LETTRE A MIREILLE

Janvier 2016

Vendredi 1er janvier 2016 

Mireille,

Cette page blanche devant laquelle je me trouve en ce matin du Premier janvier, évoque pour moi l'année qui commence. Pas de plus belle image pour dire à la fois la perplexité, les hésitations, les interrogations, mais aussi la résolution qui sont les miennes. Il faut commencer, se lancer. Mais commencer par où ? Et pour écrire quoi ? Se lancer. Ensuite, à la grâce de Dieu ! L'an 2016 s'ouvre devant moi, avec trois cent soixante six pages blanches. Pour ce qui dépend de moi, c'est-à-dire pour une grande part, j'aurai à remplir de belles pages dont je n'aurai pas à rougir. Rencontres, services, gestes fraternels, petits mots d'encouragement; démarches diverses ; des sourires, une main qu'on pose sur une épaule, une caresse : tous ces petits riens qui font la trame de nos journées et qui illuminent la vie. Ils sont comme les mots que j'aligne sur cette page. Chacun d'eux, c'est si peu, mais voilà que reliés, ils prennent sens et donnent valeur à mon geste.

Ils désirent vous porter, en ce premier matin de l'An nouveau, l'expression de toute mon affection. Bien sûr, je préférerais vous le dire de vive voix. Mais comme ce n'est pas possible (nous vivons tous si loin les uns des autres), voilà qu'Internet se trouve être le moyen miraculeux pour véhiculer mes sentiments jusqu'au bout du monde. Donc, à chacun de vous, je souhaite, ce matin, trois cent soixante six pages blanches à remplir de gestes d'amour : ceux que vous donnerez, ceux que vous recevrez. Et surtout, n'oubliez pas d'y remarquer et d'y souligner tous les gestes d'amour de Dieu à votre égard. 

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Samedi 2 janvier 2016

Mireille,

Demain nous allons célébrer l'Epiphanie. En me préparant aujourd'hui à cette célébration, m'est revenu en mémoire le souvenir d'une rencontre. C'était il y a bien longtemps ; à la fin de la messe de l'Epiphanie, une dame est venue à la sacristie pour me demander des précisions sur les propos que je venais de tenir dans mon homélie. J'avais parlé de l'Église catholique (c'est à dire universelle), car on peut lire le récit des Mages comme une illustration de ce que dit saint Paul (je traduis librement) : Alors que les Juifs pensaient être seuls à posséder la connaissance, donc la vérité, la bonne nouvelle de Jésus, c'est que tous les hommes, et pas seulement les Juifs, sont « associés au même héritage, à la même promesse. » Et donc, j'avais parlé d'une Église ouverte aux autres courants religieux de par le monde. Cette dame m'expliqua que, pour elle aussi, notre Église est catholique, donc universelle, ce qu'elle entendait dans un sens assez totalitaire, globalisant. Elle pensait « Hors de l'Église, pas de salut ». Et elle se demandait si, à force d'ouverture, on n'était pas en train de relativiser l'expression de la vérité. Pour elle, il y a une vérité, un point c'est tout. Je crois qu'elle ajoutait mentalement « les autres sont dans l'erreur ».

Sa réflexion m'a obligé à préciser ma manière d'exprimer ce que je crois. Et je lui ai répondu, un peu comme une boutade: " Quand on dit que l'Église est catholique, donc universelle, cela veut dire, non pas qu'en elle est toute la vérité, mais, plus simplement, qu'elle est ouverte à l'universel. S'ouvrir à l'universel, en effet, c'est accueillir partout, tout ce qu'il y a de vrai, de beau, de juste dans toutes les formes de pensée, dans toutes les civilisations, toutes les cultures. Et si je suis vraiment « catholique », je me ferai un devoir d'être toujours ouvert à l'autre, dans ce qui fait sa différence, pour m'en réjouir avec lui. Nous avons tous part au même héritage.

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Dimanche 3 janvier 2016

Mireille,

Le récit que fait l'évangile selon saint Matthieu de la visite des mages à Bethléem est chargé d'une forte tendance polémique : il met en scène trois catégories de personnages : ceux qui cherchent, ceux qui savent, et celui qui a le pouvoir. Hérode est, comme tous les hommes de pouvoir, perpétuellement inquiet. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'il est décrit par un historien profane de l'époque : Flavius Josèphe. Mais les hommes de pouvoir n'en sont-ils pas tous, plus ou moins, au même point ? Ceux qui savent sont ici représentés, dans le récit de Matthieu, par « les grands prêtres et les scribes du peuple » Ils savent, et par conséquent, ils n'ont pas besoin de se déplacer. Seuls ces étrangers, ces païens, qui ne savent pas, mais qui cherchent à connaître, se sont mis en mouvement. Ils viennent de loin, tant est grand leur désir de rencontrer ce « roi des Juifs qui vient de naître ».

Il y a beaucoup de chrétiens qui sont comme les autorités religieuses d'Israël qui savaient tout et donc n'éprouvaient pas le besoin de chercher, bien installés qu'ils sont dans une foi traditionnelle. Une pratique habituelle leur est une assurance tout-risque, à tel point qu'ils n'éprouvent plus guère le besoin de connaître personnellement, de fréquenter assidûment, d'entrer en relation plus intime avec ce Jésus qu'ils disent adorer. « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi », disait Jésus. A nous tous, aujourd'hui, Matthieu rappelle l'absolue nécessité, si nous voulons être « du Christ », de devenir vraiment des « chercheurs de Dieu ».

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Lundi 4 janvier 2016

Mireille,

Il y a moins d'une demi-heure, lorsque j'ouvrais les volets qui donnent sur la rue, passait devant la maison tout un groupe d'enfants bien réveillés. Eh oui, c'est la rentrée, ce matin. J'allais l'oublier. A force de vivre en retraite, on en vient à oublier les rythmes et les alternances de la vie active. On est toujours en vacances ; alors, plus de rentrées ! Heureusement, les gosses sont là pour nous remettre dans le courant de l'existence. Du coup, je me suis pris, en déjeunant, à évoquer les rentrée de janvier d'antan. Sans nostalgie vaine, mais avec l'appréciation très positive de ce que nos maîtres d'alors nous ont apporté. Car je suis un pur produit de l'école « laïque, gratuite et obligatoire » de la Troisième République. Une partie de mes références en sont, aujourd'hui encore, la conséquence. J'ai hérité, ainsi, d'un certain positivisme bon teint et notamment de l'idée que le progrès ne s'arrêterait jamais.

Dans cette école, où l'on apprenait beaucoup, et non seulement à lire, à écrire et à compter, Victor Hugo était comme le grand-père de tous les élèves. Un grand-père bienveillant, à la barbe blanche et aux yeux pleins de bonté (sa photo était partout répandue). Nous autres Franc-Comtois étions fiers d'apprendre que Victor Hugo était notre compatriote. Nos héroïnes et nos héros étaient Cosette, Jean Valjean, Gavroche. Il y avait le bon évêque de Digne et les mauvais Thénardier. Mais également, vedettes de l'Histoire, Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette, le Grand Ferré, et naturellement Napoléon. Je me souviens de mes livres d'histoire où la retraite de Russie était illustrée par un poème de Victor Hugo: « Il neigeait, l'âpre hiver tombait en avalanche. Après la plaine blanche une autre plaine blanche. Hier la grande armée et maintenant troupeau » Et aujourd'hui encore, je peux vous réciter presque in extenso « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine. » Toute une époque disparue !

Dernièrement, la télé nous présentait une classe de jeunes (ils devaient avoir 15-16 ans) au cours d'un exercice de lecture commentée d'un texte de Baudelaire. Le garçon qui lisait butait sur tous les mots et ne comprenait pas, à l'évidence, ce qu'il lisait. La classe non plus, bien sûr. Et la prof', avec un sens pédagogique louable, s'efforçait d'expliquer, quand une élève a levé le doigt et a déclaré, avec un beau sourire : « Mais, Madame, c'est du français ancien, çà. On ne comprend pas. »

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Mardi 5 janvier 2016

Mireille,

Ces premières journées de la nouvelle année ont ceci d'intéressant, qu'elles nous permettent de renouer quantité de liens avec des amis et des connaissances de jadis ; des liens que la vie rapide que tous nous menons se charge bien de distendre. Il y a le courrier traditionnel, mais de plus en plus des mails, si pratiques et si rapides ; il y a également le téléphone. Ce fut particulièrement le cas hier : dès le matin et, tout au long de la journée jusqu'au soir, il en fut ainsi. Brefs coups de fil ou longues conversations, souvent occasions de donner des nouvelles des uns et des autres ou d'échanger des confidences. La plupart du temps ces échanges téléphoniques permettent de réels contacts.

C'est ainsi que j'ai eu le plaisir d'avoir des nouvelles de Flora. C'est la petite fille de Serge, aujourd'hui décédé, qui fut l'un de mes amis très chers. Flora, que j'ai connu toute petite, est maintenant professeur dans un lycée agricole, après avoir fait de brillantes études, en France et aux Pays-Bas. Inutile de vous dire qu'elle est pleinement "bio". Se grand-mère m'a expliqué que Flora envisage de quitter l'enseignement pour créer un vaste élevage de porcs en pleine nature. Bio, naturellement. Cela, c'est Flora telle que je la connais. Un jour je lui ai demandé si elle aimait son prénom ; la petite fille qu'elle était alors m'a répondu avec un large sourire : "Oh oui !" Alors j'ai insisté : "Connais-tu Flora la belle Romaine ?" Non, elle ne connaissait pas. Normal, chez une petite fille de huit-neuf ans !

