, à plus forte raison tout artiste, tout artisan, tout écrivain, bref tous ceux qui veulent réaliser une "œuvre" durable - même si ce n'est pas un chef d'œuvre - se doivent d'être vrais. Le peintre comme le musicien, l'architecte comme l'ébéniste. Le Corbusier, présentant la chapelle de Ronchamp à l'archevêque de Besançon le jour de l'inauguration, parlait de "béton loyal".

 

"Ne mentez pas". Le conseil ne s'adresse pas seulement aux artistes. Les hommes politiques, les parents, les enseignants, le clergé, tout le monde est concerné. On vit dans le monde du "paraître". Et moi-même, parfois, je me dis que plutôt que de chercher à plaire, je ferais mieux de chercher à être vrai, quitte à déplaire. Ainsi sommes-nous faits, tous, je crois, plus ou moins. Hélas !

 

"Celui qui fait la vérité vient à la lumière", dit l'Evangile.

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Mardi 15 Décembre 2015

Mireille,

Le facteur est passé, hier, pour présenter, comme chaque année, le traditionnel calendrier et, par le fait même, recevoir ses étrennes. Mon facteur est sympathique. On ne se voit pas beaucoup, puisqu'en règle générale, il dépose rapidement mon courrier dans la boîte aux lettres, avant de poursuivre sa tournée. J'ai de la chance : depuis qu'il est le "préposé" de notre quartier, j'ai mon courrier vers 10 heures, alors que précédemment, je n'étais jamais desservi avant midi. Mais quand il s'agit de présenter le calendrier, il n'est pas pressé. Et je m'en réjouis.

 

Mon facteur sait tout. Je ne sais pas comment il se débrouille, mais les rares fois où nous prenons tous deux le temps de nous parler (hier par exemple), je suis surpris de voir combien il connaît les gens. D'une connaissance approfondie, avec leurs qualités et leurs petits (ou grands) travers. Il n'est ni bavard ni cancanier. Au fond, je crois qu'il est d'une grande bonté. Parfois, je me suis même aperçu qu'il aimait rendre service aux personnes âgées, qui sont souvent épouvantées à la perspective d'être obligés de faire une petite démarche administrative. Il sait également faire attention à ceux qui sont malades. J'ai appris qu'il allait les voir à l'hôpital.

 

Mon facteur et moi, hier, nous avons donc pris le temps de causer. Il m'a dit son métier avec ses contraintes, ses exigences et ses petits plaisirs. Ce n'est pas toujours ce qu'on croit. Cependant il m'a dit aussi les avantages de la situation, les primes et les jours de congés supplémentaires. Mais qui peut deviner les tracasseries administratives, les rebuffades de certains « clients », les chiens… et les kilos de pub' qu'il faut déverser chaque semaine dans toutes les boîtes aux lettres. Savez-vous que s'il n'y avait pas la pub', beaucoup de facteurs (pardon : de « préposés ») n'auraient pas de travail ? Parfois, lorsqu'une lettre que j'attends avec impatience n'arrive pas à temps, j'incrimine mon facteur, alors qu'il n'y est pour rien. Hier, après avoir pris le temps de choisir un calendrier, je lui ai dit merci, chaleureusement.

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Mercredi 16 Décembre 2015

Mireille,

Je crois bien que le temps de l'année liturgique que je préfère, c'est le temps de l'Avent. Je ne sais pas si, pour le commun des mortels, il est marqué d'une couleur particulière, mais personnellement, je le vis chaque année plus intensément, aussi bien d'une manière « charnelle » que dans ma vie spirituelle.

 

Il y a d'abord le sentiment « d'aller vers… » Nous en sommes bientôt au jour le plus court de l'année. En me levant, je me demandais si le jour se lèverait, et pourtant, il était sept heures. Temps gris, un peu de pluie, "très nuageux et humide", pronostique mon bulletin météo. Et en même temps certitude que demain, ou dans quelque jours, ça va déboucher sur un recommencement. On ira vers… : d'abord, bien sûr vers Noël, avec la joie de se retrouver en famille et de vivre quelques heures de retrouvailles affectueuses. On ira vers… : vers les jours plus longs, vers une nature encore engourdie pour quelques semaines, mais dans la certitude que ce n'est pas éternel et qu'un jour…

 

Mais en moi il y a d'autres sentiments - j'allais dire d'autres sensations - qui se mêlent. Elles viennent essentiellement des textes bibliques que nous lisons chaque jour, aussi bien dans l'office que dans la liturgie de la messe. Et non seulement des textes bibliques, mais des prières et des hymnes qui y sont insérées. Et puis voilà : elles me rappellent ces chants et ces hymnes que nous chantions en latin, dans notre jeunesse. Oh, que c'était beau, le grégorien ! Tous ces chants qui nous invitaient à être toujours dans la joie, à ne pas avoir peur, à n'être pas pusillanimes.

 

Vous l'avouerai-je ? Chaque matin, je chante la messe, et j'éprouve le même bonheur de reprendre toutes ces invocations au « berger d'Israël » pour qu'il réveille sa puissance. Merveille des merveilles, savez-vous que le premier texte de la première page du vieux bréviaire, à l'office de matines du premier dimanche de l'Avent, commençait par ces mots : « Aspiciens a longe », ce qui veut dire : « Regardant de loin », comme une invitation à ne pas avoir la vue basse, à regarder plus loin que le bout de son nez. Et cette semaine, c'est une recommandation que je chante à pleine voix : "Gaudete in domino semper" : "Soyez toujours dans la joie !"  y ajoutant la conclusion :  " Votre sérénité dans la vie doit frapper tous les regards, car le Seigneur est proche : ne vous inquiétez de rien ! "

 

Une recommandation qui est bien d'actualité, ne le croyez-vous pas ?

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Jeudi 17 Décembre 2015   (Gros retard, suite à une nouvelle panne d'ordi.)

Mireille,

Quelle ne fut pas ma surprise - et ma tristesse - en ouvrant mon journal hier matin, d'y lire ce titre : « Le retour de la méchanceté ». Il s'agissait de présenter un certain nombre de recueils, livres et autres CD de ces amuseurs qui font profession, à la radio ou à la télé, d'éreinter leurs concitoyens, pour peu qu'ils soient célèbres. Certes, l'ironie, quand elle fustige les travers de nos contemporains, peut être salutaire. Et les vrais caricaturistes savent, en un trait de crayon, révéler les travers des vedettes de l'actualité. Mais… que de blessures, qui ne se cicatriseront peut-être jamais, ont-ils occasionné. Non, il n'y a pas de quoi se vanter d'être méchant, même si on n'est pas bête.

 

Je me souviens d'un matin d'hiver, il y a quelques années : il neigeait. En passant dans la rue, j'ai vu un brave homme qui, après avoir déneigé son trottoir, s'était attaqué à celui de ses voisins. Comme je l'en félicitais, il m'a répondu : « Que voulez-vous ! C'est mon jour de bonté. » Moi, je crois que ce n'était pas un jour, mais tous les jours, qu'il manifestait sa bonté, de différentes manières.

       Je relis la lettre de saint Paul à son disciple Tite, qui résume en une phrase tout le sens de Noël : « Elle est apparue dans son humanité, la gracieuse bonté de Dieu à notre égard. » Quel cadeau ! Et ce n'était pas pour quelques heures ni pour un jour, mais pour la totale durée de nos existences.

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Vendredi 18 Décembre 2015

Mireille,

Je crois que je vieillis ! Dernièrement, j'avais entrepris de rédiger pour des amis lointains une petite réflexion sur un passage de l'Evangile selon saint Matthieu qui, pour eux, faisait problème. Pour cela, il me fallait retrouver des documents rédigés il y a quelques années pour un cours biblique que j'animais au service de mes paroissiens. J'ai passé des heures à chercher ces documents, à fouiller dans mes dossiers, à feuilleter des livres. J'ai retourné tout le grenier. Rien. On aurait dit que seuls, ces documents s'étaient volatilisés. Par contre, je retrouvais quantité de richesses dont je me souvenais à peine de les avoir utilisées, il y a longtemps. Je sais, je n'ai pas d'ordre. Et depuis que j'ai déménagé, le grenier est encombré de tous ces trésors : collections de revues, notes prises à l'occasion de sessions, débuts d'études. Sans compter des photos, quantité de disques 33 tours, des diapos et des centaines de cassettes audio. Seules, ces cassettes sont classées et répertoriées. Je crois vous l'avoir déjà dit : je ne peux pas vivre sans musique. Mais il y a belle lurette qu'aucune de ces cassettes n'a été remise en service ! Totalement inutiles, périmées. Par contre, de ces documents nécessaires aujourd'hui, aucune trace !

Mais voilà que d'un seul coup, après des heures de recherche infructueuse, d'un seul coup, l'évidence a surgi : ce dossier, je l'avais trouvé, sélectionné, descendu dans mon bureau, il y a quelques semaines, en prévision… Il était là, effectivement, à m'attendre. Non seulement je n'ai pas d'ordre, mais « j'ai la mémoire qui flanche ».

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Samedi 19 Décembre 2015

Mireille,

C'était il y a quelques années. Je célébrais la messe du dimanche dans la chapelle qui rassemble les paroissiens d'un des grands ensembles construits dans notre région industrielle il y a plus de cinquante ans. Population en grande partie immigrée, qui pouvait accueillir avec sympathie le fait que Jésus lui-même commença sa vie terrestre par une existence de réfugié, et de réfugié politique, en Égypte, du moins selon le témoignage de l'évangile de Matthieu. Un paroissien d'origine africaine lut la première lecture de Ben Sirac, pleine de la vieille sagesse des nations. Puis une dame se leva et lut la lettre de saint Paul aux Colossiens, elle aussi pleine de bon conseils. Quelle ne fut pas ma surprise quand je remarquai qu'elle sautait délibérément le passage où il est dit que les femmes doivent être soumises à leur mari. Surprise renouvelée lorsque je m'aperçus que le passage en question avait été délibérément rayé au crayon-feutre dans le lectionnaire. Flagrant délit de censure !