Je me souviens d'une autre Flora à qui j'avais posé la même question. La première fois que je l'avais vue, elle était au milieu d'un petit groupe de filles qui servaient la messe. Comme tout le monde s'interrogeait, j'ai récité :

«  Dites-moi où, n'en quel pays / Est Flora la belle Romaine / Archipiada, ne Thaïs / Qui fut sa cousine germaine…/
Et Jeanne la bonne Lorraine / Qu'Anglais brûlèrent à Rouen / Où sont-ils, Vierge souveraine ? / Mais où sont les neiges d'antan ? »
 

J'ai dû passer pour un être bizarre, à voir les regards des petites filles qui étaient là. Comme l'une d'entre elles était en 5e, je lui ai demandé si elle avait entendu parler de Villon. Silence ! Alors, peut-être connaissez-vous Brassens, qui a mis ce poème en musique ? Une petite m'a dit oui. Elle connaissait « Gare au gorille! » Et Jeanne la bonne Lorraine ? Silence embarrassé. Ah, tout de même, Jeanne d'Arc, elles en avaient entendu parler !

Une fois de plus, j'ai pu mesurer le fossé culturel qui sépare les adultes - et à plus forte raison les « ancêtres » - et les jeunes. Un fossé qui se creuse de plus en plus entre les générations. Je le regrette. Brassens, lui, appréciait Villon.

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Mercredi 6 janvier 2016

Mireille,

On a beau essayer de s'en protéger : les propos tenus par les divers acteurs de notre vie politique, en tous temps, mais particulièrement en période de campagne électorale (mais n'est-on pas toujours en période électorale ?), nous atteignent quand même. Ils font souvent souffrir le bon citoyen que j'essaie d'être et de demeurer. Parfois j'ai honte, pour mon pays, tellement ça vole bas ! Qu'en pensez-vous ?

Remonte particulièrement à mon esprit, ces derniers temps, la question que je me pose depuis de nombreuses années : « Mais, qu'est-ce qui les fait courir ? » Aussi bien les hommes politiques d'ailleurs, du maire au Président de la République, que tous les notables à la recherche des bonnes places, directeurs, présidents, chefs de ceci ou de cela, dans la société civile comme dans l'Église ? Qu'est-ce qui les fait courir ? Le pouvoir ? Certes. Il y a une séduction du pouvoir : l'illusion qu'il donne de réussir à dominer les personnes ou à infléchir le cours des événements. L'argent ? Oui, c'est vrai. C'est une manière de se sécuriser ! La considération ? Peut-être. Les honneurs ? Les facilités ? Oui, mais…

       Il faut avoir la peau dure, il faut être particulièrement coriace, pour subir toutes les critiques, pour encaisser les moqueries, les caricatures cruelles, les coups bas. Non pas une fois, mais sans cesse. Chaque semaine mon hebdomadaire habituel donne le classement des hommes politiques : ce ne doit pas être confortable d'être ainsi jaugé, mesuré, pesé, évalué ! De se lever chaque matin envahi par le stress à la pensée des attaques qu'il va falloir subir ou esquiver. D'être obligé de se défendre contre ses ennemis... et contre ses amis. De ne jamais faire le moindre cadeau à quiconque vous a fait du mal, de vivre sans cesse en état de défiance. Et d'être, en définitive, toujours extraordinairement seul ! La solitude du chef ! N'allez pas me dire que c'est la générosité, l'altruisme, le désir de servir le pays ou une grande cause qui les pousse, qu'il s'agit de dévouement. Personne ne vous croira.

Alors, à votre avis, qu'est-ce qui les fait courir ?

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Jeudi 7 janvier 2016

Mireille,

C'est Robert Hossein qui racontait un jour  : « Je ne peux m'empêcher de penser à cet ami, Bernard Noël, qui était très malade et sur le point de mourir… Un matin, en larmes, alors qu'il se promenait dans un parc, il s'est écroulé, s'accrochant au tronc d'un arbre en demandant : " Pourquoi ? Pourquoi ?… » Et il ajoute: « On ne peut pas répondre à cette interrogation-là, on ne peut que s'y perdre, y abîmer sa foi et son espoir. Derrière ce « Pourquoi ? » il n'y a encore pour nous que du vide, le néant et la ruine de l'âme. »

       Certes, on ne peut pas répondre à cette question, mais il n'est pas question de s'y perdre ni d'y abîmer sa foi ! On ne peut pas répondre ; la mort est une réalité qu'on ne peut ni concevoir, ni ressentir tant qu'on est vivant, et quand on est mort, on ne conçoit ni ne ressent rien non plus. Donc, pas de réponse, puisque je n'ai pas fait cette expérience. Alors, d'où vient la peur de la mort, si générale aujourd'hui encore ?

      Personnellement, il ne s'agit pas de peur, mais quand je pense à ma mort, je suis parfois saisi d'un profond sentiment de peine, de regret : le regret de devoir quitter cette vie, ma vie, en ce qu'elle a de beau, d'agréable, de grand. Comme si, au moment de mourir, je regardais en arrière. Comme si, d'un seul coup, j'étais totalement dessaisi, dépossédé de tout ce que j'aime, de tous ceux que j'aime.

     Quant à « y abîmer sa foi et son espoir », pas d'accord, Robert Hossein ! Ma foi en une Parole, en une personne, Jésus, me conduit à entrer dans sa logique. Lui-même, envisageant sa propre mort, la compare à un plongeon (en grec, baptême). Il y a, certes, l'appréhension qui nous saisit quand on est au bout de la planche, avant le saut. Puis il y a le saut dans le vide, l'entrée dans l'eau, la descente au fond de l'eau… pas pour y demeurer, mais pour en sortir, remonter à la surface, revenir à la vie. C'est le Ressuscité qui, seul, est la racine de ma foi et de mon espoir. Mais, Dieu, que la vie est belle !

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Vendredi 8 janvier 2016

Mireille,

Un vrai bonheur : la visite d'Isabelle ! Souvent, les personnes qui viennent me voir sont poussées par le besoin de demander conseil ou réconfort. Isabelle apportait avec elle bonheur de vivre et bienveillance envers tous.

Il y a un an, elle a appris qu'elle avait un méchant cancer, au pronostic assez sombre. Comme elle est du métier, elle sait de quoi il retourne. A quarante ans, c'est encore plus grave. Après l'opération, elle a suivi le « parcours du combattant », chimios, radiothérapie, chutes et remontées, hospitalisations à répétition, aplasie…. Elle raconte tout cela. Elle me dit ses sentiments, l'impression qu'elle a eue, certains jours, que les médecins l'empoisonnaient littéralement avec leurs chimios, et surtout sa colère contre l'ennemi sournois et invisible. Avec l'aide d'une psychologue, elle a transformé sa colère en thérapie personnelle. A une amie qu'elle rencontrait un jour et qui lui disait, admirative: « Tiens, comme tu es bien habillée aujourd'hui ! », elle a répondu : « Oui, j'entre en résistance ! » L'autre n'a pas compris. Seule une de ses proches, qui était là, a compris. C'est pourquoi je parle de « parcours du combattant. »

Aujourd'hui, Isabelle s'apprête à reprendre le travail, dès les premiers jours de mars. Mais elle n'oublie rien. Elle réfléchit son expérience et je me demande si, au fond, elle n'en arrivera pas à dire un jour : « Tout est grâce ! » En tout cas, dans ses paroles, il n'y a que gratitude envers tous : médecins, infirmières, aides-soignantes, agents de service, si souvent attentives et prenant le temps d'une petite causette, les voisins, les amis. Je lui ai demandé si elle n'avait pas rencontré également des gens pas très malins dans leurs réflexions ou leurs attitudes : non, elle n'en a pas rencontrés. Par contre, elle revient sur ces petites visites, ces coups de téléphone, ces lettres qu'elle a reçues. « Il n'y a pas eu un seul jour, depuis un an, me dit-elle, sans que je ne reçoive ainsi un témoignage d'amitié et d'encouragement. » Je vous le dis, Isabelle n'est que bienveillance. Elle a tant reçu, il faut qu'elle donne. A moi, elle a donné une merveilleuse leçon.

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Samedi 9 janvier 2016

Mireille,

Je ne sais pas si c'est la vieillesse qui gagne, mais je n'arrive plus à me passionner pour les élections. Celles qui ont eu lieu le mois dernier pour désigner les responsables du devenir de la nouvelle grande région Bourgogne-Franche Comté m'ont laissé, non pas indifférent, mais passablement blasé. On dit que les vieillards gagnent en sagesse, ce qui n'est pas vérifié dans tous les cas. Avant-hier encore, me parlant de son patron presque octogénaire, la responsable d'une petite entreprise me disait : « En devenant vieux, il devient con ! » Je ne sais si c'est mon cas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que je regarde avec beaucoup de recul le psychodrame que se jouent nos concitoyens, pour quel exorcisme, je ne sais ?

Que les hommes politiques dramatisent la situation, c'est leur rôle. Que les médias en rajoutent, d'accord. Mais que les citoyens crient au séisme, au tremblement de terre, au cataclysme, je trouve cela pour le moins exagéré. Et que des gens participent à de bruyantes manifestations, où les slogans tiennent lieu de pensée, cela me paraît sans commune mesure avec la réalité. C'est se scandaliser à bon marché. Des Français ont voté, nombreux, infiniment trop nombreux à mon gré, pour exprimer leurs insatisfactions et leurs peurs. C'est un fait. et cela me désole. Ils ne sont pas pour autant des fascistes. Manifester ne servira à rien, sinon à renforcer l'audience de l'extrême droite. C'est à la base qu'il faut travailler, quotidiennement, pour faire disparaître les causes des peurs et des frustrations de nos concitoyens. Rien ne sert de critiquer, de condamner ou d'exclure. Il faut, au contraire, travailler, chacun à sa place, pour instaurer une société plus juste, plus accueillante et plus fraternelle.