Les auteurs du « délit » ? Sans doute, les religieuses qui, depuis tant d'années, animent l'Église dans ce quartier, à très large majorité musulmane, où quelques poignées de fidèles vivent dans une assemblée chrétienne chaleureuse, au milieu d'un monde largement dominé par l'Islam. Comme on comprend que, dans ce contexte, elles aient voulu marquer leur différence fondamentale, même au dépens du respect dû à la Parole de Dieu. Personnellement, je n'ai fait que regarder une des religieuses présentes, et sourire, quand la lectrice a enchaîné, imperturbable: « Vous, les hommes, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle ».

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Dimanche 20 Décembre 2015

Mireille,

Je me souviens d'une scène dont j'ai été témoin, il y a une bonne quarantaine d'années. Ma mère vivait les dernières semaines de son existence. Elle ne se levait plus beaucoup, tellement elle était faible. Mais elle avait gardé toute sa lucidité. Un jour, elle a eu la visite d'une de ses petites-nièces (par alliance), qui attendait un bébé. Et d'un seul coup, pour ma mère, il n'y eut plus qu'une seule personne auprès de son lit, ma mère s'intéressant uniquement à la future maman. J'étais là, présent ; mais c'est comme si j'avais été écarté de la conversation.

Affaire de femmes ? Oui, certainement. Tellement plus riche, plus intense, plus vraie, que nous, les hommes, nous ne pouvons pas y avoir accès. Mystère de la maternité : l'expérience qu'en font – ou qu'en ont fait – les femmes est tellement personnelle qu'elle ne peut être partagée qu'entre elles. Leurs maris essaient d'y avoir part, mais de façon tellement lointaine. Alors que dire de nous, prêtres, religieux, évêques, pape, hommes d’Église, tous célibataires de sexe masculin, qui sommes tellement écartés de cette expérience : celle d'un corps féminin apte à transmettre la vie. Les femmes entre elles peuvent s'en parler, mais nous, les prédicateurs ? Que pouvons-nous en dire de vrai ?

Ce qui nous est raconté par Luc ce matin - la rencontre de Marie et d'Elisabeth - c'est vraiment une rencontre au sommet. Dans le ventre de leurs mères, deux fœtus, l'un « pas plus gros qu'une olive », l'autre qui commence à gigoter. Avez-vous été un jour témoin du bonheur d'une maman qui s'exclame : « Ca y est : il bouge » ? Donc, d 'abord, ne pas éliminer tout ce que peut avoir de « charnel » le message chrétien. On aurait trop vite tendance à lire ce récit de la Visitation » pour en tirer une leçon moralisatrice : Marie qui se fait servante.

Elles ont tellement de choses à se dire, ces deux femmes. Des choses que nous ignorons, nous les hommes ; mais aussi des choses qui ont rapport au salut dont elles sont porteuses et messagères. Un mot résume toute cette conversation, un mot qui revient deux fois dans la bouche d'Élisabeth : le mot béni. En hébreu : barak, qu'on a laïcisé en traduisant : "tu as de la chance, la baraka"

Avant le silence magique de la nuit de Noël, deux femmes qui se rencontrent se mettent à exulter, à exploser de joie : Marie et Élisabeth. Une joie née du plus profond d’elles-mêmes, de leurs entrailles habitées par des enfants, s'exprime et met en déroute tous les chantres de la mort ou de la stérilité, les tristes savants et les cyniques de toute espèce. Ces rires féminins sont le plus bel éloge à la vie et ouvrent le temps de Noël, lui donnant sa couleur de fête.

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Lundi 21 Décembre 2015

Mireille,

Samedi dernier, un coup de téléphone, alors que je m'apprêtais à faire la sieste. C'était Marianne, qui, de passage dans la région, se proposait de venir me faire une petite visite. Quel bonheur !

J'ai souvent dit que les quatre plus belles années de ma vie furent celles où je vivais dans un immeuble collectif. Non seulement parce que j'avais à construire une église, lancer une paroisse, faire du neuf, mais d'abord parce que l'expérience de la vie en immeuble collectif fut une expérience bien agréable. Il y avait dans cet immeuble douze logements sur trois étages. De tout petits logements : des F2 tout neufs, qui abritaient dix jeunes ménages, un vieux couple d'Algériens et moi. Aujourd'hui, on ferait la fine bouche, mais en 1960, on ne faisait que sortir de la crise du logement et ces jeunes couples attendaient tous, depuis des mois, d'être enfin logés. Au début, on gardait ses distances. Mais bien vite, des liens se sont créés entre nous, qui durent encore. Et puis, sont nés les enfants. Mes voisins, mes amis, aujourd'hui encore. Dont Marianne.

Un matin, de très bonne heure, Jacqueline a sonné à ma porte : elle allait accoucher. Je lui ai proposé de la conduire à la maternité. Non. Elle voulait simplement que j'aille chercher son mari à l'usine. Ce que j'ai fait immédiatement. Georges a fait vite : dans la matinée, Marianne est née. Elle a cinquante-trois ans aujourd'hui. Parisienne, psychologue réputée, elle est maman de trois enfants. On aime se rencontrer, trop rarement à mon gré, hélas.

Marianne, Dominique, Didier, Isabelle, Rémi, Sylvain, Hervé, tous mes petits voisins du 2, rue des Ardennes, nous avons toujours eu des relations privilégiées, je ne sais pourquoi. Je vous ai vus tout petits, puis vous êtes venus au catéchisme, puis dans des groupes de jeunes. J'ai suivi avec bonheur, parfois avec crainte (un peu comme vos parents), votre évolution dans la vie, vos erreurs et vos progrès. Joies et soucis partagés, toujours, vous m'êtes proches. Je vous souhaite, comme je l'ai fait avant-hier pour Marianne, un Joyeux Noël.

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Mardi 22 Décembre 2015

Mireille,

Les lettres de vœux, les belles cartes, souvent reproductions d'artistes, les petites cartes, tellement modestes, commencent à arriver. Il va falloir répondre. Le bonheur, c'est de les recevoir. Le travail, c'est d'y répondre.

 

Il y a mille manières de présenter ses vœux à ceux qu'on aime. Le plus simple et le plus direct : un coup de téléphone, plus ou moins long selon que l'interlocuteur est plus ou moins bavard ou plus ou moins éloigné (autrefois, ça coûtait cher, un coup de fil !). De plus en plus répandus, les mails ( en français québécois : les courriels. ) Autre manière de manifester son amitié : une visite. Il faut faire la démarche, se déplacer, pour se rencontrer et échanger. Prendre de son temps, donner de son temps aux autres. Et puis, il y a les cartes, ou les lettres, plus ou moins longues, plus ou moins artistiques.

Quand j'étais enfant, mes parents tenaient un café. J'ai grandi dans un café. C'est une bonne expérience. Et je me souviens qu'au temps de Noël apparaissait chaque année un vieil homme qui, assis à une table, devant son verre de vin rouge, peignait des cartes de vœux qu'il allait ensuite vendre sur les marchés. J'étais fasciné par ce travail d'artiste : comment, sous ses doigts, naissait une rose, une pensée, quelque autre fleur, ou un paysage de neige. Et surtout, le fin du fin, c'était quand il ouvrait une petite bouteille et qu'il écrivait « Meilleurs Vœux » en lettres d'or ! J'aurais voulu écrire, moi aussi, en lettres d'or. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, la plus modeste de ces cartes de vœux m'est chère, car elle m'apporte, mieux que tout, un témoignage d'affection. Reste ensuite, pour moi, à y répondre, d'une manière personnelle. Comment témoigner avec des pauvres mots l'affection qu'on a pour chacun ? Ah, que je voudrais pouvoir écrire toujours en lettres d'or !

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Mercredi 23 Décembre 2015

Mireille,

C'est en 1953 que j'ai lu le bouquin « Géopolitique de la faim » de Josué de Castro. Ce fut pour moi un choc. Je n'avais jamais réalisé qu'il put y avoir, sur notre terre, des hommes, des femmes, des enfants qui mouraient de faim ! Cela vous scandalise, d'apprendre qu'il m'avait fallu arriver à 32 ans pour découvrir ce drame de notre humanité ? Pourtant, cela n'a rien de scandaleux : la quasi-totalité de mes contemporains vivant en France étaient dans la même situation d'ignorance que moi. Et nous, chrétiens, quand on évoquait l'Afrique ou l'Asie, c'était pour se demander comment on pourrait évangéliser ces continents. C'est quelques années plus tard que j'ai été heureux de lire la réflexion de Mao Tsé Toung qui écrivait : « Quelle est la chose la plus importante ? La chose la plus importante, c'est d'avoir à manger tous les jours. » Effectivement, pour moi, depuis les années soixante, est revenu sans cesse comme une préoccupation lancinante la question de la faim dans le monde. D'ailleurs, à la même époque, ce sont les nations développées qui ont pris conscience de leur devoir de solidarité envers le Tiers-Monde et ont préconisé de reverser 1% du Produit National Brut (PNB) pour l'aide au développement.

 

C'est dans cet esprit qu'à la fin des années soixante, dans la paroisse dont j'étais responsable, avait vu le jour une petite « Equipe 1% », dont les membres s'engageaient à reverser 1% de leurs revenus pour l'aide au développement. Cette équipe existe toujours. On a commencé par financer un puits au Bihâr. Puis on a participé au financement de quantité de projets présentés, entre autres, par Frères des Hommes : création de coopératives de production, construction de moulins en Afrique noire, financement d'écoles, et même reconstruction d'une partie d'un village en Inde, à l'initiative du Père Ceyrac.

 

La France avait été en tête du peloton des nations développées pour sa générosité. Mais au fil des années, le montant de ses dons officiels (je ne parle pas des ONG) a sans cesse diminué. On s'était mis d'accord, en 1970, pour verser 0,7% du PNB. En fait, actuellement, la France verse moins de 0,3%. Elle se situe actuellement dans le peloton de queue des pays développés. Et pourtant, de plus en plus nombreux sont les appels au secours : j'en reçois chaque jour au courrier, qui décrivent le drame que vivent certaines régions de notre planète !