On m'a appris, quand j'étais jeune, à mettre en pratique le conseil de Montaigne et à « savoir raison garder ». Je ne l'ai pas toujours fait, « au temps de ma jeunesse folle. » Moi aussi, je me suis passionné pour la chose publique. Avec le recul du temps, je me souviens : parfois j'ai été manipulé, et rétrospectivement j'ai honte des prises de positions et des démarches qui furent miennes. Sur ce sujet au moins, je crois qu'en devenant vieux, je suis devenu plus « sage ». Est-ce une illusion ?

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Samedi 9 janvier 2016

Mireille,

Je ne sais pas si c'est la vieillesse qui gagne, mais je n'arrive plus à me passionner pour les élections. Celles qui ont eu lieu le mois dernier pour désigner les responsables du devenir de la nouvelle grande région Bourgogne-Franche Comté m'ont laissé, non pas indifférent, mais passablement blasé. On dit que les vieillards gagnent en sagesse, ce qui n'est pas vérifié dans tous les cas. Avant-hier encore, me parlant de son patron presque octogénaire, la responsable d'une petite entreprise me disait : « En devenant vieux, il devient con ! » Je ne sais si c'est mon cas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que je regarde avec beaucoup de recul le psychodrame que se jouent nos concitoyens, pour quel exorcisme, je ne sais ?

Que les hommes politiques dramatisent la situation, c'est leur rôle. Que les médias en rajoutent, d'accord. Mais que les citoyens crient au séisme, au tremblement de terre, au cataclysme, je trouve cela pour le moins exagéré. Et que des gens participent à de bruyantes manifestations, où les slogans tiennent lieu de pensée, cela me paraît sans commune mesure avec la réalité. C'est se scandaliser à bon marché. Des Français ont voté, nombreux, infiniment trop nombreux à mon gré, pour exprimer leurs insatisfactions et leurs peurs. C'est un fait. et cela me désole. Ils ne sont pas pour autant des fascistes. Manifester ne servira à rien, sinon à renforcer l'audience de l'extrême droite. C'est à la base qu'il faut travailler, quotidiennement, pour faire disparaître les causes des peurs et des frustrations de nos concitoyens. Rien ne sert de critiquer, de condamner ou d'exclure. Il faut, au contraire, travailler, chacun à sa place, pour instaurer une société plus juste, plus accueillante et plus fraternelle.

On m'a appris, quand j'étais jeune, à mettre en pratique le conseil de Montaigne et à « savoir raison garder ». Je ne l'ai pas toujours fait, « au temps de ma jeunesse folle. » Moi aussi, je me suis passionné pour la chose publique. Avec le recul du temps, je me souviens : parfois j'ai été manipulé, et rétrospectivement j'ai honte des prises de positions et des démarches qui furent miennes. Sur ce sujet au moins, je crois qu'en devenant vieux, je suis devenu plus « sage ». Est-ce une illusion ?

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Dimanche 10 janvier 2016

Mireille,

Au jour de son baptême, Jésus entendit son Père céleste lui déclarer  : « C’est toi mon Fils : Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

Au jour de notre propre baptême, c'est à chacun de nous que le Père céleste a également déclaré : "Tu es mon enfant bien aimé."  Le savons-nous ? Le croyons-nous ? En vivons-nous ?  Prenons-nous conscience, d’une façon radicale, que nous sommes fils de Dieu ? N’avons-nous pas l’habitude de dévaluer la parole que Dieu nous adresse en disant : c’est une image, un symbole, mais nous ne sommes pas vraiment fils de Dieu. Est-ce que nous prenons cette parole au sérieux ? Est-ce que nous vivons, forts dans l’existence, parce qu’il y a cette parole fondatrice de notre identité chrétienne ? C’est cela, être chrétien. Ce n’est pas autre chose. Tout le reste, c’est « du baratin ».Ah, si seulement nous pouvions prendre cette déclaration d'amour au sérieux et être fiers de notre condition chrétienne.

Je parle de fierté chrétienne. Il ne s’agit pas d’un certain orgueil, qu’ont manifesté les chrétiens, à certaines époques, avec pitié et parfois mépris pour ceux qui ne partageaient pas leur foi. Aujourd’hui, hélas, c’est le contraire. On éprouve des complexes parce qu’on est chrétien : on valorise exagérément les valeurs des autres, et on aurait tendance à déprécier les nôtres. A la limite, on n’ose pas se dire chrétien, de peur d’être moqué, ridiculisé. Il est temps de retrouver la fierté de notre appartenance à la famille de Dieu. Cela motivera des gestes et des comportements d’hommes debout.

Pour les jeunes, c’est tout un apprentissage qui est à faire. Qu’ils ne s’étonnent pas de ne pas y parvenir immédiatement : c’est à trente ans que Jésus a eu pleinement la conviction d’être Fils de Dieu. Jusqu’à l’âge adulte, on apprend à vivre avec le sentiment de sa dignité. Un jour viendra - et j’espère qu’il est déjà arrivé pour beaucoup d’adultes - où cette parole accueillie, digérée - « Tu es mon fils bien-aimé » - deviendra le moteur de toute l’existence. Nous serons alors capables de vivre les actes de Dieu dans notre vie quotidienne, et d’entretenir des rapports fraternels avec tous les baptisés ; mieux, avec tous les hommes. Nous serons de ceux qui cherchent à vivre les solidarités humaines, partageant les espoirs, les craintes, les désirs des hommes d’aujourd’hui. Nous serons les hommes de la fidélité, les hommes du partage, les hommes du pardon.

Alors, grâce à tous ses fils, « la gracieuse bonté de Dieu » apparaîtra sur notre terre et, selon l’expression de Pierre, comme Jésus, « nous passerons parmi les hommes en faisant le bien ».

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Lundi 11 janvier 2016

Mireille,

Je me souviens de l'enterrement du Paul. C'était il y a de cela de nombreuses années. Mais le Paul était un ami, aussi me reviennent en mémoire quantité de souvenirs de bons moments vécus ensemble. Pourtant je ne cultive pas particulièrement le souvenir du temps passé. Mais c'est ainsi. Bref, vient de revenir en mémoire ce jour d'hiver où on a enterré "le Paul".

 Enterré ? Non. Il n'a pas été porté en terre puisqu'il a été incinéré « à sa demande », comme disent les faire-part. Disons qu'on a fait une grande assemblée à l'église pour prier (ceux qui le peuvent) et pour témoigner de la sympathie à sa famille. Pour parler des « funérailles », je ne sais plus quels mots employer. Incinéré ou crématisé? Le premier signifie que le mort a été réduit en cendres, l'étymologie du second mot signifie qu'il a été brûlé. Ce qui revient au même ! Je ne peux même pas parler d'obsèques, au sens littéral du mot, qui vient du latin « sequere », suivre. Mot qui était valable quand on faisait cortège de la maison à l'église, puis de l'église au cimetière. Je me souviens des obsèques de mon grand-père, pendant la dernière guerre. Il nous a fallu l'après-midi, d'abord parce qu'un pont, qui avait sauté en 40, n'était pas reconstruit, et donc qu'il fallut faire à pieds un détour de deux kilomètres, ensuite parce que l'office religieux, auquel personne ne comprenait rien, dura une éternité !

Je comprends Brassens qui regrettait les « funérailles d'antan, les petits corbillards de nos grands-pères. » Quand j'étais jeune vicaire, il nous fallait une bonne partie de l'après-midi pour célébrer le moindre enterrement. A l'époque, le prêtre et les servants traversaient la ville en « coche » (les gosses, qui se battaient pour venir servir l'enterrement et ainsi éviter quelques heures d'école, appelaient ce véhicule, tiré par un cheval, un « carrosse »). On précédait le « corbillard » (du mot qui, primitivement désignait le coche d'eau qui allait de Paris à Corbeil), tiré par deux chevaux, qui était plus ou moins orné de draperies funèbres selon la « classe » demandée par la famille du défunt.

Enterré, incinéré, (ailleurs, on parle de sépulture, qui vient du mot latin sepelire, ensevelir), crématisé, oh « funérailles » ! Tout un rituel plus ou moins pompeux des « pompes funèbres. » Même quand la famille demande de « faire simple », les entreprises spécialisées se chargent bien, à grand renfort de belles évocations et d'appels aux bons sentiments, de vous rappeler ce que vous devez à votre cher défunt. Et puis, n'est-ce pas, « qu'est-ce que diraient les gens ? » Dieu merci, il n'en fut pas ainsi pour mon ami Paul. Et le plus bel hommage qu'on pouvait lui rendre, c'était de témoigner, par une affluence nombreuse et recueillie, l'amitié dont on l'entourait, lui qui, toute son existence, avait témoigné la même amitié envers tous.

J'évoque tout cela aujourd'hui, de nombreuses années après son décès (du latin cedere = aller, donc s'en aller). Mais qui s'en souvient encore ?