 

Pas de quoi être fier, n'est-ce pas ! En même temps, l'Angleterre augmente son budget d'aide. Le chef de son gouvernement dit des choses simples : l'Europe ne vivra pas en paix aux côtés de l'océan de misère africain et alentour. Mais nous, nous vivons dans une France avare !

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Jeudi 24 décembre 2015

Mireille,

Nous voici arrivés au seuil de Noël. Derniers préparatifs, les enfants, les petits enfants qui arrivent, remue-ménage, "Tiens, j'ai encore oublié ceci ou cela...", stress. Plus que quelques heures. Heureux celles et ceux qui peuvent s'évader de toute cette agitation. Noël devrait être - ou redevenir - la fête d'un certain recueillement et d'une vraie simplicité. Loin du bruit.

Loin surtout des bruits de guerre. Pour cela, c'est raté, cette année ! Sans parler des soldats français engagés dans plusieurs régions du monde, je retiens le cri des chrétiens de Syrie et de tout le Moyen-Orient : "Au secours : chez nous le christianisme se meurt. Et vous, les chrétiens occidentaux, allez-vous nous laissez tomber ?" Je pense également aux bruits de conflits - plus que des bruits : un véritable vacarme - en Ukraine, au Yémen, au Burundi, en République Centre Africaine, et en combien d'autres pays ! Et pendant ce temps-là, nous allons, cette année comme l'an dernier, proclamer le message des anges : "Paix aux hommes de bonne volonté !" Le pouvons-nous, en toute sincérité ? Je rencontrais hier matin une dame qui me disait comment, pour elle, la joie de Noël ne peut pas être pleine et entière, et surtout pas exubérante, quand on pense aux victimes et aux malheureux.

Je me souviens d'un après-midi de Noël, en 1943. J'étais allé travailler l'orgue dans une des églises de la ville où je faisais mes études. L'église était vide. Mais, en entrant, j'ai entendu la voix d'une petite fille, debout devant la crèche. Elle chantait, sur un air ancien,  une chanson qu'elle avait dû apprendre au patronage : "Savez-vous pourquoi l'on n'a plus / La paix de par le monde / C'est qu'on n'écoute plus Jésus / Par le monde, par le monde..."  En pleine guerre mondiale ! Il n'est pas de Noël où je ne pense à cette gamine : c'est le plus beau sermon de Noël que j'aie entendu !

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Vendredi 25 décembre 2015

Mireille,

Joyeux Noël ! Peut-être suis-je le premier à vous souhaiter un Joyeux Noël ce matin ? Vous avez peut-être réveillonné cette nuit, en famille ou avec des amis ! Moi qui ai été archi-sage, j'étais au lit vers la mi-nuit, après avoir célébré la Nativité, non pas seul, mais en relation télévisée avec une belle et fervente assemblée, à Notre-Dame de Paris.

Mais, au fait, pourquoi employer le souhait : "Joyeux Noël". Qu'est-ce que cela veut dire ? Que je souhaite que vous passiez une bonne journée de fête ? Que ce jour de Noël soit joyeux ? Et puis après ! Et d'abord, d'où vient ce mot "Noël" ? Au Moyen Age, on disait Naël, qui était un rejeton contracté du latin natalis, qui signifie naissance. Et on criait "Noël, Noël" tout au long de l'année pour saluer n'importe quel événement joyeux. Les langues évoluent ! Les Italiens, les Espagnols et d'autres pays méditerranéens ont gardé des mots plus proches du latin, Natale en italien, Navidad en espagnol. Souhaiter "Bonne Naissance" à des amis, cela redonne un sens véritable à la fête, et à nos vœux.

Car, ne l'oublions pas, surtout ce matin où le jour tarde à se lever (à l'heure où je vous écris), aux origines, nos ancêtres païens fêtaient en ce jour "Natale", la naissance du soleil. Et quand on a commencé à fêter la Nativité de Jésus, le "soleil qui vient illuminer nos vies", il y a belle lurette que notre Sauveur avait quitté visiblement cette terre. Mais cette terre, enfin, commençait à se réveiller et à sortir des ténèbres d'un vieux monde. Les "valeurs" qui ont façonné notre monde chrétien commençaient à être mise à l'honneur. Au début, ce n'était qu'une petite lueur, comme un rai de lumière par l'entrebâillement de la porte d'une étable. Puis, progressivement, c'est devenu la "lumière destinée à éclairer le monde" annoncée par le vieux Syméon.

Si je vous souhaite ce matin une "Joyeuse Nativité", c'est pour vous inviter à accueillir cette lumière. C'est parce que je prie pour que vous sachiez re-naître à ce monde nouveau, qui a commencé dans la nuit du premier Noël.

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Samedi 26 décembre 2015

Mireille,

J'ai toujours été passionné par ce que les savants nous expliquent de l'évolution. Qu'à partir de presque rien - une cellule unique, mais capable de se reproduire - on en arrive à "l'être étonnant que je suis" (comme dit le psaume), au bout de millions d'années, voilà qui me remplit toujours d'émerveillement.