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Mardi 12 janvier 2016

Mireille,

Je lisais récemment dans un hebdomadaire un reportage sur deux religieuses bretonnes, relativement âgées. Jusqu'au concile, elles étaient vraiment cloîtrées, mais depuis, la règle a été modifiée. Elles se confiaient librement à la journaliste, au sujet des dernières élections, et nous donnaient ainsi un merveilleux témoignage de liberté et de conscience civique. Alors qu'elles étaient encore cloîtrées et qu'elles ne sortaient que pour aller voter toutes ensemble, un jour le notaire du bourg s'était moqué d'elles en parlant d'un « vote de masse ». L'une d'elles l'a vivement remise à sa place. « Quel toupet ! Le vote est personnel ! Voudrait-on sous-entendre que notre qualité de femmes ferait de nous des minus ? »

Et de raconter comment les sœurs s'informent, discutent, comparent. Comme moyens d'information, il y a la radio, et chaque jour, pendant le repas qu'elles prennent en silence, une religieuse présente une revue de presse « pour inciter les sœurs à aller lire l'intégralité des articles », précisent-elles. Aussi, il faut les entendre parler, avec quelle liberté et quelle compétence, des dernières campagnes électorales : « Que de platitudes, de langue de bois et de démagogie ! Quelle indignité dans les attaques réciproques, et surtout, quelle soif incommensurable de pouvoir ! », s'exclame l'une d'elles.

        Les sœurs s'y connaissent en démocratie : chaque communauté élit sa prieure pour un mandat de trois ans renouvelable deux fois. « Ni candidature ni campagne, expliquent-elles. Notre prieure s'impose uniquement par sa valeur humaine et spirituelle, sa capacité de responsabilité. Et surtout son engagement au service du bien commun. Au fond, n'est-ce pas aussi cela qu'on attendrait de tout homme politique ? »

Nos deux religieuses sont allées voter " avec le sentiment d'une obligation très sérieuse."  Prenons-en de la graine !

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Mercredi 13 janvier 2016

Mireille,

C'est une de mes plus anciennes et de mes plus constantes préoccupations : comment donner à manger à tous les affamés du monde. Ne souriez pas ! Peut-être pensez-vous que c'est illusoire, impossible, ou même qu'on se sent personnellement impuissants devant ce drame qui affecte notre planète. Et pourtant ! Comment avoir bonne conscience quand on sait que 500 millions d'hommes, de femmes, d'enfants, ont faim chaque jour ; que c'est, plus que la faim, la famine qui existe en ce moment même pour 10 millions d'êtres humains, et que chaque jour des dizaines de milliers d'entre eux, des enfants pour la plupart, meurent de malnutrition. Ce matin encore, la radio me décrit la situation horrible de populations vivant dans une région assiégée de Syrie, et les enfants qui y meurent chaque jour. Et ce n'est qu'un cas parmi combien d'autres !

Récemment, à l'occasion de la rencontre d'une centaine de chefs d'État et de gouvernement réunis pour tenter d'accélérer la lutte contre la malnutrition, mon quotidien publiait une double page consacrée au problème. Dans deux articles, une professeur de droit international et un ancien fonctionnaire international, dénonçaient notre pays, " une France qui est une nation rabougrie, fermée…et remarquablement pingre. " Il faut savoir que nous ne donnons que 0,32% de notre PNB, alors que l'objectif mondial est de 0,7%.. " La France s'honore d'être la patrie des droits de l'homme, écrit l'un d'eux, mais elle semble ignorer les droits de l'enfant. "

Ce qui a retenu plus particulièrement mon attention dans ces pages, c'est un troisième article, assez court, d'un sportif kenyan, recordman du monde de semi-marathon. "La pauvreté et la faim, je sais ce que c'est, écrit-il. La plupart de mes petits camarades devaient trimer dur. Pour eux, pas question de s'instruire. Quelques chanceux, dont j'étais, allaient à l'école. Tous les matins, nous faisions nos 5 kilomètres à pied pour nous rendre en classe, le ventre vide, évidemment. Difficile, dans ces conditions, de se concentrer sur les leçons de l'instituteur."  Et d'expliquer, ensuite, que tout a changé pour lui quand le Programme alimentaire mondial des Nations unies a commencé de distribuer de la nourriture dans les écoles de la région : " Pour la première fois, je n'étais plus tenaillé par la faim et je devenais un élève attentif ".

 Et de conclure qu'un modeste programme du même genre peut accomplir ce miracle pour des millions d'autres enfants dans le monde. " Chimère ? Pas du tout. Les programme d'alimentation scolaire ont contribué à transformer en l'espace d'une génération des pays exsangues en nations prospères et dynamiques. "

Je ne peux pas supporter de vivre dans "une nation rabougrie, fermée et remarquablement pingre". Mais au fait, avons-nous entendu parler de ce drame mondial, pendant les campagnes électorales qui viennent de se dérouler ?

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Jeudi 14 janvier 2016

Mireille,

Qu'elles étaient lourdes, ces veilles de fêtes religieuses, quand j'étais jeune prêtre ! On entrait dans un confessionnal en début d'après-midi, et on se demandait quand on pourrait en sortir. Je me souviens de cette veille de Toussaint 1944 : ce fut ma première lourde expérience. Nous étions encore en guerre, nous n'étions pas encore libérés et le front s'était stabilisé à une trentaine de kilomètres. Etait-ce la peur du lendemain ou le besoin de se libérer de l'"ennemi intérieur" ? Je ne sais, mais je me souviens de ce défilé incessant de pénitents qui n'accusaient pas des fautes plus ou moins illusoires, mais des péchés bien réels. J'étais tout jeune, il y avait trois mois que j'étais vicaire, je ne comprenais même pas tout ce que les gens déversaient comme turpitudes, mais je me souviens avoir été effaré et accablé devant ce "péché du monde" que j'avais à pardonner, au nom du Seigneur.

Il y en a eu, comme cela, des veilles de fête, et des heures de confessionnal ! Si bien que lorsque j'ai été amené à construire une église, j'ai fait aménager deux confessionnaux plus fonctionnels. C'était en 1964. Quatre ans plus tard, ils étaient pratiquement inutilisés ; aujourd'hui, ils servent de débarras. Dans les dernières années de mon ministère actif, les rares, très rares pénitents qui demandaient une confession personnelle ne voulaient plus entrer dans ces meubles d'une autre époque et se confiaient au prêtre, de personne à personne, "sans grillage", disait Annunciata, l'une de mes plus ferventes paroissiennes.

Que s'est-il passé, pour qu'on en arrive à une telle désaffection ? Le Concile ? Les célébrations communautaires de la Réconciliation ? Une meilleure information sur la signification de ce sacrement ? Mai 68 ? L'encyclique "Humanae Vitae" sur la contraception en juillet 68 ? Loin de moi la pensée de vouloir établir d'étroites relations de cause à effet, mais pourtant, ce matin, je relis les critiques que Jésus adressait aux autorités religieuses de son temps : "Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt".

Aujourd'hui, les veilles de fêtes religieuses ne sont plus synonymes d'obligation de se confesser ; elles sont moins lourdes à porter, pour les prêtres. Ce sont les caissières des grands magasins qui sont surchargées de travail. Est-ce un progrès ?

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Jeudi 14 janvier 2016

Mireille,

Qu'elles étaient lourdes, ces veilles de fêtes religieuses, quand j'étais jeune prêtre ! On entrait dans un confessionnal en début d'après-midi, et on se demandait quand on pourrait en sortir. Je me souviens de cette veille de Toussaint 1944 : ce fut ma première lourde expérience. Nous étions encore en guerre, nous n'étions pas encore libérés et le front s'était stabilisé à une trentaine de kilomètres. Etait-ce la peur du lendemain ou le besoin de se libérer de l'"ennemi intérieur" ? Je ne sais, mais je me souviens de ce défilé incessant de pénitents qui n'accusaient pas des fautes plus ou moins illusoires, mais des péchés bien réels. J'étais tout jeune, il y avait trois mois que j'étais vicaire, je ne comprenais même pas tout ce que les gens déversaient comme turpitudes, mais je me souviens avoir été effaré et accablé devant ce "péché du monde" que j'avais à pardonner, au nom du Seigneur.

Il y en a eu, comme cela, des veilles de fête, et des heures de confessionnal ! Si bien que lorsque j'ai été amené à construire une église, j'ai fait aménager deux confessionnaux plus fonctionnels. C'était en 1964. Quatre ans plus tard, ils étaient pratiquement inutilisés ; aujourd'hui, ils servent de débarras. Dans les dernières années de mon ministère actif, les rares, très rares pénitents qui demandaient une confession personnelle ne voulaient plus entrer dans ces meubles d'une autre époque et se confiaient au prêtre, de personne à personne, "sans grillage", disait Annunciata, l'une de mes plus ferventes paroissiennes.

Que s'est-il passé, pour qu'on en arrive à une telle désaffection ? Le Concile ? Les célébrations communautaires de la Réconciliation ? Une meilleure information sur la signification de ce sacrement ? Mai 68 ? L'encyclique "Humanae Vitae" sur la contraception en juillet 68 ? Loin de moi la pensée de vouloir établir d'étroites relations de cause à effet, mais pourtant, ce matin, je relis les critiques que Jésus adressait aux autorités religieuses de son temps : "Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt".

Aujourd'hui, les veilles de fêtes religieuses ne sont plus synonymes d'obligation de se confesser ; elles sont moins lourdes à porter, pour les prêtres. Ce sont les caissières des grands magasins qui sont surchargées de travail. Est-ce un progrès ?

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Vendredi 15 janvier 2016

Mireille,

Chaque soir je regarde la télé. Je suis bon public, en règle générale. Souvent j'ai droit à un merveilleux concert sur l'une ou l'autre des quatre chaînes musicales que j'ai obtenu en option dans mon abonnement. Ce soir-là, exceptionnellement, rien d'intéressant pour un mélomane. Je cherchais désespérément une émission convenable, quand je suis tombé, par hasard, sur des images qui ont immédiatement capté toute mon attention : des enfants dansaient sur des ruines (c'était d'ailleurs le titre de l'émission), dans l'une de ces trop nombreuses régions ravagées aujourd'hui par la guerre. Au milieu des habitations éventrées par les obus, dans des appartements ouverts à tous vents, dans des cours boueuses ou enneigées, ces petits (les plus âgés devaient avoir quatorze ans), garçons et filles, dansaient, sautaient, tournoyaient.

Un homme jeune, leur professeur, lui-même danseur, avait réussi ce tour de force de rassembler ces enfants, sans avoir de salle décente, sans moyens matériels, rencontrant les pires difficultés, et de créer avec eux un spectacle de toute beauté. Eux et lui exprimaient, en quelques mots simples, mais surtout par leur danse, sans aucun sentiment de haine, toute la fierté d'un peuple qui refuse la soumission et toute l'espérance d'un avenir meilleur. Ces gosses qui étaient capables, garçons et filles, de raccommoder leurs vieux costumes de scène, reliques des temps anciens et d'en prendre soin, manifestaient une maturité surprenante. Dès qu'ils étaient sur scène, les petites filles étaient des reines, les petits garçons, des seigneurs ! Ambassadeurs les plus éloquents d'un peuple qui ne veut pas mourir. C'était émouvant !

Pour moi, il n'était plus question de regarder un "navet" à la télé : l'émission qui suivait était également consacrée au drame de cette région. Les journalistes occidentaux qui "couvrent" le conflit, souvent depuis plusieurs années, ont adopté un ton juste. Ils ne voulaient pas juger ni classer les uns et les autres en "bons et méchants". Ils voulaient simplement expliquer, montrer, être vrais. Certains de ces journalistes et photographes pleuraient en décrivant les souffrances des pauvres gens. Grandeur du journalisme, et grandeur de la télé, quand ils donnent à voir et à comprendre, quand ils savent émouvoir, quand ils nous démontrent que, malgré tout, "la petite fille espérance" est toujours vivante.

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Samedi 16 janvier 2016

Mireille,

Est-ce un signe des temps ? Depuis quelques semaines, je tombe au hasard de mes lectures sur des informations diverses concernant, toutes, l'art de vivre longtemps. Je pense que cela ne date pas d'aujourd'hui et qu'une des aspirations les plus universelles des humains est le désir de vivre vieux, et si possible en bonne forme.

Il y a quelques années, on s'intéressait à Jeanne Calmant, notre doyenne nationale. Sa recette pour vivre plus que centenaire était simple : elle mangeait chaque jour du chocolat et buvait un peu de porto. L'autre jour, une étude "scientifique" démontrait que pour devenir vieux, il ne fallait pas beaucoup dormir. Les statistiques prouveraient que dormir largement moins de huit heures par jour est un facteur de longévité. La sagesse des anciens disait déjà que "l'avenir est à ceux qui se lèvent tôt".

Mais voilà que des chercheurs américains révèlent les conclusions de nouvelles études statistiques. Elles établissent un lien entre la longévité humaine et l'inclination de chacun à faire le bien autour de soi. En clair, plus on donnerait aux autres, plus on aurait de chances de repousser un peu plus l'heure de la mort. Beau sujet de sermon ! L'étude, menée par l'université du Michigan, a consisté à suivre pendant 5 ans 1000 personnes âgées. Durant cette période, les individus qui avaient avoué ne pas s'intéresser aux autres et vivre purement et simplement pour eux ont été deux fois plus nombreux à mourir que les personnes généreuses, capables de se dévouer quotidiennement pour leurs proches, leurs voisins ou les plus démunis.

L'université de Boston, elle, a mené une étude sur les rapports entre le caractère et l'espérance de vie. Leur conclusion : tous ceux et celles qui manifestent mauvaise humeur et hostilité ont des problèmes d'ordre cardio-vasculaire et vivent moins longtemps que ceux et celles qui ont bon caractère.

Donc, si j'ai bien compris, pour vivre très vieux (et si possible en bonne forme), il suffirait d'être toujours de bonne humeur, de se lever tôt, de se montrer généreux, de manger du chocolat et de boire quotidiennement du porto (à consommer avec modération).

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Dimanche 17 janvier 2016

Mireille,

A Cana, Jésus annonce un prochain mariage d'amour, en sa personne, entre Dieu et l'humanité, le plus beau geste d'amour qui puisse exister : le don de sa vie. Et cela grâce à quelques réalités ordinaires de notre vie quotidienne.

Des réalités ordinaires constituent la trame du récit évangélique : un mariage, un repas de fête, de l'eau, du vin. Quoi de plus ordinaire ? Oui, si nous les considérons dans leur simple signification utilitariste. Mais il en est de ces réalités comme des sons musicaux : selon l'instrument qui les joue, ils sont plus ou moins riches, ils ont plus ou moins d'harmoniques. Quelle extraordinaire différence entre le vin « ordinaire » et un grand cru classé ! Quel regard différent portons-nous sur l'eau, selon qu'elle ne sert qu'à arroser une pelouse ou qu'elle est capable de sauver de la mort l'homme perdu en plein désert. « Eau, tu es la vie », s'écrie alors Saint-Exupéry. Quelle énorme différence entre le repas solitaire de celui qui va s'alimenter au « self », le garçon qui mange plus ou moins proprement à la cantine de son école et le repas fraternel où l'on peut dialoguer, échanger, partager une conversation, permettre une vraie rencontre !

Il en est de même pour le mariage. Il fut un temps où l'on mariait une fille et un garçon sans qu'il soit besoin qu'ils aient éprouvé le moindre sentiment amoureux, et même sans qu'ils aient commencé à se connaître. Il en est d'ailleurs toujours de même, de nos jours, dans certaines civilisations. Mais dans l'intention divine, il n'en va pas de même : l'amour humain, ratifié par le mariage, est une réalité divine : il est signe de Dieu. Ce n'est pas qu'une question de sexe, de désir ou de plaisir : tout cela, sexe, plaisir, désir, est comme un signe que Dieu nous fait. La présence de Jésus à la noce signifie tout cela.

Saurons-nous reconnaître, nous les disciples, à travers le signe de l'eau changée en vin et de la présence du Christ au repas de fête, Celui qui donne sens et valeur à toutes les réalités de notre vie humaine, Celui qui manifeste le plus grand amour en donnant sa vie ?

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Lundi 18 janvier 2016

Mireille,

Sur l'écran de mon ordinateur, je contemple - le mot n'est pas trop fort - l'image étonnante d'une étoile. C'est l'image de la  supernova baptisée ASAS-SN-16lh. On y voit comme une double couronne de formes identiques qui semblent se tenir par la main, dont les couleurs vont du blanc le plus immaculé à un bleu profond, en passant par un dégradé de couleurs vertes. Et au cœur de cette couronne, une masse - un magma ? - d'un rouge éclatant. C'est beau, c'est impressionnant.

Je serais bien incapable de vous expliquer ce qu'est une supernova. Sachez seulement que celle-ci captive l'attention de tous les astronomes du monde entier : jamais on n'avait observé un tel pouvoir lumineux. La supernova en question est, si j'ai bien compris, une étoile qui a explosé, et cette explosion captivante est 570 fois plus lumineuse que notre soleil ! Un professeur d'astronomie de l'université de Pékin écrit dans la revue Science qu'il s'agit de "la plus puissante supernova jamais découverte dans l'histoire de l'humanité", et que "le mécanisme explosif et le source de la puissance de la déflagration et de l'énergie libérée restent un mystère."

C'est pourquoi on va utiliser pour l'examiner davantage le télescope Hubble. En effet la galaxie dans laquelle se trouve cette étoile est à la fois plus brillante et plus imposante que la Voie lactée. Mais rassurez-vous : nous ne risquons rien : la supernova ASAS-SN-16lh se trouve à 3.8 milliards d'années-lumière de la terre. Ce qui représente un nombre impressionnant de kilomètres.

Alors ?

"Quand je vois le ciel, ouvrage de tes mains, la lune et les étoiles que tu y as placées, je me demande : "Qu'est-ce que l'homme, pour que tu penses à lui ? Un être humain pour que tu t'occupes de lui ?" (Psaume 8.4)

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Mardi 19 janvier 2016

Mireille,

Comme chaque année au mois de janvier, il m'a téléphoné pour me présenter ses vœux. Ce vieil ami est maintenant septuagénaire, mais jusqu'ici, chaque année, je m'émerveillais de son dynamisme et de son inépuisable optimisme. Toute sa vie avait été une entreprise, professionnelle d'abord, puis, une fois parvenu à l'âge de la retraite, au service des autres. J'aimais l'entendre me raconter, chaque fois, ses dernières "aventures" (c'est ainsi qu'il désignait ses derniers faits et gestes). Et je crois qu'effectivement, il considérait sa vie comme une belle aventure qu'il ne demandait qu'à poursuivre encore pendant de longues années.