Quand j'étais jeune, nous reproduisions sur de vieilles machines à écrire, avec le plus possible de "carbones" pour pouvoir en diffuser des exemplaires, les écrits du P. Teilhard de Chardin. Ils n'étaient pas encore publiés, tant était grande la méfiance vaticane ! Ensuite, dans les années 50, ces textes furent enfin connus du grand public. Dans leur précision aussi bien que par un certain lyrisme, par les perspectives qu'ils m'ouvraient, ils m'ont toujours passionné. Cependant j'ai peur qu'ils ne soient en train de passer de mode aujourd'hui. Pourtant ils n'en demeurent pas moins capables d'ouvrir les esprits les plus fermés.

Ainsi de l'évolution. On regarde le passé de l'espèce humaine, jusqu'aux temps les plus reculés. Bien. Mais on s'arrête à aujourd'hui, à l'homme tel que nous le connaissons. Vous et moi, avec tout notre passé, toute notre lourde hérédité. Comme si nous n'étions qu'un aboutissement. Une fin. Comme s'il ne pouvait y avoir rien de mieux. Teilhard nous invitait, lui, à regarder également, sur la même trajectoire, plus que le passé, un futur de l'espèce humaine. Or, voilà qu'en préparant une homélie pour ce temps de Noël, je tombe sur une phrase de saint Basile, un Père de l'Eglise qui vivait au IVe siècle. Basile, évêque de Césarée en Cappadoce (l'actuelle Turquie) ne connaissait rien de l'évolution. Mais ce qui l'intéressait, ce n'était pas le passé, mais l'avenir de l'espèce. "L'homme, dit-il, est un animal qui a reçu vocation de devenir dieu."

Voilà notre avenir. J'en suis bien heureux !

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Dimanche 27 décembre 2015

Mireille,

          On sait très peu de choses de l'enfance et de la jeunesse de Jésus. Seul, Luc, dans un unique épisode, nous rapporte ce qui est arrivé à la sainte famille lors d'un pèlerinage à Jérusalem, alors que Jésus avait douze ans. Un récit qui n'a pas pour but de nous renseigner sur les années d'enfance et de jeunesse de Jésus, mais bien plutôt de nous renseigner sur son identité, telle qu'il la perçoit lui-même, en plein décalage d'avec la manière dont ses parents la comprennent. Pourquoi ? Essayons de le découvrir.

       Tous ceux qui ont rencontré Jésus vivant se sont posés la question : "Qui est-il ?". Mais qu'en a-t-il été pour Joseph et Marie ? On aurait compris que tous deux, qui avaient été mis au plus près du mystère de la personne de cet adolescent grâce à la révélation de l'ange, donnent une réponse semblable à celle que nous donnons aujourd'hui dans notre Credo : Jésus « conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ». Or il n'en est rien. Marie, lorsqu'elle retrouve Jésus après trois jours de fugue, lui fait des reproches (mérités) en lui disant : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi ! ». Pourtant elle sait bien qui est le père. Pourquoi faut-il que Jésus doive le lui rappeler ?

Je n'ai pas de réponse personnelle valable à cette question. Je me contenterai de constater le fait : une incompréhension radicale entre la mère et son fils. Une incompréhension qu'ont relevée tous les évangiles en quelques épisodes. Une incompréhension soulignée ici, dès l'âge de douze ans, alors que Jésus ne fait qu'entrer dans l'adolescence. Vous allez me dire que c'est naturel, et que tous les enfants font un jour une crise de l'adolescence, qu'il ne faut pas dramatiser. Je rencontrais récemment une famille qui souffrait de ce besoin d'indépendance que, depuis quelques mois, manifestait l'aîné des garçons. Le papa savait relativiser l'affaire, alors que la maman en souffrait réellement et manifestait -  trop fort à mon avis – son incompréhension.

Mais dans le cas de Jésus retrouvé au Temple de Jérusalem, en grande conversation avec les spécialistes de la religion juive, il ne nous faut pas faire de l'épisode une simple lecture psychologique. Ce qui est important, c'est la réponse de Jésus : " Comment se fait-il que vous m'ayez cherché ? Ne le saviez-vous pas ? C'est chez mon Père que je dois être. ". Au Temple, il est chez SON PERE." Joseph, c 'est simplement son "père nourricier".

Et pour nous, quelle réponse allons-nous donner à la question : « Qui est Jésus ? » Je souhaite que nous puissions dire, en toute sincérité, qu'il est « le Fils unique du Père » et que nous sommes ses frères.

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Lundi 28 décembre 2015

Mireille,

        Une paroisse voisine a récemment mis en vente la chapelle d'un des quartiers qui composent la ville. Cette chapelle, je la connais bien : elle date des années soixante, lorsque ce quartier était en plein essor. Des jeunes couples venaient y habiter, attirés par des offres d'emplois nombreuses et intéressantes, dans toute la région. C'était plein d'enfants, on construisait en hâte écoles, équipements sociaux... et cette chapelle. Pas une œuvre d'art, certes, mais un bâtiment fonctionnel. Les gens du quartier se sont dévoués pour cette construction. Non seulement en participant financièrement, mais en y travaillant de leurs mains. C'était leur chapelle. Ils y étaient très attachés. Et puis les enfants ont grandi, se sont mariés, sont partis. Beaucoup des gens qui étaient là dès l'origine ont quitté les logements collectifs pour construire ailleurs leurs propres maisons. Ils ont été remplacés par les immigrés des années soixante-dix, en majorité musulmans. Et les premiers habitants, ceux qui sont restés, sont depuis longtemps en retraite. Ajoutez à cela une baisse de la pratique religieuse, le manque de prêtres, le regroupement des offices religieux dans l'église principale, les dégradations et autres vandalismes : la belle chapelle si bien entretenue par des fidèles dévoués est devenue un pauvre bâtiment qui menace ruine. Il est urgent de la vendre.

 

        J'ai rencontré des anciens paroissiens : leur cœur se serre, naturellement, quand ils évoquent cette éventualité, même si, raisonnablement, ils conviennent qu'il n'y a pas d'autre solution. Que de souvenirs sont attachés à de tels lieux de prière ! Personnellement, je serais très malheureux si l'église qu'il m'a été donné de construire il y a cinquante ans venait à être désaffectée, abandonnée, vendue. Pourtant c'est une éventualité qu'il faudra peut-être envisager un jour (qui sait ?), les mêmes causes produisant, généralement, les mêmes effets.

 

        Mais une église, c'est autre chose qu'un banal édifice. J'avais l'habitude de dire qu'une jeune église toute fraîche ne prend toute sa richesse qu'au fil des ans, parce qu'elle est "priée". Patinée par la prière de tout un peuple. Messes, célébrations, mariages, nuits de Noël ou de Pâques, tant de baptêmes, de Professions de Foi ! Mais aussi prière discrète et personnelle. Que de gens sont passés, en dehors des offices, pour venir y vivre quelques minutes ou quelques heures qui sont des minutes de prière, d'adoration, de confidence et de confiance, et, toujours, de silence. C'est pourquoi nous tenions à ce que notre église soit ouverte, tous les jours, toute la journée (et même, autrefois, la nuit). Qui sauvera nos églises de la banalité et de la ruine ?

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Mardi 29 décembre 2015

Mireille,

Solitude ! Il y a quelques jours, j'ai déjeuné avec deux personnes, l'une veuve et l'autre divorcée, qui supportent difficilement la solitude à laquelle elles sont condamnées. Nous avons parlé de choses et d'autres, mais plusieurs fois, l'une ou l'autre de ces dames est revenue sur ce dont elles souffrent particulièrement, cette solitude qu'elles essaient de conjurer de multiples manières, mais qui les rattrape sans cesse.

L'une d'elles a trouvé des échappatoires en participant à des œuvres de charité - elle est bénévole aux Restos du cœur - ainsi qu'en suivant des cours de langue ; l'autre s'est constitué tout un réseau d'amitiés grâce à une chorale qui est son principal centre d'intérêt, mais toutes deux redisent sans cesse combien ces activités diverses ne sont que des dérivatifs, et comment c'est difficile, par exemple, de manger seule, presque à tous les repas, même si on s'efforce de cuisiner et donc d'y prendre du temps. Elles disent également combien la solitude leur pèse, chaque soir... Sans parler des voyages qu'elles aimeraient faire, mais auxquels elles renoncent, parce que ce n'est pas agréable de voyager seul.

Elles voulaient savoir comment moi, célibataire, j'arrivais à vivre toujours seul. Je leur ai expliqué qu'avant d'être, d'abord, un état de fait, la solitude est quelque chose qu'on ressent plus ou moins fortement, selon l'âge, les occupations, les époques de la vie. Ainsi, j'ai souvent rencontré des personnes qui éprouvaient un réel sentiment de solitude tout en vivant en couple. Pour moi, ai-je ajouté, qui suis un célibataire endurci, et qui ai choisi ce mode de vie en devenant prêtre, il y a des moments où je ressens également la difficulté de vivre seul. Des jours où je voudrais avoir quelqu'un avec qui partager mes idées, mes impressions. Des périodes où j'aurais plaisir à voyager, mais pas tout seul. Cependant, je crois qu'à mon âge, il me serait maintenant difficile de perdre durablement cette solitude dans laquelle je vis. Elle a du bon. Ce peut être même positif. C'est Jean-Jacques Rousseau, le "promeneur solitaire", qui écrivait : "C'est de cette époque que je puis dater... ce goût vif pour la solitude qui ne m'a plus quitté depuis ce temps-là. L'ouvrage que j'entreprenais ne pouvait s'exécuter que dans une retraite absolue ; il demandait de longues et paisibles méditations que le tumulte de la société ne souffre pas."

Les vacances de Noël ont vu affluer ces "exilés" qui vivant et travaillant loin de leur contrée ancestrale, sont heureux d'y revenir pour quelques jours. Occasion de renouer avec des traditions et de retrouver ces "survivants" qui, comme moi, sont enracinés dans ce pays. C'est ainsi que j'ai eu, jusqu'à hier soir, des visites, des repas de fête, des moments de bonnes rencontres avec neveux et nièces, petits neveux ou petites nièces. Et même de faire la connaissance de Marcello, 4 ans et Amanda, 20 mois, mes arrière-petits-neveux qui vivent en Italie Pourtant ces heures si agréables sont également, pour toutes les personnes âgées, des causes de fatigues qui nous incitent à rechercher un peu de solitude.