Et voilà que cette année, la tonalité de son message a changé. Alors qu'auparavant il parlait avec plaisir de tout ce qui faisait sa vie et de tous ceux qu'il côtoyait, le voilà comme replié sur lui-même, soucieux, inquiet même : il souffre. La maladie est là, sournoise certes, mais dont les symptômes ne laissent présumer rien de bon. Il s'interroge, et il interroge. Il a consulté médecins, pharmaciens, kinés et même charlatans. Il me raconte tout ce qu'il ressent, espérant un avis, un conseil, voire un réconfort. Lorsque j'essaie de détourner notre conversation, il revient sans cesse sur ce mal qu'il peut décrire, mais sans en connaître la cause. Il s'interroge : faut-il aller consulter des spécialistes ? Faut-il avoir recours à des professeurs en milieu hospitalier ? Quel remède, quel traitement, quelle intervention chirurgicale seront peut-être nécessaires ?

Longtemps après la fin de notre conversation téléphonique, j'ai évoqué la réaction de mon vieil ami. Ce qui m'a amené à l'assimiler à la réaction quasi générale de nos contemporains, face au mal qui gangrène actuellement notre monde. De même que mon ami s'interroge, s'inquiète, manifeste ses peurs, envisage toutes les solutions possibles, de même, notre monde s'inquiète, s'interroge, envisage toutes les solutions possibles, risque de se replier dans le "chacun pour soi" devant le mal qui sévit actuellement sur notre planète : le terrorisme fanatique que fait régner l'islamisme, de Paris à l'Indonésie, du Mali à la Syrie, de la Turquie au Sinaï, du Pakistan au Burkina Faso... et j'en passe. Ah, j'allais oublier le drame des millions de migrants qui espèrent trouver chez nous un asile de paix  ! Cela, c'est le mal de notre monde, n'est-ce pas. Et personne ne peut dire que ce mal nous laisse indifférents. Des analyses, tout le monde en publie. Des remèdes, des traitements en tous genres ou des opérations radicales, beaucoup en envisagent. Mais pendant ce temps-là, le mal progresse. Qu'y faire ?

"Quant à nous, nous comptons sur le Seigneur. Notre secours et notre bouclier, c'est lui.  Grâce à lui notre cœur est en joie. Nous avons confiance en notre Dieu saint." (Psaume 33, 20-21)

"N'ayez pas peur " (Jésus, à ses disciples)

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Mercredi 20 janvier 2016

Mireille,

L'une de mes aimables correspondantes me charge, en ce début d'année de vous transmettre ses vœux les plus chaleureux. Elle, du moins, croit à votre existence. Beaucoup, en effet, se demandent si "Mireille" est une personne réelle, en chair et en os, ou simplement un prénom que j'aurais imaginé un jour. Je peux donc les rassurer : vous existez réellement, et je vous en suis reconnaissant. Car c'est grâce à vous que, chaque jour, je m'installe devant l'écran encore vierge de l'ordinateur pour y écrire ces quelques lignes. Grâce à vous ? A certains jours où manque l'inspiration, je dis simplement "à cause de vous" ! Car il n'est pas toujours facile d'attendre l'inspiration qui ne vient pas, surtout quand on est pressé par le temps.

Eh oui, rappelez-vous avec quelle insistance, il y a maintenant quatorze ans, vous m'avez pressé d'écrire chaque jour "au moins quelques lignes". Vous avez dû penser qu'à mon âge, je devais opérer un quotidien "remue-méninges", si je ne voulais pas sombrer dans la sénilité, le gâtisme ou autre Alzheimer. Et c'est vrai que l'exercice, aussi bien mental que physique, est d'un grand secours au grand âge. C'est donc "grâce à vous".

Grâce à vous également, le nombre accru de mes correspondants par le courrier électronique. Car j'en connais, qui me l'écrivent, qui sont devenus "accros" de la Lettre à Mireille et ne passent pas un jour sans aller lire mes élucubrations. C'est devenu pour eux le best-seller parmi toutes les pages que je rédige sur ce site. Pourtant, dans mon projet, cette lettre quotidienne devait simplement servir de hors-d'œuvre, et donner envie d'aller voir plus loin. Elle devait également inciter les uns et les autres à donner leur avis sur l'un ou l'autre des thèmes abordés. Certains le font, Dieu merci, toujours trop peu nombreux. Cependant, que de confidences, que de cris, que d'expressions parfois douloureuses... et que de chants de reconnaissance et d'amour de la vie !

Alors, Mireille, au nom de Suzanne et de tous nos lecteurs, j'ai plaisir à vous souhaiter une belle année, avec tout plein de petits bonheurs quotidiens et, peut-être, de grandes joies.

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Jeudi 21 janvier 2016

Mireille,

Première neige, avant-hier ! Oh, pas beaucoup, mais cette première neige de l'hiver apporte un peu de nouveauté dans la grisaille des jours. C'était si triste, cette dernière semaine ! Au fond, ça ne m'étonne pas, de voir tout ce blanc, au lever du jour. Quand j'ai ouvert un œil, j'ai été frappé par le silence qui régnait. Avez-vous remarqué que, les jours de neige, tous les bruits sont assourdis et qu'un silence mystérieux et profond enveloppe tout? La veille, toutes celles et ceux que je rencontrais me paraissaient nerveux. Etait-ce simplement une impression, ou la réalité ? Les enseignants le savent bien, qui disent, quand les gosses sont agités en classe : "Tu vas voir : il va neiger."

Pourquoi la vue de cette première neige me renvoie-t-elle à l'enfance ? Souvenir des bonhommes de neige, des batailles de boules de neige dans la cour de récréation ? Souvenir des igloos qu'on construisait dans la cour du séminaire, qu'on arrosait bien le soir, pour que l'abri intérieur soit pris par le gel de la nuit et demeure solide ; abri où l'on aimait se cacher pendant les récréations, avant d'être délogés par le surveillant !

Je n'ai jamais eu de luge ni de skis. Le ski, à l'époque, c'était un sport de riches. Et la seule luge que j'aie possédé, qu'on m'avait offert à Noël alors que j'avais 9 ans, me fut volée dès les premiers jours, parce que, négligent comme je le suis, je l'avais laissé traîner dans la cour. Depuis ce jour, j'ai dû me contenter des luges des copains, quand ils voulaient bien m'en faire profiter. Souvenirs d'enfance : les souliers à semelles de bois, avec lesquels ont organisait de belles parties de glissades sur des pistes luisantes de glace, jusqu'au moment où le papa clouait sur ces semelles une plaque de cuir ou de caoutchouc, pour qu'on ne les use pas trop vite.

Souvenirs d'enfance. Je crois que chacun retrouve un peu une âme d'enfant à l'arrivée de la première neige. Témoins tous ces voisins et amis qui s'arrêtent pour se parler, tout réjouis. Témoins tous ces sourires échangés. Certes, aujourd'hui, j'aime moins ces temps de neige. Il faut éviter les mauvaises routes mal déneigées... Et chacun de vous dire : "Faites attention : ça glisse !" Et c'est vrai : je me déplace plus lentement, et avec grande prudence. Une chute est si vite arrivée. Par contre, il fait si bon chez soi, quand rien ne vous oblige à sortir. Survient alors ma prière de louange : " Les flocons de la neige descendent comme des oiseaux ; elle se pose comme la sauterelle. Cette blancheur immaculée émerveille les yeux, mon cœur est ravi en la voyant tomber....  Glaces et neiges, bénissez le Seigneur, chantez-le et glorifiez-le éternellement !" (Siracide 43. 18 et Daniel 3. 70)

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Vendredi 22 janvier 2016

Mireille,

L'une de mes bonnes habitudes, chaque matin lorsque j'arrive à la cuisine pour déjeuner, c'est d'effeuiller le calendrier. Comme c'est le calendrier de la "Bonne Semence" que je reçois depuis des années, mon premier réflexe est de lire le verset de la Bible qui, chaque jour, m'éclaire, me réjouit, m'avertit ou me réchauffe. Pieuse initiative, comme vous pouvez l'imaginer. Le commentaire qui accompagne ce verset biblique est parfois très pertinent. Pas toujours, hélas. Mais à certains jours, une phrase, une réflexion m'accompagnent au fil des heures.

Il en fut ainsi mardi dernier. En déjeunant, j'ai lu un commentaire intitulé "Le christianisme, une religion ?"  L'auteur écrivait : "Le christianisme est une relation personnelle, ce n'est pas une religion... De nombreuses personnes considèrent le christianisme comme une religion, c'est-à-dire comme "un ensemble de croyances concernant Dieu et le monde qui nous entoure". Alors, pourquoi peut-on affirmer le contraire ? Parce qu'une religion se traduit le plus souvent par un ensemble de règles à suivre, de bonnes œuvres à accomplir pour être accepté par Dieu. Or la foi chrétienne est à l'opposé : elle s'appuie sur la certitude que Dieu a fait tout ce qui était nécessaire pour le salut des hommes.... L'enseignement de la Bible est donc à l'opposé de cette notion de religion où chacun cherche à assurer son salut par ses propres efforts; pour être sauvé, il ne s'agit pas de faire, il faut croire."

Alors, me suis-je demandé, "Religion ou relation ? La description que l'auteur fait de la religion me paraît trop fragmentaire, et passablement injuste. Je ne vais pas revenir sur la querelle des temps de la Réforme, où l'on opposait la foi et les œuvres. Il nous suffit de nous rappeler ce vers de Racine : "La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère ?" Si j'avais à faire une critique de la religion, ce serait plutôt pour dénoncer tout ce que peut avoir de formaliste toute une série d'observances qui prétendent remplacer une relation personnelle avec Dieu. Et cependant, pour contredire un peu l'auteur du billet, j'opposerais relation et religion comme risquent de s'opposer l'individuel et le collectif. Etymologiquement, le mot religion provient d'une racine, legere, dont le sens primitif est assembler. Eh oui, on n'est pas chrétiens tout seuls. On fait partie d'un collectif de croyants, c'est-à-dire de gens qui partagent la même foi. Alors, oui : personnellement je chercherai toujours à vivre une totale confiance en Dieu-Amour, mon Amour ; mais en cela, je me sentirai de plus en plus frère de toutes celles et de tous ceux qui partagent la même foi, vivent de la même espérance, cultivent le même amour. Et je m'efforcerai d'être avec eux, selon ma devise personnelle, "petit frère de tout au monde."

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Samedi 23 janvier 2016

Mireille,

On apprend à tout âge, pour peu qu'on soit suffisamment curieux. Ce matin encore, j'ai appris quelque chose de particulièrement instructif, et cela, une fois de plus, grâce au petit feuillet arraché du calendrier dont je vous parlais hier. Sur ce feuillet, je lis ceci : "Comme tous les Européens, nous avons appris à conjuguer les verbes en commençant par la première personne : je suis, tu es, il est... Mais l'écolier hébreu inverse l'ordre et récite : il est, tu es, je suis, en partant de la troisième personne du singulier."

Quelle importance ? me direz-vous peut être. Personnellement, je vois dans cette inversion quelque chose de particulièrement symptomatique: pour nous Européens, c'est le "je" qui prime tout. Il y a "moi" d'abord, les autres - tu et il - venant après. "Moi je" vient en premier. Comme si j'étais le centre du monde. C'est du moins ainsi que je comprends la formulation qui nous est habituelle. Par contre, le jeune hébreu est incité à privilégier l'autre, à le mettre en premier dans sa pensée. "Il est" est premier, suivi de "tu es", et en dernier "moi, je suis". Je ne sais pas si cette formulation inverse de la nôtre rejaillit sur les comportements personnels et collectifs du peuple juif ; en tout cas elle est incitative, et nous ferions bien de nous en inspirer.

Justement, je me souviens de la réponse que fit Jésus à un jeune qui lui demandait quel est le grand commandement. La réponse (elle est dans Luc 10.27), la voici : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ("Il") de tout ton cœur... et ton prochain (tu) comme toi-même (je)" : c'est l'amour de Dieu qui est premier, et de lui découle, d'abord, l'amour des autres, et seulement après, l'amour de soi.   

Ce qui me paraît logique.

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Dimanche 24 janvier 2016

Mireille,

Jésus, nous dit l'évangile de Luc, a commencé la prédication de la Bonne Nouvelle dans les villages de Galilée avant de revenir dans son village de Nazareth. Un village où il a vécu les trente premières années de sa courte existence, un village où il connaît tout le monde et où tout le monde le connaît.... ou, du moins, croit le connaître. Il a sans doute plaisir à retrouver voisins et amis. Il s'offre pour faire la lecture, comme il en a le droit (tout adulte de sexe masculin a ce droit depuis le jour de sa Bar Mitzva) Ce jour-là, on lit un texte d'Isaïe ; on lui présente le rouleau de ce livre et Jésus choisit un passage du chapitre 61. Jésus a coupé un petit extrait de ce texte où le prophète annonçait la vengeance de Dieu ; ainsi, tout le message annonce en termes imagés un libération. Libération de la maladie, du désespoir, de toute captivité (prison ou déportation), et même libération de la mort. Une loi-programme que Jésus fait sienne. Et il le fait savoir en prononçant l'homélie. La plus courte homélie de l'histoire de la prédication, une seule phrase : " Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit. ":

"Aujourd'hui" ? Il y avait des décennies que, régulièrement, les gens entendaient cette promesse de libération au cours des offices de la synagogue. Il y avait plus de 90 ans que les Romains occupaient le pays. Pouvait-on ajouter foi à cette promesse ? Dimanche prochain, nous lirons la suite de cet épisode et nous verrons qu'après un moment d'attention bienveillante (Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.) les compatriotes de Jésus ont refusé de le croire et ont même cherché à le tuer.

« Aujourd'hui, si vous écoutez sa voix, ne fermez pas votre cœur. » C'est l'invitation que nous adresse le psaume 95. Soyons donc largement ouverts à la nouveauté de la Parole.

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Lundi 25 janvier 2016

Mireille,

Je ne marche plus que très rarement, et lorsque cela m'arrive, c'est pour faire seulement un tout petit parcours, appuyé sur ma canne. Mais avant-hier, il faisait tellement beau et l'air était si doux que j'ai entrepris une petite promenade. Un ami qui passait en auto m'a interpellé gentiment : "Ca va, le marcheur solitaire ? " m'a-t-il dit. Comme ce jeune ami est enseignant, je lui ai rétorqué : "Non pas le marcheur, mais le promeneur solitaire." Je pense en effet qu'il n'ignore pas, si ce n'est le contenu, du moins le titre de ce livre intéressant de Jean-Jacques Rousseau : "Les rêveries d'un promeneur solitaire". Dix "promenades" au cours desquelles l'auteur laisse son esprit errer, de considérations plus ou moins désabusées en anecdotes plus ou moins futiles, toujours avec un sens aigu de l'à propos.

La troisième de ces "rêveries" commence par une citation :  "Je deviens vieux en apprenant toujours ".  Et Jean-Jacques Rousseau ajoute : "Solon répétait souvent ce vers dans sa vieillesse. Il a un sens dans lequel je pourrais le dire aussi dans la mienne, mais c'est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l'expérience m'a fait acquérir : l'ignorance est encore préférable. L'adversité sans doute est un grand maître, mais ce maître fait payer cher ses leçons, et souvent le profit qu'on en retire ne vaut pas le prix qu'elles ont coûté."

Quelle tristesse dans ces propos ! Personnellement, je n'y puis souscrire. "Je deviens vieux en apprenant toujours," et j'y trouve, non seulement mon bonheur, mais un moyen de rester jeune. Ma curiosité n'a jamais été aussi grande. Non seulement curiosité intellectuelle, mais besoin de tout connaître de la vie, des personnes rencontrées, de ce monde dans lequel je vis ; regret de n'avoir ni le temps ni les moyens d'acquérir une culture plus large, sans être encyclopédique ; et émerveillement devant ce que je découvre. Je lisais il y a quelques jours le témoignage d'une amie de Claude Lévi Strauss, l'ethnologue, qui était alors âgé de 94 ans. Elle s'émerveillait de la jeunesse d'esprit et de la curiosité du vieil académicien. Et il lui répondit que "c'est une affaire de cœur. "

Je crois, effectivement, que c'est une affaire de cœur. Une de mes correspondantes, l'autre jour, m'écrivait : "Si vous saviez comme j'aime la vie !" Je lui ai répondu : "Moi aussi. Et je la déguste, comme un gourmet." Je ne faisais que citer je ne sais plus quel poète. J'aime également rappeler cette citation: "L'aïeule ne voulait pas mourir, qui toujours apprenait."

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Mardi 26 janvier 2016

Mireille,

Il m'est arrivé deux fois, la semaine dernière, de citer les commentaires du calendrier que j'effeuille chaque matin, à l'heure du petit déjeuner. Des calendriers à feuillets détachables, il en existe un certain nombre. Certains de ces calendriers présentent chaque jour une blague, un dessin, souvent minables. Le mien, édité par un mouvement évangélique m'offre chaque matin un nouveau verset biblique. Naturellement, étant donné mon grand âge, je me demande parfois si j'arriverai à effeuiller l'ensemble des trois cent soixante six feuillets. Bonne et salutaire méditation pour commencer l'année. Récemment, c'était le brave Job qui s'écriait "Mes jours ont passé plus vite qu'un coureur, ils fuient" ; et le psaume 39,  un autre matin, s'adressait à Dieu pour lui dire : "Voici, tu m'as donné des jours comme la largeur d'une main, et ma durée est comme un rien devant toi."

Le verset du premier jour de l'an était tiré du psaume 31 : "Je compte sur toi, Seigneur. Tu es mon Dieu. Mes temps sont dans ta main." Que voilà une réponse intéressante à ma question : pourquoi me faire du souci, puisque je n'y puis rien changer, et que "mes temps sont dans la main" de Celui sur qui je compte ?

Le temps ? Valeur toute relative ! Certes, je suis un peu maniaque : chaque matin, je mets les calendriers à jour, je vérifie l'heure des diverses horloges. A ce propos, des amis me demandaient un jour si une belle horloge me ferait plaisir. Je lui ai répondu que, des horloges, je n'en avais que trop. Un calcul rapide m'a fait souvenir que j'en avais huit (sans compter celle du magnétophone et celle de l'ordinateur) dans cette petite maison. Et souvent je me reproche d'avoir toujours une montre sur moi. Comment se libérer du temps ? Ne serait-ce pas bénéfique, pour un retraité ? Valeur relative : je lisais il y a quelques jours que la fission atomique abolissait, parait-il, jusqu'à la réalité du temps ! Et me voilà de nouveau perdu dans ces idées fumeuses dont je me moquais devant un couple de retraités, évoquant le temps qui passe, le temps qui court et le temps qui fuit. Alors que ce matin une belle journée m'est offerte. A moi de l'accueillir, de la vivre, d'en déguster si possible la saveur. Bonne journée à vous, Mireille.