Il n'en demeure pas moins vrai que cette solitude, si elle n'est pas voulue, ou tout au moins acceptée, est un mal. "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", dit Dieu aux premiers jours du monde.

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Mercredi 30 décembre 2015

Mireille,

     Parmi les anniversaires que je célèbre, il en est un que je n'oublierai jamais : ce 30 décembre est l'anniversaire de "Murmure", cette page perso que vous me faites l'honneur de consulter régulièrement. C'est en effet il y a 18 ans aujourd'hui, le 30 décembre 1997, que mon jeune ami Christophe l'a réalisée. Aujourd'hui, bien sûr, c'est facile de faire une page perso. N'importe quel internaute peut utiliser des modèles tout faits et souvent joliment présentés. A l'époque, cela n'existait pas : il fallait tout créer ex-nihilo. Christophe était alors élève à l'ENST (actuellement Télécom-Paris-Tech). Il s'est mis au travail le matin et, à part la pause de midi, a travaillé toute la journée. Enfin, le soir, c'était réalisé. Et surtout, pour moi qui suis nul en informatique, c'était facile à utiliser. Aussi, tous les jours, je dis, par la pensée, merci à Christophe, sans qui "Murmure" n'aurait pas vu le jour.

 

 Je nous revois ce matin-là, quand Christophe m'a demandé quel titre j'allais donner à cette page. J'ai été pris de court et c'est instinctivement que j'ai dit "Murmure". Depuis quelques mois, je "surfais" timidement sur Internet, comme un "client" curieux et émerveillé ; j'étais un peu perdu dans l'immensité de cette mer d'informations. Mon travail, comparé à la masse de données accumulées, ne pouvait être qu'un léger murmure, comme un bouchon flottant sur les vagues de cette mer.

 

Le bouchon flotte toujours, et toujours aussi nombreux sont ceux qui s'y intéressent. Il s'est étoffé depuis la première semaine de sa parution : il a pris du corps. Sont venus à la rescousse, successivement Catherine, Gérard, Kristo, Gilles. Il est l'enfant que nous nourrissons, jour après jour. Pour son 18e anniversaire, en ce jour où il parvient à sa "majorité", je ne peux lui faire qu'un cadeau : votre amicale attention et vos constants encouragements. Longue vie à Murmure.

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Jeudi 31 décembre 2015

Et voici arrivé le dernier matin de l'année. Un matin, au fond, comme les autres. A ceci près qu'on est toujours tenté de faire des considérations plus ou moins oiseuses sur le temps qui passe, qui s'envole, qui fuit, toujours à une vitesse accélérée. Considérations qui relèvent d'un bon "Dictionnaire des idées reçues".  Hélas, il n'est plus de Flaubert, de nos jours, pour continuer celui que l'auteur de Madame Bovary élabora tout au long de sa vie sous forme de petites fiches, qu'il n'eut pas le temps de publier, mais qui fut édité une première fois en 1913. C'est un tout petit ouvrage, qui date un peu, bien sûr, mais qui reste toujours réjouissant. On y lit, par exemple, au mot "pucelle" : Ne s'emploie que pour Jeanne d'Arc, et avec "d'Orléans". 

 

Trêve de plaisanterie. Les gens sérieux, au dernier jour de l'année, tiennent à faire des bilans. Les commerçants, eux, sont obligés de faire un inventaire avant d'ouvrir leurs magasins le 2 janvier (des  caissières m'ont expliqué qu'elles devaient être là, le 2 janvier, à 5 heures du matin, pour cet inventaire). Et moi ? Dois-je faire un bilan ? Dois-je comptabiliser, avec deux colonnes, actif et passif, cette année qui s'achève ? 

 

Pour une part, cette évaluation, non chiffrée, est mon affaire personnelle, secrète. Et elle ne se fait pas seulement le dernier jour de l'année, mais tous les jours, sous le regard de Dieu. Et s'il m'arrive quelquefois de me voter des félicitations (et modeste avec çà !) il m'arrive plus souvent d'être obligé de "rectifier le tir". Ainsi de ma relation avec cet écran d'ordinateur grâce auquel je communique quotidiennement avec vous. Depuis quelques mois, je me dis que je risque d'en devenir esclave : instinctivement, quand j'entre dans cette pièce qui me sert de bureau, je me dirige vers lui, et j'y passe des heures entières. Le "retraité" que je suis se pose actuellement la question : comment se servir de cet outil merveilleux qu'est l'Internet sans en devenir l'esclave ? Par contre, en positif, il y a toutes ces rencontres que j'ai faites grâce à lui. Rencontres virtuelles, certes, mais bien souvent en profondeur. En une profondeur insoupçonnée : confidences échangées, joies et souffrances partagées... Mon ministère de prêtre, s'il a changé de modalités, n'en est pas moins réel. Quant à son efficacité, ce n'est pas à moi de la juger. L'évaluation ne m'appartient pas, et d'ailleurs ne m'intéresse pas. Un Autre me jugera.

 

Mireille, bonne fin d'année. Et encore "merci d'exister".

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