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Jeudi 28 janvier 2016

Mireille,

"Laudator temporis acti" (C'était mieux avant) C'est une expression du poète latin Horace. Boileau, qui s'en est inspiré, décrit ainsi " le vieillard, difficile, grondeur, fâcheux dans ses discours,  champion du vieux temps, prôneur des anciens jours,  (qui) blâme, pour le vanter, un présent qu'il envie." Non, je ne crois pas être un tel vieillard. Mais voilà ! Alors que j'ai vécu mon enfance, ma jeunesse et mon âge adulte porté par un incroyable espoir en l'avenir, voilà donc que, sur mes vieux jours, je suis baigné dans un environnement d'un extraordinaire pessimisme. L'espoir est mort. Dernier sondage paru : 58% des Français affichent leur pessimisme pour l'avenir. Pis : en 2015 seuls 14% de nos concitoyens se disent optimistes quand ils envisagent l'avenir de leurs propres enfants ! Je sais bien  que le futur a de quoi nous faire peur : du djihadisme au chômage, des tragédies climatiques aux noires perspectives relatives au futur de notre terre, "rien, pour le sage, n'est à espérer", écrit un philosophe contemporain. Et pourtant !

Pourtant, je garde, inébranlable, un constant optimisme. Est-ce pure naïveté de ma part ? Pour conforter mon propos, je tiens à vous rapporter les réflexions d'un physicien réputé. "L'espoir, écrit-il, c'est avoir envie de l'avenir. Penser qu'il n'est pas une menace, mais quelque chose qu'on va préparer. Or l'avenir est devenu cette chose informe qui nous menace. C'est mortifère d'avoir cette conception du futur. Alors que nous devrions l'envisager et mobiliser notre intelligence pour le configurer, il est présenté comme cette chose informe qui nous paralyse. Ce sentiment est entretenu par l'idée que nous  serions entrés dans le régime des catastrophes. Je ne nie pas la gravité de certains événements, mais bientôt nous serons tenus au courant de chaque coup de couteau donné en France ! Garder l'espoir, c'est choisir de ne pas renoncer, considérer qu'il y a encore des choses à faire. C'est en cela qu'il se distingue de l'espérance, religieuse, qui repose sur l'idée d'un miracle, d'une puissance au-delà de l'humain."

Cette dernière phrase, je ne peux pas l'accepter. L'espérance qui est mienne ne repose pas "sur l'idée d'un miracle". Bien au contraire : elle m'invite, moi aussi, à "ne pas renoncer, à considérer qu'il y a encore des choses à faire". Elle est basée sur le projet divin qui, en sa création, nous a confié son œuvre avec mission de la protéger, de la valoriser, de l'anoblir. Telle est la grandeur de la tâche qu'il nous confie.

Eh oui, pour cela, il nous fait confiance. A nous de répondre généreusement à cette confiance. "Je mets mon espoir dans le Seigneur."

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Vendredi 29 janvier 2016

Mireille,

L'Education Nationale était en émoi ! On venait de découvrir que les enfants s'ennuient à l'école. Alors, toutes affaires cessantes, on organisa un colloque, on consulta les neurobiologistes, qui déclarèrent péremptoirement que "l'ennui est perçu comme une douleur par le cerveau, qui met alors en place des stratégies d'évitement pour compenser".

Je ne savais pas avoir tant souffert, dans mon enfance, mon adolescence et ma jeunesse. Car je me suis ennuyé à l'école. Et vous ? L'école n'a jamais été une partie de plaisir, que je sache ! Dans l'affaire il y a la matière enseignée, l'enseignant et l'élève. L'élève peut être plus ou moins réceptif, l'enseignant plus ou moins pédagogue, la matière enseignée plus ou moins rébarbative. Mais dans tous les cas, ce n'est pas la joie ! "De mon temps", on s'ennuyait poliment ; puis on a organisé des chahuts plus ou moins dissimulés, plus ou moins sournois. Je me souviens qu'en 6e, au bout d'un trimestre, notre vieux prof' d'allemand a démissionné, vaincu par nos tempéraments trop indisciplinés. Mais de là à sortir les couteaux, comme l'a fait l'autre jour une jeune lycéenne.. !

L'ennui poli, je l'ai pratiqué. C'est facile. Tu fais semblant d'écouter attentivement, et tu t'évades dans le rêve. Jacques Prévert l'a chanté :

"et les murs de la classe s'écroulent tranquillement

"et les vitres redeviennent sable, l'encre redevient eau

"les pupitres redeviennent arbres, la craie redevient falaise

"le porte-plume redevient oiseau."

Mais ce n'est pas une solution. Même si un ministre déclara un jour que "de mon temps, nous étions 80% à nous ennuyer comme des rats morts"  il faut reconnaître que "la culture scolaire n'est pas faite pour être divertissante". Réforme des programmes, meilleure formation pédagogique des maîtres, tout cela est certes indispensable ; mais tout cela ne servira à rien, si l'on n'inculque pas aux enfants et aux jeunes, déjà en famille et dès leur plus tendre enfance, le sens de l'effort et de l'application au travail, pour qu'ils ne soient plus, comme souvent aujourd'hui, d'éternels zappeurs.

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Samedi 30 janvier 2016

Mireille,

Je suis en train de relire, à mes heures perdues, un livre de Gilles Cantagrel intitulé "Le moulin et la rivière", qui est une étude très bien documentée sur Jean Sébastien Bach. Et une fois de plus, je suis choqué par la manière dont ses divers employeurs traitaient ce génie de la musique, que ce soient des ducs, des petits princes ou les bourgeois qui régissaient la municipalité de Leipzig. Pour beaucoup, le grand Jean-Sébastien était un domestique, presque un larbin, payé avec parcimonie, dont les contrats de travail étaient rédigés minutieusement, et qui devait subir les remontrances de ses patrons s'il ne les observait pas scrupuleusement. Il en fut de même pour Mozart, qui fut traité - avec quel mépris et quelle désinvolture ! - pendant tant d'années, par son patron, l'archevêque de Salzbourg. Et quel métier que le leur ! On admire l'abondance de leur production, mais on oublie l'immense travail qu'ils durent fournir. Travail... et pauvreté. Bach aura jusqu'à la fin de sa vie du mal à "joindre les deux bouts" pour élever sa nombreuse famille, et Mozart meurt dans la plus noire misère.

Il n'y avait pas de "droits d'auteurs" à l'époque. Aujourd'hui, alors que la Sacem fait payer non seulement la télévision ou la radio pour chaque morceau diffusé, mais met également à contribution le patronage qui organise une kermesse, le coiffeur, si par malheur il fait fonctionner sa radio dans son salon, l'équipe de foot qui organise un loto, être musicien, acteur ou chanteur peut rapporter gros. Beaucoup gagnent chaque année des millions d'euros. Pas tous, certes, mais nombreux sont ceux qui connaissent la gloire et la fortune.

Que les auteurs-compositeurs-interprètes soient protégés et à l'abri du besoin, rien que de très normal. Qu'ils soient considérés comme des "vedettes", c'est dans l'air du temps. Qu'ils soient immensément riches, tant mieux pour eux ! Pour moi cependant, Jean-Sébastien et Wolfgang-Amadeus, dans leur constante pauvreté, demeureront toujours en première place parmi ceux qui ont le plus enrichi l'humanité.

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 Dimanche 31 janvier 2016

    Mireille,

Imaginez qu'un habitant de votre village, un homme de votre quartier, se retrouve avec vous, un dimanche, à l'église ou au temple, qu'il prenne la parole en pleine assemblée et qu'il se présente comme celui qui vient accomplir les annonces des plus grands prophètes ; qu'il se présente donc comme l'envoyé de Dieu. Quelle serait votre réaction ? Il y a bien des chances que vous le prendriez pour un anormal, un excité, peut-être un fou. Celui-là, on le connaît, vous diriez-vous. On a été à l'école ensemble, on sait tout de lui, son métier, sa famille, ses origines. On connaît. Et donc on classe, on range l’homme dans une de nos catégories mentales. C'est ce qu'ont fait les habitants de Nazareth qui se trouvaient ce jour-la dans la synagogue. Ce Jésus qui se présente comme un prophète chargé de réaliser les promesses libératrices du grand prophète Isaïe, de quel droit s'arroge-t-il la mission promise par Isaïe ? On le connaît : c'est le fils de Joseph le charpentier. Un homme comme nous, un homme parmi nous. Citoyen de Nazareth, et "de Nazareth que peut-il sortir de bon ! "

Jésus, un homme, oui. Mais c'est ce « comme nous » qui est de trop. Au fond, plus on est proche de quelqu'un, plus on a tendance à se l'approprier comme « l'un d'entre nous » et donc à refuser qu'il ait un autre destin que celui que lui attribuent ses origines. Parmi les habitants de Nazareth, ces gens qui avaient vécu pendant des années en proximité du jeune homme Jésus, on compte sa famille. Une famille qui, nous disent les évangiles, fut la première à ne pas croire en lui.

Il y a une autre raison à ce rejet, et Jésus la signale : pour appliquer à son propre cas le proverbe « nul n'est prophète en son pays », il rappelle deux gestes des plus grands prophètes de l'histoire d'Israël : Élie et Élisée. Deux gestes d'ouverture envers des étrangers. Des étrangers qui, aux yeux de tout Israël, étaient considérés comme des ennemis.

Nous sommes appelés à continuer la mission de Jésus, lui-même continuateur d'Isaïe, d’Élie, d’Élisée : : tous furent envoyés aux nations païennes à une époque où Israël était convaincu de posséder en exclusivité l'amour de Dieu. Le message de Jésus est que sa mission, comme l’amour de Dieu, n'a ni limites, ni frontières. Message d'amour, tel que saint Paul nous le décrit, donc « message de grâce ». Sans l'amour, tout le reste, même les dons les plus merveilleux et les plus surprenants, n'est rien.

Tout le reste passera, l'amour restera.

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